Joyeuses fêtes

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L’atelier de couture de Grillon va fermer sa porte jusqu’à l’année prochaine.
Trois bonnets de Noël
Six pulls tricotés
Trois robes de princesses
Un tas de bricoles …
Les doigts de Grillon n’ont pas cessé depuis deux mois.

Dans l’urgence je termine la troisième robe de princesse pour une de mes petites-filles, voici les deux autres, que j’ai créées dans un bonheur effervescent !

J’éprouvais une joie proche de celle de Cosette.

imgp7960 La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants instincts de l’enfance féminine. Soigner, vêtir, parer, habiller, déshabiller, enseigner, un peu gronder, bercer, dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu’un, tout l’avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l’enfant devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée.

Victor Hugo, Les Misérables.

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Vision aujourd’hui bien dépassée de la condition féminine,
néanmoins je dirai que la petite-fille, avec un trait d’union, fait la grand-mère, et que la couture renvoie cette dernière en enfance.
J’ose à peine dire que j’ai rassemblé deux-cent-cinquante poupées,
avec elles c’est Noël toute l’année …

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imgp8007 Dans le Bouquin de Noël dont j’ai parlé ici , on peut lire un très joli conte de G. Lenôtre (1855-1935) mettant en scène une poupée.

L’histoire se passe pendant la Terreur, à Ploubalay près de Saint Malo, en 1793. Des aristocrates se sont sauvés en Angleterre, laissant à Ploubalay leur enfant, une petite fille de huit ans qu’une paysanne héberge dans son grenier.
Les « bleus » républicains sont redoutables, ils arrêtent et exécutent tout émigré qui revient en France.
La petite fille, prénommée Solange, ne doit pas révéler qu’elle est aristocrate, elle vit très durement la séparation d’avec ses parents et sa condition très pauvre. A Ploubalay, comme ailleurs en France, les églises sont fermées, on ne fête plus Noël.

Pendant la nuit de Noël, la petite-fille rêve que son papa est venu la voir et l’a embrassée. C’était bien un rêve, il n’est pas là à son réveil.
Mais que trouve-t-elle dans son sabot ?
Une poupée, debout, dans la splendeur d’une robe de soie verte.
Elle n’en croit pas ses yeux, elle l’appelle Yvonne.

Le sergent républicain l’aperçoit avec sa poupée, lui demande d’où elle tient cette merveille, elle répond que c’est le petit Jésus qui la lui a donnée.
Le Jacobin examine le jouet et constate que c’est une poupée anglaise. Il devine que le père de l’enfant est revenu. Il ordonne une fouille de la maison où habite Solange.
La petite-fille comprend alors qu’elle n’avait pas rêvé …

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Le sergent est alsacien, lui-même a dû quitter sa famille pour être envoyé en Bretagne. La petite Solange lui demande s’il est papa, il lui répond qu’il a une fille de son âge, Odile. Alors Solange le supplie d’accepter sa poupée qu’elle donne à Odile en échange de laisser son père tranquille.
Le sergent est touché et ne poursuit pas les recherches, il emporte la poupée et retourne un peu plus tard chez lui en Alsace.

Plus d’un demi-siècle a passé, Solange et Odile se sont retrouvées, Odile est venue vivre chez la marquise Solange à Ploubalay, elles conservent pieusement la poupée dans l’armoire, elle la ressortent à chaque veillée de Noël, cette petite milady de porcelaine dans sa vieille robe fanée de soie verte, qui a scellé leur longue amitié.

Joyeux Noël et à l’année prochaine !

L’oeuvre fut publiée en 1911 dans le recueil Légendes de Noël.

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P S du 19 décembre : la troisième robe est terminée !

Boutons et petits riens

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De quelle nacre sont faits les boutons ?
Leur matière provient des troques, ou trocas, petits coquillages pointus qui vivent dans les mers chaudes. Ils furent ramenés des îles du Pacifique au XVIIème siècle, et, sous Louis XIV, apparurent en France les boutons dans l’habillement, boutons dorés, sertis de pierres précieuses, ou de nacre. La nacre contribua à la large fabrication de cet accessoire de couture, et la région spécialisée dans cette industrie fut la Picardie.

