Brume

      Ludovic Napoléon Lepic, Effet de brouillard à Berck, château-musée Boulogne sur Mer, notice.

    À travers la brume, on voit tout, mais il est difficile de discerner les couleurs et les contours. Les choses semblent ne pas être ce qu’elles sont. On roule et soudain, au beau milieu de la route, apparaît une silhouette pareille à celle d’un moine ; elle ne bouge pas, elle attend, elle tient un objet vague dans les mains … ne serait-ce pas un brigand ? Cette forme se rapproche, grandit, la voici à la hauteur de la voiture et on s’aperçoit alors que ce n’est pas un homme mais un buisson solitaire ou une grosse pierre. D’autres silhouettes semblables, immobiles, attendant on ne sait qui, se dressent sur les collines, se cachent derrière les tumulus, surgissent entre les hautes herbes, et toutes ressemblent à des êtres humains et inspirent la méfiance.

    Anton Tchékhov, extrait de La Steppe, 1887.

Octobre 2017 … le centenaire,
quand le peuple russe basculait de la guerre mondiale à la guerre civile …
On parle beaucoup de la Russie en cet automne, et j’ai eu envie de relire cette nouvelle de Tchékhov.
J’ai lu La steppe il y a une quinzaine d’années et j’éprouve un grand plaisir à me replonger dans cette nature particulière et grandiose encadrant l’être humain, et si bien décrite.

      null
      Ernst Ferdinand Oehme, Procession dans le brouillard, 1828, Galerie neue Meister Dresde, notice

La brume, je l’aime, elle agite tant l’imagination !

Encore un extrait :

    Encore une heure ou deux de route … on rencontre un vieux tumulus taciturne ou une idole de pierre, placée là Dieu sait quand et par qui ; un oiseau de nuit passe d’un vol silencieux au dessus de la terre, et, peu à peu, vous reviennent à l’esprit les légendes de la steppe, les récits des errants, les contes de bonne femme et tout ce que l’on a pu soi-même y voir et soumettre à l’entendement du coeur. Alors, dans le stridulement des insectes, les silhouettes suspectes, les tumulus, le ciel bleu pâle, le clair de lune, le vol d’un oiseau de nuit, dans tout ce que l’on voit et entend, on croit percevoir le triomphe de la beauté, la jeunesse, l’épanouissement de la force et la soif passionnée de vivre ; votre âme se met à l’unisson du pays natal, beau et âpre, et l’on voudrait voguer au dessus de la plaine avec l’oiseau de nuit. Et, dans le triomphe de la beauté, dans l’excès du bonheur, se sentent tension et angoisse comme si la steppe savait qu’elle est solitaire, que sa richesse et son inspiration se perdent en vain sans que nul les célèbre ni en profite, et, à travers sa rumeur joyeuse, on l’entend implorer douloureusement, désespérément : qu’on me trouve un chantre ! un chantre !

    Anton Tchékhov, extrait de La steppe.

Il y a dans ce passage un accent très proustien. La vue du paysage éveille la mémoire, exalte les sentiments, bonheur et angoisse mêlés, comme chez Proust.
Amour, nostalgie du pays natal.
L’âme russe était ainsi mélancolique. L’est-elle encore ?

      Antoine Chintreuil, Le soleil chasse le brouillard, mba Reims, notice.

Quand j’étais enfant, la brume me fascinait et me terrifiait, les arbres des chemins prenaient des formes humaines, prêts à m’emporter dans leurs bras griffus et musculeux, les lueurs diffusaient un mystère duveteux, les sons étouffés se perdaient dans l’inconnu, les korrigans sautaient de talus en talus, les revenants revenaient en longues houppelandes, la peur tenait du sortilège et le frisson du délice …

      Yan Dargent, Les vapeurs de la nuit, 1896, mba Quimper, notice.

Curious French cat

Bonheur de lectures croisées.
Autour de Sylvia Plath.

Antoine Wauters, Sylvia, éd. Cheyne, 2014

Sylvia Plath, Ariel, et Arbres d’hiver, éd. Poésie/Gallimard.

