Secrets d’armoire

Janvier, le blanc, le vide, le rangement dans les placards !
Dans un élan de nettoyage et de mise en ordre, mes mains se sont posées sur ce numéro de la revue « L’Illustration » vieux de quatre-vingt-dix ans. Je l’avais acheté dans une brocante pour le seul plaisir de sa couverture, que je montre ici.

La Belle Jardinière était un grand magasin parisien, situé, si mes souvenirs sont bons, sur le quai de la Mégisserie, non loin de la Samaritaine. Mais ma mémoire m’égare peut-être, il est si loin ce temps des grands magasins abondant dans Paris comme des ruches dans la clairière d’un apiculteur , avec leurs torrents de tissus, linge de maison et de corps, accessoires de mode, tout ce qui faisait le bonheur des dames.
Tout ce qui remplissait les armoires de nos aïeules.

L’armoire, objet de paix :

L’armoire n’a pas toujours été ce meuble imposant, souvent une oeuvre d’art pour l’ébéniste, souvent la pièce maîtresse de la dot de la mariée, d’une hauteur telle qu’il ne passe plus dans nos habitations d’aujourd’hui. L’armoire, à son origine, était une niche dans le mur, fermée par des portes, principalement destinée aux livres, c’était un placard en somme.
Et l’armoire représentait la version pacifique de l’armarium : dépôt d’armes.

      Emile Gallé, Armoire « La Berce des Prés », 1902, dessin, musée d’Orsay notice

L’étymologie du mot armoire est intéressante. Comme on s’en doute, le mot est de la même famille que arme , issu du latin armus = bras. (Arm désigne toujours le bras en anglais et en allemand.)
L’arme, arma en latin, originellement désigne ce qui prolonge le bras dans la lutte.

Mais le mot latin arma désignait aussi n’importe quel ustensile, autre que combattif, le verbe armare voulant dire « équiper » ( l’armateur équipe un navire).
L’armoire enferme donc toute sorte d’équipement, pour la maison, pour ses habitants, et … elle équipe solidement nos souvenirs par ses objets familiaux, objets d’antan.

L’armoire de ma grand-mère est, bien malgré elle, l’un de mes souvenirs les plus douloureux, une plaie ouverte que je ne peux décrire ici, je dis simplement que ma grand-mère m’avait légué son armoire et son contenu et qu’elle m’a été volée avant que je puisse l’obtenir à sa mort. Cette confiscation familiale des plus poignantes m’a empêchée de retrouver ma grand-mère à travers ses étagères.
Une armoire est bien souvent la recherche d’un temps perdu.

    Edouard Vuillard, Le placard à linge, vers 1893, musée d’Orsay, notice

Dans l’armoire, il y a parfois les armes familiales, le chiffre, le monogramme brodé, les armoiries illustrées sur le linge de la maison.

Dans l’armoire il y a des boîtes. C’est fou ce que nos grands-mères aimaient les belles boîtes, il aurait été certes un crime de les jeter !
De superbes boites en carton de chocolats ou de marrons glacés, offertes en étrennes au jour de l’an.
Des boîtes en fer, joliment décorées, les boîtes rondes de caramels d’Isigny, ovales d’anis de Flavigny, octogonales de pastilles de Vichy-Etat, cylindriques de chicorée Leroux, hautes de pulvérisé Poulain …
Et ces boîtes contenaient des épingles à chapeaux, des boutons en vrac ou cousus sur de petits cartons, des porte-clés publicitaires, des bijoux fantaisies, des élastiques de culottes et boucles de porte-jarretelles, des chapelets et des médailles de Lourdes, des porte-plumes et des bouts de crayons, des carte-postales et petites photos dentelées sur les bords, des lorgnons et des flacons de parfums miniatures à la violette de Toulouse, au mimosa de Nice ou à l’oeillet des Frères Vibert, de tout petits riens qui nous disent tout plein …

je m’arrête, à chacun de continuer la liste !

Diriger sagement ses heures ?

C’est toujours émouvant d’écrire les premières lignes dans son nouvel agenda. Je suis fidèle au mien, celui de Marie-Claire Idées, d’année en année.
Chaque année mes premiers mots portés dans ce livret joliment illustré me font penser à André Gide et son Paludes.
Revoir mon agenda de 2011.

Paludes, qu’est ce que c’est ? C’est l’histoire d’un homme qui est en train d’écrire Paludes parce que Paludes doit être écrit, et Paludes est un journal, le journal de celui qui essaye d’écrire un roman et qui est un champion de la procrastination.

Vendredi
Sur l’agenda, sitôt levé je pus lire : tâcher de se lever à six heures. Il était huit heures ; je pris ma plume ; je biffai ; j’écrivis au lieu : Se lever à onze heures. – Et je me recouchai, sans lire le reste.

André Gide, extrait de Paludes

On appréciera toute la saveur du point virgule, lente hésitation entre la virgule et le point, entre faire tout de suite et remettre à plus tard.

Ces « bonnes résolutions » consignées dans un agenda, cela fait penser à Bridjet Jones ! Paludes est plus sérieux, philosophique, mais comme Bridget, le narrateur se cherche, ne sait pas où il va, vit dans un marais (paludes) instable, trouble et fascinant, ne sait pas comment s’y prendre pour écrire.

Un narrateur qui s’interroge sur son talent d’écrivain et remet toujours l’écriture au lendemain, on en connaît un autre ! C’est Marcel.
C’est étrange que l’auteur de Paludes ait rejeté celui de Du côté de chez Swann ! Mais ils se sont réconciliés plus tard, le premier ayant enfin reconnu l’autre, peut-être s’étant un peu reconnu dans l’autre ?

