Désir, plaisir

      Mais toutes les chansons
      Racontent la même histoire
      Il y a toujours un garçon
      Et une fille au désespoir
      Elle l’appelle
      Et il l’entend pas
      Il voit qu’elle
      Mais elle ne le voit pas

      Mon premier c’est désir
      Mon deuxième est plaisir
      Mon troisième c’est souffrir ouh ouh…
      Et mon tout fait des souvenirs, ouh, ouh …

La chanson de Voulzy dit tout du phénomène du plaisir.

Ayant écouté le philosophe Yan Marchand, auteur notamment de certains Petits Platons , j’ai exploré, dans le dictionnaire historique de la langue française, l’étymologie du mot désir.
C’est sidérant !

Le verbe désirer vient du latin desiderare, qui est composé du préfixe à valeur privative de et du mot sidus, sideris = astre.

Le verbe latin desiderare signifie « cesser de contempler l’astre ».
De là « considérer l’absence de l’astre » avec une forte idée de regret.

L’idée première de « regretter l’absence » (qu’on retrouve dans l’expression demander la lune, elle aussi du registre céleste) s’est effacée derrière l’idée positive de « souhaiter, chercher à obtenir ».
Le mot déverbal désir désigne ainsi l’aspiration, le souhait.

Comme dit la chanson, il y a, avant le désir, l’absence, le manque, la négation, et après lui viendra le plaisir, qui est dans l’instant, dans l’action et non dans le résultat, fugitif, cédant le pas à la souffrance, ne pouvant se prolonger, se retrouver que dans le souvenir … ouh, ouh …

Je suis debout

Ce matin, je me suis rendue comme chaque semaine chez nos amis irakiens pour l’apprentissage du français, et j’apprends que la grand-mère de la famille a mal aux dents et se rendra chez le dentiste.
J’ai donc porté la leçon sur les mots du corps, de la santé …

j’écris au tableau la phrase : Je suis malade.

Et le papa s’écrie : Lara Fabian ! qu’il prononce Lara Fabianne.

Je crus qu’il me parlait en araméen comme cela lui arrive parfois, car j’apprends aussi quelques mots de sa langue, et, devant mon air d’incompréhension, il prend son téléphone portable, et en quelques secondes j’entends ceci :

Il me montre les sous-titres bilingues, et me dit que les chansons aident beaucoup dans l’apprentissage des mots.

Je me souviens que le meilleur professeur d’allemand que j’ai eu nous faisait chanter à tous les cours.

Je ne suis pas très calée en variétés, elle est plutôt vieux jeu, Grillon, je ne savais même pas que Lara Fabian avait chanté Serge Lama, je devrais me renseigner un peu mieux dans ce registre.
Lara Fabian est célèbre en Irak !

Bref, merci free, merci le portable !

Cet appareil me fait penser au poète Lucien Suel, déjà présenté ici.
Il a écrit un savoureux poème en prose intitulé le téléphone mobile.
Je cite le premier vers :

    Qui est le porteur ? Qui est le porté et qui est le portable ?

Lucien Suel
Je suis debout
éd. La table ronde, mars 2014

Après avoir lu Ni bruit ni fureur du même auteur, j’ai été à nouveau enthousiasmée par l’originalité de sa poésie.
Très variée de formes, tantôt primesautière, tantôt nostalgique, jouant avec les sons, maniant l’humour, cette poésie est pleine de fraîcheur.
Un grand plaisir.
Il y a un poème-micro-nouvelle sur la boîte à boutons absolument épatant !
Et un poème sur les lunettes … quand on vieillit, les verres ne sont pas les seuls à épaissir !

Ces photos de mon jardin ont été prises il y a un mois déjà. Les tulipes ont disparu. Finies aussi les azalées en bleu adorable. Glissement inexorable vers l’été.