Sylvia Plath, Dessins, éd. La Table Ronde, 2016.

La collection de Cheyne éditeur Grands fonds, reconnaissable à sa chaude et profonde couleur rouge insolé, fait découvrir des écrivains secrets à l’écriture intense, envoûtante. Je suis ainsi entrée, d’un pas timide, dans celle de Danielle Bassez, de Nathalie Quintane, de Christiane Veschambre notamment, et j’en reste émerveillée.

L’écriture d’Antoine Wauters n’est pas facile à pénétrer, il faut s’apprivoiser, et sa poésie finit par charmer durablement.
Dans son récit Sylvia, il raconte comment la poésie de Sylvia Plath l’a accompagné dans le deuil de ses deux grands-pères, Armand et Charles, morts dans le même temps.

      Le secours ne pourra venir que de l’écriture, dis-tu en serrant les dents et des cheveux dans les yeux, Sylvia, toi qui chaque jour voulus la perfection mais ne ressentis que vide, frustration et manque : mère à moitié et à moitié poète, même pas romancière, pffft, même pas écrivain. Et le secours, pour moi, viendra de là aussi, Sylvia, plus ma famille rentre sous terre, un grand-père après l’autre, hier Charles et maintenant toi, Armand : trente-trois kilos pesant, épuisé, décharné, à bout.

      Antoine Wauters, extrait de Sylvia.

Les phrases en italique dans le texte d’Antoine Wauters sont des citations de Sylvia Plath.

Ne connaissant pas la poésie de cette Américaine, Sylvia Plath, j’ai lu ensuite les recueils Ariel et Arbres d’hiver.

Ariel est son dernier recueil, publié en 1965 après son suicide en février 1963. Elle avait trente ans.
Elle souffrit toute sa vie de la mort de son père quand elle avait huit ans, la dépression l’habitait périodiquement et la séparation avec son mari lui fut fatale.
Le vide, l’absence, le manque de confiance en elle marquent ses poèmes qui sont cependant très imagés et sonores.

J’ose le dire, je préfère lire ce qu’Antoine Wauters a composé à partir des mots de la romancière et poète, une prose dense, émouvante.
Mais Sylvia Plath ne m’avait pas tout révélé de ses talents. J’ai découvert un petit livre paru il y a un an, un recueil de ses dessins à la plume, vraiment captivants, originaux, pleins de vie.

Ce livre contient une présentation éclairante de l’oeuvre de Syvia par sa fille, Frieda Hugues, rédigée en mars 2013, ainsi que des lettres de Sylvia Plath à son mari Ted Hugues ou à sa mère, et des extraits de son journal.
Lettres émouvantes qui disent tout son amour à son mari, elle se sentait anéantie en son absence. Il fut accusé d’être responsable de son suicide en s’étant séparé d’elle quelques mois auparavant, mais il eut toujours l’impression de vivre auprès d’un être prisonnier de lui-même, hanté par la mort du père.

Les dessins, croquis de voyage en Europe et aux Etats Unis, reflètent des moments heureux.
Ce livre illustré me semble une très belle approche de cet écrivain complexe qu’était Sylvia Plath.

Une pièce maçonnée de livres

      Sir Francis Seymour Haden, Une femme lisant, 1858, gravure, LACMA Los Angeles, notice.
    Ma mère et les livres.

