Maillot de bain

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Maurice Denis, Le yacht échoué à Trégastel, mba Rennes

Il y a une exposition des tableaux bretons de Maurice Denis au musée de Pont-Aven cet été, je vais y aller bientôt, je raconterai …
Mon sujet aujourd’hui est plus féminin, estival, textile, que pictural.

Le maillot de bain revient chaque été dans ce blogue avec de nouveaux modèles affriolants !
En 2007, sur cette page, je proposais un ensemble pour fillette on-ne-peut-plus d’avant-garde qui a remporté un certain succès, des lectrices m’ont demandé de leur envoyer les explications.

En 2008, ici et , le maillot remontait ses bretelles et le temps.

En 2009, bonne surprise pour les tricoteuses, voilà deux nouveaux modèles de maillot en vraie maille tricotée affectueusement à la main !

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Première trempette , un titre tendrement suranné comme ces tenues de bain d’une autre ère, qui mettaient un temps fou à sécher après la trempette. Eh oui, je gâtouille et raconte toujours ces sensations marquantes et vécues du fameux maillot tricoté !
La joie frétillante et la légèreté insouciante de la baignade étaient soudainement englouties à la sortie de l’eau par la lourdeur hideuse d’une culotte dégoulinante et bruyante. Avant le bain, la laine grattait la peau, mais peu importe, la perspective émoustillante de se jeter à l’eau à la fin réglementaire de la digestion faisait oublier tous les désagréments.

Ces modèles proviennent de la revue Modes&Travaux chère à mon coeur, ses pages tricot m’ont bien occupée sur la plage autrefois pour rhabiller mes enfants à la rentrée ! J’ai trouvé ce numéro dans une brocante ce mois-ci.

Avril 1947 ! null

Après l’eau froide, un maillot de rechange sec et chaud, un goûter, et à nouveau les plaisirs du sable fin !

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    Gustave Moise, Les enfants sur la plage, château-musée Dieppe

Le Portrait de Betty

Un commentaire de mon billet d’hier ( celui de Summertime ici ) évoquait la façon nouvelle et attrayante qu’adoptèrent avec audace les personnes du sexe féminin au XXème siècle pour s’asseoir : sur un pied replié sur la chaise. Oh oui, nous aimions ça dans notre jeunesse, c’était inélégant, inconfortable, provocant, provoquant une scoliose à la longue, mais il y avait dans cette jambe repliée sous soi une manière ludique, piquante, de s’installer passionnément dans son occupation, de se pencher totalement mais avec désinvolture vers ce qui captive.

Ce détail relevé par Summertime me donne tout d’un coup l’occasion de parler d’un livre que j’ai bien aimé :

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Je n’en donnerai pas une critique bien ordonnée, je n’ai pas le talent de Béatrix, et ce livre paru en 2007 n’est pas nouveau, n’a plus besoin qu’on parle de lui.
J’en dis simplement qu’il est aussi bien écrit par Pierre Assouline que le portrait, son sujet, est peint par Ingres.

null Ce portrait est celui de Betty de Rothschild, peint par Ingres entre 1844 et 1848, et appartient à la famille de Rothschild.

Pierre Assouline fait parler Betty qui, du haut de sa toile accrochée au mur, contemple et commente la vie de sa célèbre et noble famille à travers les époques plus ou moins mouvementées depuis sa propre mort en 1886 jusqu’en 2006 lors de son séjour au Louvre pour l’exposition consacrée à Ingres.

Betty de Rothschild introduit le roman en disant :  » Je suis le portrait.  » , et je peux dire fièrement  » Je l’ai vue !  »
Cette exposition Ingres était une merveille, j’avais longuement blogué à son sujet, et la salle des dames de la haute société donnait le tournis par tant de beauté.
Les visages, les robes, les accessoires, dans une telle galerie de prouesses picturales éblouissantes et miraculeuses je n’aurais pas su dire quel était mon tableau préféré. Le souvenir le plus précis de mon admiration se porte malgré tout sur l’un de ces portraits exposés, la comtesse d’Haussonville de la Frick collection de New-York, peut-être pour la relative sobriété de la robe.