Ne pas cueillir, ne pas lire

449821

      Ecole française, Le colporteur, 17ème siècle, musée du Louvre, notice

Négliger, c’est, selon l’étymologie, ne pas cueillir, ne pas lire.
Le verbe vient du latin neglegere = ne pas s’occuper de, composé de la négation neg et de legere : lire, cueillir, choisir.

Il est intéressant de voir que neg se retrouve dans le mot négoce issu du latin negotium, neg-otium.

otium en latin est le loisir, l’inaction, le repos, cette racine est celle du mot français oisif.

Donc le négoce est le contraire de l’oisiveté, c’est ne pas être oisif, s’occuper de ses affaires, ne pas les négliger, et le mot prendra plus spécialement le sens de « faire du commerce ».
« Négoce » et « négligence » commencent par le même préfixe mais s’opposent.

Dans le tableau ci-dessus le colporteur, qui fait du négoce, propose des livres à à lire, à cueillir

13-532211

En regardant ma bibliothèque, je me dis que je ne suis pas « négligente », je lis. Je fais le bonheur des négociants en bouquins, neufs ou d’occasion !

md Monsieur désire
de Hubert, dessins de Virginie Augustin,
éd. Glénat

La semaine dernière j’ai lu une bande dessinée cochonne.
Oh ! Je n’avais nullement l’intention de m’encanailler.
J’avais lu une excellente critique, qui ne dénonçait pas le caractère licencieux.
Acheté le livre sans l’ouvrir, la couverture douce, élégante, fleurie, délicate m’a seule conquise.
Je ne regrette pas du tout cette lecture !
C’est un très beau livre, merveilleusement dessiné.
L’histoire est morale, c’est bien.
Il s’agit de la vie d’une jeune domestique dans un grand manoir londonien, au service d’un maître beau gosse et terriblement débauché, un Valmont de l’ère victorienne.
A la fin du livre, plusieurs pages magnifiquement illustrées expliquent la société anglaise de cette époque.

delerm Philippe Delerm,
Journal d’un homme heureux
éd. Seuil

J’aime la famille Delerm, et mon plaisir fut double, avec dans le même temps le dernier album de Vincent. Leur bonheur est contagieux, ils me rendent heureuse tous les deux.
Dans ce journal des années 1988-1989, Philippe Delerm parle d’un film scandinave intitulé Hip Hip Hurra qui retrace la vie du peintre danois P.S. Kroyer.

hiphiphurraCe titre du film me fit aussitôt penser au tableau de Kroyer intitulé de même, je l’avais montré sur cette page.
Comme j’aimerais trouver le DVD, semble-t-il épuisé !
Ces femmes sur la plage, qui illustrent l’affiche du film, rappellent la petite bande mouvante de Balbec dans la série TV adaptant la Recherche de Nina Companeez.

Lumière, brume, sensations, nostalgie, ce journal d’un homme heureux ressemble par son contenu à Ecrire est une enfance publié par Ph. Delerm en 2011.
J’aime Ph. Delerm qui aime Proust.
J’ai beaucoup plus de facilité à lire son journal que ceux de Charles Juliet ou de Paul de Roux, mais ces deux derniers me fascinent, par leur profondeur, leur sincérité. Chez l’un une heureuse légèreté, chez les deux autres une gravité simple et désarmante, un bonheur de lecture avec chacun.

delermapresent Vincent Delerm
À présent
label Tôt ou tard
On retrouve bien là le Vincent Delerm qu’on connaît et qu’on aime, sans nouveauté de style mais ce n’est pas un défaut, on croit avoir déjà entendu cette musique mélodieuse qui flatte nos oreilles inconditionnelles. Ce qu’il y a peut-être de nouveau dans l’écriture, c’est l’esquisse encore plus épurée, les images suggérées, quelques gymnopédies à peine gommées, à l’oeil de l’auditeur de finir l’histoire et le dessin. Ces chansons sont des croquis finement ébauchés, la ligne s’interrompt, sans fin, on dirait des motifs au point de croix de Marie-Thérèse Saint Aubin, c’est ma créatrice préférée en broderie, la comparaison est un compliment.
Le livret joint au disque se lit comme un recueil de poésie. Très poétique.
Mais trop court, on dit encore, encore, et on appuie à nouveau sur « play », du bout d’un doigt, les deux mains dans les manches …

