La fenêtre du jour

L’oeil est la fenêtre de l’àme. En effet on ouvre l’oeil comme la fenêtre. Un oeil de boeuf est une fenêtre ronde. De longs cils ont l’image d’un rideau de velours . Les yeux se décorent, se voilent, s’embuent, ou lancent des éclairs comme peut le faire une fenêtre.

voilà  des yeux ravageurs :

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Kees van Dongen, Le coquelicot, 1919, museum of fine arts Houston

Le titre est bien trouvé ! Ces yeux charbonneux sous le chapeau rouge transforment ce visage en fleur des champs.

J’ai trouvé ces phrases de Charles Baudelaire, dans les Curiosités Esthétiques , parlant du maquillage :

 » La femme est bien dans son droit, et même accomplit une espèce de devoir en s’appliquant à  paraître magique et surnaturelle; il faut qu’elle étonne, qu’elle charme; idole, elle doit se dorer pour être adorée. Elle doit donc emprunter à  tous les arts les moyens de s’élever au dessus de la nature pour mieux subjuguer les coeurs et frapper les esprits . ( … )
Quant au noir artificiel qui cerne l’oeil et au rouge qui marque la partie supérieure de la joue, bien que l’usage en soit tiré du même principe, du besoin de surpasser la nature, le résultat est fait pour satisfaire à  un besoin tout opposé. Le rouge et le noir représentent la vie, une vie surnaturelle et excessive; ce cadre noir rend le regard plus profond et plus singulier, donne à  l’oeil une apparence plus décidée de fenêtre ouverte sur l’infini ; le rouge, qui enflamme la pommette, augmente encore la clarté de la prunelle et ajoute à  un beau visage la passion mystérieuse de la prêtresse.  »

C’est comme si Kees van Dongen avait voulu illustrer le propos de Baudelaire !
Baudelaire est, de toutes façons, intemporel dans ce qu’il dit là  sur la beauté des femmes.

La fenêtre du jour

La fenêtre du jour est une fenêtre de contre-jour :

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Léon Spilliaert ( 1881- 1946 ) , Silhouette du peintre, 1907, musée des beaux arts de Gand

La pluie redouble chez nous ce matin, alors une fenêtre sombre comme mon humeur est de circonstance.

Voilà  quelques pages consacrées à  Léon Spilliaert, une expostion lui fut consacrée à  Bruxelles cet hiver : cliquer ici .

Cet artiste est né à  Ostende comme James Ensor, mais il semble moins connu en France que ce dernier, ni qu’Edvard Munch dont il se rapproche beaucoup.

Cette fenêtre a cent ans donc, elle est peinte sur papier, à  l’encre de chine au pinceau, et rehaussée de crayons de couleur.
Le crayon précise quelques détails, les cils, poils de moustache, mèches de cheveux se détachant dans la lumière et permettant d’identifier le personnage.
Spilliaert s’est livré à  une dizaine d’autoportraits durant cette année 1907, à  une introspection de sa silhouette ,  » die Gestalt  » en allemand, auto-analyse sans doute nécessaire et salvatrice.
Il se place ici sur une chaise élégante, devant la fenêtre d’un appartement bourgeois, ses contours sont flous, ceci dénote peut-être sa relation difficile avec ce milieu, et par la fenêtre, on en aperçoit d’autres très sommairement ébauchées comme un cadre de vie lointain, éloigné des ses préoccupations intérieures, je ne sais pas …

Ce contre-jour rappelle la photographie, si on oublie de déclencher le flash de l’appareil, ou si on le coupe volontairement, on obtient cette silhouette en ombre chinoise . En photographie, l’effet est beaucoup moins élégant qu’en dessin ou peinture. Cet autoportrait, entourant le peintre de mystère, me semble magnifique de poésie.

Mais notre mauvais temps n’est pas poétique, lui !

La fenêtre du jour

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Franz Ludwig Catel ( 1778-1856 ) , Portrait de Schinkel à  Naples, 1824, Nationalgalerie Berlin

Puisque je suis aujourd’hui dans le romantisme allemand, voici une fenêtre d’un artiste allemand , Catel, qui vint s’installer à  Rome en 1811, puis descendit dans le Sud de l’Italie et en Sicile. Fortuné, il a soutenu les artistes allemands à  Rome en leur organisant des expositions. L’aristocratie européenne lui commandait de nombreuses  » vedute  » .