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Mais, grillon, pourquoi le fait de s’asseoir sur son pied te fait penser à ce roman de Pierre Assouline ?
L’auteur explique que madame de Rothschild a croisé les jambes pour poser. Or, une dame de son rang ne peut en aucun cas s’asseoir en croisant les jambes, cela ne se fait pas.
En effet, son genou, sur lequel elle s’accoude, paraît relevé et pour cela elle a bravé l’interdit.
Elle s’est installée devant le peintre avec le même plaisir désinvolte qu’on a pris plus tard en s’asseyant sur une jambe repliée.

Mais peut-être Betty posait-elle un seul pied au lieu des deux sur l’un de ces petits tabourets capitonnés en gardant les jambes parallèles …

C’est surtout le dernier quart du roman que j’ai aimé car l’écrivain y parle plus précisément du peintre, et des aventures du tableau, parfois dramatiques comme la rafle par les nazis.
Récit très bien documenté, mais je regrette que Pierre Assouline n’ait pas rendu à son auteur la paternité d’un bon mot :
 » la révocation de Lady de Nantes  » .
lol ! C’est en réalité l’une de ces petites perles que Marcel Proust sème mine de rien dans ses romans d’À la recherche du temps perdu. Je crois que c’est dans Sodome et Gomorrhe …

Et à propos d’Ingres, Lady de Nantes est ici !!

Menhirs

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Menhirs

Poète de Camaret, j’écrirai demain, en hommage au savant et dévoué commandant Bénard-Le Pontois, le poème des hautes pierres de Lagatjar. Ici, laissez-moi simplement lever une coupe de champagne, qui devrait être un hanap d’hydromel, aux géants d’une époque devenue pour nous, tant elle s’éloigne, de l’Imagination en arrière.

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Le poète de Camaret, Saint-Pol-Roux, avait construit son manoir entre la mer et les alignements de Lagatjar, le petit Carnac du Finistère. Le site fut restauré en 1928 et il avait prononcé un discours à cette occasion.

On peut apercevoir ( à gauche sur la photo ) derrière ces pierres de l’Imagination en arrière les ruines du manoir, ne restent debout comme les menhirs que les tours de cet édifice fantasque à l’image de son propriétaire « arc-en-céleste « .

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Le ciel était couvert au moment de notre visite, alors découvrons le site à la lumière musicale des phrases de Saint-Pol-Roux …

Ces pierres assemblées nous prennent comme une symphonie, car à les connaître elles deviennent harmonieuses sous leur dureté, ces pierres n’étant dures, semble-t-il, à la longue, qu’à force de tendresse accumulée.
En vérité, l’une suivant l’autre, ces pierres forment pour moi, Solitaire de Lagatjar et leur voisin immédiat depuis un quart de siècle, un clavier gigantesque où la touche noire de l’ombre s’exprime en mineur et la touche blanche de la lumière en majeur, tandis que l’énergie du ciel déploie la gamme des saisons et les arpèges des journées.

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Eh oui, pas de chance, le piano céleste avait son couvercle baissé sur le clavier de lumière, mais ces touches de granit nous ont charmés, et c’est un peu le coeur serré que nous sommes entrés dans le manoir délabré de ce très attachant poète.

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En juin 1940, un allemand est entré dans ce manoir, tua la gouvernante, blessa le poète et viola sa fille. Rien que ça ! Saint-Pol-Roux fut conduit à l’hôpital à Brest mais ne se remit pas de cette terrible épreuve, et mourut en octobre.

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On se doute bien que cette demeure plantée en plein mur de l’Atlantique devenait un dangereux lieu d’observation et fut donc détruite par les Allemands en 1943. La guerre a fait disparaître en même temps des manuscrits du poète …

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Que non, rien n’a changé, parents préhistoriques ! Les mêmes étoiles scintillent à la vitrine de l’immensité, l’Océan balance les mêmes vagues. Mêmes falaises, mêmes vents, mêmes soltices, mêmes équinoxes, mêmes vérités, mêmes mensonges.

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Ô mes grands frères du temps vierge , que votre exemple verse en nos âmes ce pur rayon qui vous était toute fortune et tout génie ! Frères de la préhistoire, daignez léguer à notre histoire un peu de cette aurore qui fut la vôtre et qu’on retrouve quelquefois dans nos hameaux fleuris. On a besoin de se refaire aux primitivités. Nous sommes trop savants peut-être ; recommencez en nous votre science ingénue des charmes de la nature et des enchantements de l’équilibre sous les lignes inflexibles de la géomètrie mouvante de l’Astre divin.

