Bleu

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Choisi par moi sur catalogue l’été dernier, le bleu pâle de cet iris m’avait séduite pour sa douceur nacrée … pouvais-je faire confiance à la photo du producteur, le spécialiste réputé de cette fleur, Cayeux ? Oui, mes espoirs sont amplement comblés !

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Ce ton subtil de blanc perlé d’azur au soleil, prenant des nuances de bleu cendré dans l’ombre, m’a rappelé d’autres iris trempés d’encre légère …

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Les fins cernes bleutés donnent à ces yeux nuages la fragilité de la fleur.
A qui appartiennent-ils ?
On soupçonne facilement l’auteur de ce visage laiteux :

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Ce merveilleux portrait d’Ingres est l’un de mes tableaux préférés du maître.

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J.D. Ingres, Portrait de la comtesse d’Haussonville, 1845, Frick Collection New York
page du musée.
On peut zoomer sur les détails pour s’en mettre plein les yeux.

J’avais déjà montré ce tableau dans un article consacré au bleu en 2006, et j’ai plaisir à retrouver toutes les nuances bleues de cette oeuvre. Ce tableau est une ode à la couleur bleue.

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L’été dernier j’associais dans ce blogue une rose à une robe, et je pourrais faire la même chose avec les iris.
Mon iris bleuté m’a rappelé la robe de la comtesse, sur laquelle se répand la cendre de ses yeux.
Elle est, comme le précise la notice, la petite fille de madame de Stael.

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Elle est adossée à une cheminée tapissée de velours bleu nuit et surmontée d’un miroir, et comme Ingres se plaît souvent à le détailler, son dos se reflète et laisse admirer les dentelles et boutons parmi un bouquet de fleurs printanières.

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Bleus profonds, bleus lumineux, bleus éteints, bleus satins, de porcelaine, de pierre précieuse, la palette d’Ingres décline une poésie subtilement colorée pour une jeune fille noble et mélancolique.

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Merveille de la peinture et miracle de la nature !

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Rouge

null Le foyer, la demeure, le logis, le gîte, la maison, le manoir, le palais, le château, voilà un flot de mots pour désigner ce qui m’a toujours envoûtée dans mes lectures, l’habitation qui possède une âme et qui devient un personnage du roman.

Dans mon enfance, les contes de fées me faisaient connaître la vie de château, les intrigues se nouaient souvent dans leurs extrêmités, au sommet de la plus haute tour ou dans les souterrains, l’enchantement était médiéval, magique comme la baguette de la bonne fée.

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Plus tard, les romans qui ont gravé ma mémoire mettaient en scène un château sur le continent ou son équivalent outre-Manche, le manoir, anciennes demeures au coeur du mystère, théâtres des drames les plus intimes.

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A l’âme de la maison s’allie celle du jardin, le décor végétal marque aussi l’imagination et génère des fantasmes colorés, parfumés, terrifiants …

De Rebecca que j’ai lu dans mon adolescence, j’ai retenu une image essentielle, captivante, indéfectible, Manderlay et sa haie de rhodendrons :

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Et soudain, je vis une clarté devant nous, au bout de l’allée obscure, et une tache de ciel, un moment encore et les arbres étaient plus écartés, les buissons avaient disparu, et de chaque côté de nous, un mur coloré, rouge sang, s’élevait bien plus haut que nous. Nous étions au milieu des rhododendrons. Il y avait quelque chose de stupéfiant, de choquant presque, dans la souveraineté de leur apparition. Les bois ne m’y avaient pas préparée. Ils me frappèrent avec leurs visages cramoisis massés les uns au-dessus des autres dans une profusion incroyable, ne laissant voir ni feuille ni rameau, rien que ce rouge éclatant, luxuriant, fantastique, qui ne ressemblait à aucun rhododendron que j’eusse vu jusqu’alors.

Passage de  » Rebecca  » , Daphné du Maurier (1938)

Cette photo ci-dessus montre des rhododendrons dignes du manoir de Manderley décrit par Daphné du Maurier, et ces massifs d’un rouge aveuglant, hauts comme une maison, appartiennent, non pas à mon jardin, mais au parc de Boutiguéry dont j’ai récemment parlé. Nous avons deux rhododendrons rouges dans notre jardin, mais jeunes encore, quoique déjà flamboyants.

