Désir, plaisir

      Mais toutes les chansons
      Racontent la même histoire
      Il y a toujours un garçon
      Et une fille au désespoir
      Elle l’appelle
      Et il l’entend pas
      Il voit qu’elle
      Mais elle ne le voit pas

      Mon premier c’est désir
      Mon deuxième est plaisir
      Mon troisième c’est souffrir ouh ouh…
      Et mon tout fait des souvenirs, ouh, ouh …

La chanson de Voulzy dit tout du phénomène du plaisir.

Ayant écouté le philosophe Yan Marchand, auteur notamment de certains Petits Platons , j’ai exploré, dans le dictionnaire historique de la langue française, l’étymologie du mot désir.
C’est sidérant !

Le verbe désirer vient du latin desiderare, qui est composé du préfixe à valeur privative de et du mot sidus, sideris = astre.

Le verbe latin desiderare signifie « cesser de contempler l’astre ».
De là « considérer l’absence de l’astre » avec une forte idée de regret.

L’idée première de « regretter l’absence » (qu’on retrouve dans l’expression demander la lune, elle aussi du registre céleste) s’est effacée derrière l’idée positive de « souhaiter, chercher à obtenir ».
Le mot déverbal désir désigne ainsi l’aspiration, le souhait.

Comme dit la chanson, il y a, avant le désir, l’absence, le manque, la négation, et après lui viendra le plaisir, qui est dans l’instant, dans l’action et non dans le résultat, fugitif, cédant le pas à la souffrance, ne pouvant se prolonger, se retrouver que dans le souvenir … ouh, ouh …

Je suis debout

Ce matin, je me suis rendue comme chaque semaine chez nos amis irakiens pour l’apprentissage du français, et j’apprends que la grand-mère de la famille a mal aux dents et se rendra chez le dentiste.
J’ai donc porté la leçon sur les mots du corps, de la santé …

j’écris au tableau la phrase : Je suis malade.

Et le papa s’écrie : Lara Fabian ! qu’il prononce Lara Fabianne.

Je crus qu’il me parlait en araméen comme cela lui arrive parfois, car j’apprends aussi quelques mots de sa langue, et, devant mon air d’incompréhension, il prend son téléphone portable, et en quelques secondes j’entends ceci :

Il me montre les sous-titres bilingues, et me dit que les chansons aident beaucoup dans l’apprentissage des mots.

Je me souviens que le meilleur professeur d’allemand que j’ai eu nous faisait chanter à tous les cours.

Je ne suis pas très calée en variétés, elle est plutôt vieux jeu, Grillon, je ne savais même pas que Lara Fabian avait chanté Serge Lama, je devrais me renseigner un peu mieux dans ce registre.
Lara Fabian est célèbre en Irak !

Bref, merci free, merci le portable !

Cet appareil me fait penser au poète Lucien Suel, déjà présenté ici.
Il a écrit un savoureux poème en prose intitulé le téléphone mobile.
Je cite le premier vers :

    Qui est le porteur ? Qui est le porté et qui est le portable ?

Lucien Suel
Je suis debout
éd. La table ronde, mars 2014

Après avoir lu Ni bruit ni fureur du même auteur, j’ai été à nouveau enthousiasmée par l’originalité de sa poésie.
Très variée de formes, tantôt primesautière, tantôt nostalgique, jouant avec les sons, maniant l’humour, cette poésie est pleine de fraîcheur.
Un grand plaisir.
Il y a un poème-micro-nouvelle sur la boîte à boutons absolument épatant !
Et un poème sur les lunettes … quand on vieillit, les verres ne sont pas les seuls à épaissir !

Ces photos de mon jardin ont été prises il y a un mois déjà. Les tulipes ont disparu. Finies aussi les azalées en bleu adorable. Glissement inexorable vers l’été.