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Apprenez-nous à vivre en la clarté natale. Dites à votre azur familier de nous inspirer le baiser de l’amitié et la caresse de l’amour, gens d’une humanité dès longtemps révolue, dont ces alignements évoqueraient encore le squelette immense épars sur la lande sévère. Ô poètes, enfin, poètes radieux qui jongliez avec l’aurore et le coucher du dieu, ramenez-nous à l’Age de Lumière, ô mes frères anciens, qui sûtes si bien descendre tout le firmament sur la presqu’île de Crozon, et qui, parmi l’herbe que paissent nos moutons, avez écrit l’unique et grand poème ensoleillé de votre beauté sur la terre, avec des pierres éternelles !

Extraits du discours édité dans  » Saint-Pol-Roux, La Rose et les épines du chemin « , Poésie / Gallimard.

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Je me souviens, j’ai étudié ce poète en classe de première au lycée, et je ne l’avais pas aimé. Ses mots me déroutaient, il en invente beaucoup. C’est ça que j’aime aujourd’hui !
Et puis rien ne vaut un pélerinage en son pays pour apprendre à aimer un écrivain !

Peinture poétique

Le rire perdu

Ô passants, n’auriez-vous pas rencontré mon rire, par hasard ?
Fleur invisible de musique, il s’est esquivé de mon visage tantôt, et je le cherche en mon logis, dans toutes les demeures, au cours des rues, parmi les carrefours, dessus, dessous, à droite, à gauche, en bas, en haut, partout.
Vers où s’est-il enfui ?

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Etait-il las du balcon monotone et restreint de mes dents ?
Le désir des aventures ?
À mes lèvres préféra-t-il les lèvres de l’Amante en allée ? ou quelles autres ? Un rire, s’il a des ailes, la bouche alors serait un peu la cage dont voudrait parfois s’émanciper ce rossignol de l’être.

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Depuis j’épie la joie éparse : les écoliers roses, les paillasses des tréteaux, les soirs de salaire, les affiches heureuses, les gagnants de gros lots, les sorties de prison, enfin toutes les faces de la gaîté.
Mais ce rire, ce n’est pas le mien.

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À moins que mon rusé transfuge n’ait habilement troqué sa sorte contre une autre et déguisé d’une morphe son escapade, c’est pourquoi je le recherche aussi sous des transpositions bizarres.
En quoi donc put-il , de préférence, se cristalliser ou se volatiliser ?
Serait-il pas devenu :
Cette souris qui trottine menu sur mon tapis de prière ?

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Ou ce chardonneret d’en face ?
Ou ce saphir de la dame qui passe ?
Ou le bouton de cuivre de ma porte ?
Ou les yeux du chat dans l’ombre ?
Ou cette tasse vieux Japon à famille rose ?
Ou cette essence de verveine ?
Ou ce bec allumé du trottoir ?
Ou cette vitrine d’orfèvre ?

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Ou ce bouquet de corsage ?
Ou cette devanture d’horloger ?
Ou la lame de cet ouvrier coupant son pain ?
Ou cette cocarde à ce harnais de gala ?
Ou ce clairon de la caserne ?
Ou ce pendant d’oreille ?
Ou ce refrain de chanson ?
Ou cet arpège de mandoline ?

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Ou ce bout de sein de nourrice ?
Ou ce bas de jambe retroussée ?
Ou cette octave de piano ?
Ou cette grappe de raisins ?
Ou cette pendeloque de cerises ?
Ou ce miroir ?
Ou cette étoile ?
Mais dites, s’il s’était converti en louis dans ma bourse vide ?
Ah ! Ce cri de marchande de quatre-saisons, si c’était lui ?
Eh ! S’il s’était blotti dans la flûte de ce mendiant des cours ?

Hélas ! Ce n’est toujoujours pas mon rire que je découvre en ce multiple carnaval des formes ! …

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Oh reviens-moi mon rire, oh reviens-moi ! Vois, je suis laid bien plus que si j’avais perdu toutes mes dents, car, toi loin, c’est la grimace de l’âme, et l’on me fuit pour ma face de pleurs. Reviens, ô mon rire, reviens ! Et si quelqu’un te m’a volé, malheur à ce larron s’il vient à m’apparaître avec toi-même entre les lèvres !