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Ces grosse têtes rubicondes, ces étourdissantes fleurs ponceau m’évoqueront toujours le manoir de Manderlay.

Les hasards des bibliothèques m’ont fait découvrir Daphné du Maurier bien avant Jane Austen, et le manoir de Manderlay a habité ma mémoire bien avant celui de Pemberley. Les deux noms se ressemblent, Jane a peut-être influencé Daphné ?

Grande vanité

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Jan Jansz. Treck ( 1605/6 – 1652 ) Vanité, 1648, National Gallery Londres

Mai se termine et j’allais manquer le tableau du mois dans la National Gallery de Londres. Il s’agit d’une vanité, un sujet qui laisserait facilement s’épancher ma propre vanité de bavarder plus que de raison car il me passionne.
Ce beau sujet demanderait au contraire l’humilité et le silence, aussi je laisse le musée commenter !
La notice est sur cette page.

Tout indique dans ce tableau le caractère éphémère de la vie terrestre, on connaît chaque symbole, et le site du musée permet de les admirer en détail grâce au zoom. On remarque encore une fois la présence supposée de la bulle de savon qui plane probablement au dessus de cette composition, la bulle, chose la plus fragile et dérisoire qui soit, et qui naît au bout de cette paille trempée dans le liquide savonneux au creux de la coquille :

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Le sujet de la vanité n’est pas gai mais ramène à la sagesse. Au lieu de faire la guerre à son voisin, l’homme doit se rappeler qu’il n’est qu’une petite note de musique souvent discordante sur la grande portée du monde, et il doit faire en sorte que la musique soit harmonieuse.

Un autre symbole se retrouve fréquemment dans les natures mortes de vanité , la paille autour du crâne, couronne d’herbes sèches, mortes elles aussi, imitant la couronne d’épines du Christ :

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Cette nature morte est nimbée d’une tonalité mate, muette, satinée, comme celle de cette matière que Treck a si joliment peinte dans un autre tableau de la National Gallery de Londres, l’étain. Revoir sur cette page .

Les tableaux de vanité peuvent être d’une sobriété extrême comme celles de Heda par exemple, ou volubiles et immenses comme celui-ci, ce fantastique David De Heem que j’avais montré à l’automne dernier sur cette page. J’ai photographié le tableau au Louvre avec un visiteur passant devant sa grandeur et indiquant sa taille :

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1,49 m x 2,03 m de virtuosité ! Taille et grandeur, ces mots me rappellent un passage de Sodome et Gomorrhe je crois, dans lequel le directeur de l’hôtel de Balbec pèche par une trop grande vanité de langage et mélange les mots, prenant l’un pour l’autre en se croyant sûr de lui. Ce livre de Proust semble d’ailleurs un grand tableau philosophique de la vanité, mais là, je m’égare … vanité sans doute !

Les natures mortes de très grand format sont rares, il en existe une particulièrement imposante au musée de Lille, celle de Pieter Boel :

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Pieter Boel ( Anvers 1622 – Paris 1674 ), Allégorie des vanités du monde, 1663, Palais des beaux arts Lille

2,07m x 2,61m pour toutes les vanités du monde ! La mort est vainqueur de toute chose, tout en haut de cette accumulation de symboles, de puissances, le crâne préside.

Pieter Boel était venu travailler à Versailles, et avait étudié sur le vif à la ménagerie du château les animaux, et ce peintre animalier talentueux travailla pour Le Brun à la manufacture des Gobelins : les bêtes des tapisseries, c’était lui.
Lire les explications du Louvre sur cette page.

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On peut voir ses nombreuses études d’animaux au musée du Louvre, c’est tout à fait passionnant :

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Pieter Boel avait peint sa grande vanité de Lille dans les premiers temps de sa vie parisienne, puis en vint à la simplicité du monde animal . Ne pas oublier de lever la tête au Louvre pour admirer ses belles études !

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Brune triste

Reste. N’allume pas la lampe. Que nos yeux
S’emplissent pour longtemps de ténèbres, et laisse
Tes bruns cheveux verser la pesante mollesse
De leurs ondes sur nos baisers silencieux.

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Nous sommes las autant l’un que l’autre. Les cieux
Pleins de soleil nous ont trompés. Le jour nous blesse.
Voluptueusement berçons notre faiblesse
Dans l’océan du soir morne et délicieux.

