Huitres

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Monet, Eglise de Varengeville, 1882, Barber institute of arts Birmingham

Nous ne sommes pas retournés voir la petite église de Varengeville dominant la mer, entourée d’un cimetière marin, où reposent Georges Braque et Albert Roussel …
Monet l’a peinte merveilleusement, et j’ose à peine montrer mon petit dessin de l’an 2000 …

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De même nous n’avons pas revu le manoir d’Ango et le phare d’Ailly à Varengeville, mais, fidèles à Maupassant, nous avons comme lui aimé ce pays infiniment.
Il est des coins du monde délicieux qui ont pour les yeux un charme sensuel. (  » La mère Sauvage  » 1884 )

Il faisait beau et bon, septembre est un mois pastel, feutré, reposant, tout s’adoucit, s’enrobe d’une ouate parfumée, silencieuse.

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René Ménard, Cumulus sur la falaise de Varengeville, Château-musée Dieppe

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Echancrure, déchirure de falaise, l’accès accidenté aux plages reste intact, tel que Maupassant l’a décrit.

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René Ménard, Orage sur la falaise de Varengeville, château-musée Dieppe

Plage sauvage qui ne se laisse pas pénétrer facilement, il faut de bonnes chaussures ou garder les pieds nus !

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Monet, Plage de Varengeville, 1882, Kunstmuseum Winterthur

Il est recommandé de se tenir à bonne distance des falaises qui peuvent connaître de petites faiblesses, une chute de moral, une vague dépressive …

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Monet, Marée basse à Varengeville, 1882, musée Thyssen Bornemisza Madrid

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Si, par un méchant hasard, je devais gagner un séjour sous les Tropiques et les cocotiers au bord d’un lagon flashy, je tenterais d’échanger ce lot déplaisant contre quelques petites vacances dans une villa au bord de la Manche, rien ne vaut les subtils tons d’aquarelles, d’huitres et de perles de ce rivage, et l’infini des plages !

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Berthe Morisot, Dans la villa au bord de la mer ( près de Fécamp ) , 1874, Norton Simon museum Pasadena

Nous arrivons à Pourville, non loin de Dieppe.
Pourville, Claude Monet aimait beaucoup ce lieu dont Maupassant avait dit  » qu’il n’était encore qu’un embryon de station de bains . » Monet y habita dans une villa avec Alice Hoschédé et leurs huit enfants. La maison a hélas disparu aujourd’hui. Mais Monet nous a laissé une grande quantité de toiles de Pourville, que je montrerai plus tard.

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Monet, Pourville, 1882, musée de Poznan

J’ai visité le musée de Poznan en Pologne, mais ne me souviens pas de ce tableau, serait-ce lui qui fut volé au musée il y a quelques années ?

On reconnaît bien dans le tableau de Monet la route sinueuse qui descend du plateau et arrive à la plage. A l’entrée de cette petite station de bains, que Maupassant sentait naître, se trouve un ostréiculteur, qui propose la dégustation d’huitres.
Fameuses ces huitres ! Je les ai tant aimées que nous sommes revenus en manger le lendemain.
Le restaurant, intitulé  » L’huitrière  » domine la mer qui prend les couleurs changeantes des pauvres bêtes que nous avalons toutes crues .

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Petit restaurant désuet, resté dans son jus typique des années soixante, et qui aurait plu à Maupassant. Les huitres, arrosées de bon cidre de la région, furent un régal.

Que nous étions bien au bord de l’eau !

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Maupassant aurait su décrire les clients de l’endroit avec la verve qu’on lui connaît … nombreux étaient les étrangers, qui se hasardaient à goûter cette spécialité vivante et locale.
Des allemands avaient pris une assiette pour deux et piochaient les coquilles du bout des doigts comme si elles étaient piégées.
Des Flamands les avaient commandées en quantité généreuses et roulaient les r aussi fort sur leur langue que les gorgées de muscadet.
Un couple de Français près de nous les dégustaient cérémonieusement, et quand monsieur partit aux toilettes se laver les mains à la fin de sa douzaine, madame fut abordée par un Parisien …
Nous savions que l’homme en complet noir et d’un chic professionnel venait de la capitale, car on apprend tout de quelqu’un qui regarde la mer en composant océan zéro-zéro, la tête penchée, collée à, non pas un coquillage, mais un truc extra-plat …
Il était architecte et en mission en Normandie ( on ment rarement avec un portable, avez-vous remarqué ? ) et son snobisme gourmé nous amusait, car le cidre était trop bon, le cadre trop beau, pour qu’on se sente agacé.
Il raccrocha et fit précieusement du plat à la dame jusqu’à ce qu’elle eut fini le sien. Elle venait de Paris aussi, elle était journaliste, elle avait, semble-t-il , une habitude maîtrisée de ces hurluberlus tout droits sortis d’un conte parisien d’un Maupassant des temps modernes.

« Miss Harriet  »

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    Je venais de Fécamp en suivant la côte, la haute côte droite comme une muraille, avec des saillies de rochers creux crayeux tombant à pic dans la mer.

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    J’avais marché depuis le matin sur ce gazon ras, fin et souple comme un tapis, qui pousse au bord de l’abîme sous le vent salé du large.

