Du côté de chez Grillon du foyer

Vertige de la verticale

En me promenant avec monsieur de Charlus ce matin au bord de l’anse, je fus frappée par la verticalité des lignes qui nous entourent. La mer se distingue par l’implacable horizontalité de sa ligne bleue, tandis que les bateaux hachurent le paysage dans l’autre sens, parfois jusqu’à outrance ( même si on ne sait pas où c’est, Outrance !).

Il fait beau, le soleil monte haut dans le ciel, parvient à son zénith sans nuages, nous frappe la tête en plein vertex. On aurait envie de s’allonger en parallèle à l’horizon, sous le soleil exactement, pas à côté, juste en dessous !
À sa verticale !

Le vertex, je ne savais pas ce que c’était, un bout de cervelle peut-être, j’ai regardé dans le dictionnaire, ça concerne en effet la tête, mais c’est le point le plus élevé de la ligne médiane du crâne.

Le vertex est aussi le point de latitude maximale atteint par une ligne géodésique d’une surface de révolution.

Cette dernière définition me dépasse, elle me fait simplement penser à ce jeu composé de roues dentelées, qu’on fixait avec des épingles sur une feuille de papier, et qu’on faisait tourner avec la pointe d’un stylo bille. On obtenait un dessin du genre de l’écran de l’Eurovision à la télévision des années soixante, et ce jeu s’appelait, je crois, un spirographe.

Ce jeu de dessin au stylo bille était délicat, il y avait des points critiques, justement des points de vertex, où le stylo atteignait un sommet puis redescendait brutalement et le risque était grand de déraper, de raturer.
Le dessin obtenu avait une forme verticillée, une forme de fleur dont les pétales se disposaient en anneau vertical par rapport au cercle central, comme une marguerite.

On le devine, le point commun entre le vertex, la verticalité, le verticille et le vertige, c’est la révolution, l’action de tourner, le tournis. En effet, ces mots sont issus du verbe latin vertere qui veut dire tourner.

La magie du reflet aquatique allonge les verticales et donne un peu le vertige. La longueur des mâts dédoublés fascine. Dans cette anse qui assèche à marée basse, l’eau n’est pas du tout profonde, mais le bateau paraît la traverser infiniment.

J’aime ces décalcomanies naturelles et cette lisière fragile entre l’image et son reflet, entre horizon et vertige.

été,Mots @ 6:06 , juillet 23, 2012

Qu’elle est belle ma Bretagne quand elle pleut

Les Romains disaient : caelum pluit , le ciel pleut, du verbe pluere, pleuvoir. En français la forme verbale est impersonnelle, on dit il pleut, et non pas elle pleut.

Ce matin il faisait beau, nous y avions cru, à l’arrivée de l’été. Et puis non, fausse alerte, ce soir il pleut !

Il faut prendre la pluie avec philosophie et aimer « ce phénomène banal du climat breton » comme dit le commentaire du musée d’Orsay.
Cette pluie bretonne a donné de beaux tableaux, et une bien belle chanson, dont j’aime le titre :

Cette version de Jean-Michel Caradec est l’original de la chanson, et Nolwenn Leroy l’a reprise, de bien jolie façon.
J.M. Caradec naquit à Morlaix et mourut en région parisienne, alors que Paul Sérusier naquit à Paris et mourut à Morlaix.

Plic, ploc, plouf, la pluie …
et si, bien à l’abri dans la maison, nous cherchions ce mot dans le dictionnaire !
J’aime bien fouiller dans les dictionnaires quand il pleut.

Quelle surprise, la pluie est une richesse !
La Bretagne, où règne la pluie selon certaines mauvaises langues, bénéficierait d’une sorte de ploutocratie. En effet, les mots pluie et ploutocratie sont de la même racine grecque : plein.
Ploutos, qui en grec veut dire « richesse, abondance de biens », vient du radical plein = flotter, couler, inonder, répandre, et naviguer.