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Lente extase, houleux sommeil exempt de songe,
Le flux funèbre roule et déroule et prolonge
Tes cheveux où mon front se pâme enseveli…

Ô calme soir, qui hais la vie et lui résistes,
Quel long fleuve de paix léthargique et d’oubli
Coule dans les cheveux profonds des brunes tristes ?

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Poème de Catulle Mendès , Soirs moroses (1876)

Tableaux de :
Carolus-Duran, Le baiser, 1868, palais des beaux arts de Lille, notice
Hippolyte Flandrin, Etude de femme, mba Nantes
Carolus-Duran, Portrait de Mme Neyt, 1871, mba Gand

A la lecture de ce poème triste et langoureux, qui invite à bercer voluptueusement notre faiblesse dans les pages d’un vieux livre de poésie, le Baiser de Carolus-Duran est apparu devant mes yeux. Je l’avais montré pour une Saint Valentin . Carolus-Duran a peint de très beaux portraits de femmes, notamment de longues dames brunes, sobres et dignes, un voile de tristesse dans les yeux.

Soir morose, dans ce recueil le poète s’attriste à la tombée de la nuit, mêle voluptueusement l’obscurité du jour aux ténèbres de la chevelure de sa bien-aimée, s’aveugle d’amour, amoureuse amaurose !

Mais Grillon n’est pas triste, il fait très beau et ce matin j’ai vu les beaux remparts de Saint-Malo !

Mon poème familier

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Henri Matisse, Le bonheur de vivre, 1905-06, Merion The Barnes Foundation

Mon rêve familier

je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? – je l’ignore.
Son nom? je me souviens qu’il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.

Paul Verlaine, Poèmes saturniens, sixième poème de la section Melancholia (1866)

Je n’ai réellement découvert la splendeur de ce poème que ce siècle-ci, le vingt-et-unième, au début des années deux mille, comme si une heure propice, un instant choisi par une force divine, apportaient leur éclairage sublimé.
Dans la quiétude de la chambre, blottie dans mes oreillers, je lus ces vers, les relus, me sentis peu à peu enveloppée de la condensation de leur lumière.
Je l’appris par coeur. ( L’expression est jolie et adéquate )
Je pris un crayon et le recopiai dans mon cahier. J’avais le coeur transparent, pénétré, effrité comme la pierre d’une vieille statue de jardin paysagé. Je ne saurais dire pourquoi. Chacun, je pense, ressent dans ce poème ces moments d’une fragilité intime inavouée à soi-même, ces rêves éblouis et confus d’instants exquis, vécus et passés pour toujours, qu’un songe idéal ferait revivre.
Des couleurs naissent alors, douces, claires, d’un assemblage insolite puisque rêvé, des courbes dansent souplement …

Nostalgie calme de chaque ligne dessinée ou rimée, songe d’un âge d’or où le bonheur, l’harmonie, l’amour, la compréhension règneraient … le même souffle mélancolique me paraît faire vibrer les couleurs et les sons dans ces deux oeuvres de Verlaine et Matisse. Blonde, brune et rousse s’y rencontrent. Un poème pictural, un tableau saturnien.
C’était ce que la douceur de ma liseuse tricotée en mohair et lavée avec Mir Laine m’a inspiré !

Matisse et Bonnard furent les seuls artistes à savoir accorder entre elles des couleurs qui ne sont pas faites pour s’entendre. Du rouge et du rose et de l’orange avec du vert et du jaune et du mauve … des tons acidulés de berlingots, de champs de fleurs, de bonheur, de rêves fugitifs.

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    Pierre Bonnard, Table dressée au jardin, vers 1908, NG Washington

Couette

Mon sujet du jour parle de couettes, mais ne s’insère pas dans la catégorie coiffure, c’est plutôt  » couture  » !
Ma machine à coudre est en panne et mon âme est en manque.
Elle s’est mise à broder du point fantaisie alors qu’elle ne possède pas cette fonction, et je n’ai pas un caractère à en découdre. Je l’ai donc portée chez le réparateur, le délai est looong 🙁 !
Elle porte un nom imprononçable comme ces écrivains scandinaves qu’on découvre dans la collection étrangère d’Actes-Sud, et j’espère qu’elle ne va pas remonter jusqu’en Suède pour trouver un remède à ses points douloureux.