Raids wagnériens

flameng

      François Flameng, retour d’un vol de nuit, 1918, musée de l’Armée Paris, notice

En relisant hier le passage du Temps retrouvé, où Proust évoque le changement d’heure, qui fut en effet décidé en France en 1916 et dont le décret fut voté et mis en application en mars 1917, j’ai eu envie d’écouter du Wagner, parce que, dans ce même passage, le narrateur regarde avec son ami Saint Loup les avions faire leur Chevauchée des Walkyries au son des sirènes dans la nuit parisienne.

J’avais déjà recopié cet extrait il y a trois ans ici.

Cette année j’ajoute la musique de Wagner, je choisis l’ouverture de Rienzi, un opéra de jeunesse que Wagner aimait moins, mais je trouve son ouverture très belle, elle fait à certains moments très Wacht am Rhein (« La garde au Rhin », poème de Max Schneckenburger qui fut composé en 1840 au moment de la crise franco-allemande) !

la bonne chanson

verlainebnf

      Le foyer

      Le foyer, la lueur étroite de la lampe ;
      La rêverie avec le doigt contre la tempe
      Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés ;
      L’heure du thé fumant et des livres fermés ;
      La douceur de sentir la fin de la soirée ;
      La fatigue charmante et l’attente adorée ;
      De l’ombre nuptiale et de la douce nuit,
      Oh ! tout cela, mon rêve attendri le poursuit
      Sans relâche, à travers toutes remises vaines,
      Impatient des mois, furieux des semaines !

      Paul Verlaine, recueil La bonne chanson, 1869-1870

J’avais laissé de côté ce poème pour mon sujet de la lampe, mais j’y reviens en musique.
Le nom du recueil est La bonne chanson, ce titre indique que les vingt et un poèmes réunis peuvent être mis en musique.
Ils l’ont été par de nombreux musiciens, les plus connus étant Gabriel Fauré, Claude Debussy, Reynaldo Hahn …
Puis au XXème siècle, un grand nombre de chanteurs ont interprété ces poèmes, comme par exemple Léo Ferré, Julos Beaucarne, Brassens, Trenet …

verlainedupont

Ce poème Le Foyer, qui convient bien à Grillon !, fut mis en musique en 1901 par Gabriel Dupont, un compositeur très peu connu aujourd’hui.
Je pense que Marcel Proust a dû entendre la musique de Dupont, elle est proche de celle de Fauré que l’écrivain aimait beaucoup.
Proust aimait surtout les mouvements lents, empreints de tendresse et douceur, les thèmes mélancoliques, mélodies d’un bonheur ineffable qui créent une petite musique intérieure berçant les souvenirs involontaires.

lebrunlectureo

      Georges Lebrun, Lecture le soir, 1908, dessin, musée d’Orsay, notice.

Verlaine (1844-1896) eut très tôt une conception musicale de la poésie, et il fut lu et entendu dans ce sens, aucun autre poète n’a autant inspiré musiciens et chanteurs.
Il effectua lui aussi une introversion, et plus tard une conversion spirituelle, il rechercha constamment une intimité tranquille que la poésie serait venue bercer. Une berceuse, une bonne chanson, pouvait calmer son angoisse. En peinture il aimait particulièrement Watteau et les impressionnistes, leur vision douce du monde, alors que lui-même vécut de façon tumultueuse, violente, passant deux ans en prison en 1873-1875.

La lueur étroite de la lampe laisse deviner l’heure vespérale, rêveuse et douce.

denislampeo

      Maurice Denis, Jeunes filles à la lampe, 1891, mba Lyon, notice.

