La blanchisserie d’Overveen

Encore une petite histoire de blanchisserie et de blanchisseuses, parce que j’ai la passion du linge ancien …

 » La blanchisserie d’Overveen « , la voici peinte par Jacob van Ruijsdael ( 1628-1682 ):

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tableau conservé au Mauritshuis de La Haye

Les ciels de Ruijsdael et ses coups de soleil sur les prairies sont un enchantement.
Ce tableau nous montre des kilomètres de draps séchant sur l’herbe.
Les Pays-Bas étaient réputés pour leur savoir-faire dans la blanchisserie du linge, il était là -bas plus blanc que blanc !
Les Hollandais avaient mis au point depuis le moyen-àge un azurage de la lessive à  base de bleu indigo extrait d’une plante.
La région de Haarlem était tout particulièrement célèbre pour son blanc étincelant, et la société française huppée du XVIIème et du XVIIIème siècle envoyait son linge à  Haarlem pour le faire blanchir.

La ville d’Overveen est située près de Haarlem, et Ruijsdael illustre les lavandières étendant le linge dans cette blanchisserie quasiment industrielle.
Amusant, non ? !

Trois couleurs

Ce n’est pas de la trilogie du cinéaste Kieslovski que je désire parler, mais de ce tableau :

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Nicolas Poussin, Le ravissement de Saint Paul, 1649-1650, musée du Louvre

Trois couleurs, trois anges … c’est mon sujet consacré aux anges qui m’amène à  ce tableau null .

 » Ravissement  » : le mot a deux sens, le fait d’enlever de force, et le fait d’être enlevé de son plein gré !

Le ravissement au sens religieux est un transport au ciel dans un état d’extase. C’est ce qui arrive à  Saint Paul.
Le ravissement est un vol ou un enchantement, et là  encore le mot vol a lui-même deux sens. C’est aussi ce qui arrive à  Saint Paul, le tableau montre son vol vers le ciel avec les anges.

Poussin avait peint ce tableau à  la demande de l’écrivain Paul Scarron, et Le Brun l’a largement commenté en 1671.
Et puis le musée des beaux arts d’Arras l’a montré en 2004 à  l’occasion de l’exposition  » Rubens contre Poussin  » dans le cadre de l’année Rubens. C’est dans le catalogue de cette exposition qu’on peut découvrir la description de Le Brun , fort intéressante . Il parle de la portée symbolique des couleurs des trois anges ravissant Saint Paul au ciel :

 » Le premier ange est vêtu de jaune, représentant l’effet de la gràce que les théologiens appellent prévenante et efficace, qui tira Saint Paul du péché. »

La couleur jaune symbolise la lumière et la pureté de la gràce,  » cette gràce qui nous fait connaître notre infirmité  » .

L’ange qui est dans l’ombre est vêtu  » d’un bleu brun parce que cette couleur représente celle de l’air lorsqu’il est agité et brouillé « .

Le troisième ange drapé d’or  » figure l’état parfait et constant de cette gràce abondante et triomphante  »

Le rouge et le vert du manteau de Saint Paul symbolisent  » l’ardente charité et l’espérance  » .

Ce beau tableau présente un savant jeu de jambes, jeu de quilles qui fait perdre la boule, on ne voit plus très bien quel mollet est à  qui !

Ce que je préfère dans ce tableau, c’est sa partie inférieure.

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L’épée et le livre sont les attributs du saint.
Saint Paul fut décapité, donc son attribut est une épée, et il écrivit différents épîtres pour les communautés chrétiennes, donc le livre est son autre signe de reconnaissance.

L’épée jette son élégante diagonale entre les éléments d’architecture rectilignes, j’admire dans cette composition de nature morte la noble sobriété .

Le paysage à  l’arrière, avec sa perspective aérienne bleutée est de toute beauté. Il ajoute au ravissement !

Le bon Samaritain

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Rembrandt, Le bon samaritain, 1633, Eau-forte et burin, musée du Petit Palais Paris

Il y a juste un an, je savourai l’exposition des gravures de Rembrandt au Petit Palais, issues de la fantastique collection Dutuit, deux bonnes heures de visite qui m’avaient quelque peu ankylosé les jambes, je ressentais dans mes pauvres pieds tout le poids de mon admiration pour le talent de dessinateur de Rembrandt.

Cette gravure m’avait fait rire !
Ce n’est pas la première fois que je montre un chien se soulageant ainsi dans la peinture hollandaise ( voir article ici ).
C’est dans le caractère nordique que de décrire la vérité des choses même la moins gràcieuse, mais dans la gravure de Rembrandt  » Le bon samaritain  » , l’anecdote en premier plan gàche la valeur religieuse de la scène.
Rembrandt a dessiné une autre version du bon samaritain d’une émotion bien plus profonde.