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    Et, chantant à plein gosier, allant à grands pas, regardant tantôt la fuite arrondie d’une mouette promenant sur le ciel bleu la courbe blanche de ses ailes, tantôt, sur la mer verte, la voile brune d’une barque de pêche, j’avais passé un jour heureux d’insouciance et de liberté.

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    Â gauche la mer, pas la mer bleue, la mer d’ardoise, mais la mer de jade, verdâtre, laiteuse et dure aussi sous le ciel foncé.

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    C’était un soir tiède, amolli, un de ces soirs de bien-être où la chair et l’esprit sont heureux. Tout est jouissance et tout est charme. L’air tiède, embaumé, plein de senteurs d’herbes et de senteurs d’algues, caresse l’odorat de son parfum sauvage, caresse le palais de sa saveur marine, caresse l’esprit de sa douceur pénétrante. Nous allions maintenant au bord de l’abîme, au dessus de la vaste mer qui roulait, à cent mètres sous nous, ses petits flots. Et nous buvions, la bouche ouverte et la poitrine dilatée, ce souffle frais qui avait passé l’Océan et qui nous glissait sur la peau, lent et salé par le long baiser des vagues.

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Extraits de  » Miss Harriet  » ( 1883 ). Cette petite nouvelle est une de mes préférées bien que la fin soit très triste. C’est l’histoire d’un peintre qui s’était installé un été dans une auberge au bord de la mer pour peindre, et qui fit la connaissance d’une vieille Anglaise pareille à un hareng saur qui aurait eu des cheveux en papillotes et un châle écossais, l’une de ces exaltées à principes comme l’Angleterre en produit tant . Maupassant y dénonce la xénophobie du paysan normand, et fait preuve d’une délicate analyse des sentiments. Un récit sensible et touchant.

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L’air était bleu, cristallin, vivfiant, les galets gris-perle et la mer vert-pâle, d’un beau ton de jade. Tout était jouissance et charme, Maupassant l’a dit, comme lui nous l’avons vécu.

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Nous avons passé, oui, un moment heureux d’insouciance et de liberté.

 » Une vie  » encore

Après Etretat, nous suivons la côte vers le Nord , et nous déposons notre valise dans un petit hôtel à Vastérival – Varengeville, au bord d’une valleuse descendant à la plage.

Nous sommes passés à Vaucottes , en souvenir d’Une vie sans prendre le temps de descendre à pied à la plage, je l’avais déjà croquée vite-fait en 2000 et les falaises n’ont guère changé depuis huit ans !

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C’est là, en haut de cette falaise, que se trouvait la cabane fatale du roman  » Une vie  » :

    Là-bas, devant lui, le val de Vaucotte ouvrait sa gorge profonde. Rien jusque-là qu’une hutte de berger auprès d’un parc à moutons vide.

    (Maupassant écrivait  » Vaucotte  » sans s )

Paradoxe précieux, c’est le caractère instable du bord des falaises qui rend le paysage immuable. Aucune construction ne peut venir le dégrader, et l’accès des plages n’étant pas possible en voiture, celles-ci conservent tout leur cachet au fil des siècles.

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J’ai trouvé dans wikipedia cette cabane de la Beauce, et je pense que les cabanes cauchoises étaient les mêmes.

    Ils avaient adopté le plus souvent, pour cacher leurs étreintes, la cabane ambulante d’un berger, abandonnée depuis l’automne au sommet de la côte de Vaucotte.
    Elle restait là toute seule, haute sur ses roues, à cinq cents mètres de la falaise, juste au point où commençait la descente rapide du vallon. Ils ne pouvaient être surpris dedans, car ils dominaient la plaine;

Nous continuons notre route, et après un virage de la route serpentant parmi les grands arbres, nous découvrons la petite ville d’Yport comme elle apparaît dans  » Une vie  » :

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    Ils entrèrent dans les bois en pente qui s’abaissent jusqu’à la mer en suivant une vallée tournante.
    Bientôt apparut le village d’Yport. Des femmes qui raccommodaient des hardes sur le seuil de leurs demeures, les regardaient passer. La rue inclinée, avec un ruisseau dans le milieu et des tas de débris traînant devant les portes, exhalait une odeur forte de saumure.

Yport ne sent plus la saumure, mais paraît encore assez austère, comme si le lieu n’était pas gagné par la gaîté un brin artificielle du tourisme.

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Claude Monet, Falaise de Fécamp, musée Malraux Le Havre

    La mer houleuse roulait ses vagues ; les gros nuages tout noirs arrivaient d’une vitesse folle, passaient, suivis par d’autres ; et chacun d’eux criblait la côte d’une averse furieuse. Le vent sifflait, geignait, rasait l’herbe, couchait les jeunes récoltes, emportait, pareils à des flocons d’écume, de grands oiseaux blancs qu’il entraînait au loin dans les terres.

Nous n’avons heureusement pas rencontré ce temps décrit dans  » Une vie « , bien qu’il ait du charme ( surtout en peinture et littérature ! ). Les nuages qui jouaient à cache-cache avec le soleil , la veille, à Etretat, s’estompent de plus en plus.

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Nous nous promenons à Fécamp assez rapidement, car nous y avions déjà visité la belle abbaye de la Trinité en l’an 2000 avec les Amis du mba de Quimper.
Comme Maupassant était notre guide moustachu, notre horizon enchanteur, la note de tête et le parfum lettré de notre voyage que je voulais humer à pleines bouffées en suivant ses paysages restés intacts, en poursuivant ses ombres en crinolines, ses bonnets aux gais rubans suivez-moi-jeune-homme, nous sommes partis à la recherche de la maison de famille dans laquelle il séjourna souvent durant son enfance.

