les rameaux sous un ciel bleu pur

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    La veille de notre départ, nous voulûmes pousser jusqu’à Padoue où se trouvaient ces Vices et ces Vertus dont Swann m’avait donné les reproductions ; après avoir traversé en plein soleil le jardin de l’Arena, j’entrai dans la chapelle des Giotto, où la voûte entière et le fond des fresques sont si bleus qu’il semble que la radieuse journée ait passé le seuil, elle aussi, avec le visiteur et soit venue un instant mettre à l’ombre et au frais son ciel pur, à peine un peu plus foncé d’être débarrassé des dorures de la lumière, comme en ces courts répits dont s’interrompent les plus beaux jours quand, sans qu’on ait vu aucun nuage, le soleil ayant tourné son regard ailleurs pour un moment, l’azur, plus doux encore, s’assombrit.

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    Dans ce ciel, sur la pierre bleuie, des anges volaient avec une telle ardeur céleste, ou au moins enfantine, qu’ils semblaient des volatiles d’une espèce particulière ayant existé réellement, ayant dû figurer dans l’histoire naturelle des temps bibliques et évangéliques, et qui ne manquent pas de volter devant les saints quand ceux-ci se promènent ; il y en a toujours quelques-uns de lâchés au-dessus d’eux, et, comme ce sont des créatures réelles et effectivement volantes, on les voit s’élevant, décrivant des courbes, mettant la plus grande aisance à exécuter des loopings, fondant vers le sol la tête en bas à grand renfort d’ailes qui leur permettent de se maintenir dans des conditions contraires aux lois de la pesanteur, et ils font beaucoup plutôt penser à une variété d’oiseaux ou à de jeunes élèves de Garros s’exerçant au vol plané qu’aux anges de l’art de la Renaissance et des époques suivantes, dont les ailes ne sont plus que des emblèmes et dont le maintien est habituellement le même que celui de personnages célestes qui ne seraient pas ailés.

    Marcel Proust, extrait de Albertine disparue.

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La chapelle de Padoue a beaucoup impressionné Proust. Swann transmet sa passion au jeune narrateur, qui lui-même ira plus tard à Venise et Padoue. La comparaison des anges avec les jeunes aviateurs est amusante et souligne combien les créatures angéliques de Giotto utilisent vraiment leurs ailes et sont aussi aériennes et mobiles que seront statiques celles de la Renaissance.

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Il fait si beau, en ce dimanche des Rameaux, qu’on se croirait sous le ciel de Padoue, et même sous le bleu lapis-lazuli de la voûte de la chapelle Scrovegni décorée par Giotto.

Dans cette chapelle Scrovegni de Padoue, Giotto a peint entre 1302 et 1305 les scènes de la vie du Christ, et l’une d’elle décrit l’entrée du Christ à Jérusalem, la ville où il sera capturé, condamné, supplicié.
C’est cet épisode, raconté par les quatre évangélistes, qui est relaté à l’église chaque dimanche des rameaux.

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Le Christ fait une entrée triomphale dans la ville sur son humble monture, l’âne, animal qu’on retrouve dans l’étable de Bethléem, et qui accompagne la Sainte Famille dans sa fuite en Egypte.
La foule l’acclame, mais elle va bientôt se retourner contre lui.

Des enfants sont grimpés dans les oliviers pour cueillir des branches afin de saluer le Christ.
Saint Matthieu a signalé que les adeptes les plus enthousiastes du Christ étaient précisément les enfants, auxquels a été promis le royaume des cieux, devant les puissants.

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Au premier plan à droite, trois hommes retirent leurs manteaux (Giotto donne du mouvement aux hommes comme aux anges !), l’un commence à enlever une manche, un autre tire son vêtement par dessus sa tête, le troisième le dépose sous les sabots de l’âne, son chemin ainsi tapissé sera plus doux.

Mais cette entrée solennelle, parée de somptueuses couleurs par le peintre, est le prélude à la mort du Christ.

Le bleu pur du ciel sous-tend un bleu dur, assombri, profond, plein du mystère de la prochaine résurrection.