On ne se doute pas que l’origine du petit bouton cousu serré sur la vieille liquette de lin est si exotique.

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Mais au début du XXème siècle, la concurrence avec le Japon provoque une grave crise en Europe, une vraie guerre des boutons, un effondrement de l’exportation et une baisse des salaires entraînant des grèves, puis la première guerre mondiale accélère la fermeture des usines et des petits ateliers familiaux du bouton de nacre.

L’arrivée du bouton en plastique achève de ruiner cette industrie.

Mais aujourd’hui la mode des boutons de nacre revient. Cependant, ils sont tous fabriqués en Asie, ce qui, après tout, est normal puisque la matière première est sur place.

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Le petit bouton me donne l’occasion de présenter un recueil de poèmes tout à fait délicats et touchants dont je recommande vivement la lecture en cet été de violence :

Guy Goffette, Petits riens pour jours absolus, éd. Gallimard, mai 2016.

Quelques poèmes font le portrait de Max Jacob avec une infinie sensibilité.
Un petit extrait :

La première image, c'est un petit homme frêle,
mais qui ne tient plus en place une fois qu'on l'appelle.

Timide, il est partout chez lui, à Paris comme à Quimper,
clinquant avec les riches et claquant dans la misère.

S'il folâtre avec tous, chante et danse fait mille pirouettes
sans voir dans son dos les grimaces, les poissons, les signes qu'on l'arrête,

c'est qu'il veut à tout prix qu'on le regarde et qu'on l'aime,
maintenant qu'il a vu Dieu dans sa chambre et qu'il n'est plus le même.

Il a beau se mettre en frac, chapeau claque et monocle,
jamais il n'aura l'air d'une statue sur son socle.

[...]

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L’étrange métamorphose de la mode printanière

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    Claude Monet, Femme à l’ombrelle tournée vers la droite, 1886, musée d’Orsay, notice.

Printemps !
Qu’est-ce que la mode vestimentaire sinon se mettre à l’air du temps, se mettre en harmonie avec le temps qu’il fait, se fondre dans les couleurs nouvelles du ciel et de la terre renaissante ?
Quand les jours et les jardins s’illuminent, les toilettes s’éclaircissent, s’allègent et se font fleurs.
Sur l’habillement la pression est atmosphérique, et aussi artistique, la haute couture regarde les oeuvres d’art.

Voici des fleurs, des robes, des tailles et des hanches,

Demain : vert-tige !

Et puis voici madame Swann bien sûr, qui se faisait fleur elle aussi au printemps, et qui hissait et déployait sur un long pédoncule, au moment de sa plus complète irradiation, le pavillon de soie d’une large ombrelle de la même nuance que l’effeuillaison des pétales de sa robe.

La métamorphose florale s’accomplit.

J’avais recopié, en 2009, la description d’Odette Swann sur cette page.

Les rites vestimentaires étaient souverains, Mme Swann mettait sa gloire à obéir avec condescendance au matin, au printemps, au soleil, lesquels ne me semblaient pas assez flattés qu’une femme si élégante voulût bien ne pas les ignorer et eût choisi à cause d’eux une robe d’une étoffe plus claire, plus légère (extrait de À l’ombre des jeunes filles en fleurs », Autour de Mme Swann)

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    Théobald Chartran, Femme à l’ombrelle, 1904, musée d’Orsay, notice.

Le titre l’indique bien dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, il est question d’ombrelles, de jeunes filles et de fleurs, et puis d’une femme, qui n’est plus jeune, mais que le mariage a épanouie comme une très belle fleur.

Marcel Proust avait bâti son oeuvre, À la recherche du temps perdu, comme une cathédrale et aussi, et surtout, comme une robe. Tout au long des sept volumes, les toilettes sont décrites comme rêverait de pouvoir le faire un grand couturier, et sont analysées comme les étudierait un fin psychologue. Pas étonnant qu’Yves Saint Laurent fût un fervent lecteur de la Recherche !

    James Tissot, Portrait, 1876, Tate Collection Londres, notice.