C’est l’hiver !

    stuartskaterngwash
    Gilbert Stuart, Le patineur, 1782, NG Washington, notice

Il est là sans être là, le Général Hiver.
Rêvons de lui en musique !

La Valse des Patineurs fut composée par Emile Waldteufel (1837-1915).
Il était alsacien, il devint le directeur de la musique de danse à la cour impériale de Napoléon III. On le surnomma le Strauss parisien, et en effet, j’ai longtemps cru que sa valse des patineurs avait été écrite par Johann Strauss.

    Sir Henry Raeburn, Reverend Robert Walker, vers 1795, NG Edimbourg

    page du musée

      La tempête a cessé. L’éther vif et limpide
      A jeté sur le fleuve un tapis d’argent clair,
      Où l’ardent patineur au jarret intrépide
      Glisse, un reflet de flamme à son soulier de fer.

      Louis Honoré Fréchette (1839-1908), première strophe de Janvier, recueil Oiseaux de neige

Louis-Honoré Fréchette était contemporain de Waldteufel, un poète québécois, et il a composé un poème pour chaque mois de l’année. Il a écrit aussi un recueil de contes de Noël, La Noël au Canada :

51w07cXOJmL._SX373_BO1,204,203,200_

Je suis en train de lire ces contes et récits sur mon Kindle de façon gratuite (ils appartiennent au domaine public et ont été heureusement numérisés), j’aimerais m’offrir le livre objet un de ces jours tant j’aime son écriture.
Un vrai plaisir !

Fréchette dit ainsi de Noël :

      De même que ces chants à la fois simples et solennels, attendrissants et grandioses, dont la mélodie ne lasse jamais l’oreille, Noël est un de ces sujets inépuisables qu’on peut ressasser à l’infini sans jamais fatiguer.
      Quand il s’agit de Noël, les redites même ont pour le lecteur le charme d’un refrain tout plein de réminiscences intimes qui vous rappellent tout à coup comme un long chapelet de petits bonheurs oubliés.
      La Noël !
      Ne vous semble-t-il pas découvrir toute une série de petits poèmes gais, gracieux et touchants dans ces deux mots ?
      Ne sentez-vous pas en les entendant prononcer, comme un essaim de joyeux et tendres souvenirs s’éveiller et battre de l’aile au fond de votre coeur ?
      […]
      Noël nous sera toujours cher, car il nous tient par les sentiments et les croyances ; par les tendresses et les enthousiasmes ; par le coeur et l’esprit.
      C’est pour nous la prière et la poésie enveloppées toutes deux dans une même auréole radieuse et caressante.
    harrismontreal

    Lawren S. Harris, Matin Lac Supérieur, 1921-1928, musée des beaux arts Montréal, notice et commentaire

Ha, l’emphase de ces phrases traduit bien mon engouement pour les lectures de Noël, j’en ai toute une bibliothèque !
Puisque l’hiver tarde à se montrer, il nous reste les musées et les livres pour retrouver son ciel opaque, ses cristaux et ses miroirs, le givre, la glace, la neige, toutes ses figures blanches ou translucides, froides mais magiques.

jacksonmontreal

Alexander Y. Jackson, Jours gris Laurentides, vers 1931, mba Montréal, notice et commentaire.

Un air d’automne

    deckerdet1ngwash

      La corbeille

      Choisis-moi, dans les joncs tressés de ta corbeille,
      Une poire d'automne ayant un goût d'abeille,
      Et dont le flanc doré, creusé jusqu'à moitié,
      Offre une voûte blanche et d'un grain régulier.
      Choisis-moi le raisin qu'une poussière voile
      Et qui semble un insecte enroulé dans sa toile.
      Garde-toi d'oublier le cassis desséché,
      La pêche qui balance un velours ébréché
      Et cette prune bleue allongeant sous l'ombrage
      Son oeil d'âne troublé par la brume de l'âge.
      Jette, si tu m'en crois, ces ramures de buis
      Et ces feuilles de chou, mais laisse sur tes fruits
      S'entre-croiser la mauve et les pieds d'alouette
      Qu'un liseron retient dans son fil de clochettes.