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Un oiseau sur le bord de la fenêtre

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    Giovanni di Paolo, Cinq anges dansant, vers 1436, musée Condé Chantilly, notice

Ce dimanche 13 décembre se pare de rose ! C’est en effet un jour de joie à l’église, le troisième dimanche de l’Avent est le dimanche de Gaudete, une pause joviale au milieu de l’Avent, qui préfigure la joie de Noël , et le curé porte spécialement une aube rose, alors que la couleur de la période de l’Avent est le parme.
Rose bonheur.
J’aime bien ces repères colorés !
Aujourd’hui commence aussi l’année sainte dédiée à la miséricorde. Une porte spéciale, habituellement fermée dans les églises, la porte sainte de la miséricorde, sera ouverte aujourd’hui.
J’aime bien ces rituels emprunts de symboles et de bonté.

Pour illustrer ce jour j’ai trouvé ce tableau du musée Condé, acheté autrefois par le duc d’Aumale, qui représente cinq anges, certains ont des robes roses. Le tableau a été fort remanié, découpé, repeint, à la place du soleil, il devait se trouver le bas du manteau de la Vierge trônant.
Mais ce soleil est beau, et il peut faire penser qu’aujourd’hui, 13 décembre, c’est la fête de la lumière, la Sainte Lucie.

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Ce dimanche, j’ai commencé à lire un livre tout à fait étonnant : Un oiseau sur le bord de la fenêtre, de Frank Andriat, éd. Salvator, octobre 2015.

Ce sont dix contes de Noël, dix histoires contemporaines, qui mettent en scène des personnes dont la vie n’est pas rose, pas rose du tout. Mais justement la nuit de Noël est le moment où l’espoir peut renaître, où une porte, un sourire, peuvent s’ouvrir, où un peu de rose peut éclairer une vie trop grise. Beaucoup d’humanité, de profondeur, de sensibilité dans ces contes originaux. Une bonne lecture de Noël.

Les oreilles de la mer

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Alex Séon, ainsi signait-il ses oeuvres, est l’un de ces nombreux peintres français ou étrangers, nés dans une province parfois très éloignée de la mer, qui sont venus en Bretagne, ont été séduits par le paysage et les habitants, et y ont longtemps ou souvent séjourné, travaillé, pour apporter à leur oeuvre un autre aspect très enrichissant.

Ces artistes donnent l’occasion de présenter une exposition, qui voyage ainsi entre un musée de leur pays d’origine et un musée breton, et qui permet de découvrir l’ensemble de leur oeuvre, parfois inconnu.

seonpenseebrest Alexandre Séon, La Pensée, 1904, mba Brest

Le musée des beaux arts de Quimper ( consulter la page)
présente cet été, et le musée de Valence cet automne-hiver, l’artiste Alexandre Séon (1855-1917), né dans le Forez, qui travailla à Paris à partir de 1877, et qui fut attiré sur l’île de Bréhat en Bretagne Nord par son ami le sâr Péladan dans les années 1890.

Une suite de vidéos explique très bien la carrière et la pensée de l’artiste :

En bon artiste symboliste, il a tenté de représenter ce qui ne se voit pas, par exemple la pensée, et il a donc ceint la tête de la jeune femme pensante d’un magnifique guirlande de pensées en fleurs.

Lignes pures, aplats de couleurs lumineuses, très beaux dessins, un idéal de beauté nous apaisant comme une berceuse, l’exposition étonne, et j’aurais bien aimé pouvoir garder un souvenir de la décoration des salles, puisque la photo dans les expositions temporaires est interdite.
La couleur des murs est épatante, du violet, du jaune citron, du bleu ciel, magnifiquement en accord avec les tons des tableaux, c’est un régal des yeux !

Seonpensee A. Séon, La Pensée, vers 1899, collection Lucile Audouy.

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Certains cadres, encadrant les oeuvres comme il se doit, tout à fait dans la veine symboliste et art nouveau, font partie aussi de ces détails qu’on aimerait retrouver en photo et que le catalogue ne reproduit pas. Des cadres en bois sculpté s’ornent de plantes grimpantes, ou de chauves-souris, une merveille !