Mais la métaphore proustienne nous réserve toujours des surprises, c’est une métamorphose partagée : si les femmes épousent les fleurs au printemps, inversement, le paysage imite la mode vestimentaire, les arbres deviennent des jeunes filles ou des anges !
Subtile osmose entre la nature et la toilette féminine.

Les pommiers enfilent leurs robes de bal. (revoir ici)
Les cerisiers se glissent dans des fourreaux blancs.
Les poiriers s’habillent en communiantes, pavoisés de satin blanc, deviennent des anges.
Les lilas se confondent avec les jeunes filles aux fenêtres.

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    Edmund Charles Tarbell, Le voile bleu, 1898, MFA San Francisco, notice

    Les fleurs des cerisiers sont si étroitement collées aux branches, comme un blanc fourreau, que de loin, parmi les arbres qui n’étaient presque ni fleuris, ni feuillus, on aurait pu croire, par ce jour de soleil encore si froid, que c’était de la neige, fondue ailleurs, qui était encore restée après les arbustes. Mais les grands poiriers enveloppaient chaque maison, chaque modeste cour, d’une blancheur plus vaste, plus unie, plus éclatante et comme si tous les logis, tous les enclos du village fussent en train de faire, à la même date, leur première communion.
    […]
    nous longions de petits jardins, et je ne pouvais m’empêcher de m’arrêter, car ils avaient toute une floraison de cerisiers et de poiriers ; sans doute vides et inhabités hier encore comme une propriété qu’on n’a pas louée, ils étaient subitement peuplés et embellis par ces nouvelles venues arrivées de la veille et dont à travers les grillages on apercevait les belles robes blanches au coin des allées.
    […]
    Si je levais la tête, je voyais quelquefois des jeunes filles aux fenêtres, mais même en plein air et à la hauteur d’un petit étage, çà et là, souples et légères, dans leur fraîche toilette mauve, suspendues dans les feuillages, de jeunes touffes de lilas se laissaient balancer par la brise sans s’occuper du passant qui levait les yeux jusqu’à leur entresol de verdure.

    Marcel Proust, extrait de Le côté de Guermantes I

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    Henri Gervex, Madame Valtesse de la Bigne, 1879, musée d’Orsay, notice

La Vierge d’humilité

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Niccolò di Buonaccorso, La Vierge d’humilité, XIVème siècle, Louvre, notice

Le titre de ce panneau, entré au Louvre en 2011, est intéressant et mérite qu’on se penche sur lui. Se pencher, oui, vers le bas (en général les cartels des oeuvres d’art au musée sont placés vers le bas, et on se baisse pour les lire), car ce titre désigne indirectement le sol !

On dit Vierge d’humilité quand Marie est assise sur un coussin à même le sol.

Le mot humilité vient de humus, le sol.
La vertu d’humilité est nécessaire pour gagner le ciel, par opposition au péché d’orgueil qui a provoqué la chute de l’homme et son expulsion du paradis.

Marie était très humble, c’est pourquoi elle fut choisie pour être la mère de Jésus.

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Elle est assise par terre et allaite son enfant en toute intimité, son matériel de couture, petits sacs, bobines de fil et ouvrage de tissage ou macramé ou tricot, se trouvent derrière elle.

Ce titre Vierge d’humilité me fait penser à ce livre vraiment charmant que j’ai lu et écouté récemment :

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Marie Rouanet, Abécédaire de l’Espérance, éd. Saint Léger, novembre 2014

Ce petit livre carré accompagné d’un CD est lu par Marie Rouanet elle-même, et j’adore entendre encore et encore son fort accent du Sud-Ouest qui donne au texte précisément beaucoup d’humilité, et de tendresse. C’est l’abécédaire intime et touchant de sa vie chrétienne. A comme l’âne aux oreilles en mandorles velues, B comme la vieille Benoîte qui entretient l’église, C comme les chemins qui s’offrent aux pas …

Un extrait :