Imaginons la pluie mate changée en grêle de pièces d’or le temps d’un grain, faisant briller une averse de sourires sur les visages sombres et résignés !

Bonne pluie, vilaine pluie, il faut se dire  » qu’elle m’a plu la Bretagne quand elle a plu ! » :-)

Mots,musique @ 10:57 , juillet 18, 2012

Lisières

Il y a un mois, un mot mélodieux guida mes lectures, au singulier dans un titre, au pluriel dans un autre, féminin toujours.

J’ai lu et commenté À la lisière de François Poirié sur cette page, et voici Lisières de Marianne Desroziers ( éditions Les penchants du roseau ).
Ce petit livre est un recueil de nouvelles écrites par Marianne qui tient un blogue littéraire à découvrir ici.

Ces petites histoires sensibles, originales, se situent à la lisière du réel, au bord du fantastique, en marge des souvenirs, dans le creux vague et fragile d’un certain malêtre des personnages encore jeunes, ne sachant franchir le fossé qui sépare de la maturité.
Ce n’est ni mon rôle, ni ma place ici de me permettre une critique, c’est délicat face à un jeune auteur qui se lance avec courage dans la publication de ses récits. Je dirai simplement que le style m’a un peu déçue, demanderait à être plus travaillé, mais je sais que je suis excessivement exigeante, trop contemplative, plus facilement fascinée par une forme surprenante d’écriture que par un contenu original.
Bref, j’adresse mes plus vifs encouragements à Marianne !

J’ai photographié le livre de Marianne Desroziers avec mon tricot du moment, car le mot lisière fait partie du langage des tricoteuses ! C’est le bord du tricot qui, normalement, doit être soigné pour un bon assemblage des pièces, et il faut parfois prévoir  » une maille lisière « .

Quelle est l’origine du mot lisière ? Incertaine dit Le Robert.
Le mot viendrait du francisque lisa = ornière, même famille du mot allemand Gleis ou Geleise = voie, ornière. Dans les gares allemandes, Gleis désigne en effet la voie du train à prendre.
On pense aussi à l’origine du mot latin licium = lisière d’étoffe.
On revient donc à la couture, le mot lisière désigne d’abord le bord d’une étoffe.
Ensuite l’idée de bordure s’applique à d’autres objets, comme un pays, un terrain, une forêt …

      Pieter Paul Rubens, Rubens, sa femme Hélène Fourment et l’un de leurs trois enfants, fin des années 1630, Met New York, notice

Une expression a disparu aujourd’hui :

      Tenir quelqu’un en lisières

par exemple, tenir un enfant en lisières pour lui apprendre à marcher.
Les lisières étaient simplement les bords solides d’un vieux drap ou d’une pièce de tissu qu’on découpait pour les utiliser en ruban. On fabriquait avec ces liens un harnais pour le petit enfant et on le soutenait, le guidait dans sa marche balbutiante.
Tenir une personne en lisières ne se dit plus, l’expression prendrait un sens négatif aujourd’hui malgré le pluriel du mot, parce qu’on voit facilement le mal partout, alors qu’il s’agissait de l’encadrer de rubans pour l’aider à ne pas commettre de faux pas.

C’est ainsi que madame Rubens apprenait la marche à ses enfants. On remarquera le liseré bleu du casque protecteur de la tête du bambin.

littérature,poésie,philosophie,Mots @ 2:53 , juillet 3, 2012

* Le désir vient des étoiles *

    Vincent van Gogh, La nuit étoilée, 1888, musée d’Orsay, page du musée

Une étymologie me sidère aujourd’hui ! Je viens d’apprendre, dans le dictionnaire historique de la langue française, que le mot désir est issu du latin sidus, -eris : astre.

Cela fait considérer ce mot sous un autre angle, à la loupe, ou plutôt au travers du télescope !