    La lampe, par l’ouverture supérieure de l’abat-jour, éclairait une paroi cannelée de dos de livres, reliés. Le mur opposé était jaune, du jaune sale des dos de livres brochés, lus, relus, haillonneux. Quelques « traduits de l’anglais » – 1,25 franc – rehaussaient de rouge le rayon du bas.
    À mi-hauteur, Musset, Voltaire, et les Quatre Evangiles brillaient sous la basane feuille-morte. Littré, Larousse et Becquerel bombaient des dos de tortues noires. D’Orbigny, déchiqueté par le culte irrévérencieux de quatre enfants, effeuillait ses pages blasonnées de dahlias, de perroquets, de méduses à chevelures roses et d’ornithorynques.
    Camille Flammarion, bleu, étoilé d’or, contenait les planètes jaunes, les cratères froids et crayeux de la lune, Saturne qui roule, perle irisée, libre dans son anneau …
    Deux solides volets couleur de glèbe reliaient Elisée Reclus, Voltaire jaspés, Balzac noir et Shakespeare olive …
    Je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir, après tant d’années, cette pièce maçonnée de livres. Autrefois, je les distinguais aussi dans le noir. Je ne prenais pas de lampe pour choisir l’un d’eux, le soir, il me suffisait de pianoter le long des rayons. Détruits, perdus et volés, je les dénombre encore. Presque tous m’avaient vue naître.

    Colette, extrait de La maison de Claudine.

Colette se remémore la bibliothèque de sa mère et décrit les livres dans toute leur sensualité ;
sous ses mots ils prennent un relief particulier, sortes d’animaux empaillés qui tapissent chaudement les murs de la pièce et les bigarrent silencieusement.
De nos jours les livres n’offrent plus à nos doigts jouisseurs des dos de cuir lisse ou feutré, de toile rêche ou de papier de soie craquant … le papier est maintenant plus commun, néanmoins nous aimons la douceur peau de pêche des livres d’Actes Sud par exemple, l’épais papier gros bleu ou rose buvard de chez Cheyne, les couvertures de P.O.L cannelées blanc neige comme un biscuit de Limoges, ou les petits Poésie/Gallimard si glacés qu’on ose à peine les ternir de nos empreintes …

En cherchant des tableaux avec une lampe et un livre dans les sites de musées, j’ai fait une découverte surprenante : les deux gravures ci-dessus représentent la même personne, Deborah Haden, qui était l’épouse de Francis Seymour Haden, physicien et peintre amateur, et qui était aussi la demi-soeur de Whistler. Elle est représentée dans la même position, lisant sous la même lampe, par son mari, et par son demi-frère !

      Paul Cézanne, Lampe et livres, 1882-1890, musée de Philadelphie, notice.

Une activité respectable

Partout où je suis, quand l’ennui me saisit, je lis, cherche à lire des mots, comme un poisson jeté dans le panier du pêcheur au bord de l’eau cherche à happer l’air pour survivre.
C’est un oxygène, un élixir, les mots pour tuer le temps, rendre celui-ci respirable. Je pense que nous sommes tous ainsi dans ces moments creux, à la recherche de vocables, même illisibles.
Surtout illisibles, ils prennent plus de temps !

N’importe quel mot, tout est bon à lire quand on n’a rien d’autre à faire et qu’on a oublié d’emporter son livre.
Le menu du jour écrit sur l’ardoise ou la mention « inox 10-18 » gravée sur la fourchette, lus jusqu’à plus faim en attendant l’assiette au restaurant …
La liste des ingrédients sur le pot de confiture en attendant le refroidissement du café …
Les noms de chiens commençant par la lettre de l’année chez le vétérinaire ;
Les affiches, particulièrement celles déchirées qui permettent de deviner la suite ;
Les mots translucides en filigrane sur le beau papier à lettre en attendant de trouver nos propres mots à l’encre bleue ;

Curieusement, ce qu’il faudrait avoir lu attentivement quelque part pour se diriger correctement, eh non, on ne l’a pas lu, et on s’égare ! Il manquait alors l’ennui, ingrédient indispensable de la lecture passive du réjouissant n’importe quoi.
Les mots les plus lus passivement furent sans doute ceux-ci :

À propos de la lecture, et de l’écriture, j’ai lu l’été dernier un petit livre très attachant sur lequel il n’est pas du tout dangereux de se pencher :

      Julia Kerninon, Une activité respectable, éd. La Brune au Rouergue, 2017.