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Peintres, qu'avez-vous cru en peignant ces Vierges allaitantes et cet enfant au sein, dans une étreinte étroite et heureuse ? Qu'avez-vous imaginé, hommes qui ne savez rien du séisme ? De cette permanente oscillation depuis la naissance entre effroi et béatitude ? Effroi venu d'une certitude : cet amour immense est tombé comme un éclair sur le coeur, durera , intense, jusqu'à la mort. Béatitude des heures du lait, éphémère où le flot nourricier protège son enfant autant que lorsqu'elle le portait dans son ventre.
En nommant ces images : "Vierges d'humilité", on ne se trompait pas. Marie était humble, en accomplissant ce qui était nécessaire, courbée, pensant à l'arrachement qui adviendrait.
Pourtant, elle riait, elle jouait, elle chantonnait pour l'enfant, prête, à chaque instant, à basculer du côté du vertige.

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Niccolò di Buonaccorso, Vierge d’humilité avec Sainte Catherine et Saint Christophe, vers 1370, Timken museum San Diego, notice

Buonaccorso, artiste siennois, a peint une autre Vierge d’humilité conservée à San Diego, et dans ce musée se trouve également une Vierge de Buonaccorso, qui est en majesté.
On peut ainsi voir la différence entre les deux façons de représenter une Vierge à l’Enfant, en humilité ou en majesté.

BuonaccorsoTryptch_0 On retrouve à San Diego le même nécessaire de couture qu’au Louvre. Le tricot semble avoir un peu avancé entre les deux oeuvres !

La Vierge en majesté trône sur un siège, elle porte une couronne, elle présente l’Enfant, cette position en public ne doit pas lui convenir au mieux, elle préfère certainement l’intimité de sa maison.
Plus de travaux d’aiguilles sur le meuble, plus de coussin au ras du sol !

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Niccolò Buonaccorso, Vierge en majesté, 1387, Timken museum San Diego, notice et commentaire

Comme un beau verger blanc

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      MES JOURS

    Prélude

    Le passé a fleuri
    dans ma mémoire heureuse
    comme un beau verger blanc
    j’ai jeté à l’assaut
    de la neige d’avril
    l’échelle de l’enfance

    je chante de l’instant
    la double transparence
    et la courbe nouée
    au centre du miroir
    où je vais réfléchir
    la vie toute la vie
    comme un amour unique.

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    Seuil

    Ses gestes répétés
    retrouvent une enfance
    dans le moment si pur
    du travail accepté
    comme un rythme d’antan
    savoure une lenteur
    de ton âme farouche

    s’étonnant d’être heureuse
    de ton âme clairière
    repos après la course

    ô bois nourri de sève
    je vous reste fidèle
    mais laissez-moi comprendre
    la réserve hautaine
    et la grâce isolée
    d’une tige fragile
    lourde d’éternité.

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    Fruits

    Enfants je vous porte à mon coeur
    comme des fruits choisis
    et si je tends à Marc
    une orange docile
    c’est pour garder un peu
    dans ma paume creusée
    son image fidèle
    quand il devient l’orange
    par l’orange tenté.

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    Travail

    Nos gestes répétés retrouvent une enfance
    dans le moment si pur
    du travail accepté
    comme un rythme d’antan
    comme un instinct profond
    perpétuant la joie
    de s’inscrire dans le temps
    si clair de la journée.

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    Cailloux blancs

    Le repos dans la lyre
    la vie fragile et lourde
    et sentie au travers
    d’un courage vibrant
    et l’effort pur et blanc
    arrachant une image
    à ce monde stagnant
    parcelle de soleil
    trésor pour la journée
    compte les cailloux blancs
    de ton ardente solitude.

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    Sur le chemin des anges

    Solitude roc hanté
    par les anges furtifs
    qui cueillent à l’aurore
    la fleur aimée du songe

    ils laissent le silence
    comme un piège filé
    de leur douce salive
    comme un appel obscur

    et le vent m’a fait signe
    de suivre le chemin.

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    Echec aux anges : une forme

    Un élan s’apprivoise
    ô temps doux oiseleur
    de formes émouvantes

    ce fantôme de biche
    effleurant le talus
    cette grâce perdue
    ma douleur la retrouve
    la forme musicale
    de ma trop longue peine
    scelle les jours vibrants
    d’un long silence blanc

    je ne possède rien
    que cette forme pure.