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    Alexandre Séon, La mer-la houle, vers 1903, MAM Saint Etienne,

Les oeuvres d’inspiration bretonne nous intéressent tout particulièrement bien sûr.
On peut retrouver les paysages de Bréhat et la mer écumeuse dans le site du musée d’art moderne de Saint Etienne en cliquant sur la rubrique « consulter notre catalogue en ligne ».

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    Alexandre Séon, La mer-la vague, vers 1903, MAM Saint Etienne.

J’ai bien aimé ces marines, qui me rappellent un peu par leur cadrage celles de Charles Filiger, et par leur dessin celles de Henri Rivière.

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    Alexandre Séon, Petite marine aux roches rouges, vers 1903, Mam Saint Etienne.

Et puis la Sirène, jaillissant des flots dans l’archipel de Bréhat, m’a beaucoup plu, je vais dire pourquoi.

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    Alexandre Séon, La Sirène, vers 1896, MAM Saint Etienne.

La jeune créature, à l’expression bien innocente, chatouillée par l’écume, une guirlande de fucus entremêlée dans sa chevelure fauve, tient en ses longs doigts effilés des perles marines, du corail, et un coquillage, qui me semble bien être un haliotide, autrement dit un ormeau.

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Ce coquillage n’est pas courant dans la peinture, il est assez rare aussi dans la nature surtout de nos jours, et sa pêche n’est pas facile.

La coquille est assez grande, ornée d’une série de trous alignés sur son bord en tailles dégradées, comme l’ustensile servant à étalonner les aiguilles à tricoter, et l’intérieur est tapissé de nacre aux reflets ondoyants des plus merveilleux.
La chair doit être bien battue pour être attendrie.
Je reviendrai vers cet étonnant coquillage prochainement.

Son nom grec, haliotide, veut dire mot à mot oreille de la mer.
La sirène est l’oreille de la mer, tandis que l’oreille du marin sur la barque se laisse distraire par sa voix charmeuse.
Beaucoup de poésie dans cette petite Lorelei peut-être plus gentille que malveillante !

La lecture est une amitié

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La lecture est une amitié, le livre est un ami, un compagnon de nombreux instants

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    Pieter Fransz. De Grebber
    , Mère et enfant, 1622, Frans Hals Museum Haarlem, notice.

Je reprends le tableau de la semaine dernière, parce qu’il représente aussi l’acte de lecture, et il s’agit d’une façon de lire peu commune dans le domaine pictural !

Le livre à la main, l’enfant au sein …
mère et enfant ne perdent pas une goutte de ce qui les passionne
C’est une image de la lecture charmante et peu courante.

La lecture est une amitié, a écrit Marcel Proust dans un bel hommage à la lecture, que l’on peut savourer
chez Actes Sud.sll La première partie consacrée à la lecture durant l’enfance est merveilleuse.
Le tableau de Pieter De Grebber m’a donné envie de le relire.

Marcel Proust le dit, le livre est un ami, vrai, authentique, la lecture est une amitié pure, sincère, elle ne demande pas de chichi, de souci des convenances. On lit pour le plaisir, et quand il n’y a plus de plaisir, on referme le livre sans manières.

    John Singer Sargent, La table du petit-déjeuner, 1884, Fogg Art Museum Harvard University, notice

On lit à table, ce n’est pas poli, le livre n’en tient pas rigueur, livre complice de chaque instant de solitude.

On lit dans de bien diverses circonstances :

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    Claude Monet, Dans les bois à Giverny, 1887, LACMA Los Angeles, notice.

Se poser pour lire et lire en posant
Lecture devant le chevalet et lecture isolement
Le modeste livre se retrouvera sur le chevalet

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Dante Gabriel Rossetti, The day dream, 1880, V&A Museum Londres, pagedu musée

Il est dit dans le commentaire du musée que Rossetti a peint Jane Morris, l’épouse de William. Elle fut sa maîtresse, il lui a glissé dans la main un brin de chèvre-feuille, symbole de l’amour pour les préraphaélites. Rossetti lui a mis un livre en main car il avait composé un poème, intitulé comme son tableau, qui se termine par ces vers :

    She dreams; till now on her forgotten book
    Drops the forgotten blossom from her hand.