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Quelqu’un, que ma pluie m’empêchait de distinguer, me dit :

 » Ton rire, poète, tu l’as toujours. Il ne t’a pas abandonné, seulement il a changé d’allure et s’est réfugié parmi tes larmes. Et c’est au fond la même chose en ce Pays des Peines où la félicité ne fut jamais qu’un deuil porté en rose. Ton rire était une larme travestie, comme ta larme est un rire masqué.
Car c’est toujours de la douleur qu’on vit, la joie n’étant qu’une douleur exaspérée jusques à l’hystérie. »

Et je trouvai cela si précieux que je me mis à rire aux larmes.

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 » Le Rire perdu  » , poème de Saint-Pol-Roux, recueil La Rose et les épines du chemin

Une de nos filles nous a envoyé pour la fête des pères et mères une Smart-box !
La petite boîte contenait une nuit calme dans un cadre pittoresque de la France profonde. Nous aurions pu choisir une contrée lointaine, mais j’ai préféré me laisser surprendre par l’inattendu caché au coin de chez soi, aller découvrir enfin ce qui s’offre à soi à tout moment et dont la proximité fait reculer sans cesse ce moment, un temps trop simple à trouver pour être pris.

Une nuit au pays de Saint-Pol-Roux null

Dans la presqu’île de Crozon. Nuit bretonne, nuit tranquille, heures divines d’un beau jour, grand merci à notre fille !

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Les bateaux échoués m’ont semblé empreints d’une grande poésie, colorés, lumineux, fantastiques, mélancoliques, et particulièrement surréalistes comme les poèmes de Saint-Pol-Roux, dont je parlerai prochainement.

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Le mascaret lacté

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    Hendrick van der Burgh, Après la traite, 1825-27, Rijksmuseum Amsterdam
    On obtient un bel agrandissement du tableau sur cette page

Du Rijksmuseum j’aurais pu choisir la fameuse laitière de Vermeer, mais ce tableau du XIXème siècle ci-dessus nous montre le travail de la fermière autour du lait qui était conditionné en bidons de cuivre.
Le sujet du lait est d’une triste actualité en ce moment. Je ne vois pas pourquoi le prix du lait devrait baisser pour les producteurs, car le travail des agriculteurs reste le même … il me faudrait me pencher un peu mieux sur la question pour comprendre, mais j’avoue préférer une plongée dans la Recherche du temps perdu !
Proust réserve souvent au lecteur de fabuleuses surprises, tout d’un coup au coin d’un chapitre surgit une description sensationnelle, un mot simple et pourtant extraordinaire qui vient frapper l’esprit de sa fulgurance littéraire.
Le mascaret lacté m’a ainsi épatée, certains n’y verraient rien de transcendant, à chacun ses émerveillements !

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    Paul Huet, Brisants à la pointe de Granville, Louvre

Celui qui est devenu entièrement sourd ne peut même pas faire chauffer auprès de lui une bouillote de lait sans devoir guetter des yeux, sur le couvercle ouvert, le reflet blanc, hyperboréen, pareil à celui d’une tempête de neige et qui est le signe prémonitoire auquel il est sage d’obéir en retirant, comme le Seigneur arrêtant les flots, les prises électriques ; car déjà l’oeuf ascendant et spasmodique du lait qui bout accomplit sa crue en quelques soulèvements obliques, enfle, arrondit quelques voiles à demi chavirées qu’avaient plissées la crème, en lance dans la tempête une en nacre, et que l’interruption des courants, si l’orage électrique est conjuré à temps, fera toutes tournoyer sur elles-mêmes et jettera à la dérive, changées en pétales de magnolia.

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Si le malade n’avait pas pris assez vite les précautions nécessaires bientôt ses livres et sa montre engloutis émergeraient à peine d’une mer blanche après ce mascaret lacté, il serait obligé d’appeler au secours sa vieille bonne qui, fût-il même un homme politique illustre ou un grand écrivain, lui dirait qu’il n’a pas plus de raison qu’un enfant de cinq ans.