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    Finale

    Je m’ouvre comme un livre
    à la page de mon enfance
    lentement je m’imprègne
    d’un paysage juste
    d’une harmonie vivante

    En Saint-Cadou
    je veille pour entendre
    de l’aube le chant pur
    et la première source.

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    Poème de Emilienne Kerhoas, Mes jours, recueil Saint-Cadou, 1957, nouvelle édition chez La sirène étoilée, 2014.

    Pourquoi choisir Emilienne Kerhoas pour évoquer le mariage de ma fille ?
    Cette grande poétesse bretonne, née à Landerneau en 1925, m’envoûte par sa sensibilité, sa délicatesse, sa modernité …
    Ce poème, dans lequel elle conte ses jours de tous les jours, son quotidien vibrant, m’a semblé correspondre au grand et beau jour que fut le mariage de ma fille. Les couleurs qui fleurissent dans le poème sont le blanc et l’orange, c’étaient les couleurs des mariés, orange, bien sûr, car le marié est néerlandais.

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Mes jours, ces derniers mois, furent poétiques aussi, dans les belles étoffes, avec mon petit félin espiègle, mes livres lus, mes quarante trois petits boutons à poser en échelle, j’ai cousu la robe de la mariée, ma propre robe de belle-mère, les robes des demoiselles d’honneur, et même, j’ai confectionné la cravate de mon mari dans le tissu de ma robe, bon-papa et bonne-maman étaient ainsi bien assortis !
Par miracle la pluie s’est arrêtée ce vendredi 15 mai, la température extérieure était celle de février, mais la chaleur animait nos coeurs.
La mariée était vraiment très belle, la couturière ose le dire !

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Et voilà, la fête est passée, je range mes bobines, et je peux reprendre le fil de mon blogage, interrompu par le mariage.

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L’ouïe, ce sens délicieux

Un nouveau livre lu devait entrer logiquement dans les frais du mariage, il figurait dans ma liste de fournitures pour la confection de la robe de mariée.
Aux mètres de soie, organdi, et autres articles de mercerie, s’ajouta donc un classique de la littérature française.
Petit supplément culturel indispensable à la création manuelle.

suitef Le texte dans les oreilles, le textile dans les mains, on reste maître de soi …

Suite française d’Irène Némirovski, l’effet de suite se prête bien aux différentes étapes de couture ; ce livre audio est paru en février dernier, en deux petits CD MP3.
Lu par Dominique Reymond avec toute l’émotion que l’histoire suscite, il a fait de mes longues heures de travail un plaisir total.

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Et puis, bien sûr, j’ai continué mon ouvrage en compagnie de Marcel.
MP3, MP comme Marcel Proust, ah, imaginons l’édition de La Recherche en dix CD MP3 au lieu des cent-onze actuels !

L’écoute répétée d’ À la recherche du temps perdu a ceci d’extraordinaire qu’elle réserve toujours des découvertes, des rires inattendus …

En écoutant le narrateur écouter lui-même la rumeur matinale des camelots, artisans, marchandes de quatre saisons, qui s’élevait de la rue, je riais en imaginant sa mine écoeurée. Son amie Albertine s’éveillait dans le lit à ses côtés, et les cris des maraîchers, des poissonniers lui ouvraient l’appétit, tandis que lui se sentait plutôt dégoûté à l’idée de ces bestioles marines. Leur grande différence de goûts culinaires préfigurait en quelque sorte le déclin de leur amour …

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L’ouïe, ce sens délicieux, nous apporte la compagnie de la rue, dont elle nous retrace toutes les lignes, dessine toutes les formes qui y passent, nous en montrant la couleur. Les rideaux de fer du boulanger, du crémier, lesquels s’étaient hier abaissés le soir sur toutes les possibilités de bonheur féminin, se levaient maintenant comme les légères poulies d’un navire qui appareille et va filer, traversant la mer transparente, sur un rêve de jeunes employées.
[…] Certaines des nourritures criées dans la rue, et que personnellement je détestais, étaient fort au goût d’Albertine, si bien que Françoise en envoyait acheter par son jeune valet […] C’était : « ah le bigorneau, deux sous le bigorneau », qui faisait se précipiter vers les cornets où on vendait ces affreux petits coquillages, qui, s’il n’y avait pas eu Albertine, m’eussent répugné, non moins d’ailleurs que les escargots que j’entendais vendre à la même heure.