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Nous n’avons pas cherché l’imaginaire maison Tellier en centre-ville, ce n’est pas facile d’y garer une carriole à sept chevaux …

    La maison était familiale, toute petite, peinte en jaune, à l’encoignure d’une rue derrière l’église Saint-Etienne ; et, par les fenêtres, on apercevait le bassin plein de navires qu’on déchargeait, le grand marais salant appelé  » la Retenue  » et, derrière, la côte de la Vierge avec sa chapelle toute grise.
     » La Maison Tellier  » ( 1881 )

La chapelle toute grise existe toujours .

null Déception, la maison de sa grand-mère maternelle, rue  » Sous le bois  » , devenue aujourd’hui quai Guy de Maupassant, est remplacée … par un petit immeuble moderne.

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    Vers la terre, la haute falaise droite faisait une grande ombre à son pied, et des pentes de gazon pleines de soleil l’échancraient par endroits. Là-bas, en arrière, des voiles brunes sortaient de la jetée blanche de Fécamp …

    (  » Une vie  » )

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Au temps de Maupassant, Fécamp était un port de terre-neuvas.

    J’ai grandi sur le rivage de la mer, moi, de la mer grise et froide du Nord, dans une petite ville de pêche toujours battue par le vent, par la pluie et les embruns, et toujours pleine d’odeur de poisson, de poisson frais jeté sur les quais, dont les écailles luisaient sur les pavés des rues, et de poisson salé roulé dans les barils, et de poisson séché dans les maisons brunes coiffées de cheminées de brique dont la fumée portait au loin, sur la campagne, des odeurs fortes de harengs.
    Je me rappelais aussi l’odeur des filets séchant le long des portes, l’odeur des saumures dont on fume les terres, l’odeur des varechs quand la marée baisse, tous ces parfums violents des petits ports, parfums rudes et senteurs âcres, mais qui emplissent la poitrine et l’âme de sensations fortes et bonnes.

    (  » Pêcheuses et guerrières  » 1887 )

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Le tableau olfactif de Maupassant s’est évanoui, la pêche a bien réduit son activité, la navigation se fait surtout plaisante et de plaisance, la ville se parfume plus volontiers des essences végétales de la Bénédictine, et la mer, toujours de ce vert tendre accueillant et reposant sous le soleil, nous enrobe de ses frais effluves.
Le XXIème, qu’on décrie tant, serait joliment décrit par Maupassant, il exerce aussi des effets positifs.

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Les lavandières d’Etretat

Non, le titre de cet article n’est pas celui d’une nouvelle de Maupassant, je fais une exception aujourd’hui, car il me semble intéressant de revenir sur le tableau d’Eugène Boudin montré hier :

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E. Boudin, Les lavandières sur la plage d’Etretat, 1894, National Gallery Washington
Page du musée : on peut y regarder les détails

Ce tableau m’avait intriguée la première fois que je l’ai vu. Comment peut-on laver du linge proprement sur une plage dans l’eau de mer ??
En Bretagne, Gauguin le confirme, les lavandières lavent leur linge dans l’Aven, mais pas sur la plage du Pouldu !
L’eau ! La différence , c’est l’eau ! Le secret et l’avantage ménager de la plage d’Etretat réside dans les nombreuses sources d’eau douce qui sourdent au pied des galets à marée basse.
Les lavandières d’Etretat lavent le linge à l’eau douce sur la plage, et les galets permettent à la lessive mouillée de ne pas s’imprégner de sable.

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Sur cette ancienne carte postale, on retrouve les blanchisseuses étretataises.

Par la même occasion, j’ai appris qu’à Etretat on élevait des huitres qui vivaient dans cette eau saumâtre, eau de mer adoucie d’eau de source.
Je dois dire que durant mon séjour dans le pays de Caux, j’ai fait une cure d’huitres, j’ai mangé ma douzaine chaque jour, parfois même aux deux repas, midi et soir, et je me suis régalée ! Régalée d’Etretat bien sûr !

 » Légende de la chambre des Demoiselles à Etretat « 

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La chambre des
Demoiselles

Lentement le flot arrive
Sur la rive
Qu’il berce et flatte toujours.
C’est un triste chant d’automne
Monotone
Qui pleure après les beaux jours.

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Coubet, musée de Birmingham

Sur la côte solitaire
Est une aire
Jetée au dessus des eaux ;
Un étroit passage y mène,
Vrai domaine
Des mauves et des corbeaux.

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Courbet, Nationalgalerie Berlin

C’est une grotte perdue,
Suspendue
Entre le ciel et les mers,
Une demeure ignorée
Séparée
Du reste de l’univers.

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Delacroix, musée Boijmans Rotterdam

Jadis plus d’une gentille
Jeune fille
Y vint voir son amoureux ;
On dit que cette retraite
Si discrète
A caché bien des he
ureux.

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Boudin, National Gallery Washington

On dit que le clair de lune
Vit plus d’une
Jouvencelle au coeur léger
Prendre le sentier rapide,
Intrépide,
Insouciante au danger
.