« Désirer » vient du verbe latin desiderare : le préfixe de est privatif, et desiderare veut donc dire  » cesser de contempler les étoiles  » , d’où moralement  » constater l’absence de  » avec une forte idée de regret.

Le premier sens du désir était le regret d’une absence, puis il a évolué vers l’idée positive de « chercher à obtenir, souhaiter ». Le désir n’est pas forcément un désastre !

      Vincent van Gogh, Place du Forum, 1888, Kröller-Müller Museum Otterlo, page du musée

J’illustre ce petit sujet avec de la grande peinture, les toiles nocturnes de Vincent van Gogh .
Van Gogh admirait les étoiles qui rendaient la nuit plus colorée que le grand jour. Les nuits étoilées dans la région de Arles, où il séjourna en 1888, le fascinaient, et son désir était puissant de représenter la luminosité des astres dans le ciel d’un bleu profond et mystérieux.

Les étoiles scintillent comme des pierres précieuses, tout ce qui est précieux renforce le désir n’est-ce pas ?!

Dans le tableau du musée d’Orsay, il y a un couple d’amoureux qui se promène calmement au bord du fleuve. Cette image d’un désir tendre me fait penser à un film de Woody Allen où des amoureux dansent sur les berges de la Seine.  » Everyone says I love you  » . Ah, cette scène vous met la tête dans les étoiles :


everyone says i love you par glosscoco

Quand le désir de peindre les étoiles se fait trop fort, il donne une vision hallucinée, qui traduit le malaise de Vincent, mais reste d’une puissance considérable et hypnotique.
Van Gogh et les couleurs de la nuit, tel fut le sujet d’une exposition à New York en 2009, mon désir aurait été grand de la visiter. Mais c’était demander la lune !

    Vincent van Gogh, La nuit étoilée, 1889, MoMA New York, page du musée

Cinéma&personnalités,Mots @ 4:02 , juin 9, 2012

Pfingsten, Pinksteren, Pentecost, Pentecoste, Pentecôte …

Dans le titre de cet article se présente le nom de la Pentecôte en certaines langues parmi tant d’autres.
Dans ma jeunesse je pensais, et pensais mal bien sûr, que la Pentecôte, venant après l’Ascension, désignait la pente ascendante du chemin qu’empruntait Jésus pour monter au ciel, et cette côte jusqu’au plus haut des cieux me paraissait en effet fort pentue.

Tout le monde n’est pas aussi ignorant que je pouvais l’être et sait d’où vient ce mot  » Pentecôte  » , mais au cas où on aurait oublié son origine, je la rappelle.
Pentecôte vient de l’expression grecque  » pentekoste hemera  » , c’est à dire cinquantième jour .
L’évènement de la Pentecôte survint le cinquantième jour après Pâques.

Pentecôte = cinquantième
En réalité, j’ai déjà blogué il y a quelques années au sujet de la signification de ce mot, mais je ne m’étais pas tournée vers les langues étrangères. C’est pourtant le moment !

Que s’est-il passé à la Pentecôte ? Les disciples de Jésus s’étaient réunis après sa mort dans une pièce fermée, et tout à coup ils ressentirent un grand coup de vent, des langues de feu apparurent et se posèrent sur chacun d’eux. Ils reçurent ainsi l’Esprit saint et purent parler plusieurs langues. Grâce à ce don, ils s’en allèrent porter la bonne parole dans les pays étrangers.

En allemand, Pentecôte se dit dit Pfingsten, qui est dérivé du mot fünfzigsten = cinquantième ( aussi imprononçable pour un francophone ! ), comme le néerlandais Pinksteren vient de vijftigste = cinquantième ( le son  » ig  » se prononce  » er  » ) . En Angleterre, la Pentecôte se dit Pentecost ou Whitsun, ce dernier mot ayant une autre origine à lire ici.
Les flammèches linguistiques du saint Esprit nous feraient presque dire que l’étymologie est un art pyrotechnique !