Elle rêve ; jusqu’à ce qu’une fleur oubliée tombe de sa main sur son livre oublié.

J’aime cette idée de Proust qui souligne que le livre nous est un ami fidèle, non susceptibible, sans jugement, il nous parle en secret, et ne nous en voudra pas si on l’oublie, si on le froisse, si on le claque d’un geste brusque et ingrat après y avoir trouvé ce qu’on cherchait.

Il ne sera pas choqué si on se présente à lui en petite tenue, ou toute nue, au lit, au petit coin, dans la baignoire ! Il ouvre ses pages, ferme les yeux par pudeur.

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    Alfred Stevens, Le bain, vers 1867, musée d’Orsay, notice

    Dans la lecture, l’amitié est soudain ramenée à sa pureté première. Avec les livres, pas d’amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée avec eux, c’est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne les quittons qu’à regret. Et quand nous les avons quittés, aucune de ces pensées qui gâtent l’amitié : Qu’ont-ils pensé de nous ? – N’avons-nous pas manqué de tact ? – Avons-nous plu ? – et la peur d’être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l’amitié expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu’est la lecture.

    Marcel Proust, extrait de Sur la lecture

Le livre est un ami silencieux, le silence ne porte pas, comme la parole, la trace de nos défauts, de nos grimaces. Le silence plus pur que la parole rend l’atmosphère de la lecture limpide et sincère.

Le livre, un ami si intime

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    Jean-Jacques Henner, La liseuse, 1880-1890, musée d’Orsay, notice.

Et puis la lecture permet de surveiller sans réveiller.

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      Rembrandt, Sainte famille, 1645, Ermitage Saint Pétersbourg, page du musée

Dans ce tableau, Rembrandt mêle le sacré et le profane, et l’on voit comment il a pu influencer Pieter Fransz. De Grebber dans cette manière de traiter une scène religieuse.
Une « lecture » attentive du tableau fait remarquer que l’ange au dessus de l’Enfant Jésus prend la pose de la crucifixion. Le grand livre, dans cette même anticipation, serait la Bible. Sainte lecture.

Et le livre, discret compagnon de voyage …

    Augustus Leopold Egg, Compagnons de voyage, 1862, musée de Birmingham, notice

Sage tourbillon de la lecture …

La lecture est bien une amitié.

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    Eugène Carrière, Femme lisant, dessin, D.A.G. Louvre, notice

L’ange et la plume

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      Parfois, le soir, quand elle était fatiguée, il me faisait remarquer tout bas comme elle donnait sans s’en rendre compte à ses mains pensives le mouvement délié, un peu tourmenté de la Vierge qui trempe sa plume dans l’encrier que lui tend l’ange, avant d’écrire sur le livre saint où est déjà tracé le mot Magnificat. Mais il ajoutait : « Surtout ne le lui dites pas, il suffirait qu’elle le sût pour qu’elle fît autrement. »

      Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Autour de madame Swann

Charles Swann contemple Odette et voit en elle toute la grâce d’un Botticelli. On sourit de manière attendrie devant l’admiration tendre de Swann qui fait toujours se superposer sa femme à une oeuvre d’art.
Le jeu des mains dans ce tableau est en effet merveilleux.
Un geste délié pour de magnifiques déliés.

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    Sandro Botticelli, La Madone du Magnificat, 1481, Galerie des Offices Florence, wikipedia

Les quatre évangélistes furent des écrivains, ils tinrent la plume pour rédiger leurs évangiles, et ce sujet a fourni de nombreux et magnifiques tableaux.

Voici Saint Matthieu et l’ange, dans un tableau que j’aime beaucoup :

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    Barent Fabritius, Saint Matthieu et l’ange, 1656, musée des beaux arts de Montréal, notice

Barent Fabritius était le frère de Carel, et fut influencé par Rembrandt, qui, lui aussi, traitera un peu plus tard ce sujet, revoir sur cette page.
Matthieu écoute ce que lui dicte l’ange. Il paraît pensif, il médite, cherche ses mots pour écrire.