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Monet, Harvard University art museum

[ … ]

Allez la voir, Demoiselles,
Jouvencelles
Que mon récit attrista,
Car pour vous la renommée
L’a nommée
Cette grotte d’Etretat !

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Monet, Nasjonalgalleriet Oslo

A son pied le flot arrive
Bat la rive
Qu’il berce et flatte toujours.
C’est un triste chant d’automne
Monotone
Qui pleure après les beaux jours.

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Monet, mba Lyon

Ce poème, La légende de la chambre aux demoiselles, comportant quinze strophes ( et dont j’ai coupé une partie du mileu pour faire plus court ), Maupassant l’a composé en 1867 à l’âge de dix-sept ans.
Sa maman, Laure, avait envoyé son fils chez son ami d’enfance, Gustave Flaubert, pour lui demander conseil, ainsi lui écrit-elle :
 » Dis-moi s’il t’a lu quelques-uns de ses vers, et si tu penses qu’il y a là autre chose que de la facilité … si tu dis oui, nous encouragerons le bon garçon dans la vie qu’il préfère ; mais si tu dis non, nous l’enverrons faire des perruques … »

Flaubert a dit oui, ouf, et devint un vrai tuteur littéraire pour Maupassant.
Ce poème de jeunesse laisse néanmoins penser qu’il était plutôt fait pour la prose.

Nous ne sommes pas entrés dans cette grotte, le terrain est glissant, nous n’avions pas les bonnes chaussures. Et le temps n’était pas élastique, même s’il semble s’arrêter en ce lieu magique.
Nous n’avons passé qu’une seule journée à Etretat et dans ses plus proches environs, mais j’ai trouvé matière à bloguer pendant une semaine !
Il va me falloir accélérer , sinon mon blogage restera aux pays de Caux jusqu’à Noël !

Au revoir Etretat !

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Le site n’a pas énormément changé.

Le voilà au temps de la jeunesse de Maupassant :

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George Inness, Etretat, 1875, Wadsworth Atheneum USA

Quand, sur une plage pleine de soleil, la vague rapide roule les fins galets, un bruit charmant, sec comme le déchirement d’une toile, joyeux comme un rire et cadencé, court par toute la longueur de la rive, voltige au bord de l’écume, semble danser, s’arrête une seconde, puis recommence avec chaque retour du flot. Ce petit nom d’Etretat, nerveux et sautillant, sonore et gai, ne semble-t-il pas né de ce bruit de galets roulés par les vagues ? la plage, dont la beauté célèbre a été si souvent illustrée par les peintres, semble un décor de féerie avec ses deux merveilleuses déchirures de falaise qu’on nomme les portes.

( citation de Maupassant relevée dans le Guide Vert Michelin 2008 à la page Etretat ** , seulement deux étoiles ?? !)

 » Pierre et Jean  »

 » Pierre et Jean  » est une longue nouvelle ou un court roman ( quelle est la frontière entre les deux genres ? ) que Maupassant publia en 1888 alors qu’il montrait déjà de graves signes de dérangement mental. Je qualifierai volontiers ce roman de maritime autant que psychologique, car Maupassant y révèle ses connaissances en navigation. Il posséda deux yachts nommés Bel Ami et Bel Ami II.

Pierre et Jean sont deux frères, frères ennemis que tout oppose, et un héritage concernant l’un d’eux va provoquer une terrible révélation.

null L’histoire se passe au Havre, mais si j’en cite des passages, c’est qu’une scène se déroule à Saint Jouin, tout près d’Etretat. Pierre et Jean et la famille déjeunent dans la célèbre auberge de Saint Jouin avant de partir à la pêche.

Nous voilà donc partis à la recherche de la belle Ernestine, qui, dans le roman, s’appelle Alphonsine, au sud d’Etretat à Saint Jouin.

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    Après deux heures de marche, le break prit un chemin à fauche, passa près d’un moulin à vent qui tournait, mélancolique épave grise, à moitié pourrie et condamnée, dernier survivant des vieux moulins, puis il entra dans une jolie cour et s’arrêta devant une maison coquette, auberge célèbre dans le pays.

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    La patronne, qu’on appelle la belle Alphonsine, s’en vint, souriante, sur sa porte, et tendit la main aux deux dames qui hésitaient devant le marchepied trop haut.

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    Sous une tente, au bord de l’herbage ombragé de pommiers, des étrangers déjeunaient déjà, des Parisiens venus d’Etretat ; et on entendait dans l’intérieur de la maison des voix, des rires et des bruits de vaisselle.
    On dut manger dans une chambre, toutes les salles étant pleines. Soudain Roland aperçut contre la muraille des filets à salicoques.
     » Ah, ah ! cria-t-il, on pêche du bouquet ici ?  »
     » Oui, répondit Beausire, c’est même l’endroit où on en prend le plus de toute la côte.  »

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    Ils suivirent un petit vallon en pente, descendant du village par la falaise ; et la falaise, au bout de ce vallon, dominait la mer de quatre-vingts mètres. Dans l’encadrement des côtes vertes, s’abaissant à droite et à gauche, un grand triangle d’eau, d’un bleu d’argent sous le soleil, apparaissant au loin, et une voile, à peine visible, avait l’air d’un insecte là-bas.