Quelle est cette histoire ? Ce chien nous ferait presque oublier de nous interroger sur le réel sujet de ce dessin.
C’est une parabole, et je repense aux paraboles contées si délicieusement par le père Bro ( voir article ici .
J’aime ces leçons d’humanité.
Un voyageur allant de Jérusalem à  Jéricho est attaqué en route par des voleurs qui le dépouillent et le rouent de coups.
Le pauvre homme est laissé pour mort sur le bord de la route. Un prêtre et un lévite passent près de lui, mais ne le secourent pas.
Un Samaritain, voyageur également et venant de la ville de Samarie, passe et s’arrête, prend pitié de l’homme blessé, panse ses blessures, le porte sur son cheval et le conduit dans une auberge afin qu’il y soit bien soigné. Il donne de l’argent à  l’aubergiste et dit à  celui-ci :  » Prends bien soin de lui, et si tu dépenses quelque chose de plus, je te rembourserai quand je repasserai.  »

Rembrandt représente le moment où le bon Samaritain arrive à  l’auberge et fait ses recommandations à  l’aubergiste, qui met déjà  les pièces d’argent dans sa bourse, tandis qu’une personne descend du cheval l’homme blessé et bandé à  la tête .

Le samaritain est ainsi devenu un mot synonyme de secouriste.

Un archange

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Rembrandt ,  » L’ange Raphaël quittant la famille de Tobie  » , 1637, musée du Louvre, notice

Hier j’ai annoncé un bel ange, un vrai de vrai, et le voilà .
On ne le sait peut-être pas, Rembrandt a souvent peint des anges. Il les a représentés dans l’histoire de Marie, Tobie, Abraham, Agar, Balaam … Dans de nombreux dessins et peintures de Rembrandt figure un ange.

Dans ce tableau du Louvre, il s’agit de l’archange Raphaël. Raphaël est un ange bienveillant, envoyé de Dieu qui guérit, protège et sauve.
Il a rendu la vue au père de Tobie qui était aveugle, leur a apporté de l’argent alors qu’ils étaient si pauvres, les a rendus pieux par tant de bonté.

Rembrandt, dans l’histoire de cette famille dont il a peint maints épisodes, a choisi ici le moment où Raphaël quitte la famille en lui révélant son identité.
Ebahis, prosternés, ( même le chien est stupéfait ! ) ils bénissent Dieu pendant que l’ange prend son envol.

Qui mieux que Rembrandt a su donner à  cet être surnaturel une présence si forte , si humaine et divine à  la fois, qu’on est obligé d’y croire et de s’incliner ?

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Le clair-obscur de Rembrandt est ici magistral. Une lumière dorée et divine illumine l’ange, certains visages , de beaux jeux de mains et certaines nuées dans une spirale ascensionnelle, des fumées sombres ajoutent au mystère qui se produit, l’animal est lui aussi touché par l’évènement, un fond flou s’oppose aux pavés précis du sol en accentuant la profondeur, et l’ange , jeune homme blond et vigoureux , établit le lien entre le sacré et le réel.

Cet ange est une incarnation du divin , fait de chair, de muscles, de sang, sa présence semble véritablement humaine, mais son envol bouleversant qui focalise le regard du spectateur rend cette épiphanie extraordinaire, grandiose manifestation divine.
C’est ça le plus épatant chez Rembrandt, c’est le caractère profondément humain de ses personnages, même surnaturels et bibliques, cela rend l’histoire religieuse très proche du fidèle.

Plusieurs peintres français au XIX ème siècle ont copié ce tableau, dont Eugène Delacroix, c’est dire leur admiration.

L’ange chez Rembrandt résume sa peinture : merveille, force, amour et mystère.

L’ange

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Baron Jean-Baptiste Régnault ( 1754-1829 )  » la Liberté ou la Mort  » , Salon de 1795, Kunsthalle Hambourg

L’ange que je choisis aujourd’hui est tricolore, ses ailes sont bleu-blanc-rouge, et le sujet est révolutionnaire.
C’est d’actualité, non ?
Même si ce tableau relativement petit ( O,60 m x 0,49 m ) semble un peu mièvre, il n’est heureusement pas aussi ridicule et lamentable que les mouvements de grève sévissant en France aujourd’hui .
Le génie ailé survole le globe terrestre et symbolise les idées universelles de la Révolution, à  sa gauche la Mort avec sa faux, et à  sa droite la République avec ses attributs : l’équerre de l’Egalité, le bonnet phrygien de la Liberté, le faisceau de la Fraternité.

Ce tableau illustre la devise de la Constitution de l’An III ( 1793 ) qui deviendra celle de la République Française : Liberté Egalité Fraternité ou la Mort. Régnault voulait flatter les idées de Rosbespierre, mais son tableau, exposé au salon de 1795 après la chute de Rosbespierre en 1794, parut anachronique et fut critiqué en cette période assagie de la politique.