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– À la barque, les huîtres, à la barque. – Oh ! des huîtres, j’en ai si envie ! » Heureusement, Albertine, moitié inconstance, moitié docilité, oubliait vite ce qu’elle avait désiré, et avant que j’eusse eu le temps de lui dire qu’elle les aurait meilleures chez Prunier, elle voulait successivement tout ce qu’elle entendait crier par la marchande de poissons : « À la crevette, à la bonne crevette, j’ai de la raie toute en vie, toute en vie. – Merlans à frire, à frire. – Il arrive le maquereau, maquereau frais, maquereau nouveau. – Voilà le maquereau, mesdames, il est beau le maquereau. – À la moule fraîche et bonne, à la moule ! » Malgré moi, l’avertissement : « Il arrive le maquereau » me faisait frémir. Mais comme cet avertissement ne pouvait s’appliquer, me semblait-il, à notre chauffeur, je ne songeais qu’au poisson que je détestais, mon inquiétude ne durait pas. « Ah ! des moules, dit Albertine, j’aimerais tant manger des moules. – Mon chéri ! c’était pour Balbec, ici ça ne vaut rien ;

Pour le coup, le chéri Marcel fait une tête de merlan frit …
Enfin Albertine se décide pour une raie au beurre noir, c’est si bon la raie … et puis des asperges d’Argenteuil …
Proust joue sur l’allusion sexuelle des mollusques, des poissons, de certains légumes.

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La manière dont les fruits de mer sont introduits est subtile, l’art de Proust pour filer la métaphore fascine : les rideaux de fer des échoppes se lèvent dans le matin commençant, leur bruit métallique évoque les poulies des navires, et voilà, le lecteur s’embarque avec le narrateur sur la mer, dans la clameur océane.

L’ouïe est en effet un sens délicieux, un puissant ressort de la mémoire, et un encouragement dans les travaux manuels. Entendre André Dussolier prêter sa voix modulée aux divers marchands d’autrefois, faire résonner ces cris citadins qu’aujourd’hui on n’entend plus, m’a enchantée, tandis que mes mains plongeaient dans l’écume de soie et piquaient sa nacre chatoyante.

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On peut lire dans le site du musée du Louvre l’histoire chahutée d’Andromède. Sa pose lascive, sensuelle, m’a fait penser à Albertine. Dans ce tableau, les coquillages n’ont pas une valeur sexuelle, ils symbolisent la renaissance. Andromède va être sauvée par le beau cavalier et va l’épouser.
J’aime bien ce tableau, d’un maniérisme assagi, avec son luxueux parterre de burgaus, et son fond de paysage brumeux faisant penser à Bruges-la-Morte illustrée par Lévy Dhurmer. Mais ce dernier est connu pour avoir peint le Silence et non l’ouïe !

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Falbalas, suite

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Le printemps est un grand couturier, comme écrit Marcel Proust, il met les pommiers en toilette de bal (revoir ici). Cette belle saison prépare aussi celle des mariages, et les apprenties couturières aimeraient posséder son grand art pour confectionner aussi bien qu’elle les toilettes d’un jour.

J’y suis, dans la blancheur nuptiale, comme sous une averse printanière de pétales de cerisiers !

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J’ai à nouveau reçu le grand honneur de confectionner la robe de mariée de ma fille (j’ai quatre filles, quel bonheur de couturière!), et mon âme s’étourdit de sensations neigeuses. Le printemps resplendit, mais l’étoffe que je travaille m’évoque des fleurs nivéales.
Edelweiss, Edelweiss …

La soie crisse comme les premiers pas dans la neige, et le premier coup de ciseaux paraît être une violation de la blancheur lisse et immaculée du tissu.
Un premier pas que n’hésite pas du tout à franchir ma petite chatte noire !
Face à l’étendue de taffetas miroitant, je ressens, comme l’écrivain devant son clavier noir, l’angoisse de l’écran blanc.