Puisque Jordaens est à l’honneur à Paris cet automne, citons ce très beau tableau du Louvre :

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    Jacob Jordaens, Les quatre évangélistes, 1625-1630, Louvre, notice

La personne qui servit de modèle pour Saint Matthieu avec sa plume à droite dans le tableau s’appelait Abraham de Graef, dit Grapheus, et il était calligraphe, il tenait les registres de la guilde de Saint Luc. Il était donc bien à sa place dans le rôle de Saint Matthieu.

Fermons l’encrier, la plume de la Bible sera le point final de mon sujet. Mais je ne jette pas l’encre et reviendrai bien un jour vers ces plumes des belles lettres !

Comme un ange sans aile, un saint sans auréole

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    Rembrandt, Saint Matthieu et l’ange, 1661, Louvre, notice

Parmi les quinze tableaux de Rembrandt peints à l’huile conservés au musée du Louvre, c’est le Saint Matthieu et l’ange qui fut choisi pour la galerie du temps au Louvre-Lens.
Choix merveilleux !
Pourquoi ce tableau en priorité, plutôt que le Philosophe en méditation, Bethsabée, Les pèlerins d’Emmaüs ou bien Le boeuf écorché par exemple ?

Ce Saint Matthieu fut peut-être choisi pour Lens, parce que c’est une toile de l’art le plus authentique, la manière la plus profondément intériorisée de Rembrandt. Ce chef d’oeuvre tellement particulier m’a laissée silencieuse, ne sachant exprimer mon émotion le mois dernier. Je l’ai redécouvert à Lens, mieux éclairé qu’au Louvre, simplement fascinant, mais réclamant pour sa contemplation du calme qui ne se trouvait pas le jour de ma visite. Hélas, je n’ai pas pu le photographier parmi la foule.

Alors je reviens vers lui grâce à internet aujourd’hui.

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Voici la page du Louvre-Lens qui permet d’entendre un commentaire pour ce tableau, cliquer en bas de page ici

Ce saint sans auréole, comment savoir qu’il est un saint, qu’il est Matthieu ? Les peintres accompagnaient toujours les saints de leurs attributs, les insignes de leur martyre, qui permettent de les reconnaître. Rembrandt, là, prend des distances avec la tradition, car ce qui lui importe, c’est de représenter des visages le plus humains possible, le plus proches des spectateurs.
On devine qu’il s’agit de Saint Matthieu écrivant l’évangile sous la dictée de l’ange. Le visage de l’ange est placé au plus près de celui de Matthieu, comme une fusion du divin dans l’humain. On sent Saint Matthieu, vieil homme étonné, rêveur, comme soudain emparé de la grâce divine. Il porte la main contre sa poitrine dans un geste de surprise et semble se demander ce qui lui arrive. Ce geste, Saint Matthieu le fait aussi dans les représentations de sa vocation. C’est lui qui est désigné encore une fois par Dieu.

rembstmadet Alors, de ses gros doigts malhabiles, Matthieu écrit, guidé par l’inspiration divine. De son oreille effleurée par l’ange, les phrases arrivent dans le livre par sa main tremblante. C’est beau, n’est-ce pas ?

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    Rembrandt , L’ange Raphaël quittant la famille de Tobie, 1637, musée du Louvre, notice

J’avais parlé de cet autre Rembrandt du Louvre sur cette page dans le cadre d’une série consacrée aux anges.
Rembrandt aime les anges car ceux-ci entretiennent un dialogue avec les hommes, ces messagers agréables forment un lien entre le divin et l’humain. A la différence de la plupart des autres artistes qui représentent les anges d’une manière idéalisée, tout empreints de la grâce divine, Rembrandt leur donne une forme humaine plus réaliste, plus proche des êtres humains, et il apporte ainsi à la scène une religiosité plus puissante, une profondeur plus émouvante.

C’est ce sentiment fort, unique, que peuvent engendrer les toiles de Rembrandt dans le coeur des spectateurs, mais j’ai entendu aussi des personnes me dire que Rembrandt ne leur provoque aucune émotion, les laisse absolument indifférentes. Il n’y a rien à répondre. Ce n’est qu’une question de bonheur.
J’aimerais avoir le bonheur de revenir à Lens bientôt 🙂 !

