Frappe-toi le coeur

IMGP6910

On s’en frappe le coeur tant elle a du génie !
Elle est mon exception.
Quand on parle trop d’un livre, je n’ai plus envie de le lire. Je préfère me tourner vers des auteurs discrets qui pourtant aimeraient bien qu’on les cite dans tous les journaux, qu’on les voie sur les plateaux de télévision …
Mais avec elle, je suis grégaire et donc m’agrège au vaste troupeau de ses lecteurs inconditionnels.
La couleur des couvertures de ses livres devrait être grège !
(les mots grégaire, grège, agréger ont la même racine gréco-latine : gregis = troupeau)

IMGP6911

On dit que son écriture s’épure de plus en plus, mais elle a toujours été dépouillée et c’est cela que j’aime. Dans ses livres je ne descends pas les pages quatre à quatre, chaque mot compte et suffit.
Certains écrivains devraient dans leur récit faire du tri sélectif pour sauver la planète littéraire et limiter la déforestation.

Amélie Nothomb apparaît maintenant moins frappée que le champagne dont ses personnages abusent. On peut regretter que ceux-ci ne portent plus des prénoms à coucher dehors avec un billet de logement.
Les mots rares de haute extraction hellénistique se rencontrent moins souvent, mais le thème des relations difficiles entre l’enfançon et l’auteur de ses jours revient toujours, plus brûlant et grave que jamais. Le pire est le propre de l’homme.

IMGP6912

Frappe-toi le coeur est un excellent roman.
Plus que la jalousie entre mère et fille, sentiment clef de l’histoire, le problème soulevé entre le professeur et son élève m’a paru très important, il est trop souvent étouffé, même genre de tabou que l’inceste ou la violence conjugale. Il s’agit du professeur qui s’approprie sans vergogne les découvertes et les idées de son élève plus brillant que lui. Ce dernier, dans sa position inférieure, reste impuissant devant le vol intellectuel.
Amélie Nothomb ne vole pas son succès, bien mérité.

Et j’apprends qu’elle vient à Quimper mercredi prochain pour une dédicace.
Ah, mon coeur va frapper fort !

Aux souris tristes

Aux souris tristes, ainsi est dédié le livre de François-Henri Désérable,

      Un certain monsieur Piekielny, éd. Gallimard, 2017.

C’est le premier livre de la rentrée littéraire que j’ai lu, mon empressement fut à la hauteur du plaisir que j’avais éprouvé à la lecture de La promesse de l’aube de Romain Gary.

    "Eh bien, quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire ... promets-moi de leur dire : au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny ..."

Monsieur Piekielny, le voisin du petit Roman Kacew et de sa maman Mina à Vilnius, avait fait promettre au jeune garçon de dire cela (au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka …) à tous les grands hommes qu’il rencontrerait plus tard, puisque sa maman le prédestinait à coup sûr à une brillante carrière d’écrivain et d’ambassadeur.

J’avais lu, bu, cru, avalé tout cru cette autobiographie de Romain Gary.
Je ne savais pas qu’elle était romancée. Elle est tellement bien contée.
F.-H. Désérable m’en révèle les mensonges.
Il m’apprend aussi que le pseudo Gary veut dire « brûle » en russe, et son autre pseudo Ajar veut dire « braise ». Comme dit F.-H. Désérable avec humour, on n’y voit que du feu. Et j’ai cru passionnément la fin incandescente de la Promesse de l’Aube au sujet de cette mère exceptionnelle.

Un certain monsieur Piekielny … ce personnage n’est pas certain du tout.
Importance de la place de l’adjectif : une certaine chose n’est pas une chose certaine.
F.-H. Désérable part en vain à la recherche de ce voisin.
Et comme il est dit dans La Recherche, la vraie vie n’est-elle pas dans la littérature ?

Petit homme calme, effacé, monsieur Piekielny ressemblait à une souris triste. On le voit dans le livre, on le croit. Son nom veut dire en polonais « infernal », par antiphrase.
Réalité non fictive, présence effective ? (ces mots-là sont de Houellebecq !)