Bref, elle me manque, car le printemps est lui aussi maladif, comme a écrit poétiquement Mallarmé et ce temps morne m’incite plus à coudre qu’à jardiner .

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Edouard Vuillard, La couturière, 1893, museum of art Indianapolis

C’est en confectionnant une couette pour lit double que ma machine m’a simplement lachée, je montre les détails de mon ouvrage, je lui demandais, la pauvre, un vrai marathon …

null A partir d’un drap ancien, ou plus récent, mais rendu inutile quand on adopte finalement le dodo en mode couette, on peut confectionner facilement et à moindres frais une housse de couette originale.

null Ce sont des trucs de Marie-Sombre-Idées que je donne là, car, évidemment, il ne fait pas beau, mes photos ne sont pas claires … mais l’idée est bien la mienne !

Il faut donc sortir un drap de l’armoire, en 2,40m x 3,10m , ou plus petit s’il est ancien, et acheter en promotion, en soldes, en discount ou en marque-repère de super-marché, un drap blanc tout simple mais double … et par la magie d’une géomètrie astucieuse de couturière, on obtient le format standard de la housse 2,40m x 2,60m. On coud droit trois côtés, et le quatrième, opposé à celui des décors, sera pourvu de boutonnières et de boutons.

null Le plaisir de la création réside dans le décor du haut de la housse.

Profiter, avec néanmoins de grands regrets, de la fermeture d’une mercerie obligée de brader son stock, hélas, ces boutiques disparaissent les unes derrière les autres, et acheter un grand choix de galons brodés, croquets, broderies anglaises …
Les coudre près du parement du vieux drap monogrammé qu’on a mis en valeur dans le haut de la housse.

null Mon vieux drap était trop usé, rapiécé, je n’ai gardé de celui-ci que la partie brodée, et l’ai appliquée sur une housse de couette en coton blanc déjà finie. J’ai seulement défait les coutures du haut pour insérer le parement qui double ainsi une bande supérieure de la housse.
J’ai ajouté un petit galon et voilà une couette bien élégante !

Point de tutos ici, je ne sais pas faire, mais parmi mes bouts de tissu blanc, je m’amuse autant que la couturière de Vuillard !

Cheveux dans les yeux

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Elle était déchaussée, elle était décoiffée,
Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ;
Moi qui passais par là, je crus voir une fée,
Et je lui dis : Veux-tu t’en venir dans les champs ?

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Elle me regarda de ce regard suprême
Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,
Et je lui dis : Veux-tu, c’est le mois où l’on aime,
Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ?

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Elle essuya ses pieds à l’herbe de la rive ;
Elle me regarda pour la seconde fois,
Et la belle folâtre alors devint pensive.
Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !

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Comme l’eau caressait doucement le rivage !
Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,
La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.

Victor Hugo, Les Contemplations, poème XXI, juin 183…

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Ce beau poème de Victor Hugo me rappelle Sara la baigneuse, et j’aime le lire avec les yeux de Corot dont les paysages sont si poétiques.
Il souffle un vent glacial sur ma région aujourd’hui, et je me réfugie, comme souvent, dans la poésie !
L’infusion peinture-poésie est délicieusement calmante.
Le dernier vers de ce poème fait doucement résonner dans ma tête ceux de l’Invitation au Voyage où Baudelaire écrit :
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux
Brillant à travers leurs larmes.

Ah, souvenirs élégiaques de Mortefontaine … un rivage clair, le feuillage frissonnant dans la brise, un ami cher, et les cheveux dans les yeux.

Tableaux de Jean-Baptiste Camille Corot :
– Ville d’Avray, 1867-70, NG Washington
– La solitude, 1866, musée Thyssen Bornemisza Madrid
– Sentier vers Ville d’Avray, 1872-74, MFA Philadelphie
– Mortefontaine, Salon de 1864, Louvre
– Lac Piediluco, 1826, Ashmolean museum at the university of Oxford

Echevelée

dscf5845Soneto XIV

Me falta tiempo para celebrar tus cabellos.
Uno por uno debo contarlos y alabarlos:
otros amantes quieren vivir con ciertos ojos,
yo sólo quiero ser tu peluquero.

En Italia te bautizaron Medusa
por la encrespada y alta luz de tu cabellera.
Yo te llamo chascona mía y enmarañada:
mi corazón conoce las puertas de tu pelo.