Autobiographie de cette jeune femme, semble-t-il.
Quand elle avait cinq ans, sa mère lui avait offert une machine à écrire électrique, pesant un poids faramineux. Ses parents vivaient au milieu des livres. Tout concourait à son destin d’écrivain.
Je reprends l’une de ses formules : composer de la musique avec des phrases.
Elle est musicienne, a le sens du rythme, des phrases longues, courtes, imagées.
Je n’ai pas su aimer son roman intitulé Buvard. Bizarre, je n’ai pas accroché ; mais ce livre-là m’est un vrai plaisir.

Le sautillant monocle de Robert

    François Kollar, Appartement de Coco Chanel au Ritz : livre ouvert et lunettes, 1937, Médiathèque de Charenton-le-Pont, notice.
      Il est déroutant d’imaginer les nombreux siècles avant l’invention des lunettes, au cours desquels les lecteurs déchiffraient péniblement un texte aux contours nébuleux, et émouvant d’imaginer leur soulagement extraordinaire dès lors qu’ils purent disposer des lunettes et voir, presque sans effort, une page d’écriture. Un sixième de l’humanité est myope ; chez les lecteurs, la proportion est plus forte, près de quatre-vingt-quatre pour cent.

      Alberto Manguel, extrait de Une histoire de la lecture.

À quand remonte l’invention des lunettes ?

La première représentation de lunettes qui nous est connue se trouve dans le portrait du cardinal Hugues de Saint Cher (théologien mort en 1263), peint par Tommaso da Modena en 1352.

Le fou de livres finit par avoir besoin de lunettes. C’est ainsi que Dürer illustra le livre de Sébastien Brandt publié en 1494, La nef des fous :

      Frontispice d’Albrecht Dürer pour la première édition de Nef des Fous de Sébastien Brandt, page wikipedia

Le mot lunettes féminin pluriel est attesté depuis 1398 au sens d’instrument pour améliorer la vue.
L’invention de cet instrument a eu lieu en Italie vers la fin du XIIIème ou le début du XIVème siecle (source : dictionnaire historique de la langue française, éd. Le Robert).
C’est pourquoi, je suppose, l’artiste italien Tommaso da Modena a dessiné, de manière anachronique, le cardinal français avec des lunettes, nouveauté dans son propre pays.

    Antonio Pisannello (vers 1395-vers 1455), Trois têtes d’hommes l’un d’entre eux portant des bésicles, dessin, D.A.G. Louvre, notice

Autres lunettes italiennes, à la pointe de la modernité !
Rondes bien sûr, comme de petites lunes.

Bésicles, binocle, monocle, pince-nez, verre, carreau, lorgnon, culs de bouteille …

Le mot bésicles, nom féminin pluriel, est intéressant car il renseigne sur la matière de cet instrument. A l’origine, en 1328, on disait en moyen français béricle, nom singulier, qui venait de béryl, la pierre précieuse utilisée pour fabriquer les verres de lunettes et les loupes.
Le nom de cette pierre se retrouve dans le mot allemand Brille = lunettes, et l’espagnol berilles.

Le verbe briller pourrait venir aussi de la pierre brillante béryl, berillus en latin, mais ce n’est qu’une hypothèse.

Les lunettes me font toujours penser à Swann et je pense que Raphaël Enthoven aurait pu rédiger un chapitre « lunettes » ou « monocle » dans son dictionnaire amoureux de Proust :

      (notice de la gravure)

      Comme la vue de Swann était un peu basse, il dut se résigner à se servir de lunettes pour travailler chez lui, et à adopter, pour aller dans le monde, le monocle qui le défigurait moins. La première fois qu’elle [Odette] lui en vit un dans l’oeil, elle ne put contenir sa joie : « Je trouve que pour un homme, il n’y a pas à dire, ça a beaucoup de chic ! Comme tu es bien ainsi ! tu as l’air d’un gentleman. Il ne te manque qu’un titre ! » ajouta-t-elle, avec une nuance de regret.

      Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Un amour de Swann.

Les lunettes ou le monocle chez Charles Swann sont sages, s’embuent d’émotion, et essuyées avec mélancolie, elles expriment sa délicatesse, sa tristesse naturelle, sa résignation.

