Après la pluie

      Alfred Stieglitz, Berlin vu de ma fenêtre, 1907, photogravure, musée d’Orsay, notice.

      Après la pluie

      Comme un tableau plongé dans l’eau
      la ville prise dans les buées de la vitre
      murs et ciel où roulent les goutelettes
      – impression de la main courant sur l’herbe
      les pailles d’un champ hivernal, main mouillée
      et chaque ombre est épaisse et distante
      le ciel a des lambeaux violacés, une feuille encore
      tremble, racornie, en haut du pommier
      la terre est lourde et muette, enceinte
      d’un imprévisible printemps – la ville
      ici se rassemble comme une botte de paille rose
      couleurs mouillées dans la vitre.

      Paul de Roux, recueil Le front contre la vitre.

Le ciel a voulu honorer L’imprécis de la pluie de Yvette Rodalec, il a plu toute la semaine, et moi-même me laisse transpercer par ce livre ruisselant de beaux textes fluides, en continuant de bloguer sous les gouttes.

Après Camus, je me suis plongée dans les poèmes éclairants de Paul de Roux, que j’aime beaucoup.

      Clarence Hudson White, Gouttes de pluie, 1908, héliogravure, musée d’Orsay, notice.

Au coeur de l’hiver, j’aime vivre un moment particulier, un heure exactement, lumineuse, solitaire, mensuelle, dans la nuit du premier vendredi du mois, à l’église. C’est moi qui choisis ce temps nocturne, parmi ces vingt-quatre heures (de 9h le vendredi à 9h le samedi) de ce qui s’appelle l’adoration du saint sacrement.
Ce titre peut-être grandiloquent ne dira pas grand-chose à certains, j’explique brièvement : L’église est ouverte tout le jour et la nuit, on s’inscrit pour venir prier durant une heure devant l’ostensoir, on est deux au maximum dans l’église afin de ménager l’intimité et le grand silence.

Le choeur est éclairé de cierges et multiples petites lampes, l’orfèvrerie prend un relief merveilleux, surtout dans l’obscurité des heures nocturnes.
Dans la nuit, le silence entre les murs d’époque romane est millénaire, pur, profond, enveloppant.
L’église n’est pas chauffée, le système est en panne depuis presque un an …
Mon heure choisie est 1H-2H dans la longue nuit hivernale.
J’apporte une couverture, et, emmitouflée dans les lainages, je descends au fond de mon coeur et oublie le temps.

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    Nicolas Poussin, L’hiver ou le déluge, entre 1660 et 1664, musée du Louvre, notice

Cette nuit, le silence fut perturbé.
Mais la régularité du bruit qui s’invitait à la méditation permit finalement d’accompagner celle-ci de façon naturelle.
Le fauteur de trouble était la pluie.
Vigoureuse, tapageuse, elle criblait les toits, chutait de la nef sur les bas-côtés en rideaux tumultueux. Elle ne cessait pas.
Ce fond sonore et céleste, sourd et lointain dans les hauteurs de l’architecture, se fondait dans le silence habité du lieu saint. La pluie ne favorise-t-elle pas aussi la fertilité spirituelle ?
Déluge dans le ciel et flaque de lumière sur l’autel, singulière contemplation.
Je bravai à nouveau la pluie en sortant de l’église, puis me glissai en silence dans le lit, au chaud, au sec et l’âme sereine.

Camus et la pluie

      Gaston-Ernest Marché (1864-1932), Alger vu d’Hussein-Dey, château-musée Nemours, notice.

Dans son Imprécis de la pluie, Yvette Rodalec cite Camus :

    Voici du moins l’âpre leçon des étés d’Algérie. Mais déjà, la saison tremble et l’été bascule. Premières pluies de septembre, après tant de violences et de raidissements, elles sont comme les premières larmes de la terre délivrée, comme si pendant quelques jours ce pays se mêlait de tendresse. À la même époque pourtant, les caroubiers mettent une odeur d’amour sur toute l’Algérie. Le soir où après la pluie, la terre entière, son ventre mouillé d’une semence au parfum d’amande amère, repose pour s’être donnée tout l’été au soleil. Et voici qu’à nouveau cette odeur consacre les noces de l’homme et de la terre, et fait lever en nous le seul amour vraiment viril en ce monde : périssable et généreux.