Dans ce grand et lumineux tableau de Restout, on admirera la place supérieure accordée aux femmes, les hommes se trouvant un étage sous elles. Au centre se tient la Vierge en gloire. A l’origine, c’est Saint Pierre, le bâtisseur de l’Eglise, qui se trouvait au centre de l’assemblée, et peu à peu la Vierge a pris sa place car son culte s’est fortement amplifié.

La Pentecôte n’est donc pas, comme ma tête de linotte l’imaginait, une pente montante, mais la descente du Saint-Esprit !

Mots @ 4:15 , mai 27, 2012

Intérieur intime

Quand on se trouve sur le seuil d’une porte, l’intérieur est plus en dedans de la pièce que là où on est. Ah bon … vraiment ?

Intérieur vient de l’adjectif comparatif latin interior qui veut dire  » plus en dedans que  » . L’intérieur se trouve donc en comparaison avec un autre espace. C’est un espace compris entre des limites avec d’autres choses.

Après le comparatif vient le superlatif. Le plus en dedans, le plus intérieur, c’est en latin l’adjectif superlatif intimus qui a donné en français intime.
L’intime est plus intérieur que l’intérieur, c’est la partie la plus profonde.

Pour illustrer ces étymologies que je trouve intéressantes, je propose ce tableau de Samuel van Hoogstraten.
Je l’ai souvent évoqué ici, c’est l’un de mes tableaux préférés du Louvre.
Le site du musée du Louvre a restructuré son intérieur et donne maintenant une image bien meilleure de cette oeuvre ainsi qu’un commentaire très instructif.

Le tableau nous fait entrer dans l’intérieur d’une maison et, par son interprétation qui progresse au coeur de l’oeuvre, nous découvrons – du moins nous supposons – la vie intime de la maîtresse de cette maison.

Cette femme mène apparemment une vie légère, on le dit mais cela ne nous regarde pas !
Ce qui est intime peut se voir mais ne nous concerne pas. On peut lire dans Le Robert que le mot intime à partir du XVIIIème siècle désigne ce qui est étroitement lié à une chose ou à une personne par ce qu’il y a de plus profond.

L’intime crée un lien, établit un ensemble de liens avec des choses ou des êtres.
Ami intime, relation intime, repas intime, journal intime … on a une connexion particulière, approfondie, avec une ou des personnes, des choses, et ce lien dépend de l’autre, de son regard si c’est quelqu’un, en créant un monde dans un autre monde. Et c’est paradoxal, ce lien intime nous projette donc hors de nous-même vers l’autre alors que l’intime réside dans ce qu’on a au fond de soi.

La série  » Philosophie  » animée par Raphaël Enthoven sur la chaîne ARTE a développé ce thème de l’intime, je ne fais que livrer les quelques bribes que j’en ai retenues, le sujet me semble passionnant. A écouter dans son canapé avec ses pantoufles !

S’il y a très souvent des portes ouvertes dans les scènes d’intérieur en peinture, c’est que l’intime ouvre sur un autre monde !

Ce tableau de Samuel van Hoogstraten fut attribué dans le passé à Vermeer ou à Pieter de Hooch.
Pieter de Hooch a développé le thème de la vie domestique, la vie intérieure.
Vermeer est allé plus loin, a illustré la vie intime de ses personnages, nous faisant pénétrer dans les rêveries de telle servante endormie, dans les secrets de telle dame rédigeant une lettre, dans les pensées de telle laitière, dentellière, toutes agissant dans une sphère plus profonde que le monde alentour.
Vermeer superlatif de Hooch ? !

