Frivolité

Petit retour sur le tableau de Jacques Dumont dont j’ai parlé dernièrement,  » Portrait de Mme Mercier, nourrice de Louis XV, et sa famille  » conservé au Louvre.

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Eh oui, on regarde le tableau, du moins sa reproduction, et puis tout d’un coup on y revient, car un objet a piqué l’attention et la curiosité …

Odile Caffin-Carcy , qui a rédigé un passionnant article à  propos de cette laitière du Louvre dans la Revue du Louvre n°1-2008, nous détaille la vie de chacun des enfants, et à  propos de Marie Anne que voici ci-dessous, c’est un flot de souvenirs qui a déferlé soudain devant mes yeux .

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L’article indique que Marie Anne est en train parfiler avec un fil d’or ou d’argent. J’aimerais pouvoir dire à  l’auteur de cet article que, d’après la petite navette que Marie Anne tient entre ses doigts, on peut deviner qu’elle fabrique précisément de la frivolité.

J’ai retrouvé la navette de ma belle-mère, qui se prénommait Anne marie :

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La dentelle confectionnée avec ce petit ustensile s’appelait la frivolité.
Il est possible de prendre des leçons de frivolité dans l’Encyclopédie de Thérèse de Dillmont :

null Cette encyclopédie des ouvrages de dames date de 1884 ( elle est rééditée maintenant ) et n’existait donc pas encore du temps de Marie Anne Mercier.

Première leçon de frivolité :

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24 pages sont consacrées dans l’ouvrage à  cet art délicat et si féminin !

Selon le fil employé, fin pour la dentelle du linge de corps, brillant pour la passementerie, plus épais pour les galons, on tissait ainsi patiemment des mètres de dentelle, formée de dents et de picots.

Thérèse de Dillmont ( 1846-1889 ) précise dans son encyclopédie que la frivolité était très en vogue au XVIIIème siècle, et que la navette alors était plus longue que de nos jours, car le fil employé était plus épais, c’était surtout de la ganse de soie.

Ma belle-mère avait confectionné des brassières pour ma fille Marianne, et elle en avait bordé les encolures et les manches de sa frivolité. J’ai gardé ces petites chemises de fin linon, mais je n’ai pas le courage de fouiller au grenier pour les photographier !

Frivolité : un nom au son superficiel et léger comme sa signification. Légèreté, puérilité, et aussi inconstance à  propos des relations amoureuses. Bagatelle, enfantillage, futilité, en somme assez dans l’esprit du XVIIIème siècle.

Outre une dentelle, la frivolité était aussi un colifichet, une fanfreluche, une parure de mode. Les villes avaient leurs magasins de frivolités. Ce genre de boutique existe encore aujourd’hui, mais le joli mot de frivolité a disparu.

Voilà  comment un tableau vous plonge dans les encyclopédies et les boîtes à  ouvrages de dame !

Et puis, … la jeannette ! J’ai parlé dernièrement de la jeannette en disant que c’était aussi une croix suspendue à  un ruban de velours , eh bien il faut regarder Marie Anne et sa soeur, elles portent chacune une jeannette !

Chagrin d’amour

Juste après la Saint Valentin ( je rappelle son histoire qui est ici ) , le sujet du chagrin d’amour n’est pas le bienvenu, mais comme j’ai vu récemment ce film  » L’amour au temps du choléra  » qui est en somme l’anatomie d’un chagrin d’amour, cela m’a fait penser à  Jan Steen.

Ce peintre hollandais représentait souvent des scènes de genre truculentes, et il illustra de nombreuses fois le thème du chagrin d’amour. Au moins dix-huit fois !

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Jan Steen, La visite du docteur, vers 1661/62, Wellington museum Londres

Ce docteur diagnostique un chagrin d’amour.
Pourquoi le sait-on ? Le peintre a mis dans son tableau des  » symptà´mes  » qui nous dirigent vers ce verdict.
Le petit garçon joue avec un arc et des flèches, les attributs de Cupidon.
Aux murs, un tableau montre un couple d’amoureux, et un autre le portrait d’un homme qui pourrait être la cause du chagrin.
Le médecin regarde la servante d’un air entendu et malicieux, ils ne sont pas dupes que la maîtresse de maison a un amant volage.
Ce sont là  mes interprétations personnelles, mais la peinture hollandaise nous apprend toujours à  chercher le sens du tableau, c’est en quoi elle est passionnante. Son herméneutique n’est pas hermétique !

Voilà  le même sujet traité par Frans van Mieris le Vieux.

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Frans van Mieris le Vieux, La visite du docteur, 1657, KHM Vienne

Ici, les indices probants du chagrin d’amour sont absents, mais le docteur a toujours cet air complice, un brin coquin, et il fait le même geste que chez Jan Steen, son doigt pointé en l’air pendant qu’il prend le pouls de la dame nous dit  » tttt, ça c’est dans la tête, c’est le coeur et sa chamade !  »

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Jan Steen, Le médecin et sa patiente, Rijksmuseum Amsterdam

Dans ce tableau la dame repose sa tête sur l’oreiller, panne de coeur et d’oreiller … La viole raccrochée au mur peut indiquer que l’être cher venait lui jouer un air.

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Jan Steen, Chagrin d’amour, vers 1660, alte Pinakothek Munich

Le chagrin d’amour est un sujet évident dans ce tableau : une statue de Cupidon trà´ne au dessus d’un encadrement de porte et se montre prêt à  tirer sa flèche en direction de la dame. La servante qui sait tout assiste à  la visite du médecin et ne tardera pas à  faire ses révélations à  ce  » cardiologue « .
On remarquera, bien que cette reproduction du tableau ne soit pas bonne, qu’un citron écorché repose au bord de la table. Que fait-il là  ? Il vient juste rappeler la fidélité à  la maîtresse de maison.
Comme je l’avais dit à  propos des natures mortes de Willem Kalf, le citron est le symbole de la fidélité conjugale.

Pourquoi donc ces desperate housewives hollandaises souffraient ainsi souvent de chagrin d’amour ? Je suppose que leurs maris navigateurs étaient fréquemment partis à  l’autre bout du monde, en témoignent les cartes géographiques souvent accrochées aux murs, et elles devaient parfois céder au désir de prendre un amant, qui lui-même partait à  son tour.
On pourrait rédiger le même article sur les lettres d’amour.
Les hollandaises écrivent beaucoup dans les tableaux !

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