    Albert Camus, extrait de L’été à Alger, Noces.

En lisant ce très beau passage de la pluie revenue sur la terre chaude d’Algérie, j’ai pensé à la pluie de New York que Camus a décrite dans ses carnets après son séjour aux Etats Unis en 1946.
Les carnets furent publiés en 1965 par Gallimard.
La différence entre les deux textes est frappante, les sensations de l’écrivain sous la pluie sont opposées.
En Algérie l’averse délivre la terre, exalte ses parfums, la féconde. À New York elle emprisonne, fait perdre espoir, fait tout vaciller dans la grisaille. Les seules couleurs persistantes sont le rouge ou le vert des feux de signalisation.

La pluie de New York est une pluie d’exil. Abondante, visqueuse et compacte, elle coule inlassablement entre les hauts cubes de ciment, sur les avenues soudain assombries comme des fonds de puits. Réfugié dans un taxi, arrêté aux feux rouges, relancé aux feux verts, on se sent tout à coup pris au piège, derrière les essuie-glaces monotones et rapides, qui balaient une eau sans cesse renaissante. On s’assure qu’on pourrait ainsi rouler pendant des heures, sans jamais se délivrer de ces prisons carrées, de ces citernes où l’on patauge, sans l’espoir d’une colline ou d’un arbre vrai. Dans la brume grise, les gratte-ciel devenus blanchâtres se dressent comme les gigantesques sépulcres d’une ville de morts, et semblent vaciller un peu sur leurs bases. Ce sont alors les heures de l’abandon.

L’eaurigine

Imprécis de la Pluie de Yvette Rodalec, éd. dialogues, décembre 2016.

« Marines »

Mais pleut-il vraiment en Bretagne ?
La légende le dit, mais quoi
Le crachin c’est une rosée
Qui vient de là-haut, qui s’enroule
Autour de nos fronts fatigués
Cela nous fait du bien à l’âme
C’est à peine si la route s’en trouve humectée
Le crachin ne va pas jusqu’à terre
Il est volatil, émulsion, neige d’été
Son bruit est doux, c’est de la ouate
Dieu se fait Breton à ce bruit
Mobile et frais.

Georges Perros, extrait de « Marines », recueil Poèmes bleus.

      Henri Gabriel Ibels (1867-1936), Bretonne au parapluie, musée des beaux arts Brest, notice.

Long, vertical, épais, en camaïeu de gris comme une averse soudaine, lumineux, riche et dru, abondamment illustré, coloré comme une pluie d’été, aux textes graves ou légers, infiniment variés comme sont les gouttes d’eau tombées du ciel, ce livre s’adresse à tous les amoureux des parapluies, des bottes et de la flotte.

Dès le premier coup d’oeil en librairie je l’ai acheté avec précipitation !
C’est une anthologie de la pluie, un recueil de poèmes, de chansons, d’extraits de romans, de contes, d’autobiographies qui disent la pluie.
Les sensations, les sentiments, les souvenirs, les rêves qui barbotent dans la tête de l’écrivain, du créateur, du poète quand il pleut, il trempe, il mouille, il fait un temps de grenouille.

Un très bel ouvrage qui tombe bien, à lire dans la clarté imprécise d’une fenêtre battue par la tempête ou caressée de crachin.

      Photo de René Giton, sur le tournage de « Remorques » de Jean Grémillon, 1939, notice.

La sagesse du maître de thé

Des nouvelles de la confiture de Marguerite ( c’était hier):
Vraiment bonne !
Cette amertume de l’agrume me rappelle la marmelade écossaise.
Pas de doute, il faut prendre de véritables oranges amères pour cette confiture très parfumée.
J’ai suivi la recette de Marguerite Duras, mais à la fin, je n’ai pas gardé toute la pulpe, seulement un peu de zestes, je l’ai passée et pressée pour bien extraire la partie liquide, qui, grâce aux pépins, a bien pris en gelée.

Pour accompagner cette marmelade il faut une tasse de thé, of course !
Cette recette me fait naturellement passer d’un livre à un autre, et me donne l’occasion de présenter un livre adorable, oui, vraiment chérissable, l’un de ces livres qu’on garde précieusement comme une oeuvre d’art.

