Les oignons

En cherchant de quoi illustrer la femme au foyer, j’ai dévié vers les oignons. Mon sujet FAF sera pour plus tard, c’est ça , le hasard du blogage !

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Auguste Renoir, Oignons, 1881, Clark Institute Williamstown

Ce magnifique tableau était le Renoir préféré de monsieur Sterling Clark, grand amateur d’impressionnistes français et collectionneur américain.
Renoir a soigné sa nature morte aux petits oignons pourrait-on dire, et semble avoir été séduit par la carnation délicate de ce légume comme si c’était celle d’une femme. On sent palpiter sous la peau fine et rosée de ces oignons comme de fragiles vaisseaux humains.
Monsieur Clark a raison, ces oignons me paraissent encore plus beaux que les chairs tendres et féminines que Renoir a si souvent peintes.

Voici une demoiselle qui s’occupe de ses oignons :

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Gérard Dou, Jeune fille hachant des oignons, 1646, Royal collection Buckingham Palace Londres

Consulter la notice ici.

Le site de la collection royale nous révèle que l’oignon était connu pour ses propriétés aphrodisiaques et je l’ignorais totalement. Ce tableau montrant à  première vue une jeune cuisinière, bien occupée par un plat pour famille nombreuse, aurait en réalité une signification sexuelle évidente. La cage à  oiseau vide symbolise la perte de la virginité, l’oiseau mort, le mortier et le pilon, la bougie, la cruche font allusion à  l’acte sexuel.
C’est sûr, l’oignon dégage une essence sulfureuse !

Il est vrai que cette jeune fille, loin de verser de chaudes larmes sous l’effet traître de l’oignon haché, nous regarde d’un air bien mutin.
Ce tableau fut gravé, et circula en France et en vogue au XVIIIème siècle avec cette inscription qui dit en gros :  » je veux bien croire en ta compétence dans l’art culinaire, mais j’ai plus d’appétit pour toi que pour le ragoût que tu prépares « . Héhé !

La quantité d’oignons, qui va entrer dans ce plat que la mignonne prépare, m’impressionne !

Je cherchais une image de FAF et je découvre un semblant de gourgandine.
Si Vermeer avait peint la préparation de cette oignonade, j’imagine qu’il aurait laissé de cà´té la connotation sexuelle, et nous aurait présenté la jeune fille absorbée dans son travail, la tête baissée et les joues humides, coupant d’un geste méthodique et inlassable des oignons dont la blancheur vaporeuse ressemblerait à  du lait sur, et le musée résonnerait au fil des siècles du rythme calme du hachoir.

Etain

Le hasard m’a fait rencontrer un jour ce tableau dans les pages de la National Gallery de Londres, et j’ai eu le coup de foudre !
Voilà  la petite merveille …

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    Jan Jansz. Treck Nature morte avec un pot d’étain, 1649, National Gallery Londres
    Notice du musée ici.

Rien ne vaut une visite au musée bien sûr. La reproduction ne peut pas restituer parfaitement ce très subtil camaïeu de gris.
Cette harmonie de tons froids et pourtant si doux est un enchantement.
Quelle virtuosité dans le rendu des matières et des reflets ! Cela me stupéfie, me ravit et m’interroge .

Les Anglais ont un mot pour désigner à  la fois l’interrogation et l’émerveillement : wonder . Wonder est un miracle en même temps qu’un questionnement.
Les Allemands ont le mot  » Wunder  » qui désigne la merveille, et ils ont le mot sans doute de même famille  » Wunde  » qui veut dire  » blessure  » .
Dans les deux langues anglosaxonnes, l’émerveillement est contrebalancé par un autre sentiment. Pas en français. D’accord, je m’égare du sujet, des lecteurs vétilleux voudront me le reprocher, c’est encore la faute de mes lectures, je lis en ce moment l’ouvrage de Michael Edwards,  » De l’émerveillement  » .

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L’éclat satiné de ce pot d’étain est merveilleux, n’est-ce pas ? Les vrilles de la vigne, tout comme celles de la cuiller et du couteau en argent ( ou étain ? ) , semblent apporter un certain charme rococo à  la nature morte, dont le style s’éloigne ainsi de la sobriété des toiles de Pieter Claesz ou de Willem Claesz. Heda par exemple. Ces couverts m’étonnent pour ce milieu du XVIIème siècle, leur forme annonce ceux du XVIIIème.