L’Adoration des bergers

Adorons l’Adoration des bergers, parce que c’est une peinture belle et bonne, qui chuchote à nos yeux des paroles d’amour, de tendresse, de douceur, et il en faut toujours dans notre folle société !

Ne sont-ils pas mignons ces enfants du ciel, ces anges émerveillés ?

Par qui ont-ils été peints ? Reconnaît-on ces petites bouilles ébouriffées, au nez droit et fin ?

Ils ont été peints par une main fraternelle !



    Frères Le Nain
    , L’Adoration des bergers, vers 1640, NG Londres, page du musée

On reconnaît bien l’art à la fois réaliste et très poétique des Le Nain, le berger au premier plan pourrait être un forgeron arrivant de la forge de Vulcain,
l’âne des Le Nain revient avec toute sa douceur ( revoir ici, c’est le même âne que dans le tableau de l’Ermitage de Saint Pétersbourg),
l’Enfant Jésus est un solide poupon de la campagne couché sur la paille blonde.

Ces anges-ci, peints par les Le Nain également, sont beaucoup plus rapidement brossés. En haut dans le ciel, ils admirent la scène qui se passe sur terre :



      Frères Le Nain
      , Adoration des bergers, vers 1630-1632, Louvre, notice

Ce panneau faisait partie d’une série de six tableaux illustrant la vie de la Vierge et ornant la chapelle de la Vierge dans le couvent des petits Augustins à Paris. Lors de la saisie révolutionnaire en 1790, les panneaux furent inventoriés comme étant des oeuvres de Philippe de Champaigne.
La commande dut être rapidement exécutée, tout l’atelier des frères Le Nain s’y est mis, c’est pourquoi la facture est inégale d’un panneau à l’autre.
Dans le tableau du Louvre, on peut apprécier des figures bien enlevées, des couleurs délicates, des drapés subtils, une harmonie vraiment heureuse.
On retrouve chez le berger la même silhouette athlétique de vaillant paysan typique des Le Nain, et le bébé rapidement croqué garde les yeux ouverts comme dans le tableau de Londres.

L’année prochaine, c’est à dire demain, je reviens avec d’autres bergers et je souhaite à tous une joyeuse saint Sylvestre !

La fête en tablier

      Pieter Bruegel l’Ancien, Danse de mariage, DIA Detroit, notice

Les tabliers sont toujours de la fête dans les tableaux de Bruegel, papillons blancs frivoles, ils s’agitent et virevoltent parmi les faces rubicondes et les pantalons provocants des joyeux danseurs et ripailleurs.

C’est justement aux tableaux de Bruegel l’Ancien que pense Proust en décrivant le restaurant où le narrateur dîne avec son ami Saint Loup, et, comme dans un inévitable enchaînement de pensées, c’est dans Proust que je me plonge en voyant ces scènes de banquets.

    Pieter Bruegel l’Ancien, Mariage paysan, vers 1568, KHM Vienne, page du musée

       » Et précisément à l’hôtel où j’avais rendez-vous avec Saint-Loup et ses amis et où les fêtes qui commençaient attiraient beaucoup de gens du voisinage et d’étrangers, c’était, pendant que je traversais directement la cour qui s’ouvrait sur de rougeoyantes cuisines où tournaient des poulets embrochés, où grillaient des porcs, où des homards encore vivants étaient jetés dans ce que l’hôtelier appelait le  » feu éternel « , une affluence ( digne de quelque  » Dénombrement de Bethléem  » comme en peignaient les vieux maîtres flamands ) d’arrivants qui s’assemblaient par groupes dans la cour, demandant au patron ou à l’un de ses aides s’ils pourraient être servis et logés, tandis qu’un garçon passait en tenant par le cou une volaille qui se débattait. Et dans la grande salle à manger que je traversai le premier jour, avant d’atteindre la petite pièce où m’attendait mon ami, c’était aussi à un repas de l’Evangile figuré avec la naïveté du vieux temps et l’exagération des Flandres que faisait penser le nombre des poissons, des poulardes, des coqs de bruyère, des bécasses, des pigeons, apportés tout décorés et fumants par des garçons hors d’haleine qui glissaient sur le parquet pour aller plus vite et les déposaient sur l’immense console où ils étaient découpés aussitôt, mais où – beaucoup de repas touchant à leur fin quand j’arrivais – ils s’entassaient inutilisés ; « 
      ( Marcel Proust, Le côté de Guermantes I )