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Claude Monet, La cavée, 1882, Museum of fine arts Boston

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    Quand ils arrivèrent au bout du vallon, au bord de l’abîme, ils aperçurent un petit sentier qui descendait le long de la falaise, et sous eux, entre la mer et le pied de la montagne, à mi-côte à peu près, un surprenant chaos de rochers énormes, écoulés, renversés, entassés les uns sur les autres par les éboulements anciens. Sur cette longue bande de broussailles et de gazon secouée, eût-on dit, par des sursauts de volcan, les rocs tombés semblaient les ruines d’une grande cité disparue qui regardait autrefois l’Océan, dominée elle-même par la muraille blanche et sans fin de la falaise.

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    Ca, c’est beau  » dit en s’arrêtant madame Rosémilly.

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    Jean l’avait rejointe, et, le coeur ému, lui offrait la main pour descendre l’étroit escalier taillé dans la roche.

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     » Je veux vous voir prendre des salicoques … et rien de plus … pour le moment  »
    ( … ) Madame Rosémilly s’écria :
     » Tenez, tenez, j’en vois une, une très grosse là-bas ! »
    ( … ) La bête remuant ses longues moustaches reculait doucement devant le filet. Jean la poussait vers les varechs, sûr de l’y prendre. Quand elle se sentit bloquée, elle glissa d’un brusque élan pardessus le lanet, traversa la marre et disparut.

    (… ) Et les belles salicoques transparentes, d’un blond gris, frétillaient au fond de sa main quand il les prenait d’un geste sec pour les jeter dans sa hotte.

C’est du bon air marin que l’on respire en lisant cette délicieuse description de la pêche aux salicoques. Il faut la savourer en intégralité dans le roman !
Nous avons éprouvé un grand plaisir en découvrant la très jolie maison de la belle Alphonsine-Ernestine, mais hélas, l’accès à la plage, trop périlleux, est aujourd’hui interdit.
J’avais déjà le vertige en photographiant la côte du haut de la falaise !
Je n’ai retrouvé le petit escalier creusé dans la falaise de Saint-Jouin que dans une reproduction d’ancienne carte postale.
La marre que j’ai photographiée provient donc d’une autre plage, mais toutes les plages se ressemblent à peu de roches près.

Nous découvrons tout un langage local : la valleuse, chemin qui descend vers une plage dans un creux de la falaise, la cavée, chemin creux, le lanet, haveneau, la salicoque, le bouquet ou crevette rose …

Le facteur déposait du courrier à la Belle Ernestine, et il nous a dit que cette auberge resta en activité jusque dans les années soixante-dix. Aujourd’hui, c’est une maison privée, que j’ai pris la liberté de photographier sans demander l’autorisation à son propriétaire, mais la Belle Ernestine, c’est la Belle Ernestine, elle nous fait braver les convenances !

 » La vie d’un paysagiste  »

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En ce moment, je vis, moi, dans la peinture à la façon des poissons dans l’eau. Comme cela étonnerait la plupart des hommes, que de savoir ce qu’est pour nous la couleur, et de pénétrer la joie profonde qu’elle donne à ceux qui ont des yeux pour voir !

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Vrai, je ne vis que par les yeux ; je vais, du matin au soir, par les plaines et les bois, par les rochers et par les ajoncs, cherchant les tons vrais, les nuances inobservées, tout ce que l’école, tout ce que l’appris, tout ce que l’éducation aveuglante et classique empêche de connaître et de pénétrer.
Mes yeux ouverts, à la façon d’une bouche affamée, dévorent le cil et la terre. Oui, j’ai la sensation nette et profonde de manger le monde avec mon regard, et de digérer les couleurs comme on digère les viandes et les fruits.

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Parfois, je m’arrête, stupéfait d’observer tout à coup des choses éclatantes dont je ne m’étais jamais douté !
Regarde les arbres et l’herbe en plein soleil, et essaie de les peindre. Tu essaieras. Tout le monde a fait du paysage au soleil, parce que tout le monde est aveugle. Mon cher, les feuilles, l’herbe, tout ce que le soleil frappe en plein n’est plus coloré, mais luisant, et d’un luisant tel que rien ne peut les rendre. On ne saurait peindre ce qui brille ; on ne saurait même en donner l’illusion.

null L’an dernier, en ce même pays, j’ai souvent suivi Claude Monet à la recherche d’impressions. Ce n’était plus un peintre en réalité, mais un chasseur. Il allait, suivi d’enfants qui portaient ses toiles, cinq ou six toiles représentant le même sujet à des heures diverses et avec des effets différents.

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Il les prenait et les quittaient tour à tour, suivant les changements du ciel. Et le peintre, en face du sujet, attendait, guettait le soleil et les ombres, cueillait en quelques coups de pinceau le rayon qui tombe ou le nuage qui passe, et, dédaigneux du faux et du convenu, les posait sur sa toile avec rapidité.

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Je l’ai vu saisir ainsi une tombée étincelante de lumière sur la falaise blanche et la fixer à une coulée de tons jaunes qui rendaient étrangement le surprenant et fugitif effet de cet insaisissable et aveuglant éblouissement.

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Une autre fois, il prit à pleines mains une averse abattue sur la mer, et la jeta sur sa toile. Et c’était bien de la pluie qu’il avait peinte ainsi, rien que de la pluie voilant les vagues, les roches et le ciel, à peine distincts sous ce déluge.