      La sagesse du maître de thé, Héloïse Combes et Georges Lemoine, éd. Gallimard, novembre 2015.

Je l’ai découvert il y a un an et n’avais pas encore trouvé le bon moment pour en parler.
Un petit livre délicat comme ses illustrations à la plume et à l’encre de Chine.
Une trentaine de pages en beau papier aquarelle à grain moyen, couleur ivoire et jeune biche.
Je dis jeune biche, c’est peut-être jeune taupe, enfin c’est vison clair, reposant et beau.

C’est l’histoire d’un vieux maître de thé, un sage, un ermite mystérieux qui vit dans les montagnes reculées.
Les auteurs de ce livre sont français, Héloïse Combes a été inspirée par une bouilloire en fonte japonaise, magnifiquement décorée, trouvée dans une brocante.
Cet ustensile a des pouvoirs magiques car il a fait naître une prose poétique tout à fait envoûtante. Et les dessins de Georges Lemoine font rêver.

Alors on songe à se procurer une théière en fonte, préparer le thé avec précaution, et relire en le buvant ce livre qui promet un pur moment de calme et de volupté.

La cuisine de Marguerite

Les hasards du marché, des confitures et de la littérature …
J’ai acheté cette semaine des oranges amères, du sucre pour la confiture, de la queue de boeuf, des légumes pour le pot-au-feu, et puis un petit livre de Marguerite Duras.
J’ouvre le livre et trouve avec surprise une recette de confiture aux oranges amères.
Alors je suis la recette de Marguerite !
La bassine est sur le feu en ce moment, je dirai plus tard si la marmelade est bonne, mais pour moi, elle restera associée sur mes tartines à l’écrivain.
Cette idée me plaît bien, mi-durassienne, mi-proustienne.

      Frantisek Kupka, Le chou, 1906, Centre Pompidou, notice.

Nous avons mangé la queue de boeuf ce midi, avec une sauce gribiche, par ce temps froid, je peux dire que c’est fameux !
Mais ce que je n’ai pas précisé, c’est que Marguerite Duras indique une recette de pot-au-feu à la queue de boeuf, et sur la photo du cahier écrit de sa main, on voit que cette recette précède celle de la confiture aux oranges amères sur la même page.
J’avais pourtant acheté mes victuailles avant le livre !

Ce hasard est facilité par le fait que les oranges amères et le pot-au-feu se cuisinent à la même époque, en hiver, en janvier, quand il fait froid et qu’on fait entrer dans la maison la couleur ensoleillée du fruit et la promesse de chaleur de la viande à longue cuisson.

Le livre que voici est donc le recueil de recettes personnelles de Marguerite Duras, qui a été réédité le mois dernier chez Benoit Jacob.
Avec des photos de sa cuisine à Neauphle-le-Château.
Cette pièce est comme elle, je me doute, simple, sans chichi ni recherche esthétique, mais abondamment garnie d’objets hétéroclites et désuets, sentimentaux probablement, inventifs, surprenants, attachants.
Une vraie pièce à vivre et cuisiner, à papoter, déguster, créer …
Marguerite donne ses recettes en les commentant à sa façon, intime, touchante, spontanée.
A travers ses plats, on a l’impression d’apprendre à la connaître, on découvre une femme généreuse, simple, avec ses petites manies et sa fragilité.
Elle dit :

      Vous voulez savoir pourquoi je fais la cuisine ? Parce que j'aime beaucoup ça ... c'est l'endroit le plus antinomique de celui de l'écrit et pourtant on est dans la même solitude, quand on fait la cuisine, la même inventivité ... on est un auteur ...
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    James Ensor, Le chou, 1880, musées royaux des beaux arts de Belgique, notice

La vague d’argent bleu

      Le Neckar

      Dans tes vallons mon coeur s’éveilla
      À la vie, tes ondes ont joué autour de moi,
      Et de toutes tes douces collines qui, toi,
      Voyageur, te connaissent, aucune ne m’est inconnue.

      Sur leurs cimes souvent le souffle du ciel
      Desserra mes souffrances d’esclave ; et du fond de ce val,
      Comme la vie de la coupe de joie,
      Brillait la vague d’argent bleu.

      Les sources des montagnes vers toi dévalaient,
      Et mon coeur avec elles, et tu nous emportais
      Vers le Rhin majestueux et paisible, vers ses
      Villes en bas et ses îles enjouées.