L’écriture de F.-H. Désérable est vive, pleine d’humour, parfois bavarde. Le livre m’a paru confus, décousu, avec une fin qui traîne, mais certains passages m’ont bien fait rire. Romain Gary dans l’émission télévisée Apostrophes est un vrai morceau d’anthologie avec le pastiche d’une réponse de Patrick Modiano à une question de Bernard Pivot. Désopilant !

Je recommande l’écoute du livre « La Promesse de l’Aube » lu par Hervé Pierre.
J’aurais aimé aussi lire le roman illustré par Johann Sfar, mais le prix de l’ouvrage a freiné mon élan.
Je trouve que le dessinateur a donné à l’écrivain un visage de souris triste.

On peut entendre François-Henri Désérable sur France-Culture :

La nouvelle ombre, tremblante et tendre

      Antoine Chintreuil, Pommiers et genêts en fleurs, musée d’Orsay, notice.

      Cette lumière peut-elle
      tout un monde nous rendre ?
      Est-ce plutôt la nouvelle
      ombre, tremblante et tendre
      qui nous rattache à lui ?
      Elle qui tant nous ressemble
      et qui tourne et tremble
      autour d’un étrange appui.
      Ombres des feuilles frêles,
      sur le chemin et le pré,
      geste soudain familier
      qui nous adopte et nous mêle
      à la trop neuve clarté.

      Rainer Maria Rilke, recueil Vergers, publié en 1926.

      Emile Bernard, Août Verger à Pont Aven, 1886, musée des beaux arts Quimper, notice.

Rainer Maria Rilke a écrit les poèmes de Vergers en français. On le devine, on ressent le léger frisson des mots que la traduction ne rendrait pas .

Le poème que je recopie ici évoque la lumière du printemps, qui tremble comme celle de la fin de l’été, de l’automne. Lumière de demi-saison.

L’ombre de septembre se fait moins sombre, plus fragile, translucide et douce.
Les pommes et les poires jonchent prés et pelouses, ponctuent les chemins.
Revient le temps des compotes, des tartes, des confitures …

Deux pommes :

      Jan van Eyck, La Vierge de Lucques, vers 1437, Städel Francfort, notice, commentaire et agrandissement.

    Où aller pour retrouver la liberté ? Où, l’équanimité de ma vraie existence ? Où, l’innocence dont je ne pouvais plus longtemps me passer ?
    Je me ressaisis ; plus attentivement, passionnément même, comme si un progressif recueillement intérieur s’épanouissait soudain au-dehors, je m’absorbai dans la contemplation de la planche étalée sous mes yeux.

    C’était la Vierge de Lucques de Jean Van Eyck, la gracieuse Vierge au manteau rouge tendant à l’enfant assis, très droit, et qui tète avec gravité, le sein le plus charmant.
    Où ? Où ? …
    Et tout à coup je désirai, je désirai, oh ! désirai de toute la ferveur dont mon coeur a jamais été capable, désirai d’être non pas l’une des deux pommes peintes – du tableau -, sur la tablette de la fenêtre – : même cela me semblait trop de destin … Non : devenir la douce, l’infime, l’imperceptible ombre de l’une de ces pommes – , tel fut le désir en lequel tout mon être se rassembla.
    Et comme si un exaucement était possible, ou comme si ce souhait à lui seul accordait à l’esprit une pénétration miraculeusement sûre, des larmes de reconnaissance me vinrent aux yeux.

    Rainer Maria Rilke, extrait de Le Testament.

Elle est infime en effet l’ombre de la petite pomme.
On reconnaît bien là la modestie, l’humilité de Rilke.
Il aurait pu choisir d’être la minuscule fenêtre, reflet sur la carafe dans le côté opposé du tableau. Il a composé un recueil de poèmes intitulé Les fenêtres.