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Et je me souviens encore d’autres artistes que j’ai vus travailler jadis dans ce vallon d’Etretat.
Un jour, j’étais très jeune encore et je suivais la vallée de Beaurepaire, quand j’aperçus dans une petite ferme, un vieil homme en blouse bleue qui peignait sous un pommier ; et cette blouse de paysan m’enhardissant, je m’approchai pour le regarder . (… )
Je le revis le lendemain dans Etretat, ce vieux peintre s’appelait Corot.

Il peignait sur une petite toile carrée, doucement, tranquillement, sans presque remuer. Il avait des cheveux blancs, assez longs, l’air doux et du sourire sur la figure.

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Une autre fois, deux ou trois ans plus tard, j’étais venu sur la plage pour voir un ouragan. Le vent furieux jetait sur le pays la mer déchaînée , dont les vagues, énormes, s’en venaient lourdement, lentes et coiffées d’écume. Puis, rencontrant soudain la dure pente de galets, elles se redressaient se courbaient en voûte et s’écroulaient avec un bruit assourdissant. Et d’une falaise à l’autre, la mousse, arrachée de leurs crêtes, s’envolait en tourbillons et s’en allait vers la vallée, par dessus les toits du pays, emportée par les bourrasques.
Un homme dit soudain près de moi :  » Venez donc voir Courbet, il fait une chose superbe !  »

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Dans grande une pièce nue, un gros homme graisseux et sale collait avec un couteau de cuisine des plaques de couleur blanche sur une grande toile nue. De temps en temps, il allait appuyer son visage à la vitre et regardait la tempête. La mer venait si près qu’elle semblait battre la maison, enveloppée d’écume et de bruit.L’eau salée frappait les carreaux comme une grêle et ruisselait sur les murs.
Sur la cheminée, une bouteille de cidre à côté d’un verre à moitié plein. De temps en temps, Courbet allait en boire quelques gorgées, puis il revenait à son oeuvre. Or cette oeuvre devint la Vague et fit quelque bruit par le monde.

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Courbet aussi parlait, lourd et gai, farceur et brutal. Il avait un esprit pesant, mais précis, plein de bon sens paysan, caché sous de grosses blagues. Il disait devant une Sainte Famille que lui montrait un confrère :
 » C’est très beau ça. Vous les avez donc connus, ces gens-là, que vous avez fait leur portrait !  »

Ces extraits proviennent d’une lettre ( qui fut intitulée  » La vie d’un paysagiste  » ) que Maupassant écrivit à Etretat le 28 septembre 1886 à Flaubert.
Ah, si l’écrivain savait quel plaisir j’ai éprouvé à rechercher dans les sites web des musées des tableaux pouvant illustrer ses phrases magnifiques !

Témoignage passionnant, et regard fort intéressant d’un écrivain sur cet autre art de la description qu’est la peinture.

Je n’ajoute rien, mes mots seraient si faibles face au récit de Maupassant. Il me faut seulement donner les références des tableaux montrés ci-dessus.
Ainsi donc, dans l’ordre d’apparition :

  • Claude Monet, Rougets, vers 1870, Harvard University art museum, site ici
  • Monet, Tempête à Etretat, 1883, National Gallery of Victoria Melbourne
  • Monet, Falaise à Pourville, 1897, Fondation Magnani Rocca Parmes
  • Monet, Etretat la Manneporte, vers 1885, mba Caen
  • Monet, Falaise à Varengeville, 1882, Kunstmuseum Winterthur
  • Monet, Porte d’Amont Etretat, 1885, Art Institute Chicago
  • Monet, Grosse mer à Etretat, 1868, musée d’Orsay
  • Monet, Rochers à Pourville, musée de Rochester
  • J.C. Corot, La plage d’Etretat, 1872, Saint Louis Art Museum
  • Gustave Courbet, La vague, mba Lyon
  • Courbet, Bateaux sur la plage d’Etretat, 1872-75, National Gallery Washington
  •  » La roche aux guillemots  »

    Guillemots, Guillette, Verguies, chercher les  » gui  » à Etretat et trouver Guy de Maupassant …

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    Nous n’avons pas suivi Maupassant dans un bon ordre chronologique, puisque nous avons commencé par visiter la côte, bord de mer où sont campées plusieurs de ses nouvelles des années 1880, et nous avons terminé notre voyage par son lieu de naissance en 1850 situé un peu plus dans les terres … mais peu importe ! Chacun connaît à peu près la biographie de cet écrivain.

    A Etretat,  » la plage, dont la beauté célèbre a été si souvent illustrée par les peintres, semble un décor de féérie avec ses deux merveilleuses déchirures de falaise qu’on nomme les portes  » et attire Maupassant qui fait construire une maison de vacances, sur un terrain que lui a donné sa maman.

    Cette villa s’appelle  » La Guillette  » ,  » petit Guy « , Maupassant aurait aimé l’appeler  » La maison Tellier « , car c’est grâce au grand succès de cette nouvelle qu’il a pu la faire construire, mais sa compagne d’alors jugeait l’appellation dérangeante … cela se comprend, même si cette maison close fut exceptionnellement et doublement close pour raison de communion !

    Voilà son portail rue Guy de Maupassant à Etretat :

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    Les frondaisons de l’été ne permettent pas d’apercevoir la maison, mais on peut la visiter virtuellement sur internet. Elle fut à vendre dernièrement et le site ici permet de voir la maison, avec des vues extérieures et intérieures, le jardin, et la caloge.