      Le monde encore me semble beau, et mon regard s’enfuit,
      Désireux des charmes de la terre,
      Vers le Pactole d’or, vers les rives de Smyrne,
      Vers la forêt d’Ilion. Et je voudrais aussi

      Souvent accoster au Sounion, questionner le sentier silencieux
      Sur tes colonnes, Olympéion !
      Avant que la rafale et l’âge
      Ne t’ensevelissent dans les ruines d’Athènes,

      Dans les décombres aussi des statues de leurs dieux ;
      Car depuis longtemps solitaire tu te dresses,
      Ô fierté d’un monde qui n’est plus.
      Et vous, ô belles îles d’Ionie ! où le brise marine

      Rafraîchit les rives brûlantes et murmure
      Dans les bois de lauriers, quand le soleil chauffe la vigne,
      Ah ! où l’automne doré, pour un peuple indigent,
      Muent les plaintes en chants,

      Quand son grenadier mûrit, quand dans la nuit verte
      Scintille l’orange, et le lentisque sue
      Sa résine, tambourin et cymbale
      Sonnent pour la danse labyrinthique.

      Vers vous, îles ! me portera peut-être un jour, vers vous,
      Mon Dieu tutélaire ; pourtant même là-bas
      Ma pensée fidèle n’oubliera mon Neckar,
      Ses prairies adorables et les saules de ses rives.

      Friedrich Hölderlin, poèmes fluviaux, traduction Nicolas Waquet, éd. Laurence Teper

La maison ci-dessus en jaune, sur la rive du Neckar à Tübingen, est celle du poète, Hölderlin.

J’en avais parlé l’été dernier dans cet article.

J’ai visité la très jolie ville de Tübingen il y a un mois.
Comme on le constate sur les photos, il faisait très beau.
J’avais le projet, après le déjeuner, de visiter la tour du poète.
Ma famille n’aurait pas été étonnée ni vexée que je préférasse une visite solitaire du musée au shopping en leur compagnie.
Eh non, oh surprise, j’ai choisi de flâner dans les rues de la ville avec mes filles et petits-enfants !

J’espère revenir un jour et découvrir enfin la maison du poète.
J’ai photographié son cher Neckar, qui, sous le sillage des canards, m’a fait pensé, plutôt qu’à la Grèce antique, à l’artiste autrichien Hundertwasser !

Hölderlin a composé une série de poèmes au sujet de fleuves, le Rhin, le Danube, le Main, l’Ister, la Garonne …

Le fleuve se prête bien à la poésie. Ne dit-on pas qu’elle est fluide, que son chant coule, qu’elle forme des méandres … ?
Hölderlin était obsédé par la Grèce classique et sa culture. Le Neckar, composé probablement en 1800, est un envol, une rêverie vers le beau pays coloré de la Grèce où il n’est jamais allé.

Joyeuses fêtes

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L’atelier de couture de Grillon va fermer sa porte jusqu’à l’année prochaine.
Trois bonnets de Noël
Six pulls tricotés
Trois robes de princesses
Un tas de bricoles …
Les doigts de Grillon n’ont pas cessé depuis deux mois.

Dans l’urgence je termine la troisième robe de princesse pour une de mes petites-filles, voici les deux autres, que j’ai créées dans un bonheur effervescent !

J’éprouvais une joie proche de celle de Cosette.

imgp7960 La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants instincts de l’enfance féminine. Soigner, vêtir, parer, habiller, déshabiller, enseigner, un peu gronder, bercer, dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu’un, tout l’avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l’enfant devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée.

Victor Hugo, Les Misérables.

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Vision aujourd’hui bien dépassée de la condition féminine,
néanmoins je dirai que la petite-fille, avec un trait d’union, fait la grand-mère, et que la couture renvoie cette dernière en enfance.
J’ose à peine dire que j’ai rassemblé deux-cent-cinquante poupées,
avec elles c’est Noël toute l’année …

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imgp8007 Dans le Bouquin de Noël dont j’ai parlé ici , on peut lire un très joli conte de G. Lenôtre (1855-1935) mettant en scène une poupée.

