Le Café Anglais

Le moment est mal choisi pour parler cuisine, nous entrons en carême, disons que le sujet est plutôt littéraire …

J’ai revu récemment le beau film danois de Gabriel Axel adaptant le conte de Karen Blixen, Le festin de Babette.

La première fois que j’avais vu ce film, sans avoir lu le conte, mon impression fut mitigée, les couleurs me semblaient trop ternes, grises, mais je ne connaissais pas encore le peintre Hammershoï. Le réalisateur avait voulu s’approcher des tonalités mates, silencieuses, monochromes, du peintre de la fin du XIXème siècle, son compatriote.

Il faut avoir lu le court, sobre et magnifique récit de Karen Blixen, et avoir vu les tableaux de Hammershoï, pour apprécier pleinement l’atmosphère du film, dont les dialogues suivent très fidèlement les pages du livre.
Dans le film, le costume de Babette (Stéphane Audran) a été dessiné par Karl Lagerfeld, artiste nordique lui aussi, et il a su donner à la cuisinière une puissante austérité.

Babette était une Parisienne communarde, réfugiée au Danemark. Avant la Commune, elle avait été la cuisinière en chef du restaurant parisien Le Café Anglais.

Communarde, révolutionnaire, elle devait normalement haïr les riches bourgeois qu’elle nourrissait dans ce café, et cependant elle les respectait, parce qu’ils avaient extirpé d’elle le meilleur de son art, l’avaient conduite à se surpasser, et elle leur en était reconnaissante.

Ce Café Anglais se situait Boulevard des Italiens, et inspira un certain nombre d’écrivains.

      Edouard Manet, Chez le Père lathuille, 1879, musée des beaux arts Tournai

Eugène de Rastignac, sous la plume de Balzac, y dîne avec la fille du Père Goriot, et il y rencontre Lucien de Rubempré dans les Illusions perdues.

Avec Flaubert, on découvre la fameuse carte du Café Anglais.

Frédéric Moreau dans L’Education sentimentale y dîne avec Rosanette, surnommée La Maréchale, et d’autres amis arrivés à l’improviste :

      La Maréchale se mit à parcourir la carte, en s’arrêtant aux noms bizarres.

      – Si nous mangions, je suppose, un turban de lapins à la Richelieu et un pudding à la d’Orleans ?

      – Oh ! pas d’Orléans ! s’écria Cisy, lequel était légitimiste et crut faire un mot.

      – Aimez-vous mieux un turbot à la Chambord ? reprit-elle.

      Cette politesse choqua Frédéric.
      La Maréchale se décida pour un simple tournedos, des écrevisses, des truffes, une salade d’ananas, des sorbets à la vanille.

      – Nous verrons ensuite. Allez toujours. Ah ! j’oubliais ! Apportez-moi un saucisson ! pas à l’ail !

      Claude Monet, Le quartier de viande, vers 1864, musée d’Orsay, notice.

Marcel Proust cite aussi plusieurs fois le célèbre café, et la cuisinière Françoise, critique redoutable, reconnaît la qualité des plats qu’on y sert.
Alors qu’on lui demande d’où lui vient ce talent exceptionnel pour le boeuf en gelée, elle tente de répondre que les restaurateurs, eux, ne font pas ce qu’il faut :

    « Ils font cuire trop à la va-vite, répondit-elle en parlant des grands restaurateurs, et puis pas tout ensemble. Il faut que le boeuf, il devienne comme une éponge, alors il boit tout le jus jusqu’au fond. Pourtant il y avait un de ces Cafés où il me semble qu’on savait bien un peu faire la cuisine. Je ne dis pas que c’était tout à fait ma gelée, mais c’était fait bien doucement et les soufflés ils avaient bien de la crème.

    – Est-ce Henry ? demanda mon père qui nous avait rejoints et appréciait beaucoup le restaurant de la place Gaillon où il avait à dates fixes des repas de corps.