Le monocle fait aussi partie du charme de Robert de Saint Loup, le cher ami du narrateur, et ce monocle, indissociable de l’uniforme du sous-off’, saute, tressaille, valse, voltige et précède son propriétaire, se brandit, se cale sous l’arcade cintrée du sourcil, filtre le sourire, tombe comme le regard en vrille.
Il traduit sa gaîté et aussi son inconstance, sa légèreté, comme l’a analysé Philippe Berthier dans son essai sur Saint Loup.

Le narrateur est impressionné par l’apparition de Saint Loup au Grand Hôtel de Balbec, grand jeune homme blond, mince, vif, élégant :
Ses yeux, de l’un desquels tombait à tout moment un monocle, étaient de la couleur de la mer.

J’aime bien aussi les lunettes rondes et félines de Foujita !

    Léonard Foujita, Autoportrait, 1926, mba Lyon, notice.

Les Bourgeois

Un gros roman se fait assez discret dans cette rentrée littéraire, celui d’Alice Ferney, Les Bourgeois,
on en parle beaucoup moins que des autres livres, je me suis hâtée de le lire.
La lecture m’a offert dix jours de bonheur.

L’histoire d’une famille bourgeoise habitant dans le XVIème arrondissement de Paris n’est pas un sujet consensuel de nos jours, mais beaucoup de familles nombreuses catholiques de toute la France se retrouveront dans ce portrait délicat, écrit avec finesse, tact, grâce et bienveillance.

J’aime la couverture qui correspond bien au livre. Enfance, bonheur, simplicité, années soixante, fleurs champêtres, authenticité, douceur, vieille photo d’un temps perdu.

L’histoire s’étale sur tout le vingtième siècle, Henri Bourgeois et Mathilde ont dix enfants nés entre 1920 et 1940, quarante petits-enfants suivront, la famille se ramifie comme un arbre, avec son tronc patriarche et ses branches multiples … les guerres se succèdent, les moeurs changent, contre vents et marées la famille sans cesse agrandie se réunit toujours, corps continué, corps de temps, corps de sang … les souvenirs s’accumulent, l’esprit Bourgeois, esprit grand bourgeois, tient bon, pétri de foi, de tradition, d’honneur, l’argent n’ayant jamais été une finalité mais le moyen de rendre les enfants heureux.

Le récit des années de la seconde guerre mondiale fait penser à la Suite Française d’Irène Némirovsky.
L’analyse de cette époque est subtile, comment approuver le Général de Gaulle et rester fidèle au maréchal Pétain ?
Les naissances nombreuses, les mères vouées à la maternité, m’ont fait penser à ce très beau, très lent film de 2016, Eternité.
J’ignorais, quand j’ai vu ce film, qu’il était adapté du roman d’Alice Ferney, L’élégance des veuves.

Les Bourgeois explore aussi le bouleversement de la vie des femmes.
On peut être aujourd’hui mère de famille nombreuse sans se sentir poule pondeuse !

Le pinceau voyage

    Charles Desavary, Corot peignant en plein air à Saint Nicolas-lez-Arras, photographie, musée d’Orsay, notice
      Gris de Payne
      Jaune de Naples
      Havane
      Orpin de Perse
      Rouge d’Andrinople
      Terre de Sienne
      Vert anglais
      Rouge de Venise

      Mon pinceau voyage
      traçant les contours
      d’une pomme cosmopolite

      Simon Martin, extrait de Comment je ne suis pas devenu peintre, éd. Cheyne, 2015

Et l’on se prend à poursuivre le voyage des couleurs …
Bleu de Prusse, bleu France, bleu turquoise, rose indien, terre de Cassel, Parme, Bordeaux, Sinople, Moreau …

Ce petit livre vert, des éditions Cheyne que longtemps je chérirai, est une merveille de poésie douce, picturale, colorée, sensuelle, qui rend hommage à des peintres et sait émouvoir des lecteurs de tous âges.
Simon Martin écrit aussi pour les enfants,
on s’étonne, d’un coeur d’enfant, devant ses mots simples et soyeux comme une nature morte de Chardin.