Proust, Le côté de Guermantes I

La fantastique vague ocellée est peinte par Georges Lacombe, Marine bleue effet de vague, vers 1893, mba Rennes

La bouillote de lait électrique m’intrigue ! Dans nos bouilloires électriques actuelles, nous mettons de l’eau, mais du lait … c’est en effet risquer une tempête !
Je me souviens de la casserole spéciale dans laquelle il fallait faire bouillir le lait arrivant de la ferme. Elle était haute et large et possédait sur le dessus une grille à gros trous ronds arrêtant les flots comme un brise-lame sur la plage. Cela n’empêchait pas la surveillance, car le nuage galactique restait toujours menaçant.

Harpe poésie

 » Sa harpe, à l’ombre de la tombe, null
soupirait comme une colombe  »

Vers d’Alphonse de Lamartine, Le Passé, Nouvelles méditations poétiques
( Papier noir découpé contrecollé sur tissu, auteur anonyme, 1893-1900, musée d’Orsay )

La harpe est l’image sonore de la poésie, image angélique, les anges musiciens jouent, entre autres instruments, de la harpe.

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Gustav Jäger, Personnification de la Poésie et de l’Histoire, 1844-48, Château de la Résidence Weimar

Par un bonheur de souris fureteuse, j’ai trouvé ce tableau ci-dessus dans le vaste site Bildindex.de, qui démontre ce qu’a écrit Lamartine, la poésie est une harpe intérieure …

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La Poésie sacrée
Dithyrambe à M. Eugène de Genoude

Son front est courronné de palmes et d’étoiles ;
Son regard immortel, que rien ne peut ternir,
Traversant tous les temps, soulevant tous les voiles,
Réveille le passé, plonge dans l’avenir !
Du monde sous ses yeux les fastes se déroulent,
Les siècles à ses pieds comme un torrent s’écoulent ;
A son gré descendant ou remontant leurs cours,
Elle sonne aux tombeaux l’heure, l’heure fatale,
Ou sur la lyre virginale
Chante au monde vieilli ce jour, père des jours !

[…]

Mais la harpe a frémi sous les doigts d’Isaïe ;
De son sein bouillonnant la menace à longs flots
S’échappe ; un Dieu l’appelle, il s’élance, il s’écrie :
Cieux et terre, écoutez ! silence au fils d’Amos !

[…]

Alphonse de Lamartine, La Poésie Sacrée, Méditations poétiques

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    Thomas Sully, Eliza Ridgely à la harpe, 1818, National Gallery Washington

Les poèmes de Lamartine sont une musique de harpe. Je n’ai recopié que le début de son très long poème  » La poésie sacrée « . Lamartine place très souvent une harpe dans ses vers mélodieux, accompagnée parfois d’une lyre, qui personnifie également la poésie.

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François-Louis Dejuinne, Madame Récamier à l’abbaye aux Dames, 1824, Louvre

Julie Récamier, regardant sa harpe, lit-elle de la poésie ? La douce évasion sur les toits offerte par la fenêtre ouverte pourrait le laisser supposer. Elle s’était retirée à partir de 1819 dans les appartements d’une ancienne abbaye parisienne, rue de Sèvres, et y tenait salon en recevant notamment Chateaubriand. Sa célèbre banquette, sur laquelle elle a posé pour David ( tableau du Louvre aussi ) l’a suivie dans sa retraite. Quelle élégante maison de repos !

Bon dimanche plein de poésie !

L’origine de la harpe

null La harpe serait-elle féminine ?
Ernest Hébert, Joueuse de harpe, aquarelle, musée Hébert Paris

La femme et la harpe entremêlent leurs courbes mélodieuses.

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    Daniel Maclise ( 1806-1870 ), L’origine de la harpe, 1842, musée de Manchester
    Notice du musée sur cette page.

L’origine de la harpe est, d’une manière poétique, aquatique.
Selon le poème de Thomas Moore, The origin of the harp, qu’on peut lire sur cette page, une sirène en plein chagrin d’amour fut transformée en harpe par le ciel, ses larmes et longs cheveux d’or en étaient les cordes. Ainsi le son de la harpe est-il un douloureux et triste chant d’amour.
Le peintre a ajouté à cette belle poésie un certain érotisme, le son de la harpe celte possède, on le voit, une rondeur sensuelle !
Thomas Moore, qu’il ne faut pas confondre avec le Thomas More à l’origine, lui, de l’utopie, était irlandais comme Maclise et son ami.