      Cécile Sauvage, recueil Tandis que la terre tourne

    deckerplumsngwash

De la compote de quetsches, un clafoutis aux reines-claudes, des poires au vin et au cassis, des poires au sirop, des tartes aux pommes, les fruits du jardin abondent et m’occupent bien en cuisine.
Des poires au vinaigre, une recette d’antan savoureuse, sur une glace à la vanille, ô merveille !
Et les confitures, la gelée de coing … octobre généreux, coloré, parfumé, gastronomique, calorique !

      deckerraisingwash

et la musique ! la musique de l’automne, les chansons, les ballades, les Lieder, Vivaldi, Purcell, Prokofiev, Tchaïkovski, Massenet, Fauré, Haydn, Schubert, Britten par exemple . Les musiciens sont aussi nombreux que les poètes à composer le bel automne.
Les mélodies automnales sont souvent mélancoliques, d’un rythme lent, d’un air recueilli, où le violoncelle au son grave tient une grande place, et se réfèrent à l’endormissement de la nature.

Mais le concerto de Vivaldi doit peut-être son immense célébrité à sa gaieté.
Dans le troisième concerto des Quatre Saisons, qui représente l’automne, le premier mouvement est un allegro.
Les notes vives et joyeuses du violon s’adressent aux paysans qui vont récolter les fruits du verger et de la vigne.
Je vois, ou entends, même dans ces notes de violon les guêpes se régalant dans le fruit mûr !
L’heureuse récolte se fait en dansant et en chantant. Bacchus enivre les têtes et les endort peu à peu dans la félicité.

Et puis le deuxième mouvement se fait adagio molto car l’air léger et caressant de la saison invite à un doux sommeil, à se reposer après le travail et à profiter du beau jour.

Mais bien vite l’allegro revient, car, hop, le chasseur se lève à l’aube et part à la chasse, son pas est grave et décidé, hélas meurtrier !

Ces très beaux fruits d’automne ont été peints par l’Américain Joseph Decker et sont conservés à la National Gallery de Washington.

Les p’tits trous des chaussettes

    lucemetny

    Maximilien Luce, Intérieur, le matin, 1890, Met New York, notice

      Les trous dans les chaussettes

      Les chaussures sont la pudeur
      des mitaines du bas peuple,
      les chaussettes trouées.

      Si le trou ne se reprise
      on le méprise,
      laissons vivre les trous, les p’tits trous
      dans les chaussettes.

      J’aime saluer l’orteil rebelle
      qui ose passer la tête,
      gratter la semelle.

      Dans une mosquée,
      mes trous, mes p’tits trous
      feraient sourire.

      […]

      Louis Bertholom, Les trous dans les chaussettes, recueil Paroles pour les silences à venir, Les éditions Sauvages, mai 2015

    IMGP1502

Louis Bertholom, notre cher poète fouesnantais, a fait des merveilles avec son dernier recueil.
Mon mari m’avait offert ce livre pour la fête des mères, ma joie de la découverte fut grande, le temps m’a simplement manqué au printemps pour en faire aussitôt la louange.

Il faut, certes, bien connaître la Bretagne pour savourer pleinement les mots du poète, mots bretons comme lui parfois, mais ses évocations attachantes, intimes, très sensibles de lieux divers, objets, instants fugaces et sentiments profonds, charment absolument et chantent aussi de bien beaux mots français.

J’ai adoré Les trous dans les chaussettes, j’en recopie ici les premières strophes, il faudra lire la suite dans le précieux recueil.