Après la vie légère suggérée dans le tableau ci-dessus, voici, dans son intérieur, une maîtresse de maison irréprochable dans celui-ci, l’action de peler des pommes étant le symbole de la parfaite épouse :

Mots,portes @ 7:48 , mai 15, 2012

Noire ou bleue, la mélancolie

Etat d’âme ou maladie du corps, la mélancolie ?
La mélancolie était au moyen-âge, selon les théories de la médecine, une bile noire dont l’excès provoquait une humeur triste.
Mélancolie : du grec melagkholia = bile noire.
On trouve le même sens dans la version latine du mot, l’atrabile, qui est la mauvaise humeur, vient du latin  » atra bila  » qui veut dire  » bile noire  » .
En français, l’humeur ( dans son sens physiologique ) noire a donné l’expression se faire un sang d’encre .
La noirceur du sang ou de la bile gagnait les idées.

Rien de nouveau dans ces étymologies, on les connaît bien. De même on connaît l’origine du mot nostalgie, du grec nostos et algos qui veulent dire retour et souffrance, mal.
La nostalgie est le mal du retour. Du retour au pays, et en allemand on appelle ce « mal du pays » : Heimweh , qui est tout simplement une traduction mot à mot.

C’est en regardant l’émission de philosophie produite par la chaîne de télévision ARTE et animée par Raphaël Enthoven, que j’ai appris, dans la rubrique intitulée  » Nostalgie  » , quand et comment est apparu ce dernier mot.

Le mot nostalgie, ou nostalgia, fut créé par un médecin suisse, M. Hofer, en 1678. Il avait observé les soldats, partis en guerre loin de leur village et malades de ce qu’on appelait le Heimweh, le mal du pays. Ces soldats se languissaient du retour chez eux et tombaient malades, quand ils n’étaient pas physiquement blessés.

En Allemagne à la fin du XVIIIème siècle naquit le romantisme et la nostalgie prit un essor considérable aux alentours de 1800 à cause des guerres napoléoniennes. C’est à cause de Napoléon que les médecins militaires durent faire face à ce mal dévastateur, la nostalgie, le regret du pays natal.

La nostalgie se mua dans la littérature et l’art de cette époque en mélancolie, une tristesse qui n’est plus seulement pénible mais devient voluptueuse.
Victor Hugo a dit que la mélancolie, c’est le bonheur d’être triste.

C’est ainsi très surprenant, c’est du domaine militaire et médical, donc très pragmatique et rigoureux, que vient cette notion on ne peut plus floue et romantique que celle de mélancolie.

Mais quelle couleur peut prendre la mélancolie ?
J’illustre mon article avec des ancolies, les philosophes n’apprécieraient sans doute pas mon association d’idées, ou mon jeu dans les mots, mais cette charmante fleur romantique et sauvage, qui peut être rose, bleue, jaune, pourpre ou presque noire, passe par l’arc-en-ciel des idées.

En français les idées sombres sont noires, mais en anglais elles sont bleues.
To be blue c’est avoir des idées noires. C’est d’ailleurs ce que dit la petite phrase de la bannière de Grillon du Foyer, je traduis, soyez comme « l’oiseau bleu -mésange ? je ne sais pas quel oiseau en français- qui n’a jamais d’idées noires parce qu’il sait ce que chanter peut faire.
Mais le  » blues  » est la mélancolie chantée …

Ancolies semées par le vent, vagabondant dans le jardin, elles sont la surprise du printemps. Bleues, rouges ou noires, elles font voir la vie en rose !

Le mystère métaphorique et métamorphique

Bleu, le jardin est tout bleu en ce début ensoleillé de mai. Aussitôt après mon petit-déjeuner, je suis allée me promener dans les frondaisons d’azur, et mes pieds se sont trempés de rosée.
J’ai une voie d’eau dans ma chaussure, comme on dit en pays maritime !
La froide humidité de mes orteils m’a fait penser à ce livre, bleu aussi, paru en mars dernier :

    Le livre des métaphores , de Marc Fumaroli, éditions Bouquins, Robert Laffont

C’est en quelque sorte un dictionnaire des métaphores.
D’où vient telle expression, que veut-elle dire au juste, c’est le mystère parfois.
Marc Fumaroli explique l’origine et le sens de toutes les expressions métaphoriques françaises, et il donne un passage de littérature pour exemple.
Proust est souvent cité, en effet, il usait de la métaphore avec un art fabuleux de l’image, tantôt de façon hilarante, tantôt de façon très poétique.