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Aux reflets métalliques s’oppose la porcelaine tendre et précieuse. Pièces ramenées par la Compagnie des Indes.
Le peintre a posé une fraise des bois au bord de l’assiette, comme Corot coiffait le petit personnage dans ses paysages d’un bonnet rouge : l’étincelle rouge réchauffe les couleurs, attire l’oeil au premier plan, pour le laisser s’évader ensuite et créer de la profondeur.

Le vert olive à  l’arrière-plan est un délice, miracle du coloriste qu’était ce Jan Jansz. Treck ( Amsterdam, 1605-06 – 1652 ) que je ne connaissais pas.

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Autre matière : le textile. On sent dans cette grande serviette de lin blanc, probablement lavée à  Haarlem, toute la souplesse noble et nerveuse du beau linge, dont le blanchiment aux Pays-Bas, à  Haarlem surtout, jouissait d’une renommée européenne.
Le verre à  bière, ou à  vin car la vigne y fait penser, se fait oublier, s’estompe derrière la riche vaisselle. L’ensemble forme une composition calme, d’un luxe discret qui caresse nos yeux.

Bêtise

Dame souris trotte,
Noire dans le gris du soir,
Dame souris trotte,
Grise dans le noir .

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Dame souris est-elle prise au piège ?

Le poème de Verlaine met en paroles le tableau d’Abraham Mignon …

La silhouette noire de dame souris se dessine tragiquement sous le couperet du piège. Le déclenchement brusque du mécanisme fatal renverse la boîte sur la table. Une patte du prédateur vient la redresser …

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Le chat n’est pas mignon, il a même l’air ridicule. Il feule de terreur en semblant loucher sur une simple chenille qui le nargue en faisant sa belle velue sur la tige.

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Ce chat idiot a fait une grosse bêtise : il renverse le vase de fleurs !
L’eau ruisselle, et les chats, c’est bien connu, ont horreur de l’eau !

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Nous assistons à  un enchaînement de phénomènes : la souris a mordu au piège, le chat a entendu le déclic et bondit sur la table pour s’amuser de la pauvre victime, mais il se prend lui-même au piège en renversant le vase avec maladresse. Il va se faire enguirlander !
Le peintre a saisi là  le quart de seconde pendant lequel le vase chute. Et peut-être le centième de seconde pendant lequel le piège à  souris se referme. Ce genre d’arrêt sur image est assez rare.

Regarder l’agrandissement de très bonne qualité de ce tableau sur cette page.
Il s’agit du  » Vase renversé  » d’Abraham Mignon , vers 1660-1679, conservé au Rijksmuseum d’Amsterdam.
J’ai déjà  parlé de Mignon le 1er avril de cette année, revoir ici. Le thème de ses tableaux de nature est toujours la vanité, et dans le  » Vase renversé  » le chat plus félon que félin illustre bien une vanité qui pourrait être humaine.

Boîte signature

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Antonio de Pereda ( 1611-1678 ) , Nature morte à  la cassette d’ivoire, vers 1652, Ermitage Saint Pétersbourg
page du musée ici.

Ronde des boîtes et boîtes rondes … on va me mettre en boîte avec ma manie des boîtes en série !
Cette bogegon espagnole semble exposer tout un art de vivre, un bien-être assez luxueux, une collation généreuse assortie d’objets précieux. La boîte rectangulaire à  tiroirs incrustés d’ivoire et fermant à  clef contient sans doute des bijoux. A sa matière ouvragée et précieuse s’oppose le bois rustique des boîtes de conserve, contenant des pàtisseries, fromages ou autres goodies. J’aime bien observer ces détails anecdotiques de la vie quotidienne, dont certains sont parvenus intacts jusqu’à  nous, comme l’usage de la cuiller cannelée pour le miel.

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L’artiste a signé son oeuvre sur la boîte ronde. On pourrait presque penser que c’est la marque du camembert !
J’aurais pu ajouter ce tableau dans ma recherche des signatures insolites, article que j’avais rédigé l’an dernier ici.

A propos de boîte, voici une petite anecdote qui prouve que nous avons un art fort tarabiscoté de compliquer notre vocabulaire aujourd’hui :
une commerçante me demande mon numéro de téléphone pour m’informer de l’arrivée d’un article, et elle me dit :
 » On vous préviendra par boîte vocale !  »

Bulles

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Simon Renard de Saint-André ( 1614-1677 ), Vanité, vers 1650, musée des beaux arts de Lyon

Pas follement gai, mon tableau aujourd’hui ! Mais il m’amuse et nous donne un os à  ronger . Ce n’est qu’une expression, aucune allusion au cràne ! Les natures mortes ayant pour thème la vanité invitent au plaisir de l’interprétation, cela se faisant paradoxalement en toute humilité !