    – Oh non ! dit Françoise avec une douceur qui cachait un profond dédain, je parlais d’un petit restaurant. Chez cet Henry c’est très bon bien sûr, mais c’est pas un restaurant, c’est plutôt… un bouillon !

    – Weber ?

    – Ah ! non, Monsieur, je voulais dire un bon restaurant. Weber c’est dans la rue Royale, ce n’est pas un restaurant, c’est une brasserie. Je ne sais pas si ce qu’ils vous donnent est servi. Je crois qu’ils n’ont même pas de nappe, ils posent cela comme cela sur la table, va comme je te pousse.

    – Cirro ? »

    Françoise sourit : « Oh ! là je crois qu’en fait de cuisine il y a surtout des dames du monde. (Monde signifiait pour Françoise demi-monde.) Dame, il faut ça pour la jeunesse. »

    Nous nous apercevions qu’avec son air de simplicité Françoise était pour les cuisiniers célèbres une plus terrible « camarade » que ne peut l’être l’actrice la plus envieuse et la plus infatuée. Nous sentîmes pourtant qu’elle avait un sentiment juste de son art et le respect des traditions, car elle ajouta :

    « Non, je veux dire un restaurant où c’est qu’il y avait l’air d’avoir une bien bonne petite cuisine bourgeoise. C’est une maison encore assez conséquente. Ça travaillait beaucoup. Ah ! on en ramassait des sous là dedans (Françoise, économe, comptait par sous, non par louis comme les décavés). Madame connaît bien, là-bas, à droite, sur les grands boulevards, un peu en arrière… »

    Le restaurant dont elle parlait avec cette équité mêlée d’orgueil et de bonhomie, c’était… le Café Anglais.

    M. Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Autour de madame Swann.

Voici le menu du festin de Babette, qui, au Café Anglais, coûtait dix mille francs pour douze couverts.

La mer écrite

      Venise à Fouesnant.

Le mot n’est pas tout à fait de moi, il m’est inspiré par Marguerite Duras.

Marguerite Duras, La mer écrite, éd. Marval, 1996.

Entre l’été 80 (titre d’un autre de ses ouvrages) et l’été 1994, Marguerite Duras s’est promenée au bord de la mer en Normandie avec une amie, Hélène Bamberger, qui prenait des photos.
Photos d’Hélène et phrases de Marguerite écrites la dernière année ont formé ce petit livre original. L’une de ces petites choses que j’aime déposer dans ma bibliothèque comme un joli coquillage.

J’avais pris des photos des piliers brise-lame sur la plage sans avoir lu ce livre, dans lequel une photo de poteaux dans la mer à Honfleur s’accompagne du titre : Venise à Honfleur.

Je contemplais les jeux de l’eau, ses éclats, ses tournures, ses fourrures, ses points d’exclamation … la mer écrite !

En regardant à nouveau mes photos sur l’ordinateur, je me suis dit, comme s’exprimerait peut-être M. Duras, oui, c’est ça, c’est un peu Venise, et puis ce sont des troncs morts, plantés là, pour résister de leur force inerte contre les vagues, comme s’ils étaient vivants.

La mer écrite sur le sable, sur le ciel, sur l’arbre mort qui vit une seconde vie.
Et les troncs ressemblent à des crayons …

Je suis retournée lire la prose des crayons à marée descendante.
Ecriture en miroir.
Venise à l’endroit, à l’envers.
Sens dessus dessous.

Je marchais dans les reflets, dans les gris feutrés, dans les images que je tentais de saisir au hasard, quand tout à coup, à mon pied :

Oh Marguerite, la mer écrite ! La voilà, la mer, qui écrit vraiment sur le sable, d’une main si sûre, si gracieuse !
Le trait élégant, ourlé, graphique, un coeur, naturel et pur, l’émerveillement …
Un art vénitien, très certainement !

L’art de la litote

      Sandro Botticelli, Les épreuves de Moïse, détail, 1481-1882, fresque de la Chapelle Sixtine Vatican, visite virtuelle.