Mes pompes, ce matin, étaient bien mouillées, et j’ai cherché le mot pompe dans mon bouquin.
Pourquoi les chaussures s’appellent-elles des pompes ?

      Wim van Hooff, Chaussures volées, 1944-45, aquarelle, Rijksmuseum Amsterdam, notice

Je pensais que ce mot avait un rapport avec la pompe dans le sens de cérémonie, mais pas du tout, on apprend dans le livre de Marc Fumaroli que l’expression vient de son autre sens, l’appareil à extraire un fluide.

Quel lien entre la pompe à eau et la chaussure ?

La réponse est dans la semelle !
Autrefois les pompes mécaniques étaient munies de joints en cuir, un cuir épais et solide, qui servait aussi à la fabrication des semelles de chaussures. Il s’agissait des chaussures de modeste apparence mais robustes, leurs semelles étaient  » en cuir de pompe « .

Quand on a couru à toutes pompes, on est pompé !

    Pieter De Hooch, Une femme et sa servante dans une cour, vers 1660, NG Londres, page du musée

jardin,Mots @ 2:28 , mai 2, 2012

Le muguet, fleur de torture

Premier mai, fête du travail ou fête de Saint Joseph selon les uns et les autres, et comme ce jour n’est pas ouvré en France, prenons le temps de fouiller dans le dictionnaire.
Les dictionnaires nous apprennent des foules de choses !

Autrefois, au moyen-âge, on n’utilisait pas le verbe travailler pour exprimer le fait de se mettre à l’ouvrage, on employait le verbe ouvrer , issu du latin operare . L’usage de ce verbe a disparu au XVIIème au profit de  » travailler  » .
Il n’est resté dans notre langage que son participe passé ouvré et on emploie ses dérivés : ouvrier, ouvrage, oeuvre, ouvreur.

Quant au verbe « travailler » , il vient du latin populaire « tripaliare » issu lui-même du mot trepalium qui désignait un instrument de torture.
:eek:
Au moyen-âge, le verbe travailler voulait donc dire  » torturer, faire souffrir  » .
Il concernait les personnes condamnées que l’on torture, ainsi que les femmes plongées dans les douleurs de l’accouchement. On appelle encore aujourd’hui le déroulement de l’accouchement le travail. Le travail désignait aussi l’agonie d’un mourant.
:shock:
Au XVIIème siècle ces emplois ont disparu mais travailler sur quelqu’un voulait encore dire le molester, le battre. Ce sens nous est resté quand on dit qu’une chose nous travaille au foie, cela nous porte un coup.
Enfin de nos jours, le travail n’est plus une torture, mais la santé, dit-on !
:-D

Pour faire passer en riant la sombre origine du verbe travailler, regardons Fernandel :


Supplice de la chèvre – Fernandel – François 1er par RenovatioInc

Cinéma&personnalités,Mots @ 7:16 , mai 1, 2012

Différence et indifférence

      Renoir, La promenade, 1875-76, Frick Collection New York, page du musée

Le passionnant livre de Dominique Bona,  » Deux soeurs  » , m’a incitée à rechercher les portraits de soeurs peints par Renoir. Outre les portraits des demoiselles Lerolle au piano, dont il existe plusieurs versions, Renoir a souvent peint des fratries, et particulièrement des soeurs. Ses clients aisés lui commandaient des portraits de famille, et il n’était pas facilement satisfait de son travail, devant reprendre maintes fois les visages pour les rendre ressemblants aux modèles.