Le poète a raison, la harpe est née dans l’eau, Camille Saint Saens lui donne le rôle de l’onde sur laquelle glisse le cygne.

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    Paul César Helleu, Madame Helleu avec une harpe, estampe, musée Bonnat Bayonne

Une harpe par une jolie femme épousée … elles se ressemblent, même fierté de la colonne, même cambrure coquette, la dame a le buste bien harpé, la harpe a de fines chevilles, toutes deux s’unissent dans l’élégance et l’harmonie.

Harpe des soupirs

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    Artiste inconnu, Empty home Increased affection, lithographie japonaise, 1908, MFA Boston
    notice du musée sur cette page.

Admiration, et silence.
Je ne devrais rien écrire, laisser place à la seule contemplation.
Cette image est si poétique, musicale, sensible.
La harpe accompagne de ses notes douces les soupirs de tristesse.
La maison est vide … une seule corde manque à la harpe et l’harmonie est brisée.
Les cordes des harpes sont fragiles, se rompent aux changements de temps. Une dépression, un coup de chaleur, et la corde casse comme les larmes coulent de bonheur quand la maison s’emplit, de nostalgie quand elle se vide.

La harpe fait voyager sur tous les continents. Cette harpe japonaise ravit les yeux avant les oreilles, on aimerait l’entendre.

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    Hata Teruo ( 1887-1945 ) Déesse avec une harpe, lithographie japonaise, MFA Boston

Pour ma fille jouant de la harpe et parlant japonais, voilà un petit concert charmant de harpistes japonaises :

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Ma fille harpiste m’avait offert ce livre il y a cinq ans ( en 2004 pour mon anniversaire, je l’avais noté ! ) :

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Truman Capote, La harpe d’Herbes (1951)

Récit touchant d’une enfance passée dans une petite ville américaine et ses alentours avant la dernière guerre. Le vent s’engouffre et chante dans les champs d’herbes indiennes, ces hautes herbes qui changent de couleur avec les saisons, variété de sorgho. Harpe chromatique d’Eole !
L’adolescent devenu adulte à la fin du livre revoit la campagne de son enfance, écoute la harpe d’herbes, harpe de voix, de voix chères qui se sont tues dirait Verlaine, mélodie de soupirs humains.
Joli petit livre d’une collection que j’aime bien, L’IMAGINAIRE de Gallimard, la collection qui fait prendre les chemins de traverse de la littérature.

Ossian

Celtique la harpe aujourd’hui :

Veuillez installer Flash Player pour lire la vidéo

La cornemuse et le biniou m’écorchent bizarrement les oreilles, mais j’aime entendre leur consoeur la harpe celtique.
Cet instrument est indissociable de l’image d’Ossian, ce barde écossais de légende qui rendit rêveurs les artistes européens à la fin du XVIIIème et au début du XIXème siècle.

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    François Gérard ( 1770-1837 ), Ossian évoque les fantômes au son de la harpe, Château de Malmaison Rueil-Malmaison

Les  » poèmes gaéliques  » d’Ossian publiés en Angleterre en 1763 par le poète écossais McPherson furent une supercherie littéraire très réussie, qui connut un grand retentissement artistique en Europe. Lire la notice sur cette page.

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    Ingres, Le songe d’Ossian, 1812, plume, encre, aquarelle, mine de plomb, Louvre

L’art romantique puisa largement son inspiration dans l’histoire, l’art et les légendes du Moyen-Age et des temps plus anciens redécouverts à la fin du XVIIIème siècle, et en littérature, Goethe ( 1749-1832 ) fut conquis par Ossian au point de le préférer à Homère. Il traduisit des oeuvres de ce poète réputé, McPherson ( 1738-1796 ).