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Allez, c’est coupé, je fonce tout schuss dans le névé ! Je nage dans une brume d’opale, la doublure laiteuse et translucide, l’aiguille faufile, glisse, pince, façonne, elle ourle la neige légère.
La soie rétive forme des crêtes lumineuses, des congères, des combes et des lacets furtifs, tourbillons diamantins. La lettre s s’estompe, c’est une oie sauvage. Je suis Niels Olgerson.

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La soie des songes, mi-rêve mi-réalité, les mains travaillent une matière noble, animale et végétale, fleur de glace, fragile, cristalline, enchanteresse. l’Edelweiss porte bien son nom, blanc noble mot à mot, la robe rêve d’atteindre sa candeur aristocratique.

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Les doigts sculptent l’albâtre textile de menus détails, plaisir des sens, régal des yeux.

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Le jupon d’organdi, raidi de baleines, prend la matité d’un os de seiche, avec lui, la couturière descend des sommets enneigés vers le littoral et son écume de mer.
Toutes ces matières nacrées font voyager en pays de sensations.

Neige éphémère, robe d’un jour ensoleillé de bonheur. Elle fondera le lendemain, dans une boîte elle gagnera les ténèbres du grenier.

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Un dé d’argent

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    Gerard ter Borch (1617-1681), Dame cousant près d’un berceau, vers 1655-1656, Mauritshuis La Haye, notice et agrandissements.

Gerard ter Borch, après sa formation chez son père à Zwolle puis chez un autre peintre néerlandais à Haarlem, a beaucoup voyagé, en Angleterre, Allemagne, France, Italie, Espagne ; il a notamment peint en Allemagne la signature du traité de paix de Munster de 1648, qui mit fin à quatre-vingts ans d’occupation espagnole ( voir à Londres à la National Gallery ainsi qu’une copie au Rijksmuseum d’Amsterdam , et puis pour rappel historique, voir le tableau de Thulden au musée de Quimper );
et à partir de 1650 il s’est spécialisé dans la peinture de genre, la représentation de la société bourgeoise dans des scènes galantes, musicales ou plus intimes ; il a peint avec finesse et discrétion la vie dans l’univers clos et confortable des intérieurs hollandais.

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Un très subtil et sobre camaïeu de tons froids, veloutés, pleins de retenue, des bleus, gris, blancs, encadrent le silence et la concentration de la jeune mère. On admire le rendu des matières, le velours, le lin, le satin, la fourrure … Le site du musée permet de zoomer sur les détails, d’amplifier la lumière du linge blanc …

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Un dé ! Ce beau tableau silencieux, où l’on n’entend que le petit bruit du balai ou du chaudron dans la cheminée et celui de l’aiguille contre le dé, ajoute un élément à ma collection virtuelle et donc … digitale !
Voir la catégorie le dé à coudre.

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Le thème du dé me donne l’occasion de dévoiler quelques unes de mes créations, car à vrai dire je passe beaucoup plus de temps avec mes aiguilles qu’avec l’ordinateur !
Me revoilà notamment dans la layette puisque la famille s’agrandit …

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Alliance du tricot et de la couture, j’ai eu envie de coudre du biais sur le lainage, l’effet me plaît !

La reine des neiges

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    Alfred Sisley, Rue Eugène Moussoir à Moret en hiver, 1891, Met New York, notice

Courbet avait montré l’exemple en exposant une série de paysages de neige en 1867, et de jeunes peintres, comme Monet, Renoir, Sisley, suivirent la piste enneigée. Les hivers le permettaient en ce temps-là ! J’aime tout particulièrement Sisley, et ses tableaux d’hiver me ravissent. La neige fit le bonheur d’Alfred. Il brosse rapidement une neige fraîche ou piétinée, souple ou lourde, immaculée ou souillée, avec une fine observation et sans emphase, avec la discrétion qui lui était naturelle, appréciant dans la neige ce caractère silencieux, opaque, fragile, qui lui ressemblait.