Pour Swann, Odette est l’incarnation de la fille de Jéthro, peinte par Botticelli.
Elle n’est pas son genre, elle ment, elle le trompe, pourtant il l’aime profondément, et son amour redouble car précisément il prend une dimension artistique.
Odette reste à ses yeux une pure beauté florentine, fanée parfois, au visage pâle, au regard fatigué, et c’est justement dans ses moments de lassitude qu’elle prend pour lui les gestes de la Vierge dans le tableau du Magnificat de Botticelli.
Mais bien évidemment Odette veut cacher ses traits fatigués, refuse ce gros défaut, et par conséquent déteste Botticelli !

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    Sandro Botticelli, La Madone du Magnificat, 1481, Galerie des Offices Florence, wikipedia

Swann offre à Odette une robe parsemée de fleurs comme celle du Printemps de Botticelli.

Il est très amoureux et malgré tout lucide, il ne se fait pas d’illusions sur l’intelligence et l’honnêteté de sa bien-aimée.

Chez les Verdurin, Odette tente de se forger une personnalité, de devenir quelqu’un, et elle essaie de dissimuler son manque de confiance en elle. Avec Swann, elle se rend bien compte de ses faiblesses, elle ne paraîtra jamais une lumière, mais dans les salons parisiens, elle se sent pleine d’ambition en prenant une expression énigmatique et victorieuse.

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    James Tissot, L’Ambitieuse ou La réception, 1883-85, Albright-Knox Art Gallery Buffalo New York, notice et commentaire.

Il me semble que le titre de ce tableau correspond parfaitement à la « dame en rose ».
Odette est Boticelli chez Swann et Tissot chez Verdurin.

Dans cette société mondaine où règnent la fausseté et la médisance, Odette en prend pour son grade comme tout un chacun dès qu’il a le dos tourné.
Madame Verdurin dit d’Odette qu’elle n’est qu’une fameuse cruche.

En l’absence de Swann et Odette un certain soir, monsieur Verdurin les débine sans vergogne, et pour remettre un peu de bienveillance feinte dans la conversation, madame Verdurin le reprend sur un ton ironique :

      - Voyons, ne dites pas du mal d'Odette, dit Mme Verdurin en faisant l'enfant. Elle est charmante.
      - Mais cela ne l'empêche pas d'être charmante ; nous ne disons pas du mal d'elle, nous disons que ce n'est pas une vertu, ni une intelligence.

    (Marcel Proust, extrait de Du côté de chez Swann II, Un amour de Swann)

Ce genre de dialogue, on l’a entendu au théâtre et au cinéma. Il est même devenu une phrase culte.
Dans Le Père Noël est une ordure, Pierre Mortez dit (écouter ici) :

      Je n'aime pas dire du mal des gens, mais effectivement elle est gentille.

      Figurez-vous que Thérèse n'est pas moche, elle n'a pas un physique facile. C'est différent !

Ah, les phrases de Proust sont splendides !

Un petit veau

      François Vuagnat, A l’abreuvoir, vers 1880, mba Rennes, notice.

      Poète mangeant une tête de veau

      Succulence de la chair
      tendre et parfumée,
      égayée d’un rien de vinaigre
      et d’un hachis de ciboulette.

      « Vous en reprendrez bien » dit l’hôtesse.

      Souvenir alors d’une table d’enfance,
      de ma mère penchée
      vers le plat bleu
      où la viande doucement fume,

      puis soudain ce tableau touchant :
      un jeune veau près de sa mère,
      au fond du pré fleuri,
      son doux regard humide d’enfant.

      « Non, merci, je n’en reprendrai pas ! »

    Jean Joubert, recueil Longtemps j’ai courtisé la nuit, éd. Bruno Doucey, juillet 2016

Ce livre rassemble le premier et le dernier recueil de poèmes de Jean Joubert, mort en 2015.
Le premier s’intitule Les lignes de la main, pour lequel le poète reçut en 1955, à l’âge de vingt-sept ans, le prix Antonin Artaud.
A sa mort soixante ans plus tard, le poète a laissé un recueil inédit, Longtemps j’ai courtisé la nuit, publié l’été dernier.