Ne pas cueillir, ne pas lire

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      Ecole française, Le colporteur, 17ème siècle, musée du Louvre, notice

Négliger, c’est, selon l’étymologie, ne pas cueillir, ne pas lire.
Le verbe vient du latin neglegere = ne pas s’occuper de, composé de la négation neg et de legere : lire, cueillir, choisir.

Il est intéressant de voir que neg se retrouve dans le mot négoce issu du latin negotium, neg-otium.

otium en latin est le loisir, l’inaction, le repos, cette racine est celle du mot français oisif.

Donc le négoce est le contraire de l’oisiveté, c’est ne pas être oisif, s’occuper de ses affaires, ne pas les négliger, et le mot prendra plus spécialement le sens de « faire du commerce ».
« Négoce » et « négligence » commencent par le même préfixe mais s’opposent.

Dans le tableau ci-dessus le colporteur, qui fait du négoce, propose des livres à à lire, à cueillir

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En regardant ma bibliothèque, je me dis que je ne suis pas « négligente », je lis. Je fais le bonheur des négociants en bouquins, neufs ou d’occasion !

md Monsieur désire
de Hubert, dessins de Virginie Augustin,
éd. Glénat

La semaine dernière j’ai lu une bande dessinée cochonne.
Oh ! Je n’avais nullement l’intention de m’encanailler.
J’avais lu une excellente critique, qui ne dénonçait pas le caractère licencieux.
Acheté le livre sans l’ouvrir, la couverture douce, élégante, fleurie, délicate m’a seule conquise.
Je ne regrette pas du tout cette lecture !
C’est un très beau livre, merveilleusement dessiné.
L’histoire est morale, c’est bien.
Il s’agit de la vie d’une jeune domestique dans un grand manoir londonien, au service d’un maître beau gosse et terriblement débauché, un Valmont de l’ère victorienne.
A la fin du livre, plusieurs pages magnifiquement illustrées expliquent la société anglaise de cette époque.

delerm Philippe Delerm,
Journal d’un homme heureux
éd. Seuil

J’aime la famille Delerm, et mon plaisir fut double, avec dans le même temps le dernier album de Vincent. Leur bonheur est contagieux, ils me rendent heureuse tous les deux.
Dans ce journal des années 1988-1989, Philippe Delerm parle d’un film scandinave intitulé Hip Hip Hurra qui retrace la vie du peintre danois P.S. Kroyer.

hiphiphurraCe titre du film me fit aussitôt penser au tableau de Kroyer intitulé de même, je l’avais montré sur cette page.
Comme j’aimerais trouver le DVD, semble-t-il épuisé !
Ces femmes sur la plage, qui illustrent l’affiche du film, rappellent la petite bande mouvante de Balbec dans la série TV adaptant la Recherche de Nina Companeez.

Lumière, brume, sensations, nostalgie, ce journal d’un homme heureux ressemble par son contenu à Ecrire est une enfance publié par Ph. Delerm en 2011.
J’aime Ph. Delerm qui aime Proust.
J’ai beaucoup plus de facilité à lire son journal que ceux de Charles Juliet ou de Paul de Roux, mais ces deux derniers me fascinent, par leur profondeur, leur sincérité. Chez l’un une heureuse légèreté, chez les deux autres une gravité simple et désarmante, un bonheur de lecture avec chacun.

delermapresent Vincent Delerm
À présent
label Tôt ou tard
On retrouve bien là le Vincent Delerm qu’on connaît et qu’on aime, sans nouveauté de style mais ce n’est pas un défaut, on croit avoir déjà entendu cette musique mélodieuse qui flatte nos oreilles inconditionnelles. Ce qu’il y a peut-être de nouveau dans l’écriture, c’est l’esquisse encore plus épurée, les images suggérées, quelques gymnopédies à peine gommées, à l’oeil de l’auditeur de finir l’histoire et le dessin. Ces chansons sont des croquis finement ébauchés, la ligne s’interrompt, sans fin, on dirait des motifs au point de croix de Marie-Thérèse Saint Aubin, c’est ma créatrice préférée en broderie, la comparaison est un compliment.
Le livret joint au disque se lit comme un recueil de poésie. Très poétique.
Mais trop court, on dit encore, encore, et on appuie à nouveau sur « play », du bout d’un doigt, les deux mains dans les manches …