Schinkel était un architecte allemand , professeur à  l’académie, il séjourna quelques semaines à  Naples. Il pose d’une manière conventionnelle , mais la présence des deux natures mortes à  gauche et à  droite de la composition ne l’est pas vraiment pour ce portrait. Catel a voulu, avec le panier de raisins, sans doute rappeler la nature que l’on aperçoit au travers de la fenêtre.
Il s’agit quasiment du portrait de la fenêtre .
Schinkel était peut-être un maître en matière de fenêtres dans les bàtiments qu’il dessinait !

Petites fenêtres du jour

Minuscules aujourd’hui.
Ces fenêtres ne sont que des indices, qui nous fournissent une preuve concrète de la source de lumière dans le tableau, car dans celui-ci, la fenêtre ne figure justement pas.
On trouve ces petits témoins essentiellement dans la peinture ancienne, car ils requièrent de la part du peintre une infinie précision.
Ces petites fenêtres virtuelles sont des reflets posés sur du verre principalement, la matière la plus réfléchissante.

Voici quelques reflets qui n’ont pas d’autre attrait qu’une touche poétique …

null Quentin Metsys , Le peseur d’or et sa femme, Louvre

et son extraordinaire fenêtre : null

Le reflet de la fenêtre dans le verre de vin est une chose courante dans les natures mortes hollandaises du XVIIème siècle.
En voici une parmi tant d’autres :

null Pieter Claesz, musée de Kassel

La croisée fond en fenêtre molle dans les vapeurs alcooliques !

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null Jan Vermeer, Allégorie de la foi, Metropolitan museum New York

null Vermeer stylise dans ce globe toutes les fenêtres de la pièce. Il semble là  bien passionné d’optique comme son ami Leeuwenhoeck.

null Anne Vallayer-Coster , palais des beaux arts de Lille

Reflet de la haute fenêtre d’un palais du XVIIIème siècle dans la bouteille : null

Le plus beau reflet que j’ai remarqué se trouve sur cette bonbonne :

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David, Lavoisier et sa femme, 1788, Metropolitan museum New York

null L’extraordinaire David savait tout peindre : des toiles immenses aux compositions solides comme des murailles, des portraits d’une psychologie transperçante, des matières d’une réalité tactile époustouflante .

Lavoisier est considéré comme le père de la chimie , et comme la Convention avait déclaré qu’elle n’avait pas besoin de savants, il fut décapité en 1793. Bien sombre reflet d’une époque qui se voulait des Lumières …

Les fenêtres du jour

Caroline à  sa fenêtre :

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Caspar David Friedrich ( 1774- 1840 ) Femme à  la fenêtre, 1822, Nationalgalerie Berlin

Cette femme à  la fenêtre est Caroline, l’épouse du peintre.
La fenêtre est celle de l’atelier de Caspar David Friedrich à  Dresde, sur les bords de l’Elbe, fleuve sur lequel circulent des navires.

Les tableaux de Friedrich ont toujours une portée philosophique et religieuse.
L’intérieur sombre de la pièce symbolise l’obscurité et la limitation de l’existence terrestre. La lumière , qui peut éclairer cette existence , vient du Christ, qu’on peut voir symbolisé par la croisée de la fenêtre au dessus de la tête de la jeune femme.
On se rappelle ici bien sûr la croix de la fenêtre du Caravage dans la Vocation de Saint Matthieu , dont j’ai récemment parlé.
On peut aller plus loin dans l’interprètation philosophique, en remarquant dans cette image des navires sur le fleuve le passage dans l’au-delà  après la mort, un voyage sur le Stix en quelque sorte, une aspiration à  une vie éternelle …

Que regarde-t-elle ? null

Les peupliers peints par Friedrich au travers de cette fenêtre ont d’ailleurs un symbole funéraire . ( cf dictionnaire des symboles de Gheerbrant et Chevalier )
Dans la mythologie grecque, une Hespéride fut transformée en peuplier pour avoir perdu les pommes du Jardin sacré. Le bois de peuplier blanc était le seul dont il fût permis de se servir lors des sacrifices offerts à  Zeus, et Hadès transforma Leucé en un peuplier qu’il plaça à  l’entrée des Enfers ( et Leucé veut dire blanc en grec ).
Peuplier, arbre funéraire, symbolise les forces régressives de la nature, le souvenir plus que l’espérance, le temps passé plus que l’avenir des renaissances.

Ainsi Caroline serait nostalgique de son passé, ou consciente de la vanité des choses terrestres , et songe déjà  à  la mort. Vision pessimiste peut-être, mais tellement romantique !
Il faut savoir que Caspar David Friedrich a vécu un drame qui a sans doute déterminé sa vision mélancolique des choses.
En décembre 1787, il avait treize ans, lors d’une partie de patinage, la glace rompt sous ses pieds, et son frère Johann le sauve de la noyade, mais hélas celui-ci est englouti à  son tour. Caspar se sentira responsable de la mort de son frère.