Cuando tú te extravíes en tus propios cabellos,
no me olvides, acuérdate que te amo,
no me dejes perdido ir sin tu cabellera

por el mundo sombrío de todos los caminos
que sólo tiene sombra, transitorios dolores,
hasta que el sol sube a la torre de tu pelo.

Pablo Neruda, Sonnet 14, La centaine d’amour ( 1959 )

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Il me manque du temps pour louer tes cheveux.
Il me faut les compter, les chanter un à un :
d’autres amants veulent vivre avec certains yeux,
moi je n’ai pour désir que d’être ton coiffeur.

En Italie on t’avait baptisée Méduse
pour l’éclat bouclé de ta haute chevelure.
Moi je t’appelle échevelée, ébouriffée :
mon coeur connaît bien les portes de tes cheveux.

Quand tu t’égareras dans tes propres cheveux,
ne m’oublie pas et rappelle toi que je t’aime,
je suis perdu si je vais sans ta chevelure

par le sombre univers que font tous les chemins
monde qui n’est que d’ombre et de douleurs qui passent
car le soleil monte à la tour de tes cheveux.

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Tableaux de Renoir :
– La toilette, 1907-08, musée d’Orsay
– Jeune femme se coiffant, 1876, NG Washington

Cent poèmes pour sa femme, Matilde Urrutia, ah lala, quel mari et poète amoureux était Neruda !
J’aime sa poésie, et il a écrit un vers qui m’a toujours transportée, c’est le dernier vers de  » Every day you play « , que j’ai lu pour la première fois en anglais, et qui fait partie des vingt poèmes d’amour, en portant comme hasard le numéro 14 également :
I want to do with you
What spring does with the cherry trees

Je veux faire de toi ce que le printemps fait avec les cerisiers.
Le poème en entier et en trois langues est sur cette page.

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    Edgar Degas, La chevelure, pastel, 1887-90, musée d’Orsay

Edgar Degas naquit le 19 juillet 1834, soixante-dix ans plus tôt que Pablo Neruda né le 12 juillet 1904, le même jour que mon grand-père. Mon grand-père avait des points communs avec ces deux artistes, il dessinait et peignait très bien, était poète dans son genre. J’ai peu de souvenirs de lui, j’avais treize ans à sa mort, mais tous sont charmants et il me plaît de les raconter.

Mon grand-père ne savait pas faire demi-tour quand il s’égarait dans son chemin, et j’ai le même défaut. Est-ce le mois de naissance qui veut ça ? ( je suis née un 14 juillet ). Si l’étourderie ou le destin, ou l’un guidé par l’autre, vous conduit quelque part, il faut suivre …
Mes grands-parents habitaient à Paris quand mon grand-père décida un été d’emmener ma grand-mère en vacances en Auvergne pour lui montrer sa région d’origine, le pays du Gévaudan. Ils bouclèrent donc leurs valises et pas encore leur ceinture de sécurité qui n’existait pas à l’époque, et traversèrent la capitale dans la direction supposée du Sud. Mais au lieu de la Porte d’Italie, c’est à la porte des Lilas que mon pépé est arrivé, par une attirance probable des fleurs, et ce parfum de porte mauve offrit à ma grand-mère de belles et impromptues vacances en … Alsace !

En passant par la Bretagne

Encore une coiffe bretonne aujourd’hui, et devinera-t-on par quel artiste fut peint ce tableau ?

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On a peut-être déchiffré la signature …
Il est beau, ce tableau, avec son harmonie gris-bleu des jours humides de crachin.
Les bouteilles se dressent comme des sentinelles, rythment la composition de leur éclat lumineux.
L’artiste s’est inspiré du Bénédicité de Chardin, la serveuse a la même position. Il avait copié La pipe de Chardin au Louvre.
Ce jeune artiste était venu plusieurs fois à Belle-Ile, et durant l’été 1893, il y rencontre le peintre John Russell dans son château et celui-ci l’incite à éclaircir sa palette.
Il entre dans l’atelier de Gustave Moreau à ce moment-là et le maître a un esprit très ouvert, laissant ses élèves libres de toucher à tout.