L’histoire se passe pendant la Terreur, à Ploubalay près de Saint Malo, en 1793. Des aristocrates se sont sauvés en Angleterre, laissant à Ploubalay leur enfant, une petite fille de huit ans qu’une paysanne héberge dans son grenier.
Les « bleus » républicains sont redoutables, ils arrêtent et exécutent tout émigré qui revient en France.
La petite fille, prénommée Solange, ne doit pas révéler qu’elle est aristocrate, elle vit très durement la séparation d’avec ses parents et sa condition très pauvre. A Ploubalay, comme ailleurs en France, les églises sont fermées, on ne fête plus Noël.

Pendant la nuit de Noël, la petite-fille rêve que son papa est venu la voir et l’a embrassée. C’était bien un rêve, il n’est pas là à son réveil.
Mais que trouve-t-elle dans son sabot ?
Une poupée, debout, dans la splendeur d’une robe de soie verte.
Elle n’en croit pas ses yeux, elle l’appelle Yvonne.

Le sergent républicain l’aperçoit avec sa poupée, lui demande d’où elle tient cette merveille, elle répond que c’est le petit Jésus qui la lui a donnée.
Le Jacobin examine le jouet et constate que c’est une poupée anglaise. Il devine que le père de l’enfant est revenu. Il ordonne une fouille de la maison où habite Solange.
La petite-fille comprend alors qu’elle n’avait pas rêvé …

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Le sergent est alsacien, lui-même a dû quitter sa famille pour être envoyé en Bretagne. La petite Solange lui demande s’il est papa, il lui répond qu’il a une fille de son âge, Odile. Alors Solange le supplie d’accepter sa poupée qu’elle donne à Odile en échange de laisser son père tranquille.
Le sergent est touché et ne poursuit pas les recherches, il emporte la poupée et retourne un peu plus tard chez lui en Alsace.

Plus d’un demi-siècle a passé, Solange et Odile se sont retrouvées, Odile est venue vivre chez la marquise Solange à Ploubalay, elles conservent pieusement la poupée dans l’armoire, elle la ressortent à chaque veillée de Noël, cette petite milady de porcelaine dans sa vieille robe fanée de soie verte, qui a scellé leur longue amitié.

Joyeux Noël et à l’année prochaine !

L’oeuvre fut publiée en 1911 dans le recueil Légendes de Noël.

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P S du 19 décembre : la troisième robe est terminée !

La solitude d’un chêne

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Au coeur d’une forêt de chênes, de hêtres, de châtaigniers, d’alisiers (mes préférés), de frênes, de trembles, de robiniers faux-acacias, d’érables champêtres, de poiriers et de pommiers sauvages, de merisiers et d’aubépines et d’une dizaine d’autres essences sommes-nous plongés en lisant le livre de

      Jérôme Chantreau, Avant que naisse la forêt (éd. Les escales)

Ce livre mériterait le prix du style (décerné par qui ?).

L’écriture sensuelle nous gonfle les poumons du parfum frais, ruisselant, de la forêt du matin qui se fait femme fontaine.
Au crépuscule, le silence de la forêt est une prière panthéiste.
Les bois profonds s’entourent de mystère, il y a un ermite, des légendes, et puis une maison au coeur de la forêt. Le narrateur, qui vit en région parisienne, y revient à la mort de sa mère.

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Mélancolie, angoisse, bien-être, solitude, souvenirs, sensations mêlées et questionnement, et puis les arbres, la nature présente, prenante, sauvage.
Les sens en éveil, l’odorat, la vue, l’ouïe, des mots puissants … le narrateur se fond dans la forêt, n’en reviendra pas.
Par ailleurs, ses souvenirs l’amènent à tailler un portrait à la tronçonneuse de la société des années soixante-dix, c’est mordant, brutal, on s’y retrouve bien !

J’ai aimé la respiration de ce livre, ses phrases poétiques, cette atmosphère sylvestre particulière, fantastique, mystérieuse, et la fin que je ne dévoile pas.

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J’ai acheté un stylo-bille d’un joli vert chlorophylle, et de cette couleur de houppier printanier j’ai souligné dans le livre toutes les phrases que j’aime, il y en a beaucoup.

J’ai photographié l’hiver dans les arbres couverts de lichen vert de gris, comme givrés de froid sous nos quinze degrés.