Comment pourrais-je, personnellement et humblement, définir ce que je ressens dans sa poésie ?
Tendresse, secret, nostalgie, tristesse parfois, rêverie et profondeur, pénombre et lumière.
Je me laisse porter, séduire par son atmosphère élégiaque.

J’ai recopié le poème de la tête de veau, qui ne reflète pas, à vrai dire, l’ambiance générale du recueil beaucoup plus romantique, mais qui m’a fait tendrement sourire, et fait penser à un autre poète, Raymond De Vos !

Je pédalais à l’intérieur d’une carte postale mouillée

      Marc Chagall, La Pluie, 1911, Musée Guggenheim Venise, notice.

Sous une pluie incessante, le jour de la Fête du Travail, j’ai parcouru soixante kilomètres vallonnés, si ondulés qu’ils n’auraient guère rassuré Euclide sur la pertinence de ses axiomes. […] j’aime quand le fond de l’air est frais, s’agite et turbule. D’autant que mes sacoches plastifiées étaient parfaitement étanches, mes mollets élastiques, et que je me sentais en pleine forme. Je découvrais la campagne helvétique, toute d’équilibre en dépit du mauvais temps, avec ses bois, ses maisons solides, ses coteaux, ses tintements de cloches lointaines. La route miroitait. Je pédalais à l’intérieur d’une carte postale mouillée.
Le statut qu’on accorde à la pluie est relatif. Il est affaire de circonstances et d’équipement, bien sûr, mis aussi de durée. Lorsqu’il est arrivé à Paris en 1911, Chagall a achevé une oeuvre magistrale,
La Pluie, qui me revient toujours à l’esprit dès que des gouttes à la taille encore incertaine menacent d’accroître l’humidité ambiante. La dynamique de ce tableau est ambivalente, paradoxale même : le gris et le noir du ciel annoncent l’orage ; au centre de la toile, un arbre fruitier au tronc courbé. Sous l’effet d’une rafle de vent ? Peut-être. Pourtant, le feuillage est statique. À droite, un homme sort d’une maison en bois et ouvre placidement son parapluie, comme si la pluie était pour lui une douce joyeuseté.

Etienne Klein, extrait de Le pays qu’habitait Albert Einstein, éd. Actes Sud

Me revoilà sous le sujet de la pluie, mais ce n’est qu’un grain passager !

J’ai lu cette nouvelle biographie d’Einstein alors que la pluie se faisait quotidienne, interminable, et je m’amusais d’apprendre qu’Etienne Klein était parti sur les traces d’Albert en Suisse, à vélo, et par un vrai temps de cochon.
C’est passionnant de sillonner tout un pays à bicyclette à la recherche d’un illustre savant, et le compte-rendu de ce voyage scientifique à deux roues est lui-même vivant, bien écrit, haletant, d’une lecture très agréable.

Je me surprends moi-même, moi, qui n’ai jamais eu en physique que des notes lamentables, me suis régalée dans ce récit à la fois personnel, original et très scientifique.

Etienne Klein invente une conversation entre Galilée et Einstein tout à fait instructive. Mon intelligence n’a pas la vitesse de la lumière, je suis loin de comprendre, mais j’admire !
Et par nos temps troublés, l’admiration est salutaire, indispensable.

      Pierre-Henri de Valenciennes, Ciel à la villa Borghèse : temps de pluie, Louvre, notice.

Dans ce livre se trouve une citation épatante de Schopenhauer :

      Avoir du talent, c’est atteindre un but que les autres ne peuvent pas atteindre ; avoir du génie, c’est atteindre un but que les autres ne peuvent même pas voir.

      Pierre-Henri de Valenciennes, Le lac de Nemi sous la pluie, Louvre, notice.

Après la pluie

      Alfred Stieglitz, Berlin vu de ma fenêtre, 1907, photogravure, musée d’Orsay, notice.