La neige, par sa blancheur absolue, apportait aux peintres matière à réflexion. Elle absorbe les couleurs alentour, les renvoie en ombres variées, miroite et joue avec la lumière même la plus faible, offrant des palettes réjouissantes.

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Alfred Sisley, Place du Chenil à Marly, mba Rouen, notice

Noël arrive, Noël est presque là, les heures sont comptées avec tous les préparatifs qui n’ont pas encore été rayés de la liste des choses à faire. Ma liste était plus longue que mes aiguilles à coudre ou à tricoter cette année, j’ai bien rempli la hotte du père Noël avec mes ouvrages et je viens de finir la robe de la reine des neiges pour ma petite-fille.

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    Alfred Sisley, Neige à Louveciennes, 1874, Collection Phillips Washington, notice

Le conte d’Andersen a été remis à la mode, ou plutôt a été largement revisité par la série télévisée pour les enfants et le film de Walt Disney. A en croire les magasins de tissus dévalisés, toutes les petites filles ont demandé leur costume de reine des neiges pour Noël. Personnellement, je préfère les illustrations classiques des anciennes éditions de ce joli conte scandinave à la portée chrétienne, mais il faut bien se plier au diktat de la mode. La voilà en 2013, sexy avec des yeux bleu Floride comme des aquariums de Marineland, version qui correspond mieux au réchauffement de la planète : ici.

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Alfred Sisley, Effet de neige, 1880-1885, pastel, National Gallery Edimbourg, page du musée

J’ai passé un temps fou dans les paillettes technicolor tenant plus de l’écaille de poisson pour sirène hollywoodienne que de l’hermine givrée de la reine d’antan, et j’ai heureusement trouvé un tulle constellé d’étoiles blanches qui correspond assez bien au livre d’Andersen, la glaciale reine des neiges s’enveloppait de neige vaporeuse dont les cristaux avaient la forme d’étoiles. J’espère que ma petite-fille de quatre ans aimera cette tenue qui m’a demandé presque autant de travail qu’une robe de mariée !

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    Alfred Sisley, En hiver effet de neige, 1876, pba Lille, notice

Après les beaux tableaux de Sisley, j’ose à peine montrer la robe !

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Je vous souhaite un joyeux Noël 😀 !

Journée mondiale du tricot

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    Grace Cossington Smith, La tricoteuse de chaussettes, 1915, Art Gallery NSW Sydney, notice

Ce tableau présente une autre figure de l’héroïsme pendant la première guerre mondiale, image féminine à l’opposé des représentations masculines habituelles, image du rôle varié des femmes durant la guerre, ici de celles qui tricotaient des chaussettes pour les soldats sur le front.
Cette femme dans le tableau est la soeur de l’artiste, qui était australienne.
La femme tricote paisiblement chez elle, tandis que ses pensées tourmentées vont vers les hommes qui combattent au loin, très loin.

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Le tricot a sa journée depuis quelques années, le second samedi de juin. Ainsi fêtons-nous aujourd’hui la journée mondiale du tricot, elle est honorée dans les salons de thé, les merceries, les parcs publics, les lieux de rencontre, bavardage et tricotage vont de concert. Voici sa page.

Les tricoteuses se sont rendues célèbres il y a plus de deux siècles, pendant la Révolution.

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    Pierre-Etienne Lesueur, Les tricoteuses jacobines, gouache, musée Carnavalet Paris, commentaires

Quand la politique se mêle au tricot … une maille glissée à gauche, une maille torse à droite, deux mailles ensemble au centre, diminution fully fashioned et comité de soutien, maille lisière et guillotine, sous Robespierre les mailles tombent moins vite que les têtes !
Ces dames jacobines tricotent aussi des chaussettes, pour une autre guerre, la guerre civile et le droit des femmes.

Il y a de plus en plus de femmes au gouvernement, et je me demande si elles tricotent à l’Assemblée Nationale. Pourquoi pas, cela n’empêche pas l’esprit de bien fonctionner !

Je tricote tous les soirs, un besoin d’aiguilles fourmille toujours dans mes mains. Bonne journée à toutes les tricoteuses !

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