Raids wagnériens

      François Flameng, retour d’un vol de nuit, 1918, musée de l’Armée Paris, notice

En relisant hier le passage du Temps retrouvé, où Proust évoque le changement d’heure, qui fut en effet décidé en France en 1916 et dont le décret fut voté et mis en application en mars 1917, j’ai eu envie d’écouter du Wagner, parce que, dans ce même passage, le narrateur regarde avec son ami Saint Loup les avions faire leur Chevauchée des Walkyries au son des sirènes dans la nuit parisienne.

J’avais déjà recopié cet extrait il y a trois ans ici.

Cette année j’ajoute la musique de Wagner, je choisis l’ouverture de Rienzi, un opéra de jeunesse que Wagner aimait moins, mais je trouve son ouverture très belle, elle fait à certains moments très Wacht am Rhein (« La garde au Rhin », poème de Max Schneckenburger qui fut composé en 1840 au moment de la crise franco-allemande) !

la bonne chanson

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      Le foyer

      Le foyer, la lueur étroite de la lampe ;
      La rêverie avec le doigt contre la tempe
      Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés ;
      L’heure du thé fumant et des livres fermés ;
      La douceur de sentir la fin de la soirée ;
      La fatigue charmante et l’attente adorée ;
      De l’ombre nuptiale et de la douce nuit,
      Oh ! tout cela, mon rêve attendri le poursuit
      Sans relâche, à travers toutes remises vaines,
      Impatient des mois, furieux des semaines !

      Paul Verlaine, recueil La bonne chanson, 1869-1870

J’avais laissé de côté ce poème pour mon sujet de la lampe, mais j’y reviens en musique.
Le nom du recueil est La bonne chanson, ce titre indique que les vingt et un poèmes réunis peuvent être mis en musique.
Ils l’ont été par de nombreux musiciens, les plus connus étant Gabriel Fauré, Claude Debussy, Reynaldo Hahn …
Puis au XXème siècle, un grand nombre de chanteurs ont interprété ces poèmes, comme par exemple Léo Ferré, Julos Beaucarne, Brassens, Trenet …

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Ce poème Le Foyer, qui convient bien à Grillon !, fut mis en musique en 1901 par Gabriel Dupont, un compositeur très peu connu aujourd’hui.
Je pense que Marcel Proust a dû entendre la musique de Dupont, elle est proche de celle de Fauré que l’écrivain aimait beaucoup.
Proust aimait surtout les mouvements lents, empreints de tendresse et douceur, les thèmes mélancoliques, mélodies d’un bonheur ineffable qui créent une petite musique intérieure berçant les souvenirs involontaires.

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      Georges Lebrun, Lecture le soir, 1908, dessin, musée d’Orsay, notice.

Verlaine (1844-1896) eut très tôt une conception musicale de la poésie, et il fut lu et entendu dans ce sens, aucun autre poète n’a autant inspiré musiciens et chanteurs.
Il effectua lui aussi une introversion, et plus tard une conversion spirituelle, il rechercha constamment une intimité tranquille que la poésie serait venue bercer. Une berceuse, une bonne chanson, pouvait calmer son angoisse. En peinture il aimait particulièrement Watteau et les impressionnistes, leur vision douce du monde, alors que lui-même vécut de façon tumultueuse, violente, passant deux ans en prison en 1873-1875.

La lueur étroite de la lampe laisse deviner l’heure vespérale, rêveuse et douce.

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      Maurice Denis, Jeunes filles à la lampe, 1891, mba Lyon, notice.
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