Ce génie de la République Française n’est pas ce qu’on appelle un ange, promis, demain, j’en trouve un beau, un vrai de vrai, en espérant que la situation de la France se sera assagie !

Une robe noire

Rien de nouveau aujourd’hui, j’ai déjà  montré cette robe noire en janvier dernier.

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Jacques-Louis David , Juliette Blait de Villeneuve, 1824, musée du Louvre

Revoir l’article ici .

Mais ce magnifique portrait, dernier tableau original de David, mérite qu’on reparle de lui.
David l’a peint à  Bruxelles en 1824 durant son exil, il meurt dans cette ville l’année suivante, et ne peindra, après ce tableau, qu’une réplique de sa  » Colère d’Achille  » .

Cette Juliette était la soeur de Désiré Clary , épouse de Bernadotte, et reine de Suède et de Norvège.
Haut tableau : 1,98 m x 1,23 m, la harpe est une excellente occasion pour composer un portrait en pied.

Dans les portraits de Ingres, élève de David lui aussi comme Gros , les accessoires s’amoncellent naturellement sur un fauteuil, un dessus de cheminée, traduisent la condition sociale du personnage, tandis que chez David, ils sont rares, et dans ce portrait, ils sont disposés d’une manière très ordonnée , chapeau, chàle, écharpe, pupitre traçant leurs lignes colorées dans une belle architecture.
Juliette accorde sa harpe et le velours noir absorbe sourdement les notes pour conférer au portrait une certaine austérité chère à  david, là  où Ingres aurait peut-être préféré le bruissement d’un taffetas brillant.
Ce noir profond répond au rouge sombre et moelleux du tapis, il y a malgré tout de la volupté dans ce beau tableau. Le noir et le rouge ne s’épousent-ils pas , demande la chanson !

Une robe noire

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Baron Antoine Gros ( 1771-1835 ), Portrait de Catherine Bruguière, 1796, Bristol Museums and Art Gallery, Bristol

La robe noire d’aujourd’hui me donne l’occasion d’évoquer un peintre très attachant : Antoine Jean Gros

Voici la wikipage à  son sujet : ici , mais je ne suis pas tout à  fait d’accord avec ce que dit cette page de l’art de Gros.

Il vaut mieux consulter le très bon catalogue de l’exposition  » Girodet et l’atelier de David  » qui se tint à  Montargis en 2005 !

Ce beau portrait date de 1796 et fut peint à  Gènes par Gros qui n’aimait pas ce genre de la peinture. Mais il y excellait et c’était un bon gagne-pain. Il préférait de loin la peinture d’histoire.
Brillant élève de David, mais d’un caractère instable, vulnérable, il a fui les troubles de la France et partit en Italie en 1793, où il se lia d’amitié avec Girodet. Au contact de celui-ci arrivé à  Rome trois ans plus tà´t, il put s’introduire dans les salons cultivés du pays.

Il y rencontra une société anglophile que Girodet avait appris à  connaître à  Naples.
La culture anglaise, qui différait beaucoup du rationalisme de David, ouvrit de nouveaux champs d’investigation à  Gros.
Tout en restant admiratif de la peinture de David, sa principale référence, il était très sensible aux nouveaux sujets et sentiments romantiques . Cette dualité l’a déstabilisé et tourmenté fortement.
Il se suicida en se jetant dans la Seine près de Paris.

Gros a peint aussi le portrait de François Bruguière, président de la chambre de commerce de la République française à  Gènes, et époux de Catherine.
On ressent dans ce délicat portrait de madame Bruguière un accent romantique, Gros a subtilement rendu son air doucement rêveur, son regard timide détourné du spectateur, sa manière réservée de refermer sa main. Ses bijoux très sobres ne distraient pas l’attention. On est bien loin du caractère tape-à -l’oeil de madame Moitessier peinte par Ingres.
Du temps de Gros, cette touche psychologique était moderne .
Voilà  ainsi deux robes de deux noirs bien distincts !

Une robe noire

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Jean-Dominique Ingres, Madame Paul-Sigisbert Moitessier, 1851, National Gallery Washington

Pour parler de cette robe noire, il faudrait d’abord évoquer une robe fleurie, car Ingres avait commencé le portrait de madame Moitessier dans cette robe que voici :

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J-D. Ingres, madame Paul Sigisbert Moitessier assise, 1856, NG Londres, notice et commentaire.

Ce dernier tableau fut le premier portrait ébauché de madame Moitessier , commandé en 1844, abandonné, repris, et finalement terminé en 1856.
Entre-temps, Ingres recommença un portrait de madame Moitessier en robe noire, et il l’exécuta en quelques mois dans l’année 1851.