Ce poème fort original fait penser bien sûr à cette chanson d’un autre grand poète :

Le rêve sans racine

      hennereve1mhp

      Jean-Jacques Henner, Etude pour Le rêve,dessin, musée Henner Paris, notice

C’est une chose étrange à la fin que le monde … du rêve. Le mot rêver n’a pas d’étymon.
On ne sait pas d’où vient ce verbe rêver, son étymologie est plus floue que le rêve le plus flou, le dictionnaire historique de la langue française n’apporte pas de réponse certaine.

L’accent circonflexe n’apparut qu’au XVIIème siècle. Auparavant le verbe s’écrivait resver, puis rever.
On distingue le préfixe re, et après … on ne sait pas. Peut-être esver, comme dans le verbe actuel et régional endêver qui veut dire « enrager », avoir un violent dépit de quelque chose.

Le verbe rêver viendrait du gallo-roman esvo qui signifiait « vagabond ».
Rêver ou laisser vaguer, divaguer, extravaguer, vagabonder la pensée.

      hennereve4mhp

      J.J. Henner, Etude pour Le Rêve, dessin, vers 1900, musée J.J. Henner Paris, notice

Le rapprochement avec le latin rabere, être en rage, de raba, la rage, est évoqué, ainsi qu’avec le latin evadere, s’échapper.
Le rêve est une évasion.
Mais le substantif, rêve apparaît tardivement, en 1674, à côté du mot songe, pour désigner les images qui se présentent à l’esprit durant le sommeil. Au XIXème siècle, le rêve remplace le songe, mot qui, lui, possède une étymologie plus sûre, il vient du latin somnus, le sommeil.

Au moyen-âge, resver avait le sens de délirer, de dire des choses déraisonnables.

Au XVIème siècle, rever, c’est laisser aller sa pensée sur des choses vagues, c’est inventer de toutes pièces, et le verbe a une valeur péjorative.

      hennereve5mhp

      J.J. Henner, Etude pour le Rêve, dessin, musée J.J. Henner, notice

Au XVIIème siècle, rêver se rapproche de songer, il prend le sens de méditer profondément, s’interroger.

La rêverie était un délire, une perturbation d’esprit due à la fièvre.
Au temps de madame de Sévigné, faire une rêverie signifiait « concevoir une idée étrange », souvent sous l’action de la fièvre.
Ainsi écrit-elle à son cher cousin Bussy-Rabutin le 1er mars 1676 :

    J’ai eu vingt et un jours la fièvre continue. Je me fis lire votre lettre, dont le raisonnement me parut fort juste, mais il s’est tellement confondu avec les rêveries continuelles de ma fièvre qu’il me serait impossible d’y faire réponse.
      henner7mhp
      J.J. Henner, Etude pour Le rêve, musée Henner, notice

Le sens moderne de la rêverie, activité psychique non soumise à l’attention, apparaît chez Montaigne, et le mot prend vraiment son sens actuel dans la seconde moitié du XVIIIème siècle avec Jean-Jacques Rousseau et ses Rêveries d’un promeneur solitaire.

Le rêveur, avant Jean-Jacques Rousseau, était un rôdeur, un coureur de jupons, celui qui se déguisait pour le carnaval, et un sot, un radoteur, celui qui délire.
A la fin du XVIIème siècle, le rêveur devient songeur, absent, en proie à la tristesse, la mélancolie.

      hennereve2mhp

      J.J. Henner, Etude pour Le rêve, musée Henner, notice

Sur le site de la RMN on peut observer les dessins préparatoires au tableau de cet autre Jean-Jacques (Henner), Le rêve.
Chaque ébauche apparaît comme une de ces images rêvées, inachevées, floues, le style de Henner étant lui-même généralement flou.