Ce tableau de Friedrich fait penser à  celui de Salvador Dali :

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Dali, Femme à  la fenêtre, 1925, musée national de la Reine Sofia, Madrid

Je vais peut-être un peu loin dans les comparaisons, mais un point commun troublant existe entre Friedrich et Dali. Dali a toute sa vie souffert de la mort de son frère aîné qu’il n’a pas connu … Autre lien avec le frère fantomatique et obsessionnel, le film  » La maison du Docteur Edwards  » de Hitchcock, dont Dali a peint les décors pour la scène du rêve, et qui traite du problème existentiel lié à  la mort d’un frère .
Dali a-t-il un jour vu le tableau de Friedrich, je ne sais pas …

Revenons à  Caspar

Ces fenêtres de son atelier, Friedrich les a dessinées également :

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Vues de son atelier à  Dresde, 1805/06, Sépia sur papier, Galerie du Belvédère à  Vienne.

On reconnaît les peupliers, le màt du navire accosté devant la fenêtre .

détail : null

Cette fois, l’obscurité a disparu, les fenêtres sont vitrées, et non plus des volets de bois, ce n’est plus une réflexion philosophe qu’opère ici l’artiste, mais la seule description de son lieu de travail.
Encore que … on croit presque reconnaître un crucifix dans le reflet de la vitre à  droite …
La petite paire de ciseaux accrochée au mur est délicieuse. Quel symbole ? Non , j’arrête là  dans mes interprétations !

La fenêtre du jour

Adolph Menzel null

 » Intérieur au balcon  » 1845, Nationalgalerie Berlin

Adolf Menzel est né à  Breslau (devenu Wroclaw en Pologne ) en 1815 , est mort en 1905 à  Berlin.
Il a peint là  une vue de son appartement à  Berlin.

La composition semble étrange , juste un grand espace vide au centre du tableau aboutissant sur un mur nu et en mauvais état, et à  droite, deux chaises bizarrement posées dos à  dos de chaque cà´té d’un grand miroir. Celui-ci renvoie une petite ébauche du reste de la pièce.
Pas de personnages dans cette pièce, les chaises dos à  dos indiquent peut-être que ses occupants boudaient et sont partis en claquant la porte .
Le sujet de ce tableau semble l’air et le soleil mouvants qui s’engouffrent dans la pièce au travers des voilages.
Un tableau de courant d’air !
C’est pourquoi la porte aurait claqué !
De l’air tièdi par les rayons de soleil qui jouent sur le parquet ou le linoléum.
Un bel après-midi de demi-saison peut-être …
Pas de doubles rideaux qui encombreraient cette composition très sobre, seulement de légers voiles brodés qui dansent …
On entendrait bien en sourdine une gymnopédie d’Eric Satie …

La fenêtre du jour

Ayant évoqué hier films et séries anglais, je prolonge aujourd’hui l’heure anglaise si douce à  mes yeux.

Ainsi donc la fenêtre du jour sera anglaise :

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Francis Cotes, Portrait de Paul Sandby, huile sur toile vers 1760, Tate Gallery Londres

L’artiste Paul Sandby dessine ce qu’il aperçoit de sa fenêtre. Son oeil contemple la nature en poète et scrute toutes les modulations atmosphériques du paysage.

L’oeil de FAF , quant à  lui, observera le cordon du store de cette fenêtre , joliment terminé par un pompon !

Paul Sandby est né à  Nottingham en 1729, est mort à  Londres en 1809.
Lui et son frère Thomas furent d’abord dessinateurs militaires à  l’Etat-major de l’armée à  la Tour de Londres, et ils ont tous deux été membres fondateurs de l’Académie Royale .
Thomas fut nommé conservateur adjoint du parc de Windsor , et Paul venait souvent lui rendre visite. C’est ainsi que , du dessin topographique extrêmement précis, il évolua vers l’observation poétique de la nature.
Il est considéré comme le véritable initiateur de la peinture de paysage en Angleterre.