Pas facile en effet de peindre deux soeurs qui se ressemblent parce qu’elles sont soeurs, mais dont les différences marquent l’identité de chacune.
On a cette impression fréquente et malheureuse que les soeurs sont jumelles, or ce n’est pas le cas.

Ressemblance mais différence, telle est la question !

    Renoir, Les filles de Catulle-Mendès, 1888, Met New York, page du musée

Les visages féminins de Renoir se ressemblent un peu tous, sont peu différenciés, comme si le peintre captait en eux toujours la même douceur de l’expression, la même finesse du grain de peau, la même lumière nacrée. Le commanditaire aurait peut-être préféré un peu plus de différence dans les traits de ses enfants.

Ce qui fait le caractère de chaque être, c’est sa différence, alors même que nous cherchons en permanence à nous imiter les uns les autres et que nous accordons souvent à la différence une triste notion péjorative.

      Renoir, Les demoiselles Cahen d’Anvers, 1881, Musée d’art de Sao Paulo, notice

Renoir éprouvait de telles difficultés dans les portraits d’enfants qu’il avait écrit à J.E. Blanche :

    Si je reprends la tête demain, je suis foutu ! Mais c’est un portrait, il faut que la maman reconnaisse sa fille.

Ce portrait des petites soeurs Elizabeth et Alice Cahen d’Anvers n’a pas plu aux parents et le tableau fut relégué à l’étage des domestiques.
C’est précisément pour une « différence » que la plus grande des soeurs, en bleu, Elizabeth, connut plus tard une fin tragique dans le camp d’Auschwitz.
Les petites soeurs trouvèrent une consolation dans les longs temps de pause indifférente devant le peintre, le fait de porter une jolie robe en dentelle.

    Renoir, Madame Georges Charpentier et ses enfants, 1878, Met New York, page du musée

Dans le portrait ci-dessus, les deux enfants ne sont pas des soeurs malgré les apparences. Il s’agit de Paul, assis près de sa maman, et de Georgette, assise sur le chien. A l’époque on gommait les différences entre une petite fille et un petit garçon, on les habillait de la même manière, avec une robe. La parité existait bien avant l’âge de sept ans !

Je me pose cette question de vocabulaire, la différence est-elle le contraire de l’indifférence ?
Grammaticalement, cela se pourrait.

L’adjectif indifférent signifia d’abord  » sans distinction, sans différence  » et s’adressait aux personnes et aux objets, puis au XVIIème siècle il ne concerna plus que les personnes et voulut dire  » qui n’intéresse pas  » et particulièrement  » qui n’inspire pas de sentiment amoureux « . On pense au tableau de Watteau .

Aujourd’hui, l’indifférence est l’état d’une personne qui n’éprouve ni crainte, ni douleur, ni désir, ni plaisir.

    Renoir, Les enfants de Martial Caillebotte, 1895, collection particulière

Le contraire de l’indifférence, dit Le Robert, c’est :
Ardeur, chaleur, enthousiasme, ferveur, fièvre, flamme, intérêt, passion, sensibilité, zèle ;
Ambition, anxiété, avidité, besoin, convoitise, désir, émulation, fanatisme, souci ;
Affection, amour, apitoiement, attachement, attendrissement, commisération, compassion, complicité, contrition, dévotion, dévouement, émotion, empressement, engouement, enivrement, sentiment, sollicitude, tendresse.

Le contraire de la différence, dit Le Robert, c’est :
Accord, analogie, conformité, égalité, identité, parité, ressemblance, similitude.

Eh bien, tous ces mots plongent dans la perplexité !
Ce qui ferait la différence entre l’indifférence et la différence, c’est que l’une est un sentiment, l’autre pas.
Allez, je m’arrête là et retourne sur mon escabeau !

    Renoir, La lecture, musée du Louvre, notice

Ces deux jeunes filles sont-elles des soeurs ?

Mots @ 4:24 , avril 26, 2012
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