Simon Renard de Saint-André peignit de nombreuses vanités, on en voit quelques exemples sur la page wikimedia. Je ne saurais en dire plus à  propos de ce peintre français assez peu connu. Le tableau de vanité du mba de Lyon m’a tout particulièrement attirée parce qu’il contient des bulles de savon.

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Si je l’avais découvert plus tôt, j’aurais ajouté ce tableau dans mon article consacré aux bulles qui se trouve ici.

Pourquoi des bulles dans une vanité ? La bulle est légère, fragile, éphémère, disparaît au moindre choc, elle est l’exemple le plus immédiat de la vanité des choses.
Ce qui est amusant, c’est de voir que le peintre a, semble-t-il, joué sur le mot  » bulle  » . En effet le cachet des lettres s’appelle aussi une bulle.

null Qui était ce Balthazar qui a signé la lettre ?

La bulle du Pape était une lettre patente pontificale scellée par un sceau de plomb en forme de bulle. Cette matière est à  l’extrême opposé de la légèreté d’une bulle du savon, mais la forme est commune.
La bulle était aussi une petite boule que les jeunes hommes portaient autour du cou dans l’Antiquité jusqu’à  l’àge de dix-sept ans. Après dix-sept ans, on devient enfin sérieux et on n’a plus besoin de cette bulle porte-bonheur.

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La paille était découpée à une de ses extrêmités en forme d’étoile et servait à  former les bulles de savon, on la trempait dans l’eau savonneuse contenue dans le coquillage, et on soufflait dedans.

Le verre cassé null est un autre symbole de la vanité, de même que le crâne. Celui-ci a un petit côté humour noir non déplaisant . Le mort a gardé sa couronne de laurier. Même glorifié, ou bardé de diplômes, l’être humain n’en est pas moins mortel, et ses lauriers ne doivent pas le lui faire oublier.

Je me demande aussi si le peintre n’a pas cherché à  représenter les cinq sens : la musique symbolise l’ouïe, la bouteille le goût, le papier le toucher, les reflets dans les bulles, la vue, le savon l’odorat …

Ces bulles font mousser les idées, la pente est glissante, mais on s’amuse bien, comme des enfants avec leurs bâtonnets à  bulles !

La mode Pompadour

La marquise de Pompadour est à  l’honneur ces temps-ci, Louvre-passion lui a consacré un article, et son sourire enjôleur enjolive notre salle de séjour :

null Henri Matisse, La Pompadour, 1951, lithographie, BnF Paris
lien ici vers l’exposition qui se tient ce printemps au mba de Quimper

J’aime tous ses portraits, peints, dessinés, gravés, sculptés , la Pompadour est tellement belle, tellement intellectuelle … tellement tout ça, comme dirait Jacques Brel …

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Maurice Quentin Delatour, Portrait de la marquise de Pompadour, Salon de 1755, musée du Louvre

Consulter la page du Louvre ici. Cette page explique tout du portrait de cette marquise née Poisson qui fraya avec Louis XV.

C’est le plus spectaculaire des pastels conservés au musée du Louvre, d’un format exceptionnel ( 1,77m x 1,30m ), et c’est la seule oeuvre sur papier conservée au département des arts graphiques à  pouvoir être presque constamment exposée, grâce à  l’exceptionnelle densité des crayons de pastel utilisés par Delatour et nécessaire à  la protection de cet assemblage de papiers.
Rien que de l’exceptionnel pour une femme d’exception !
En revanche, la fragilité du pastel, qui s’effrite dans les vibrations , interdit à  cette oeuvre des mouvements et des voyages, elle ne peut donc plus être exposée qu’au Louvre.

On peut y lire tous ces renseignements dans ce petit livre de la collection Solo éditée par la Réunion de Musées Nationaux et rédigé par Jean-François Méjanès :

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Chaque fascicule de cette jolie collection étudie une oeuvre du Louvre en particulier, et elle mériterait d’être mieux connue et plus largement distribuée.