    Les éléphants exotiques à l’entrée reflètent assez bien le goût hétéroclite de Maupassant pour la décoration de sa maison , dans laquelle il avait aimé entasser des objets de tous styles et provenances.

    La caloge est ce bateau recouvert d’un toit pour être transformé en habitation.
    On peut voir celle-ci sur la promenade d’Etretat :

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    Parfois la carène est simplement renversée :

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    Maupassant avait choisi cette traditionnelle habitation de pêcheurs pour loger son valet dans son jardin de la Guillette, mais celui-ci n’appréciait pas spécialement cette fantaisie pittoresque, ce logement très étroit et sentant le goudron n’était pas des plus confortables !

    On trouve à Etretat, si on cherche bien, l’autre maison ( ou, du moins, la porte d’entrée ) où Maupassant vécut dans son enfance, nommée  » Les Verguies « .

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    Laure de Maupassant s’installa dans cette propriété en 1861 avec ses deux fils après sa séparation avec son mari, affreux coureur de jupons. Ses deux fils s’appelaient Guy et Hervé, et je ne sais pas si c’est un hasard, mais ce nom  » Verguies  » me semble être un amusant mélange des prénoms de ses enfants !

    Et voilà les guillemots , le sujet de la nouvelle de Maupassant, court récit de 1882 :

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      On franchit la Manne-Porte, voûte énorme où passerait un navire ; on double la pointe de la Courtine ; voici le val d’Antifer, le cap du même nom ; et soudain on aperçoit une plage où des centaines de mouettes sont posées. Voici la roche aux Guillemots.

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      C’est tout simplement une petite bosse de la falaise ; et sur les étroites corniches du roc, des têtes d’oiseaux se montrent, qui regardent les barques.
      Ils sont là, immobiles, attendant, ne se risquant point à partir encore. Quelques uns, piqués sur les rebords avancés, ont l’air assis sur leurs derrières, dressés en forme de bouteille, car ils ont des pattes si courtes qu’ils semblent, quand ils marchent, glisser comme des bêtes à roulettes ; et, pour s’envoler, ne pouvant prendre d’élan, il leur faut se laisser tomber comme des pierres, presque jusqu’aux hommes qui les guettent.
      Ils connaissent leur infirmité et le danger qu’elle leur crée, et ne se décident pas vite à s’enfuir.

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    Cet oiseau migrateur, sorte de petit pingouin, aurait, semble-t-il , disparu des côtes normandes après que la chasse abusive l’a exterminé. Est-il revenu, je ne sais pas, nous ne l’avons pas vu, mais la saison est de toute façon passée.
    Je l’ai seulement trouvé dans l’encyclopédie Larousse de 1931, et cinquante ans après le récit de Maupassant, cet oiseau à la fidèlité inoxydable revenait encore à Antifer !

    Cette nouvelle , La roche aux guillemots , raconte l’aventure cocasse d’un chasseur invétéré, qui préfère laisser la dépouille de son gendre défunt attendre dans sa remise un enterrement prochain, pour donner la priorité à la chasse de ces malheureux oiseaux.

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    Outre la chasse, le pétrole a peut-être définitivement découragé les guillemots.
    Il y a maintenant, à l’endroit décrit par Maupassant, le terminal du Havre-Antifer, qui permet aux plus grands pétroliers de venir déposer leurs cargaison. Le rocher aux guillemots est sans doute le belvédère aménagé duquel j’ai pris cette photo.

    Maupassant aimait la chasse, mais dans son récit, il reconnaît la cruauté des chasseurs, donnant à ses mots un petit caractère écologique d’avant-garde :

      Pendant une heure on les mitraille ainsi, les forçant à déguerpir l’un après l’autre; et quelquefois les femelles au nid, acharnées à couver, ne s’en vont point, et reçoivent coup sur coup les décharges qui font jaillir sur la robe blanche des gouttelettes de sang rose, tandis que la bête expire sans avoir quitté ses oeufs.

    C’est en ce lieu d’Antifer que la falaise de la côte d’Albâtre est la plus élevée, haute de 110 mètres.
    Nous voulions atteindre la petite plage en bas, mais la rue, démarrant de l’église du Tilleul ( promenade décrite par Maupassant dans une lettre à son ami Flaubert ) , qui y conduit, était malheureusement barrée.

     » Adieu  »

      Je l’avais rencontrée au bord de la mer à Etretat, voici douze ans environ, un peu après la guerre. Rien de gentil comme cette plage, le matin, à l’heure des bains. Elle est petite, arrondie en fer à cheval, encadrée par ces hautes falaises blanches percées de ces trous singuliers qu’on nomme les Portes, l’une énorme allongeant dans la mer sa jambe de géante, l’autre en face accroupie et ronde ;

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      la foule des femmes se rassemble, se masse sur l’étroite langue de galets qu’elle couvre d’un éclatant jardin de toilettes claires, dans le cadre de hauts rochers. Le soleil tombe en plein sur les côtes, sur les ombrelles de toutes nuances, sur la mer d’un bleu verdâtre; et tout cela est gai, charmant, sourit aux yeux.