        Pieter Bruegel l’Ancien, Danse paysanne, vers 1568, KHM Vienne

Description longue de la part de Proust, mais tellement vraie, imagée, savoureuse … et intemporelle, car on revoit les grandes brasseries d’aujourd’hui où le personnel glisse hâtivement avec une extraordinaire dextérité.

Deux phrases plus loin dans ce passage de Guermantes, le narrateur compare les serviteurs du restaurant à des anges. Les serviettes frémissent le long de leur corps et ce pourrait être de la même façon un tablier blanc :

       » Un jeune ange musicien, aux cheveux blonds encadrant une figure de quatorze ans, ne jouait à vrai dire d’aucun instrument, mais rêvassait devant un gong ou une pile d’assiettes, cependant que des anges moins enfantins s’empressaient à travers les espaces démesurés de la salle, en y agitant l’air du frémissement incessant des serviettes qui descendaient le long de leur corps en forme d’ailes de primitifs, aux pointes aigües. Fuyant ces régions mal définies, voilées d’un rideau de palmes, d’où les célestes serviteurs avaient l’air, de loin, de venir de l’empyrée, je me frayai un chemin jusqu’à la petite salle où était la table de Saint-Loup.« 

Proust ne cite pas cette oeuvre, mais on pense bien sûr, en lisant cette description, à la célèbre  » Cuisine des Anges  » de Murillo.
On peut y constater que les anges cuisiniers ne portent pas de tabliers !

Murillo, La cuisine des anges, 1646, Louvre, commentaire du musée.

Du jour de Noël de bric et de broc, décap’ et récup’

      Du jour de Noël

      Or est Noël venu son petit trac,
      Sus donc aux champs, bergères de respect :
      Prenons chacun panetière, et bissac,
      Flûte, flageol, cornemuse, et rebec :
      Ores n’est pas temps de clore le bec,
      Chantons, sautons, et dansons ric à ric :
      Puis allons voir l’enfant au pauvre nic,
      Tant exalté d’Hélie, aussi d’Enoc,
      Et adoré de maint grand roi, et duc :
      S’on nous dit nac, il faudra dire noc :
      Chantons Noël tant au soir, qu’au desjucq.

      Colin, Georget, et toi Margot du Clac,
      Ecoute un peu, et ne dors plus illec :
      N’a pas longtemps sommeillant près d’un lac
      Me fut avis, qu’en ce grand chemin sec
      Un jeune enfant se combattait avec
      Un grand serpent, et dangereux aspic :
      Mais l’enfanteau en moins de dire pic,
      D’une grand croix lui donna si grand choc,
      Qu’il l’abattit, et lui cassa le suc.
      Garde n’avait de dire en ce défroc :
      Chantons Noël tant au soir, qu’au desjucq.

      Quand je l’ouïs frapper et tic et tac,
      Et lui donner si merveilleux échec,
      L’ange me dit, d’un joyeux estomac :
      « Chante Noël en français, ou en grec,
      Et de chagrin ne donne plus un zec,
      Car le serpent a été pris au bric » :
      Lors m’éveillai, et comme fantastic
      Tous mes troupeaux je laissai près un roc.
      Si m’en allai plus fier qu’un archiduc
      En Bethléem. Robin, Gautier, et Roch,
      Chantons Noël tant au soir, qu’au desjucq.

      Prince dévot, souverain catholique,
      Sa maison n’est de pierre, ne de bric.
      Car tous les vents y soufflent à grand floc :
      Et qu’ainsi soit, demandez à Saint Luc.
      Sus donc avant, pendons souci au croc,
      Chantons Noël tant au soir, qu’au desjucq.