Heureusement les nombreuses reproductions de ce pastel l’ont rendu très célèbre, et en me penchant dessus, j’ai découvert des dessous !
Cette robe est fantastique !
Il s’agit d’une robe à  la française à  paniers séparés, dont la mode n’apparut qu’en 1750. La séparation des paniers, ces cages d’osier qui donnaient du volume à  la jupe, permettait plus de souplesse et de confort dans les mouvements. Ce mot panier venait de la vannerie, mais cet accessoire jouait aussi un rôle de panier en quelque sorte, car en dessous de ces jupons bouffants, on y logeait tout le nécessaire féminin qui , plus tard, ira dans dans un sac à  main.

On peut admirer tout l’art de Delatour pour faire miroiter cette étoffe, une précieuse soirie façonnée aux trames brochées de fils d’or.
Et puis, merveilleux, on aperçoit un jupon de dentelle.

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Les mules de la marquise ( en reine de beauté et d’intelligence assez jalousée, elle en eut beaucoup, lol ! ) sont d’un rose tendre. Le rose Pompadour devint célèbre, un rose aussi frais que son titre de noblesse !

Ce rose délicat s’harmonise avec celui de son plastron.

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Une  » échelle de rubans  » , ainsi nommée par les Goncourt qui décrivirent sa toilette.
La Pompadour était réputée pour avoir la plus belle poitrine de la cour. Louis XV était connaisseur. Mais le livre de J.F. Méjanès nous révèle que la marquise était frigide et usa de la simulation. Ah bon, qui eût cru ?

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Delatour est un maître de l’atour, il a raffiné ces engageantes d’une manière exquise. Les  » engageantes  » étaient l’autre nom charmant des manchettes. Ces volants de dentelles ajourées ou brodées, en mousseline légère, fin batiste ou linon, étaient amovibles au bout de la manche. Simplement fixées à  la manche par un long point de bâti, on pouvait les retirer facilement pour les laver, car on sait bien qu’un vêtement se salit plus vite aux poignets.
Cet accessoire était autant masculin que féminin, il accompagnait les mouvements de la main, ajoutait à  l’emphase des discours, à  la subtilité des sentiments. Cette cascade mousseuse d’où émergeait un bras laiteux avait quelque chose d’infiniment sensuel.

A l’opposé de cette robe somptueuse, la marquise avait voulu poser avec une coiffure très simple pour accentuer le caractère privé de son portrait. Elle est parfaite ainsi, mais elle nous prive du plaisir d’étudier la mode des chapeaux ou autres poufs de son époque !

L’orme

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John Constable ( 1776-1837 ), Etude de tronc d’orme, huile sur papier, Victoria&Albert museum Londres
Lire la notice du musée

Les arbres ont revêtu leurs habits neufs ces temps-ci, les jeunes feuilles laissent encore apercevoir leurs ramures parfois séculaires et majestueuses, et ces frondaisons étincelantes font la splendeur de mai. Que j’aime les grands arbres !
En France, on n’est pas conscient de ce beau patrimoine végétal, on tronçonne à  tout va, les arbres n’ont plus de droit d’hauteur, c’est injuste .
Si je devais adhérer à  des associations de sauvegarde, je choisirais celle des grands arbres et celle de l’oeuf mayonnaise.

Cette étude de Constable est impressionnante. Constable était émerveillé par la beauté de cet arbre. Les Anglais aiment les arbres d’un amour véritable et j’aime les Anglais !

L’orme atteint vingt à  trente mètres de hauteur. Enorme ! Une ormoie ou une ormeraie n’est pas qu’un modeste petit bois !
Son bois est fibreux, très solide et élastique, supportant bien l’humidité, par conséquent utilisé pour la mécanique, la construction de bateaux, de roues, de poulies …

C’est sous ce grand arbre ombrageant la place devant le manoir féodal , dixit le dictionnaire Larousse, que le juge rendait ses sentences. Autrefois l’expression  » attendez moi sous l’orme  » signifiait qu’on fixait un rendez-vous à  quelqu’un sans avoir l’intention de s’y rendre, ou qu’on faisait une promesse sans vouloir la tenir.

Je ne sais pas si le patronyme de Jean d’Ormesson vient du nom de l’arbre, mais cette famille de robe a eu des juges parmi ses membres. L’éditrice Héloïse d’Ormesson dit-elle à  certains écrivains qui la sollicitent en vue d’une publication  » attendez moi sous l’orme  » , parce qu’elle n’a pas l’intention de retenir leur ouvrage ? !

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