La femme sommeille et rêve, et elle est elle-même le sujet des rêves de l’homme.

      hennereve3mhp

      J.J. Henner, étude pour Le rêve, musée Henner, notice

Celui qui, de bonne heure longtemps s’est couché, a beaucoup rêvé.
Il n’est pas étonnant que le rêve occupe une grande place dans À la recherche du temps perdu, car le rêve bouscule la notion du temps, le rêveur à son réveil ne sait plus où il est, ni quelle heure il est. En quelque sorte, le rêve, comme le souvenir, fabrique un peu de temps à l’état pur, déconnecté du présent ou reliant entre elles des époques enfuies.

Les premières pages de la Recherche évoquent d’emblée un rêve, et c’est celui d’une femme, rêve sensuel provoqué par une réalité concrète et physique, une certaine position du corps du dormeur, le narrateur.

      hennereve6mhp

      Jean-Jacques Henner, Rêve, musée J.J. Henner Paris, notice

Si le mot n’a pas de racines prouvées, l’idée qu’il nomme a de larges ramifications dans l’art, la peinture, la sculpture, la littérature, et la musique.

Ecoutons ce beau morceau onirique ( de oneiros, rêve en grec) de Robert Schumann, Rêverie :

Notes bleues

      IMGP0519

Il y a dans mon jardin un petit paradis bleu, il reste bleu une grande partie de l’année. C’est le coin fraîcheur, un peu ombragé, soustrait aux regards, on le découvre par hasard.
Quand la note bleue du céanothe se tait à la fin du printemps, les hortensias d’été reprennent à coup sûr la petite sonate d’azur.

      IMGP1213

Il a plu cette nuit, une petite pluie fraîche et bleue, à la fois mélancolique et réconfortante.
J’ai pensé à un poème, très musical, estival, mélancolique et beau :

J’ai pensé à cet adagio, tellement connu qu’il perd un peu de sa fraîcheur, mais il attache bien ses notes bleues au poème

    IMGP1220

      Adagio

      La rue était déserte et donnait sur les champs.
      Quand j’allais voir l’été les beaux soleils couchants
      Avec le rêve aimé qui partout m’accompagne,
      Je la suivais toujours pour gagner la campagne,
      Et j’avais remarqué que, dans une maison
      Qui fait l’angle et qui tient, ainsi qu’une prison,
      Fermée au vent du soir son étroite persienne,
      Toujours à la même heure, une musicienne
      Mystérieuse, et qui sans doute habitait là,
      Jouait l’adagio de la sonate en la.
      Le ciel se nuançait de vert tendre et de rose.
      La rue était déserte ; et le flâneur morose
      Et triste, comme sont souvent les amoureux,
      Qui passait, l’oeil fixé sur les gazons poudreux,
      Toujours à la même heure, avait pris l’habitude
      D’entendre ce vieil air dans cette solitude.
      Le piano chantait sourd, doux, attendrissant,
      Rempli du souvenir douloureux de l’absent
      Et reprochant tout bas les anciennes extases.
      Et moi, je devinais des fleurs dans de grands vases,
      Des parfums, un profond et funèbre miroir,
      Un portrait d’homme à l’oeil fier, magnétique et noir,
      Des plis majestueux dans les tentures sombres,
      Une lampe d’argent, discrète, sous les ombres,
      Le vieux clavier s’offrant dans sa froide pâleur,
      Et, dans cette atmosphère émue, une douleur
      Épanouie au charme ineffable et physique
      Du silence, de la fraîcheur, de la musique.
      Le piano chantait toujours plus bas, plus bas.
      Puis, un certain soir d’août, je ne l’entendis pas.

      Depuis, je mène ailleurs mes promenades lentes.
      Moi qui hais et qui fuis les foules turbulentes,
      Je regrette parfois ce vieux coin négligé.
      Mais la vieille ruelle a, dit-on, bien changé :
      Les enfants d’alentour y vont jouer aux billes,
      Et d’autres pianos l’emplissent de quadrilles.

      François Coppée, recueil Promenades et intérieurs

      IMGP9152
css.php