Dans son très, trop, célèbre roman épistolaire  » Les souffrances du jeune Werther  » , Goethe fait écrire à Werther :

Ossian a supplanté Homère dans mon coeur. Quel monde que celui où me mène ce génie sublime ! Errer sur les bruyères tourmentées par l’ouragan qui transporte les vapeurs du brouillard, les esprits des aïeux, à la pâle clarté de la lune ; entendre venant de la montagne dans le rugissement du torrent de la forêt, les fées, et les soupirs de la jeune fille se lamentant dans une douleur mortelle (…)

( Lettre du 12 octobre, Livre deuxième, traduction de B. Groethuysen, Folio )

Raaah, Ossian en emporte le vent, quel romantisme !
J’ai écourté la phrase de Goethe car en longueur elle approche certaines de Proust. On y entend les vibrations sans fin de la harpe d’Ossian.

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    Carl Gustav Carus, Monument à la mémoire de Goethe, 1832, Kunsthalle Hambourg

Carus a peint une harpe pour cette évocation très romantique de Goethe. L’écrivain avait composé des poèmes intitulés  » Les harpistes  » que Schubert mit en musique. En voilà un sur cette page pour qui lit l’allemand.
La harpe est l’instrument qui relie la terre et le ciel, de forme triangulaire, elle évoque la Trinité.

A demain peut-être de nouvelles cordes à la harpe 🙂 !

La harpe

null Musique encore aujourd’hui :

François Boieldieu ( 1775-1834 ) Concerto pour harpe et orchestre, III Rondeau allegro agitato :

De Boieldieu je ne connais que ce concerto, mais quelles limpides et rapides délices ces notes de harpe !

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Etienne Aubry, Madame Victoire fille de Louis XV déchiffrant une partition, salon de 1773, Château de Versailles
Ce pourrait être une ancêtre de Lily Laskine !

C’est une récente émission de télévision qui a fait vibrer ma corde sensible pour la harpe ces jours-ci.
 » Tandem  » sur la deuxième ou troisième chaîne je crois, des chaînes que je regarde volontiers depuis la bienfaisante suppression de la publicité. Cette belle émission était consacrée au compositeur Michel Legrand. J’appris que sa femme fut harpiste soliste à l’Opéra de Paris, et elle joua pour les téléspectateurs la célèbre musique du film  » Un été 42  » . Magnifique moment de télé ! Elle expliqua qu’il existe une école de harpe française développée par la reine Marie-Antoinette qui aimait beaucoup en jouer.

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Jean-Baptiste Gautier-Dagoty ( 1740-1786 ), Gautier-Dagoty peignant le portrait de la reine dans sa chambre à Versailles, Gouache sur papier, Château de Versailles

Marie-Antoinette avait écrit à sa mère :
 » Malgré les plaisirs du Carnaval, je suis toujours fidèle à ma chère harpe, et on trouve que j’y fais des progrès. « 

Une harpe de Marie-Antoinette null
par J.H. Nadermann, 1775, Château de Versailles

L’une de mes filles joue de la harpe, la grande harpe à pédales, grâce au collège dans lequel elle entra en sixième et qui possédait une harpe dans sa salle de musique. Le professeur la jugea douée pour cet instrument et plus tard elle prit des leçons particulières. Ma fille a l’oreille et les mains musicales, de grandes mains aux longs doigts souples et solides. J’aimais l’entendre jouer, la harpe est vraiment céleste, même ses fausses notes sont agréables !

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Rose Adélaïde Ducreux, autoportrait à la harpe, Metropolitan museum New York, notice du musée sur cette page.

La harpe, sa musique est poétique, et elle donne son nom à la poésie sacrée par allusion à la harpe de David ( dit le dictionnaire Le Robert ). Il s’agit du David de la Bible bien sûr, mais David a peint une très belle harpe, revoir ici !

Alors place à la poésie, aux vers de Lamartine :

La Harpe des Cantiques

Seconde voix du cœur qui pleure,
Larme sonore du saint lieu,
Poésie, harpe intérieure,
Seule langue qui parle à Dieu !

Ce roi de la lyre divine,
A qui le Seigneur en fit don,
Te pressait contre sa poitrine
Pour lui dire : « Grâce ! » ou : « Pardon ! »

Ah! sur tes cordes attendries
Toute âme humaine a son accent.
La terre fume quand tu pries ;
Quand tu chantes, le ciel descend !

Alphonse de Lamartine , Poésies diverses

A demain d’autres sons de harpe !

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