Le Testament est un recueil de notes, fragments, lettres que Rilke a écrits entre novembre 1920 et mai 1921.
Ces écrits rassemblés sous le titre Le Testament furent publiés pour la première fois en 1974.
Rilke avait été accueilli au château de Berg am Irchel près de Zürich durant cet hiver, dans un état de grande inquiétude et de désespoir. Ebranlé par la guerre mondiale, il ne parvenait pas à achever ses Elégies à Duino commencées en 1912, qu’il plaçait pourtant au centre de son oeuvre poétique.
Il nota ses tourments, commença quelques lettres, s’essaya même à l’écriture automatique avec une suite de mots jetés sur le papier dans l’instinct du moment.
Il considéra que c’étaient là ses derniers écrits et les nomma « testament ».

Mais il acheva Les élégies à Duino en 1922, en 1924 il composa en français Vergers, puis Les quatrains valaisans, Le Roses, Les Fenêtres et Tendres impôts à la France.
Il mourut le 29 décembre 1926.

Versailles Chantiers

Robert&Joséphine, j’en suis tout émue, est un petit livre très touchant, une grâce tombée du ciel, et je crois, oh ingratitude, que je n’en ai jamais parlé ici.
Oubli ?
C’était au temps où je ne commentais pas les livres.

Un autre livre du même écrivain me permet de raccommoder la lacune.

Robert&Joséphine de Christiane Veschambre fut édité par Cheyne en 2008

– – – – – – – –
– – – – – – – –

      _ _ _ _ _ _ _
      _ _ _ _ _ _ _

Versailles Chantiers
texte de Christiane Veschambre,
photographies de Juliette Agnel,
éditions Isabelle Sauvage, 2014

Très belle découverte pour moi cet été, la maison d’éditions Isabelle Sauvage.
Edition de poésie notamment
et maison bretonne, du Finistère.
Faut-il le répéter, la poésie trouve en Bretagne, encore de nos jours, une terre très fertile.

Versailles Chantiers reprend l’histoire de Robert et Joséphine.
Joséphine était une jeune Bretonne de Lamballe partie à Versailles en 1938 pour trouver du travail. Elle fut embauchée au café La jeune France situé en face de la gare des Chantiers. Un jeune serveur s’appelait Robert, ils se marièrent et eurent un enfant.

Une histoire simple contée dans une infinie poésie.
On appelle cela un poème narratif. il prend une forme étonnante avec Christiane Veschambre.

La gare de Versailles Chantiers, créée en 1849, est au centre d’une étoile ferroviaire à sept branches, et doit son nom aux chantiers de pierres taillées qui se trouvaient là au XVIIème siècle pour la construction du château.
Cette gare est au centre d’une étoile hérissée de souvenirs qu’évoque, dans une écriture personnelle, concise et délicate, Christiane Veschambre.

Le train parti de Montparnasse pour la Bretagne ne s’arrête plus à Versailles Chantiers.
J’ai moi-même bien des souvenirs de cette gare. J’ai fait le chemin de la gare au château comme les pierres autrefois, pour visiter la demeure royale absolument silencieuse et déserte en hiver. Pas un seul touriste dans les jardins, le domaine était à nous tout seuls, étudiants qui ignorions notre chance !
Plus tard je pris le train pour Quimper avec mes cinq jeunes enfants, le chat et le chien, le petit dernier en landau, dans cette gare trop petite où nous dûmes descendre sur le ballast pour nous hisser dans la dernière voiture … quel chantier en effet !

La langue de Christiane Veschambre captive et les éditions Isabelle Sauvage envoûtent, nous voilà pris dans les mots et les pages !
Avec Versailles Chantiers, j’ai pris à la librairie Basse Langue de Christiane Veschambre, paru chez Isabelle Sauvage en 2016.