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Paul Sandby, Le chàteau de Windsor au coucher du soleil, Gouache sur panneau d’acajou, 1770, Victoria and Albert museum

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Paul Sandby, The tide rising at briton ferry, aquarelle, 1773, National Gallery Washington

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Paul Sandby, Cow-girl in the Windsor great park , encre brune, British museum Londres

Les paysages anglais de cette époque de l’enlightenment sont d’une sensibilité extraordinaire.
Le peintre était jardinier avec ses couleurs, et le jardinier un peintre avec ses massifs.
L’un avait une empreinte sur l’autre ou une  » empeintre  » si on s’amuse à  faire glisser le r …

Petit cadeau pour mon amie Kate qui est allée visiter Stourhead en Angleterre ( voir son blogue ici. )

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Francis Nicholson ( 1753 – 1844 ) Vue de Stourhead, aquarelle et lavis d’encre, British museum Londres

Ah ces transparences atmosphériques !

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John Robert Cozens, Vue de la route entre le lac de Thun et Unterseen, aquarelle, 1776-1779, British museum Londres

J.M.W. Turner, Le chàteau de Dolbadern au nord du Pays de Galles, Huile sur toile , 1800, Royal Academy of Arts Londres

Voilà , ce jour, c’était une fenêtre ouverte sur un jardin anglais !

La fenêtre du jour

Dans les tableaux de Vermeer comme dans sa maison, la fenêtre est à  gauche et délicatement quadrillée de petits plombs. Ouverte ou fermée, présente ou suggérée, elle diffuse ce qui fait l’art de Vermeer : la lumière.

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Jan Vermeer,  » Dame avec deux gentilshommes « , musée de Brunswick

La fenêtre d’aujourd’hui a son importance dans le tableau de Vermeer : elle porte sa signature dans le bas à  droite du vantail.
Une fenêtre-vitrail signée de Vermeer , ce n’est pas rien !

Rapide tour du tableau : une jeune-fille un peu niaise se laisse enivrer par un galant homme qui aurait quelque idée derrière la tête, tandis qu’un autre gentilhomme boude dans son coin, sans doute éconduit , ou bien supportant mal l’excès de Desperados ou Mojito.
Un ancêtre encadré au mur observe la scène en se disant qu’il n’y a plus de morale, et que cette jeunesse dépravée actuelle va ruiner le pays.

Et la fenêtre, véritable pop-up sur laquelle il faut cliquer de l’oeil pour comprendre, ajoute sa petite leçon de savoir-vivre.

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Le vitrail porte un écusson familial, les armoiries de Vermeer peut-être.
Une figure de femme se distingue, en corsage bleu et jupe rouge, elle tient en main des cordes, ou bien un serpent. Elle symbolise la tempérance.

Elle me rappelle la figure de la Tempérance dans la cathédrale de Nantes , elle avait un serpent à  ses pieds.

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La fenêtre de Vermeer recommande donc aux jeunes gens de consommer avec modération tous les plaisirs qui se présentent à  eux.

Bon week-end !

La fenêtre du jour

Une fenêtre de New York aujourd’hui !
De Childe Hassam, puisque j’ai évoqué cet artiste américain dans l’article précédent.

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 » The New York window  » 1912, Corcoran Gallery of art , Washington

Ne dirait-on pas que les motifs de la robe de la dame ressemblent aux effets de transparence du voilage ?
Le jeu des toits bleus et des façades roses des immeubles s’imprime dans le rideau, qui lui-même aurait servi à  confectionner la robe, surréaliste, non ?!

La fenêtre du jour

Die Morgenstunde , Au petit matin :

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Moritz von Schwind ( 1804- 1871 ), Au petit matin, 1858-1860, Schack Galerie Munich

( Pour regarder ce tableau, je conseille de cliquer sur ce lien que voici, mettre la page en bas sans la fermer, juste pour entendre les jodeleurs : cliquer ici ! )

C’est l’un des grands plaisirs retrouvés au printemps après les longues nuits hivernales : le soleil du petit matin.
Quelle joie de se lever de son lit le matin, ouvrir grand la fenêtre, humer l’air frais, et pouvoir se dire  » 🙂 il fait beau ! 🙂  »

Ces temps-ci, les petits matins ensoleillés se font bien rares 🙁

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Schwind est né à  Vienne, mais a travaillé à  Munich à  partir de 1847. Il a illustré des oeuvres de Goethe, et des contes comme celui de Cendrillon.
Ce tableau-ci semble on ne peut plus romantique, et il rappelle Friedrich bien sûr.
La jeune fille vient de s’habiller, pieds nus , elle n’a pas encore ouvert l’autre fenêtre, elle contemple les beautés naturelles qui s’offrent à  elle et déguste cette minute matinale.
L’air pur des montagnes pénètre de sa fraîcheur vivifiante la chambre et les draps encore tièdes de la nuit.
Mes bonnes chaussures, un chapeau, mon Rucksack , un casse-croûte, un livre, hop, je pars là -haut pour la journée !

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