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      On va s’asseoir tout contre l’eau , et on regarde les baigneuses,. Elles descendent, drapées dans un peignoir de flanelle qu’elles rejettent d’un joli mouvement en atteignant la frange d’écume des courtes vagues ; et elles entrent dans la mer, d’un petit pas rapide qu’arrête parfois un frisson de froid délicieux, une courte suffocation.

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      Bien peu résistent à cette épreuve du bain. C’est là qu’on les juge, depuis le mollet jusqu’à la gorge. La sortie surtout révèle les faibles, bien que l’eau de mer soit d’un puissant secours aux chairs molles.

    Je l’avais emporté. Je me l’étais promis. J’irais me baigner dans la Manche.
    Mon costume de bain null n’est pas sorti de ma valise 🙁 !

    Ce qui m’a le plus déroutée : null
    Ah, les galets ! Quand on est habitué au sable fin, on tient à peine debout sur ces choses-là !
    Nous avons beaucoup marché, la fatigue est arrivée, l’air était un peu friquet, et surtout, le courage m’a manqué pour ressentir le frisson de froid délicieux, la courte suffocation, qui chez moi se serait muée en cris d’épouvante.

    Nous n’avons vu que de très rares baigneurs. Le tableau a été peint par Eugène Le Poittevin, qui était un grand-oncle de Guy de Maupassant ( sa mère s’appelait Laure Le Poittevin ), et s’intitule  » Bains de mer à Etretat  » , daté de 1866, il est conservé au musée des beaux arts de Troyes.

    Le jeune homme qui s’apprête à plonger est Guy de Maupassant, alors âgé de seize ans.
    Ce plongeoir muni de roues qu’on avançait dans la mer s’appelait la  » girafe  » .
    Sur la seconde carte postale, on voit les baigneuses s’accrocher à la corde. Elle était fixée à un poteau au bord de l’eau et servait de main courante pour se tenir et ne pas se noyer.

    L’extrait cité provient de la nouvelle  » Adieu  » ( 1884 ) . C’est un adieu à sa jeunesse perdue, un adieu qu’on lance dans un soupir un matin devant son miroir, en réalisant tout d’un coup qu’on a pris un coup de vieux !

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    Ah oui, je vieillis, j’aurais dû me baigner dans cette mer verte et bleue qui sourit aux yeux !

     » Une vie  »

    null Nous n’avons pas suivi Maupassant jusque dans l’abbaye du mont Saint-Michel, bien que la description de l’édifice dans sa  » légende  » soit très imagée et certainement passionnante à juxtaposer aux photos que l’on peut prendre de nos jours, mais nous devions arriver à notre hôtel d’Etretat, très pittoresque lui aussi, avant le dîner.

    Grand merci à notre fille null pour cette nuit entre des murs du XVIème siècle !

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      Vers l’horizon, le ciel se baissant se mêlait à l’océan.

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      Vers la terre, la haute falaise droite faisait une grande ombre à son pied, et des pentes de gazon pleines de soleil l’échancraient par endroits.

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      Là-bas, en arrière, des voiles brunes sortaient de la jetée blanche de Fécamp, et là-bas, en avant, une roche d’une forme étrange, arrondie et percée à jour, avait à peu près la figure d’un éléphant énorme enfonçant sa trompe dans les flots. C’était la petite porte d’Etretat.

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      Le soleil montait comme pour considérer de plus haut la vaste mer étendue sous lui; mais elle eut comme une coquetterie et s’enveloppa d’une brume légère qui la voilait à ses rayons. C’était un brouillard transparent, très bas, doré, qui ne cachait rien, mais rendait les lointains plus doux.

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      L’astre dardait ses flammes, faisait fondre cette nuée brillante ; et lorsqu’il fut dans toute sa force, la buée s’évapora, disparut ; et la mer, lisse comme une glace, se mit à miroiter dans la lumière.

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      Jeanne, tout émue, murmura :  » comme c’est beau !  »

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      Le vicomte répondit :  » Oh, oui, c’est beau !  » La clarté sereine de cette matinée faisait s’éveiller comme un écho dans leurs coeurs.

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      Et soudain on découvrit les grandes arcades d’Etretat, pareilles à deux jambes de la falaise marchant dans la mer, hautes à servir d’arches à des navires ; tandis qu’une aiguille de roche blanche et pointue se dressait devant la première.

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    Tous les textes cités proviennent du roman  » Une vie  » ( 1883 ), la scène se passe au début, quand la jeune héroïne, Jeanne, tombe amoureuse de l’homme qui deviendra son ignoble mari.

    Pour ne pas me charger, j’ai effectué le parcours escarpé sur la falaise avec mon petit APN dans la poche, et j’ai pris les photos dans le hasard complet, au petit bonheur la chance, sans voir ce que je mettais dans la mini-boîte, car il n’y a pas de viseur, et l’écran , sous le soleil, était totalement noir !
    Maupassant ne comprendrait rien à ce que je dis là !

     » Et soudain on découvrit les grandes arcades d’Etretat  » : oh oui, c’est vrai, la découverte est aussi soudaine que splendide ! On ne s’y attend pas, on se retourne, et la  » manneporte  » s’ouvre devant nos yeux étonnés, laissant apparaître le pied de l’autre arcade.

    Maupassant évoque la plage d’Etretat dans d’autres récits, ce qui me donnera l’occasion de poursuivre les miens demain à propos de ce site épatant !

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