Point commun entre la gare de Versailles et Basse Langue : les traverses !
Christiane Veschambre explore, creuse et traverse en profondeur ses lectures de Erri De Luca, Robert Walser, Emily Dickinson, Gilles Deleuze, pour en extraire la langue sourde, souterraine, la basse langue qui fait jaillir l’émotion … Ce sont ce qu’elle appelle ses traverses dans des livres qu’elle qualifie de grumeleux, alors que d’autres sont lisses.
Ce livre qui traite des livres est certes rugueux, on dit dans ce cas « exigeant ».
Il me donne envie de relire les petites proses de Robert Walser.
Ce sont les chemins de traverse du lecteur !

Prendre naissance, Dans ce jardin qu’on aimait

Cultiver son jardin, bêcher, tondre, piocher, élaguer, arracher, planter, arroser, amender, tuteurer, nettoyer, ratisser, cueillir … et on oublie l’essentiel : contempler.
Il faut prendre le temps de se promener au jardin, observer, admirer, remercier le ciel pour toutes ces beautés.
Se laisser gagner par la poésie du lieu.
Pas si simple quand on ne voit souvent que mauvaises herbes, plantes en détresse, et tout le tintouin qui reste à faire.

Au lieu de la binette et du sécateur, j’ai pris les derniers livres arrivés sur ma table de nuit, l’appareil photo, et j’ai regardé, lu, feuilleté, saisi à la sauvette tout ce qui m’a fait sourire dans le jardin.

Le dernier recueil de poèmes de Jean-Pierre Boulic nous conduit au jardin, sur les chemins de campagne, par les bois et les champs, et nous invite à y Prendre naissance (éd. La Part commune, avril 2017) en nous émerveillant, tout simplement.

Et déjà, à cette lecture, on se sent mieux entre les roses et les renoncules indésirables !

Les mots de Jean-Pierre Boulic sont des fleurs, sauvages, délicates, simples et gracieuses.
Ce très beau recueil, frais et limpide, nous guide pour mieux chérir notre terre.

Un autre recueil de poèmes nous dit l’étonnement, la beauté naturelle, la vie,
le soleil, la pluie, le silence,
tout Ce rien qui nous éclaire,
et le poète, qui nous invite lui aussi à aimer, Jean Lavoué, m’était inconnu.

La préface signée Gilles Baudry engage, il est vrai, à sauter sur l’ouvrage !

Ce recueil est le premier livre de la collection Poésie et intériorité
d’une nouvelle maison d’édition qui porte un très joli nom :
L’enfance des arbres.

C’est hardi de nos jours de créer une collection de poésie, car nous, lecteurs friands de poèmes, sommes, pour employer une tournure shakespearienne ou stendhalienne, happy few. Very happy, vraiment ! Mais trop few aussi. Hélas !


Continuons dans les petits riens poétiques avec Alain Duault,
Ce léger rien des choses qui ont fui,
éd. Gallimard, mai 2017

Sensualité, nostalgie, les parfums, les couleurs et les sons se répondent, de la musique bien sûr, quelque chose de Baudelaire, de la lumière, du silence, et la fine porcelaine des mots.

Une poésie riche, capiteuse, à lire à petites gorgées.

Pour finir mon petit tour en poésie du moment, je propose le dernier livre de Pascal Quignard.

Ce n’est pas un recueil de poèmes, mais ce livre est tellement poétique !

Dans ce jardin qu’on aimait, éd. Grasset, mai 2017

Vingt-cinq ans après avoir raconté la vie de monsieur de Sainte Colombe, l’écrivain part sur les traces d’un autre musicien encore moins connu, le révérend Siméon Pease Cheney, qui nota tous les chants des oiseaux venus pépier dans le jardin de sa cure entre 1860 et 1880, et qui avait fini par noter tous les bruits dans sa maison.

Le roman (je ne crois pas que c’en est un) se présente comme un dialogue entre le révérend et sa fille, entrecoupé par les descriptions d’un récitant.
Il est question de sons et de musique, mais ce récit apparaît surtout pictural. Les images que font naître les mots de Pascal Quignard, sont douces, silencieuses, lumineuses, rêveuses … une pure poésie.