      la craie

      du solide friable

      du grand né du tout petit

      de l’éphémère qui dure

      une vie de falaise

      Mélanie Leblanc, extrait de Des Falaises, éd. Cheyne, 2016

Chez Cheyne encore, dans la collection grise, cette autre magie poétique,
du haut des falaises à la fois massives et fragiles,
la sensation, immensité, ciel, blancheur, apesanteur …

bouche ouverte
en plein vent
manger la mer
l’air
la lumière

falaises, empreintes du temps, éboulement, écroulement, écoulement,
les mots nous suspendent au bord du vide comblé de leur poésie et leur rêve nous lance vers le ciel.

De la falaise ouverte sur le grand écran céleste, je saute dans le petit … cette semaine j’ai regardé une série télévisée policière, déjà ancienne, avec un plaisir amusé : Crimes en série.

Mon amnésie habituelle pour ce genre de série me laisse redécouvrir chaque intrigue dans un suspense intact.
C’est la relative ancienneté de cette série qui m’a passionnée.
Commencée en 1998, elle a vingt ans à peine.
Mais que les choses ont changé !
L’euro n’existait pas, les billets en francs paraissent larges comme des mouchoirs en papier.
Les écrans des ordinateurs se limitaient à une petite surface vitrée bombée au milieu d’un engin énorme ventru comme un four à pain.
Les téléphones portables munis d’une antenne ressemblaient au rabot de Saint Joseph.
Les ordinateurs portables étaient plus proches de ceux d’aujourd’hui, mais bien plus épais avec une fente pour la disquette.
L’enquête se basait sur une toute nouvelle méthode, le profilage. Celui-ci est de plus en plus en vogue dans nos séries actuelles, à l’époque il était le dernier recours dans les situations désespérantes et sans issue.
L’équipe, bigarrée et pleine d’humour, se retranche à la cave dans ce qu’elle appelle le bunker, et a recruté deux jeunes malfaiteurs repentis, des cyber-criminels, qui avaient réussi à pénétrer dans les ordinateurs top-secrets des grands ministères. On ne les appelait pas encore des hackers.
On regarde aujourd’hui cette série comme une archive pittoresque, un témoignage d’un passé récent et si lointain. Vertige du temps dans le grand espace de la technologie !

La posturologie de la lecture

    Théophile Alexandre Steinlen, Modèle lisant ou La lettre, estampe, 1898, BnF, notice.

Penser/Classer est un ouvrage de Georges Pérec publié en 1982 après sa mort. Il pensait, classait le monde quotidien à sa manière, fantaisiste, amusante.
Une lecture surprenante.

Dans ce petit livre on peut trouver par exemple 81 fiches cuisine à l’usage des débutants,
classées ainsi : 27 recettes de ris de veau, 27 recettes de sole, 27 recettes de lapin.
On rit bien !

On trouvera aussi les manières de classer les livres dans sa bibliothèque personnelle, des considérations sur les lunettes, et puis, ha, la fameuse posturologie de la lecture !

Voici un extrait que, personnellement, je m’amuse à illustrer de tableaux :

    orpen

    Sir William Orpen, Grace lisant dans la baie de Howth, vers 1900, coll. Part. notice

      Lire debout (c’est la meilleure façon de consulter un dictionnaire)

    Tamara de Lempicka, Kizette en rose, 1926, musée d’arts Nantes, notice .
      Lire assis, mais il y a tellement de manières d’être assis :
      les pieds touchant le sol, les pieds plus hauts que le siège, le corps renversé en arrière (fauteuil, canapé)
      les coudes appuyés sur la table, etc. ;
    null

    Henri Matisse
    , La liseuse à l’ombrelle, 1921, Tate Modern Londres, notice du musée
      Lire couché ; couché sur le dos ; couché sur le ventre ; couché sur le côté, etc. ;
    hennerliseuso

    Jean-Jacques Henner, La liseuse, 1880-1890, musée d’Orsay, notice.