      Après la pluie

      Comme un tableau plongé dans l’eau
      la ville prise dans les buées de la vitre
      murs et ciel où roulent les goutelettes
      – impression de la main courant sur l’herbe
      les pailles d’un champ hivernal, main mouillée
      et chaque ombre est épaisse et distante
      le ciel a des lambeaux violacés, une feuille encore
      tremble, racornie, en haut du pommier
      la terre est lourde et muette, enceinte
      d’un imprévisible printemps – la ville
      ici se rassemble comme une botte de paille rose
      couleurs mouillées dans la vitre.

      Paul de Roux, recueil Le front contre la vitre.

Le ciel a voulu honorer L’imprécis de la pluie de Yvette Rodalec, il a plu toute la semaine, et moi-même me laisse transpercer par ce livre ruisselant de beaux textes fluides, en continuant de bloguer sous les gouttes.

Après Camus, je me suis plongée dans les poèmes éclairants de Paul de Roux, que j’aime beaucoup.

      Clarence Hudson White, Gouttes de pluie, 1908, héliogravure, musée d’Orsay, notice.

Au coeur de l’hiver, j’aime vivre un moment particulier, un heure exactement, lumineuse, solitaire, mensuelle, dans la nuit du premier vendredi du mois, à l’église. C’est moi qui choisis ce temps nocturne, parmi ces vingt-quatre heures (de 9h le vendredi à 9h le samedi) de ce qui s’appelle l’adoration du saint sacrement.
Ce titre peut-être grandiloquent ne dira pas grand-chose à certains, j’explique brièvement : L’église est ouverte tout le jour et la nuit, on s’inscrit pour venir prier durant une heure devant l’ostensoir, on est deux au maximum dans l’église afin de ménager l’intimité et le grand silence.

Le choeur est éclairé de cierges et multiples petites lampes, l’orfèvrerie prend un relief merveilleux, surtout dans l’obscurité des heures nocturnes.
Dans la nuit, le silence entre les murs d’époque romane est millénaire, pur, profond, enveloppant.
L’église n’est pas chauffée, le système est en panne depuis presque un an …
Mon heure choisie est 1H-2H dans la longue nuit hivernale.
J’apporte une couverture, et, emmitouflée dans les lainages, je descends au fond de mon coeur et oublie le temps.

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    Nicolas Poussin, L’hiver ou le déluge, entre 1660 et 1664, musée du Louvre, notice

Cette nuit, le silence fut perturbé.
Mais la régularité du bruit qui s’invitait à la méditation permit finalement d’accompagner celle-ci de façon naturelle.
Le fauteur de trouble était la pluie.
Vigoureuse, tapageuse, elle criblait les toits, chutait de la nef sur les bas-côtés en rideaux tumultueux. Elle ne cessait pas.
Ce fond sonore et céleste, sourd et lointain dans les hauteurs de l’architecture, se fondait dans le silence habité du lieu saint. La pluie ne favorise-t-elle pas aussi la fertilité spirituelle ?
Déluge dans le ciel et flaque de lumière sur l’autel, singulière contemplation.
Je bravai à nouveau la pluie en sortant de l’église, puis me glissai en silence dans le lit, au chaud, au sec et l’âme sereine.

Camus et la pluie

      Gaston-Ernest Marché (1864-1932), Alger vu d’Hussein-Dey, château-musée Nemours, notice.

Dans son Imprécis de la pluie, Yvette Rodalec cite Camus :

    Voici du moins l’âpre leçon des étés d’Algérie. Mais déjà, la saison tremble et l’été bascule. Premières pluies de septembre, après tant de violences et de raidissements, elles sont comme les premières larmes de la terre délivrée, comme si pendant quelques jours ce pays se mêlait de tendresse. À la même époque pourtant, les caroubiers mettent une odeur d’amour sur toute l’Algérie. Le soir où après la pluie, la terre entière, son ventre mouillé d’une semence au parfum d’amande amère, repose pour s’être donnée tout l’été au soleil. Et voici qu’à nouveau cette odeur consacre les noces de l’homme et de la terre, et fait lever en nous le seul amour vraiment viril en ce monde : périssable et généreux.