Bouts de chemins

      Quand par les soirs d’été le ciel harmonieux gronde comme une bête fauve et que chacun boude l’orage, c’est au côté de Méséglise que je dois de rester seul en extase à respirer, à travers le bruit de la pluie qui tombe, l’odeur d’invisibles et persistants lilas.

      Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann, Combray

La promenade quotidienne, la marche rituelle, spirituelle, la force des souvenirs que les pas font renaître.

A Combray il y avait deux choix de promenades pour le petit Marcel et ses parents, c’étaient le côté de Méséglise et le côté de Guermantes, préférés selon le temps qu’il faisait et dont ils disposaient.
A chaque côté ses réminiscences, ses impressions, son sol mental.
Le roman de La Recherche s’est bâti sur ces deux côtés explorés à pied, comme le cerveau est composé de deux hémisphères.

Il faut prendre le temps de lire ces très beaux passages de Combray en se délectant des images proustiennes, comme on prend le temps de marcher sur les chemins en admirant les nuages et les fleurs.

      Chaque promenade abonde de phénomènes qui méritent d’être vus et d’être ressentis. Formes diverses, poèmes vivants, choses attrayantes, beautés de la nature : tout cela fourmille, la plupart du temps, littéralement au cours de jolies promenades, si petites soient-elles. Les sciences de la nature et de la terre se révèlent avec grâce et charme aux yeux du promeneur attentif, qui bien entendu ne doit pas se promener les yeux baissés, mais les yeux grands ouverts et le regard limpide, si du moins il désire que se manifeste à lui la belle signification, la grande et noble idée de la promenade.

      Robert Walser, extrait de La promenade, 1917.

Le week end dernier j’ai participé au pèlerinage des femmes qui a lieu chaque année en juin, démarre du point culminant du Finistère, et descend vers la mer par un magnifique itinéraire de 27km.
Descente du mont en silence, puis chants, prières, arrêts dans les chapelles, enseignements, adoration, piqueniques, camping, et joie profonde.
Admiration de toutes les beautés qui s’offrent à nous.
Photographier en marchant, attention de ne pas trébucher la tête en l’air, avoir le bon réflexe avec le réflex autour du cou !

      Mais ce qu’il aimait par dessus tout, c’était marcher. Presque chaque jour, qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’il fasse chaud ou froid, il quittait son appartement pour déambuler dans la ville – sans savoir vraiment où il allait, se déplaçant simplement dans la direction où ses jambes le portaient.

      Paul Auster, extrait de Cité de verre dans La trilogie new-yorkaise
      .

Le héros de cette trilogie, Quinn, éprouve l’impérieux besoin de marcher, et c’est vrai que la marche devient facilement une activité nécessaire à l’équilibre physique aussi bien que mental. Elle occupe aussi une place dans la spiritualité, invite à méditer, prier, chanter, penser …

      Routes du voyageur !
      Ombres des arbres
      Et les collines dans le soleil, où
      S’en va le chemin
      Vers l’église.

      Johann Christian Friedrich Hölderlin, extrait de Grèce dans Hymnes inachevés.

Höderlin fut un marcheur fou, et il est devenu fou, il était parti à pied en 1801 de Strasbourg jusqu’à Bordeaux, où il avait obtenu un poste de précepteur, en passant par Colmar, Besançon, Lyon, traversant les monts d’Auvergne, et il revint en Allemagne en passant par Paris pour visiter le Louvre. On marchait peut-être un peu moins au Louvre en 1800 que de nos jours.

      « Bonjour à vous, Clarissa ! » dit Hugh d’une façon plutôt grandiloquente car ils se connaissaient depuis l’enfance. « Où allez-vous donc ? »
      « J’adore marcher dans Londres », dit Mrs Dalloway. « Vraiment, c’est mieux que de marcher dans la campagne. »

      Virginia Woolf, extrait de Mrs Dalloway.