On a trouvé le peintre ? C’est Henri Matisse ( 1869-1954 ), sa  » Serveuse bretonne  » date de 1896 et appartient à une collection particulière.
Ce tableau est la préparation pour un autre tableau où figure aussi une serveuse :

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Henri Matisse, La desserte, 1897, collection particulière

Gustave Moreau avait poussé Matisse à peindre une oeuvre plus ambitieuse et voilà donc cette Desserte qui n’a pas plu au Salon de la société nationale des beaux-arts, les blancs furent très critiqués, mais Moreau prit la défense du tableau.

On connaît mieux La Desserte Rouge de Matisse datant de 1908 et conservée au musée de l’Ermitage de Saint Pétersbourg ( voir sur cette page le n°8. )

Ces trois serveuses montrent l’intéressante évolution de Matisse à ses débuts, et il explorera sans cesse de nouvelles manières, cherchera à travers diverses réflexions. En 1941 il est opéré d’un cancer du duodénum puis subit deux embolies pulmonaires successives. Il survit en pleine guerre, c’est un miraculé, et ces épreuves le font se lâcher, se libérer et oser des audaces dans ses compositions.

Mais la petite servante bretonne bien sage est fort plaisante !

Chevelure

Dans la série des chevelures, Baudelaire, que j’ai évoqué avant-hier, m’amène naturellement à Henri Matisse.

null Matisse a illustré les Fleurs du Mal en 1944, et l’édition est parue au début de l’année 1947. Cette édition du Chêne est récente !

null Matisse,  » La Chevelure  » crayon-lithographique, 1944, publié dans  » Les Fleurs du Mal  » en 1947.

Louis Aragon, dans son passionnant ouvrage  » Henri Matisse, roman  » dont j’avais parlé sur cette page explique :

Or, il est arrivé qu’Henri Matisse, rêvant sur les poèmes de Baudelaire, a été entraîné, je ne pense pas du premier coup, mais par une suite d’expériences, à ne chercher l’accord texte-image qu’avec la seule ressource du visage humain.
( … ) Il faudra lire le poème en regardant ce portrait: pour voir le portrait s’animer des paroles, pour apercevoir le lien qui unit ce visage à La Chevelure , non pas seulement pour la chevelure défaite qui l’alourdit, ou cette fille des Tropiques au Serpent qui danse ( … )

null Matisse, La Chevelure, fusain, 1944, étude pour les Fleurs du Mal parue dans Pierre à Feu en 1947.

La chevelure occupe une place importante dans l’oeuvre de Matisse, du moins je le perçois ainsi, ses courbes sont le trait même de Matisse, son dessin coulait de manière souple et fluide de sa main comme une chevelure naturelle, les boucles naissaient spontanément de son crayon, sans retouches, la coiffure était d’emblée impeccable et il en jaillissait une sensualité toute baudelairienne.

null Matisse, La Chevelure, lithographie, 1944, pour le livre  » Vingt-trois lithographies  » paru en 1946.

Baudelaire inspira Matisse, bien plus tôt, pour ce tableau de style néo-impressionniste :

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    Matisse, Luxe, calme et volupté, 1904-05, musée d’Orsay

Matisse avait appris cette technique auprès de Signac, mais il l’abandonne vite. On remarque qu’à la droite du tableau une femme coiffe ses longs cheveux.

Louis Aragon composa en 1947 un très beau poème dédié à Matisse dont voici le premier paragraphe :

Matisse parle

Je défais dans mes mains toutes les chevelures
Le jour a les couleurs que lui donnent mes mains
Tout ce qu’enfle un soupir dans ma chambre est voilure
Et le rêve durable est mon regard demain

Le poème  » Matisse parle  » est à lire en entier sur cette page.

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Matisse, Jeune Corse, dessins recto et verso, 1948

Matisse a illustré de nombreux ouvrages littéraires, dont Mallarmé qui offre une autre chevelure :

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Matisse, La Chevelure, étude pour Mallarmé , crayon, 1931, MFA Baltimore

Ah, les crans 1930, c’était si glamour !

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Matisse, Mélanie 2, sanguine, 1942, musée Matisse Nice
( extrait de  » Matisse  » de Gilles Néret, édition Taschen )

Je termine en couleur par la chevelure bleue :

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    Matisse, La chevelure, pochoir, 1952, collection particulière

    Cette présentation de Matisse est un peu tirée par les cheveux, mais tout de même, regardons bien dans ses tableaux comment le maître coiffe ses femmes en trois coups de crayon ou deux traits de pinceau, c’était ébouriffant de virtuosité !

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