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    Marc-Antoine Mathieu, Otto l’homme réécrit, éd. Delcourt

Livre d’images, livre de philosophie.
Etonnant ouvrage. Beau graphisme.
Dès qu’on l’a fini, on éprouve le besoin de le relire.
Sur la couverture, l’homme prend la forme d’un houppier de chêne. C’est l’histoire d’une remontée vers la genèse. Avant que naisse la forêt.

C’est étrange, mes lectures se suivent apparemment sans lien, et pourtant, des liens se trouvent.

Encore un arbre :

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    James Sacré, Un désir d’arbres dans les mots, dessins de Alexandre Hollan, éd. fario

J’ai lu ce livre poétique il y a plus d’un an, je l’avais oublié, je l’ai relu.

Il ne s’agit pas d’une forêt en Mayenne comme avec Jérôme Chantreau, ni de chênes, hêtres ou châtaigniers, mais de la frontière espagnole après Montpellier, et les arbres sont des eucalyptus, des arganiers, des noyers, amandiers, oliviers.

Poésie vibrante, colorée, parfumée, les arbres s’épanouissent dans les mots féconds.
Magnifique !

Un roman de l’album

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Fin de ma semaine passée dans les photographies …
circuit au creux des albums, balade dans les clichés,
chercher, trier, décoller, recoller, comparer, scanner, envoyer, et puis aussi télécharger, cliquer, glisser, recadrer, enregistrer … le montage d’un album virtuel, qui prendra une forme physique dans la boîte aux lettres, n’est pas une mince affaire !

Finalement on y revient, à l’album familial en beau papier, seule n’apparaît plus la fine feuille intermédiaire et diaphane qui empêchait les photos brillantes de coller les unes sur les autres dans une double page.

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La photographie est aussi un bon sujet de lecture, de littérature.

Roland Barthes, Anne-Marie Garat, Yves Bonnefoy, Vincent Delerm, Patrick Modiano, Isabelle Monnin, Man Ray, Willy Ronis, par exemple, nous font explorer le vaste domaine de la photo.

garatpf Un très bon livre, celui de Anne-Marie Garat, qui se penche sur les photos de familles, aux éditions Actes Sud (2011).

Un beau livre aussi, illustré d’anciennes photos de familles.
L’écrivain-photographe analyse le phénomène de l’album familial depuis ses débuts jusqu’à notre époque numérique.
Elle évoque les photos-souvenirs, témoignage, nostalgie, tendresse …
Elle établit un troublant, émouvant et très intéressant parallèle entre photographie et écriture.

un extrait :

La photographie, étymologiquement, est l’écrit de la lumière. Sur sa page noire, elle tire au jour quelque chose de probable, d’éventuel. Une éventualité lumineuse advient, s’écrit. A l’écriture solaire, la page des émulsions oppose son ombre nocturne, tenue au secret dans le fond des chambres. […]
Je ne sais rien des révélations, j’y collabore, j’y travaille dans l’obscurité de l’écriture. Le pouvoir argentique des mots décide dans ce travail au noir qui arrête des formes, les leste de langage, trace des lignes de partage, lignes de litige latentes.

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Et puis la pellicule sensible conserve la trace des émotions dans son émulsion. On joue sur les mots, mais la métaphore s’impose, la photo est un révélateur de sentiments.

Dans les albums les plus anciens, les personnes ont souvent un air guindé, figé, avec un regard hagard, et la cause de ce manque de naturel est le temps de pose. Il fallait attendre sans bouger, sans même ciller, et l’immobilité totale pouvait durer des minutes. Pas étonnant qu’on affiche un air halluciné, imparfait subjectif, en fixant l’objectif aussi longtemps !

J’avais déjà évoqué le livre d’Anne-Marie Garat ayant pour sujet l’odeur de la photo, La première fois, ici, et je recommande cet excellent ouvrage que j’ai lu ensuite, Photos de familles.

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Le sous-titre du livre d’Anne-Marie Garat est Un roman de l’album, et, c’est un hasard, mais le hasard existe-t-il, je suis en train de lire un roman tout à fait original qui est le roman d’un album.

      Guillaume Guéraud, Shots, éd. La Brune au Rouergue, 2016.