C’était une journée de juin, les cercles de plomb de Big Ben se dissolvaient dans l’air, et Clarissa Dalloway flânait en ville comme Quinn dans New York.

Ville ou campagne, chemins forestiers ou sentiers côtiers, la marche se fait à l’air libre, dehors, en dehors de chez soi. Mais souvent à l’intérieur de soi …

La lecture est un voyage, et la marche est une lecture.

Jean-Luc Le Cleac’h a publié une Poétique de la marche aux éditions de La Part Commune en mars 2017 :

petit livre de réflexion sur la marche à pied
pas assez poétique à mon goût, mais agréable à lire.

J.L. Le Cleac’h écrit que la marche s’apparente à un processus de déchiffrage du monde, d’éclaircissement et d’élucidation.

je ne sais pas si la marche permet d’élucider certaines questions, mais, par sa lenteur, elle permet de mieux lire le paysage, d’en prendre la mesure, d’en saisir tout le mystère, la beauté.

On peut arpenter un chemin régulièrement, il n’est chaque fois ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre.

Mon amie m’a offert, en prévision de notre pèlerinage, un petit livre passionnant, plein d’enseignement, jaune soleil, qui traite du sujet de la marche.

Frédéric Gros , Marcher, une philosophie, éd. Champs/ essais

On y apprend que Nietzsche a été un remarquable marcheur.
Et Rimbaud bien sûr.
Et Rousseau, Nerval, Kant …

L’étymologie du mot pèlerin, nous rappelle l’auteur, vient du latin peregrinus qui veut dire étranger.
Le pèlerin est celui qui n’est pas chez lui là où il marche.

Marcher, se détacher, partir, quitter.

      Je suis le piéton de la grande route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d’or du couchant.

      Arthur Rimbaud, extrait de Enfance IV, Illuminations.

Entre les photos de mon pèlerinage, je me suis amusée à reporter quelques marches littéraires parmi tant d’autres.
Quelques textes semés au hasard comme de petits cailloux …
Le blogage est un vagabondage. Le temps me manque en ce moment, j’espère retrouver un meilleur rythme de marche du côté de chez Grillon cet été !

Nous étions une centaine de pèlerines, après avoir descendu le Menez Hom, nous avons longé la mer jusqu’à Sainte Anne la Palud, respiré, aspiré, inspiré devant ce bout du monde divin.
Vivement l’année prochaine !

La vraie gloire est ici

      Flaque de lumière,
      Flaque d’eau,
      Au sein de l’éternelle rotation des astres,
      Cette brève flamme chasse la lente grisaille
      D’un après-midi.

      François Cheng, extrait de Par ici nous passons, recueil La vraie gloire est ici, éd. Poésie/Gallimard, janvier 2017

      Dehors, un matin de mai
      qui s’offre, clair et plein, heureux
      D’être connu par toi,
      d’être simplement là, en soi.

      François Cheng, extrait de Par ici nous passons, recueil La vraie gloire est ici

La vraie merveille est ici, dans ce recueil de poésie de François Cheng.
Ici, il est question d’arbres, de fleurs, de lumière, d’oiseaux, du bruissement de la nature, du bonheur d’être là …
Il y a aussi une ode à Shelley sur laquelle j’aimerais revenir bientôt.

Ce recueil invite à écouter, respirer, contempler son jardin, y être tout simplement.

Noir, et ce n’est pas la nuit

« Littérature & appels d’air » précise sur sa couverture la revue que je suis fidèlement depuis son premier numéro.
Parution après parution mon admiration reste entière pour la moitié du fourbi.
J’avais parlé du premier numéro il y a juste deux ans,
et du troisième numéro l’an dernier.

Le dernier thème d’écriture est le noir, et, comme en hommage au poète Eugène Guillevic disparu il y a vingt ans, le titre de la revue est extrait du poème Je t’écris que Guillevic publia dans le recueil Sphère chez Gallimard en 1963.