    Albert Camus, extrait de L’été à Alger, Noces.

En lisant ce très beau passage de la pluie revenue sur la terre chaude d’Algérie, j’ai pensé à la pluie de New York que Camus a décrite dans ses carnets après son séjour aux Etats Unis en 1946.
Les carnets furent publiés en 1965 par Gallimard.
La différence entre les deux textes est frappante, les sensations de l’écrivain sous la pluie sont opposées.
En Algérie l’averse délivre la terre, exalte ses parfums, la féconde. À New York elle emprisonne, fait perdre espoir, fait tout vaciller dans la grisaille. Les seules couleurs persistantes sont le rouge ou le vert des feux de signalisation.

La pluie de New York est une pluie d’exil. Abondante, visqueuse et compacte, elle coule inlassablement entre les hauts cubes de ciment, sur les avenues soudain assombries comme des fonds de puits. Réfugié dans un taxi, arrêté aux feux rouges, relancé aux feux verts, on se sent tout à coup pris au piège, derrière les essuie-glaces monotones et rapides, qui balaient une eau sans cesse renaissante. On s’assure qu’on pourrait ainsi rouler pendant des heures, sans jamais se délivrer de ces prisons carrées, de ces citernes où l’on patauge, sans l’espoir d’une colline ou d’un arbre vrai. Dans la brume grise, les gratte-ciel devenus blanchâtres se dressent comme les gigantesques sépulcres d’une ville de morts, et semblent vaciller un peu sur leurs bases. Ce sont alors les heures de l’abandon.

L’eaurigine

Imprécis de la Pluie de Yvette Rodalec, éd. dialogues, décembre 2016.

« Marines »

Mais pleut-il vraiment en Bretagne ?
La légende le dit, mais quoi
Le crachin c’est une rosée
Qui vient de là-haut, qui s’enroule
Autour de nos fronts fatigués
Cela nous fait du bien à l’âme
C’est à peine si la route s’en trouve humectée
Le crachin ne va pas jusqu’à terre
Il est volatil, émulsion, neige d’été
Son bruit est doux, c’est de la ouate
Dieu se fait Breton à ce bruit
Mobile et frais.

Georges Perros, extrait de « Marines », recueil Poèmes bleus.

      Henri Gabriel Ibels (1867-1936), Bretonne au parapluie, musée des beaux arts Brest, notice.

Long, vertical, épais, en camaïeu de gris comme une averse soudaine, lumineux, riche et dru, abondamment illustré, coloré comme une pluie d’été, aux textes graves ou légers, infiniment variés comme sont les gouttes d’eau tombées du ciel, ce livre s’adresse à tous les amoureux des parapluies, des bottes et de la flotte.

Dès le premier coup d’oeil en librairie je l’ai acheté avec précipitation !
C’est une anthologie de la pluie, un recueil de poèmes, de chansons, d’extraits de romans, de contes, d’autobiographies qui disent la pluie.
Les sensations, les sentiments, les souvenirs, les rêves qui barbotent dans la tête de l’écrivain, du créateur, du poète quand il pleut, il trempe, il mouille, il fait un temps de grenouille.

Un très bel ouvrage qui tombe bien, à lire dans la clarté imprécise d’une fenêtre battue par la tempête ou caressée de crachin.

      Photo de René Giton, sur le tournage de « Remorques » de Jean Grémillon, 1939, notice.

La sagesse du maître de thé

Des nouvelles de la confiture de Marguerite ( c’était hier):
Vraiment bonne !
Cette amertume de l’agrume me rappelle la marmelade écossaise.
Pas de doute, il faut prendre de véritables oranges amères pour cette confiture très parfumée.
J’ai suivi la recette de Marguerite Duras, mais à la fin, je n’ai pas gardé toute la pulpe, seulement un peu de zestes, je l’ai passée et pressée pour bien extraire la partie liquide, qui, grâce aux pépins, a bien pris en gelée.