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Ce roman se présente comme un album d’où ont été retirées toutes les photos, il n’en reste que les légendes. Ces légendes sous des cadres vides d’images (les parties grises dans le livre) racontent l’histoire, constituent le roman.
Le narrateur est un photographe amateur, il aime la photo et en prend beaucoup, il les colle dans un album, fait des agrandissements, recadre certaines, et il les commente de manière précise, étoffée, comme dans un journal intime illustré. Les photos révèlent beaucoup de choses qu’on ne verrait pas sans elles. Mais un jour toutes ses photos sont volées, il ne lui reste que les légendes qui emportent le lecteur dans une folle poursuite sur le continent américain.

Cette nouveauté de style et de présentation m’amuse bien !

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      (un bel album ancien de ma famille, sans légende, je ne sais pas du tout qui se trouve sur les photos !)

Le livre le plus touchant à lire dans le domaine des commentaires de photographies est à mes yeux celui de Willy Ronis.

Ce petit Folio est une merveille. Willy Ronis, à la fin de sa très longue vie, avait sélectionné une cinquantaine de ses photos et s’était raconté à travers elles, car, pour chacune, son souvenir était resté intact. On découvre un artiste profondément humain, honnête et sincère, qui aimait les gens et son métier.
Un très beau petit cadeau de Noël à offrir à un amoureux de la photo !

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Le poids des mots, le choc des photos

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      Julia Margareth Cameron, Portrait de Mrs Herbert Duckworth, avril 1867, photographie, BnF Paris, notice et commentaire.

Il y a vraiment un air de famille … Mrs Duckworth était la mère de Virginia Woolf.

Les expositions virtuelles de la BnF sont passionnantes, j’y reviens souvent, et le rayon de la photographie est très vaste et riche.

Voici le site, qui peut être consulté en français ou en anglais.

La photographie a connu un essor rapide au XIXème siècle. Les progrès techniques n’ont cessé de s’accélérer, au point qu’on n’a pas vraiment vu venir la révolution numérique, on a sous-estimé la durée de sa mise en oeuvre, beaucoup plus rapide que prévu, balayant tout le domaine de la pellicule argentique de manière impitoyable.

Parmi tous ses champs d’application, la photographie est vite devenue à la fin du XIXème siècle un moyen de se faire connaître (les photos-cartes de visite de Disdéri) et un sujet de bavardages, commérages, potins …

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Dans La Curée de Zola, Maxime est à l’affût de tous les cancans possibles à propos des gens qui se promènent au Bois, il note tout, dresse une vraie gazette du scandale, et l’illustre de tout un tas de photos. Il montre ses albums à Renée que cela amuse énormément.

      Maxime apportait aussi les photographies de ces dames. Il y avait des portraits d’actrices dans toutes ses poches, et jusque dans son porte-cigares. Parfois il se débarrassait, il mettait ces dames dans l’album qui traînait sur les meubles du salon, et qui contenait déjà les portraits des amies de Renée. Il y avait aussi là des photographies d’hommes, MM de Rozan, Simpson, de Chibray, de Mussy, ainsi que des acteurs, des écrivains, des députés, qui étaient venus on ne sait comment grossir la collection.Monde singulièrement mêlé, image du tohu-bohu d’idées et de personnages, qui traversaient la vie de Renée et de Maxime.

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Nadar, Sarah Bernhardt, vers 1864, photographie, BnF, notice et commentaire.

      […] Elle continuait à s’oublier dans le spectacle des figures blêmes, souriantes ou revêches que contenait l’album ; elle s’arrêtait aux portraits de filles plus longuement, étudiait avec curiosité les détails exacts et microscopiques des photographies, les petites rides, les petits poils. Un jour même, elle se fit apporter une forte loupe, ayant cru apercevoir un poil sur le nez de l’Ecrevisse.

      Emile Zola, extrait de La Curée, 1871.

    Maxime et Renée se pourlèchent d’anecdotes polissonnes.

La curée s’opérait aussi dans la vie des personnalités en vue étalée sur papier albuminé, le phénomène allait s’amplifier au XXème siècle avec le développement des magazines à scandale, et au XXIème siècle la meute des réseaux sociaux propage sans limite tout ce carnage.

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      Gaston et Mathieu, Blanche de Varennes dans un miroir, photographie, BnF, notice, commentaire.
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