J’aime Guillevic, ce Breton qui traduisit des écrivains allemands (revoir ici), et la première partie de La moitié du fourbi offre des textes écrits autour de Guillevic et de son idée poétique du noir.
Textes magnifiques dont le poète aurait été fier.

Viennent ensuite des textes très variés, gais ou tristes, saisissants, curieux, jubilatoires, donnant à la noirceur une lumière étonnante.

La description caustique et désopilante d’un certain restaurant parisien m’a tant amusée que je suis allée aussitôt vérifier sur internet s’il existait bien : oui, ce resto où les clients attablés sont plongés dans l’obscurité complète est bien réel, il est à découvrir là.
Si la cuisine est aussi hasardeuse que l’orthographe du site web, il vaut mieux choisir un lieu moins snob.

Cette revue au titre original est un espace d’écriture (je n’aime pas beaucoup le mot « atelier » en ce qui concerne l’écriture) de haute tenue, qui, aux appels d’air, répond par un souffle vivifiant, décoiffant, surprenant, une vraie bouffée d’oxygène. Ca vole haut dans les plumes !

Famille nombreuse

      Georges Rouault, Famille nombreuse, vers 1938-1939, Centre Pompidou Paris, notice.

Le gros livre-bande dessinée, je prends goût peu à peu à cette forme d’édition, quand le charme du dessin amplifie la saveur du texte, quand le bonheur des yeux s’allie au plaisir des mots …

Voilà un titre qui me correspond bien :

Chadia Chaibi Loueslati
Famille nombreuse
éd. Marabout, mars 2017

La petite Chadia, dans les années quatre-vingt, a dix frères et soeurs et raconte, avec bonheur et truculence, la vie quotidienne de sa famille d’origine tunisienne vivant en région parisienne.

J’ai lu et contemplé cet ouvrage dans un vif plaisir que je vais rapidement partager avec ma famille nombreuse !
Quelles que soient leurs origines, les lecteurs de famille nombreuse se retrouveront d’une manière ou d’une autre dans ce tendre témoignage.

Omi, la maman de Chadia, c’était aussi moi, perdue dans les innombrables paniers de linge, les caddies de super-marché pharaoniques, les tas de chaussures inextricables, secourue par la bouteille d’eau de Javel omniprésente, la machine à coudre prête à tout raccommoder …

Et nous avions la même année la même voiture, l’immense Peugeot familiale !

Bravo Chadia pour ce livre épatant !

dubufel

      Claude-Marie Dubufe, La famille de l’artiste, 1820, musée du Louvre, notice

La différence invisible

Un tout petit détail suffit parfois pour attirer l’attention dans la librairie sur un livre, qui ne semble pourtant pas correspondre à ce qu’on cherche.
Cet hiver, les souliers rouges sur la couverture de celui-ci m’ont fait penser à Louis XIV, et hop, j’ai eu envie de le lire, le graphisme me plaisait aussi !

      Mademoiselle Caroline & Julie Dachez, La différence invisible, éd. Delcourt/Mirages

J’ignorais complètement ce que j’allais y découvrir.
Ma découverte fut double.

C’est l’histoire d’une jeune fille, toute simple, timide, apparemment sans problème, sans histoire, le livre n’aurait donc pas de raison d’être, et pourtant, c’est cette raison que l’on découvre progressivement, au fil de phrases courtes et de dessins pleins de charme.

Et page après page, je me dis, c’est comme moi, oh pareil pour moi, oh lala c’est tout moi, absolument moi !
Comme dit Proust, je devenais le lecteur de moi-même.
Similitude confondante, terrifiante, je suis pétrifiée !

Des personnes qui m’ont connue jeune fille m’ont avoué qu’à leurs yeux je n’étais vraiment pas normale. Elles n’ont pas compris que je puisse me marier, le mariage fut ma bouée, mon salut, mon mari m’a transformée.
Il n’empêche que je continue à lutter contre mes vieux travers, dont j’ai enfin trouvé l’explication dans ce livre magnifique.
Etrange impression !

rigaudlouis14detl

css.php