      Lire à genoux (des enfants feuilletant un livre d’images ; les Japonais ? ) ;

    Robert Braithwaite Martineau, Le dernier chapitre, musée de Birmingham, notice.

      Lire accroupi (Marcel Maus : « la position accroupie est, à mon avis, une position intéressante que l’on peut conserver à un enfant. La plus grosse erreur est de la lui enlever. Toute l’humanité, excepté nos sociétés, l’a conservée. »)

      Lire en marchant. On pense surtout au curé qui prend le frais en lisant son bréviaire. Mais il y a aussi le touriste qui déambule dans une ville étrangère, un plan à la main, ou qui passe devant les tableaux du musée en lisant la description que les guides en donnent. Ou bien marcher dans la campagne, un livre à la main, en lisant à voix haute. Il me semble que c’est de plus en plus rare.

    Georges Pérec, Penser/Classer, extrait de « Lire : esquisse physiologique »

    null
    Carl Spitzweg, La lecture du bréviaire le soir, vers 1845, Louvre,
    notice.

Au chapitre suivant, Pérec classe les lectures selon les fonctions corporelles.

La nourriture : lire en mangeant

    John Singer Sargent, La table du petit-déjeuner, 1884, Fogg Art Museum Harvard University, notice

La toilette : lire dans son bain

    null

    Alfred Stevens, Le bain, vers 1867, musée d’Orsay, notice

Les besoins naturels : Louis XIV donnait audience sur sa chaise percée, précise Pérec.
Il recopie ensuite un passage de Ulysse de James Joyce. Très détaillé, ce passage, j’évite de moi-même le retranscrire ici.
Pas trouvé de tableau pour ce cas précis.

    Eugène Delacroix, Homme lisant dans son lit, D.A.G. Louvre, notice

Le sommeil : on lit beaucoup avant de s’endormir

Georges Pérec n’a pas pensé à l’allaitement !
On peut nourrir son enfant et son esprit en même temps.

    grebberfhaarlem


    Pieter Fransz. De Grebber
    , Mère et enfant, 1622, Frans Hals Museum Haarlem, notice.

Pérec évoque la lecture dans les moyens de transport, la lecture en vacances, la lecture en convalescence ou pendant une maladie, la lecture dans les squares, au café …

    Augustus Leopold Egg, Compagnons de voyage, 1862, musée de Birmingham, notice

On peut lire en regardant la télé, mon mari parvient à suivre un film tout en avalant un roman policier, il peut même lire en écoutant des chansons, alors que ce genre d’interférence entre mots lus et mots entendus me mettent la tête en bouillie.
Je ne supporterais pas d’entrer au petit coin ou dans la salle de bain avec un livre, mais la lecture au lit est mon péché mignon.
Classer ses livres, telle est la question, surtout quand la récolte est constante, la cueillette compulsive.
J’aurai beaucoup à dire sur tout ce que j’ai à lire, le tout dans un désordre instable sur ma table de nuit.

vallottonbiblioo

    Félix Vallotton, La bibliothèque, 1921, musée du Prieuré Saint Germain en Laye, notice.

Frappe-toi le coeur

IMGP6910

On s’en frappe le coeur tant elle a du génie !
Elle est mon exception.
Quand on parle trop d’un livre, je n’ai plus envie de le lire. Je préfère me tourner vers des auteurs discrets qui pourtant aimeraient bien qu’on les cite dans tous les journaux, qu’on les voie sur les plateaux de télévision …
Mais avec elle, je suis grégaire et donc m’agrège au vaste troupeau de ses lecteurs inconditionnels.
La couleur des couvertures de ses livres devrait être grège !
(les mots grégaire, grège, agréger ont la même racine gréco-latine : gregis = troupeau)

IMGP6911

On dit que son écriture s’épure de plus en plus, mais elle a toujours été dépouillée et c’est cela que j’aime. Dans ses livres je ne descends pas les pages quatre à quatre, chaque mot compte et suffit.
Certains écrivains devraient dans leur récit faire du tri sélectif pour sauver la planète littéraire et limiter la déforestation.