Pour accompagner cette marmelade il faut une tasse de thé, of course !
Cette recette me fait naturellement passer d’un livre à un autre, et me donne l’occasion de présenter un livre adorable, oui, vraiment chérissable, l’un de ces livres qu’on garde précieusement comme une oeuvre d’art.

      La sagesse du maître de thé, Héloïse Combes et Georges Lemoine, éd. Gallimard, novembre 2015.

Je l’ai découvert il y a un an et n’avais pas encore trouvé le bon moment pour en parler.
Un petit livre délicat comme ses illustrations à la plume et à l’encre de Chine.
Une trentaine de pages en beau papier aquarelle à grain moyen, couleur ivoire et jeune biche.
Je dis jeune biche, c’est peut-être jeune taupe, enfin c’est vison clair, reposant et beau.

C’est l’histoire d’un vieux maître de thé, un sage, un ermite mystérieux qui vit dans les montagnes reculées.
Les auteurs de ce livre sont français, Héloïse Combes a été inspirée par une bouilloire en fonte japonaise, magnifiquement décorée, trouvée dans une brocante.
Cet ustensile a des pouvoirs magiques car il a fait naître une prose poétique tout à fait envoûtante. Et les dessins de Georges Lemoine font rêver.

Alors on songe à se procurer une théière en fonte, préparer le thé avec précaution, et relire en le buvant ce livre qui promet un pur moment de calme et de volupté.

La cuisine de Marguerite

Les hasards du marché, des confitures et de la littérature …
J’ai acheté cette semaine des oranges amères, du sucre pour la confiture, de la queue de boeuf, des légumes pour le pot-au-feu, et puis un petit livre de Marguerite Duras.
J’ouvre le livre et trouve avec surprise une recette de confiture aux oranges amères.
Alors je suis la recette de Marguerite !
La bassine est sur le feu en ce moment, je dirai plus tard si la marmelade est bonne, mais pour moi, elle restera associée sur mes tartines à l’écrivain.
Cette idée me plaît bien, mi-durassienne, mi-proustienne.

      Frantisek Kupka, Le chou, 1906, Centre Pompidou, notice.

Nous avons mangé la queue de boeuf ce midi, avec une sauce gribiche, par ce temps froid, je peux dire que c’est fameux !
Mais ce que je n’ai pas précisé, c’est que Marguerite Duras indique une recette de pot-au-feu à la queue de boeuf, et sur la photo du cahier écrit de sa main, on voit que cette recette précède celle de la confiture aux oranges amères sur la même page.
J’avais pourtant acheté mes victuailles avant le livre !

Ce hasard est facilité par le fait que les oranges amères et le pot-au-feu se cuisinent à la même époque, en hiver, en janvier, quand il fait froid et qu’on fait entrer dans la maison la couleur ensoleillée du fruit et la promesse de chaleur de la viande à longue cuisson.

Le livre que voici est donc le recueil de recettes personnelles de Marguerite Duras, qui a été réédité le mois dernier chez Benoit Jacob.
Avec des photos de sa cuisine à Neauphle-le-Château.
Cette pièce est comme elle, je me doute, simple, sans chichi ni recherche esthétique, mais abondamment garnie d’objets hétéroclites et désuets, sentimentaux probablement, inventifs, surprenants, attachants.
Une vraie pièce à vivre et cuisiner, à papoter, déguster, créer …
Marguerite donne ses recettes en les commentant à sa façon, intime, touchante, spontanée.
A travers ses plats, on a l’impression d’apprendre à la connaître, on découvre une femme généreuse, simple, avec ses petites manies et sa fragilité.
Elle dit :

      Vous voulez savoir pourquoi je fais la cuisine ? Parce que j'aime beaucoup ça ... c'est l'endroit le plus antinomique de celui de l'écrit et pourtant on est dans la même solitude, quand on fait la cuisine, la même inventivité ... on est un auteur ...
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    James Ensor, Le chou, 1880, musées royaux des beaux arts de Belgique, notice

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