Il est dommage que ces deux tableaux soient aujourd’hui séparés par un océan, mais nous avons eu la grande chance de pouvoir les admirer ensemble, il y un an, dans l’exposition  » Ingres  » qui s’est tenue au musée du Louvre.
La galerie de portraits de ces grandes dames du Tout Paris rassemblés dans cette exposition était éblouissante.
Quel portraitiste, ce monsieur Ingres !

Ici avec madame Moitessier, on sent un virage dans la mentalité de l’époque. On est loin de la retenue aristocratique des portraits de la Restauration, on découvre là  l’opulence tapageuse du second Empire.
En 1851, madame Moitessier est déjà  bien une figure typique du beau monde de ce second Empire florissant .

null Madame Moitessier se mute en manège à  bijoux du Centre Leclerc ! lol !

Ce bracelet à  breloques ( d’ailleurs toujours à  la mode aujourd’hui ) fait miroiter de ses facettes tintinnabulantes et dorées le faste pompeux et nouveau-riche de cette nouvelle ère industrielle qui creusera encore les inégalités sociales.

null Madame Moitessier est représentée dans la principauté de sa beauté accessoirisée, elle apparaît comme une  » fashion victim  » .

Ses doigts bagués ont la même moue que son visage. Ingres a bien capté la vacuité de son regard, son ennui de bourgeoise trop gàtée, son expression d’une intense nullité !

null Même les roses de sa couronne semblent atteintes d’une mélancolie ramollissante, déjà  fànées comme les espoirs déçus de cette jeune personne … Ingres est sans pitié dans son analyse psychologique !

null Les riches détails du tableau dressent aussi le portrait de cette époque qui aimait les décors parfois trop lourds, surchargés, comme ces murs damassés aux tons profonds imprégnés de tant d’odeurs étourdissantes .

Impressionnant monsieur Ingres !

Une robe noire

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Dante Gabriel Rossetti , Veronica Veronese , Delaware art museum

Rossetti , né à  Londres en 1828 et mort dans le Kent en 1882, fils d’un émigré italien, fut l’un des principaux représentants du mouvement préraphaèlite .
Je ne sais pas pourquoi, les préraphaèlites anglais plaisent énormément aux jeunes filles d’aujourd’hui.
Sans doute parce qu’ils ont souvent peint d’une manière chatoyante des jeunes filles mélancoliques dans un cadre mystérieux. Ils puisaient leurs sujets d’inspiration dans l’histoire , la littérature, et les légendes du moyen-àge , donc période précédant Raphaà«l, en France la peinture dite troubadour au XIXème siècle a suivi le même chemin, mais les préraphaà«lites anglais ont la préférence auprès de notre jeunesse .

Cette robe est-elle vraiment noire, ou plutà´t de moire, qui change de couleur selon la lumière et les mouvements ?
Moire changeante comme l’humeur des jeunes filles en fleurs.

null Cette rousse flamboyante gothique présente le séduisant type de visage que Rossetti a très souvent peint.

Veronica s’entoure de jonquilles null et dans le langage des fleurs, la jonquille désigne la mélancolie. Cela correspond bien à  la moue un peu triste et alanguie de cette jeune fille, qui n’éprouve même pas la force de jouer de son instrument, et préfère égrener quelques notes sourdes en pinçant distraitement les cordes.

Les jolies couleurs acidulées null semblent pépier sur le fond sombre et silencieux de la robe comme de concert avec le canari .

null L’oiseau sorti de sa cage semble libre, gai, d’humeur chantante, à  l’opposé de Véronica, qui paraît prisonnière de son chagrin, elle écrit une lettre, son amoureux serait-il parti au loin ?

Des plumes d’oiseau null se retrouvent dans son éventail . Qu’il doit être sensuel de s’aérer le bout du nez d’une aile d’oiseau !

Une robe noire

Jacques-Emile Blanche null Portrait de Julia Bartet sociétaire de la Comédie Française, Châteaux de Versailles et des Trianons

Voilà  de nouvelles petites robes noires !
Celle-ci a l’art d’ennoblir cette comédienne théâtralement drapée de fourrure .
Fourrure blanche qui se fond moelleusement dans un fond blanc, caressant le visage que juste un gant noir vient souligner. Quelle classe !

Blanche ( 1861-1942 ) aimait le noir et le mariait superbement au teint laiteux de ses personnages.
Ce peintre est connu pour son célèbre portrait de Marcel Proust :

Marcel Proust, 1892 null musée d’Orsay

La veste noire se confond dans le noir profond environnant, pour laisser luire au centre la face lunaire de l’écrivain et mettre en valeur le détail sophistiqué de sa fleur à  la boutonnière.
J.E. Blanche était issu du milieu bourgeois parisien dont il a tiré de beaux portraits.

A bientôt pour d’autres parfums de dames en noir !

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