Amélie Nothomb apparaît maintenant moins frappée que le champagne dont ses personnages abusent. On peut regretter que ceux-ci ne portent plus des prénoms à coucher dehors avec un billet de logement.
Les mots rares de haute extraction hellénistique se rencontrent moins souvent, mais le thème des relations difficiles entre l’enfançon et l’auteur de ses jours revient toujours, plus brûlant et grave que jamais. Le pire est le propre de l’homme.

IMGP6912

Frappe-toi le coeur est un excellent roman.
Plus que la jalousie entre mère et fille, sentiment clef de l’histoire, le problème soulevé entre le professeur et son élève m’a paru très important, il est trop souvent étouffé, même genre de tabou que l’inceste ou la violence conjugale. Il s’agit du professeur qui s’approprie sans vergogne les découvertes et les idées de son élève plus brillant que lui. Ce dernier, dans sa position inférieure, reste impuissant devant le vol intellectuel.
Amélie Nothomb ne vole pas son succès, bien mérité.

Et j’apprends qu’elle vient à Quimper mercredi prochain pour une dédicace.
Ah, mon coeur va frapper fort !

Aux souris tristes

Aux souris tristes, ainsi est dédié le livre de François-Henri Désérable,

      Un certain monsieur Piekielny, éd. Gallimard, 2017.

C’est le premier livre de la rentrée littéraire que j’ai lu, mon empressement fut à la hauteur du plaisir que j’avais éprouvé à la lecture de La promesse de l’aube de Romain Gary.

    "Eh bien, quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire ... promets-moi de leur dire : au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny ..."

Monsieur Piekielny, le voisin du petit Roman Kacew et de sa maman Mina à Vilnius, avait fait promettre au jeune garçon de dire cela (au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka …) à tous les grands hommes qu’il rencontrerait plus tard, puisque sa maman le prédestinait à coup sûr à une brillante carrière d’écrivain et d’ambassadeur.

J’avais lu, bu, cru, avalé tout cru cette autobiographie de Romain Gary.
Je ne savais pas qu’elle était romancée. Elle est tellement bien contée.
F.-H. Désérable m’en révèle les mensonges.
Il m’apprend aussi que le pseudo Gary veut dire « brûle » en russe, et son autre pseudo Ajar veut dire « braise ». Comme dit F.-H. Désérable avec humour, on n’y voit que du feu. Et j’ai cru passionnément la fin incandescente de la Promesse de l’Aube au sujet de cette mère exceptionnelle.

Un certain monsieur Piekielny … ce personnage n’est pas certain du tout.
Importance de la place de l’adjectif : une certaine chose n’est pas une chose certaine.
F.-H. Désérable part en vain à la recherche de ce voisin.
Et comme il est dit dans La Recherche, la vraie vie n’est-elle pas dans la littérature ?

Petit homme calme, effacé, monsieur Piekielny ressemblait à une souris triste. On le voit dans le livre, on le croit. Son nom veut dire en polonais « infernal », par antiphrase.
Réalité non fictive, présence effective ? (ces mots-là sont de Houellebecq !)

L’écriture de F.-H. Désérable est vive, pleine d’humour, parfois bavarde. Le livre m’a paru confus, décousu, avec une fin qui traîne, mais certains passages m’ont bien fait rire. Romain Gary dans l’émission télévisée Apostrophes est un vrai morceau d’anthologie avec le pastiche d’une réponse de Patrick Modiano à une question de Bernard Pivot. Désopilant !

Je recommande l’écoute du livre « La Promesse de l’Aube » lu par Hervé Pierre.
J’aurais aimé aussi lire le roman illustré par Johann Sfar, mais le prix de l’ouvrage a freiné mon élan.
Je trouve que le dessinateur a donné à l’écrivain un visage de souris triste.

On peut entendre François-Henri Désérable sur France-Culture :

css.php