      Clément Marot, recueil L’Adolescence clémentine (1532)

Noël nous transporte en adolescence, en enfance, et je m’amuse …
Petite couture pour l’intérieur, haute couture pour l’extérieur, je décore, pique et couds, de bric et de troc, tant au soir jusqu’au desjucq.
Euh, qu’est ce que c’est, le desjucq ? Il me faudrait un dictionnaire du vieux français.

Une petite tempête est passée et mes noeuds de velours rouge ont résisté ! J’avais ce coupon de tissu pourpre à souhait depuis une dizaine d’années, et voilà, j’en ai trouvé l’utilisation. Il prend toutes les averses et sèche au vent pendant l’accalmie !

Les cinq fenêtres de notre appartement se sont mises sur leur 25 (décembre) !

Près de notre porte d’entrée se trouve une petite vitrine que je décore à chaque saison. Cette année j’y ai logé une cheminée de ma fabrication.

J’indique un vague « tuto » de menuiserie !

Une palette de bois récupérée chez un commerçant
J’ai considéré ce simple élément de transport sous l’angle de la couturière, et taillé dedans comme si j’avais découpé un motif dans un tissu imprimé.

J’ai scié un morceau, cloué une planche par ci par là comme on transforme un vieux jean en bissac, la récupération en menuiserie diffère très peu de la couture !

J’ai peint ma cheminée en blanc, clic clac, agrafé un morceau de tissu pour habiller l’intérieur, et voilà l’insoutenable légèreté de l’âtre !

Entre temps j’ai confectionné les petites chaussettes que j’accroche sur le manteau de la cheminée avec des clous tapissier.
La voici dans la vitrine, elle pourra décorer une autre partie de la maison dans les prochaines années.

Hier c’était la saint Nic’ , et l’anniversaire de ma seconde fille ! Voilà à nouveau mon petit moule à chocolat ou pain d’épice en saint Nicolas ( revoir ici ), j’aime cet objet de  » récup’  » chez un broc, que j’ai décapé inlassablement de sa rouille pour lui rendre son doux éclat.

Heureux temps de l’Avent 🙂 !

L’annonce faite au golfeur

Sport et tourisme pour commencer la semaine 😀 !

La Martyre, tel est le nom du village où se dresse fièrement cette église.
Le nom de ce charmant village vient du martyre du roi Salomon de Bretagne en 874, et l’église abrite ses reliques.
Il s’agit donc d’une église bretonne, exactement du Finistère, près de Landerneau, dans la vallée de l’Elorn.

Voici le plus ancien des grands enclos paroissiaux : milieu du XVème siècle.
Le porche au sud date de 1450 et décrit la nativité.

Hélas l’Enfant Jésus a été supprimé au XIXème siècle.
Ce n’est pas pour cette touchante scène de Noël que mon mari m’a emmenée visiter La Martyre, mais pour me montrer une originalité assez surprenante …

Sur le montant gauche du portail et dans les voussures, les mages arrivent, les visiteurs accourent avec des présents.

Et de l’autre côté, à droite, l’ange annonce aux bergers la grande nouvelle

Un berger tend les yeux vers l’apparition, tandis qu’un autre berger, n’ayant peut-être pas entendu, continue de jouer.

Le berger joue à ce qui deviendra plus tard le golf.

Il y a quelques années j’avais montré cette gravure de Rembrandt, qui confirme, ainsi que de nombreux tableaux hollandais du XVIIème siècle, que le kolf ( kolf est le mot néerlandais qui désigne le bâton ou la crosse ) était un jeu très populaire aux Pays-Bas.

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    Rembrandt, Le jeu de kolf, 1654, eau-forte, musée du Petit Palais Paris

Le petit golfeur de La Martyre, datant du milieu du XVème siècle, fait remonter, semble-t-il, les origines du golf encore plus loin dans le temps.

Il porte les grandes braies des Bretons, mais sa tenue ressemble à la culotte du golfeur du milieu du XXème siècle :

    ci-dessus the great Bobby Jones !

Son coup n’est pas facile, très technique, il lui faut bien l’intercession angélique pour réussir !

Outre cette singularité golfique , l’église vaut le détour, je tâcherai d’y revenir dans ce blogue !

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