2013 sera une bonne année pour les lecteurs de Marcel Proust, le premier volume de À la recherche du temps perdu fut publié il y a cent ans, chez Grasset, en novembre 1913. Et à compte d’auteur !

Le 31 décembre dernier, trop fatiguée pour réveillonner, je me suis couchée de bonne heure et j’ai pris un livre, quelque chose de doux, déjà connu de moi pour m’éviter tout effort, quelque chose de bien pour finir l’année, et j’ai lu tout simplement quelques pages de Combray. J’y ai découvert encore de la beauté, de la grâce, je me suis endormie en souriant.

Ces images ci-contre représentent les carnets ou agendas que madame Straus offrit à Marcel Proust en janvier 1908. Ils sont aujourd’hui conservés à la BnF, et voici la page qui leur est consacrée.

Ces carnets offerts en étrennes, Proust les a étrennés pour son oeuvre en gestation, À la recherche du temps perdu, il y prenait des notes.

Le mot étrenne vient du latin strena qui désignait un pronostic, un présage, puis un « cadeau pour un bon présage ». Le mot au singulier a ensuite pris le sens de « usage qu’on fait d’une chose pour la première fois ». Le verbe étrenner suit la même évolution, d’abord « gratifier d’une étrenne », puis « faire usage de quelque chose pour la première fois ».

Ces étrennes de madame Straus furent finalement un cadeau de bon présage pour Proust, il obtint le prix Goncourt en 1919 pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs.

Bonne année 😀 !

L’adoration des bergers

Il est né le divin enfant. Georges de La Tour a peint le nouveau-né avec une grâce divine. Un talent très rare pour ce qui concerne le portrait de petit enfant, surtout à cette époque.
L’agneau présente la même douceur, la même candeur.
Cette image m’émeut infiniment.
Silence serein, recueillement, béatitude, simplicité et chaude lumière, ce beau tableau fait du bien aux yeux, à l’âme.



    Georges de La Tour
    , L’adoration des bergers, musée du Louvre, notice

Le nouveau-né est emmailloté, et le maillot, à l’origine du mot, désignait les bandes de linge qui enveloppaient le nouveau-né. On voit bien dans le tableau de Georges de La Tour les bandelettes croisées qui emballent le bébé. Ces bandes lacées semblent presque être tricotées, et c’est par analogie aux mailles formées par ces bandes que le mot maillot est né (en 1538) avec le nouveau-né ainsi vêtu.
C’est ainsi qu’un détail de peinture peut entraîner dans le dictionnaire historique de la langue française !

Apocalypse et douce nuit

Le troisième dimanche de l’Avent arrive déjà, oh, les semaines filent comme des étoiles ! Dernière semaine de préparatifs avant l’arrivée de la famille : les maîtresses de maison font le point des lits et récupèrent des lits d’appoint, dressent des listes de victuailles, des menus pour la série des jours de grand rassemblement familial, comptent les verres, les couverts, les serviettes et les chaises … et puis il faut décorer le sapin et terminer les cadeaux faits maison.
Le dimanche accorde un temps de repos, de répit, et j’aime écouter les messes de l’Avent qui allument une, puis deux, puis trois, quatre bougies. Et voilà que le curé nous parle de l’apocalypse !
Je ne suis pas encore dans un scénario apocalyptique, fais tout pour que les choses se déroulent calmement, mais par instant, une certaine forme d’avalanche me tombe sur la tête … alors je regarde des livres d’images, comme un enfant sage, et la sérénité revient.

Mais non, a dit monsieur le curé, l’apocalypse n’est pas une catastrophe horrible qui va nous anéantir tous, non, l’apocalypse, selon son étymologie, est une révélation.
Du grec apocalupsis, révélation.

L’Apocalypse de Saint Jean annonce l’arrivée du messie et sa révélation, auparavant le monde n’était que désordre et ténèbres, et puis se révèle le royaume de Dieu qui éclairera les hommes.
Le message d’espoir contenu dans le mot apocalypse a aujourd’hui disparu, l’apocalypse c’est maintenant semble dire le film de Francis Ford Coppola, Apocalypse now !

L’Avent redonne à l’apocalypse toute sa lueur originelle, même si maintenant, hélas, notre monde semble coller au sens le plus noir de ce mot.

Après la nuit des temps se révèle la lumière, et je propose d’écouter ce chant de Noël autrichien, Stille Nacht , Douce Nuit, qui me rappelle de bons souvenirs.
La revue Le Pèlerin a raconté l’histoire de ce cantique il y a deux semaines.

Il fut interprété pour la première fois dans l’église Saint Nicolas du village d’Oberndorf en Autriche le 24 décembre 1818.
Le vicaire, Joseph Mohr, avait écrit les paroles des six strophes de ce cantique en 1816, et il demanda à l’organiste de l’église, Franz Xaver Gruber, de composer la musique.
Cette petite église autrichienne vit naître cette nuit-là le chant de Noël le plus célèbre et le plus répandu dans le monde, traduit dans 142 langues.

Le 25 décembre 1914, dans les tranchées non loin de la ville d’Ypres, les soldats allemands, anglais, français, effrayés par l’ampleur des pertes humaines, décidèrent de faire une trêve de Noël et le chant  » Douce Nuit » résonna dans les trois langues.

A Oberndorf, dans la région de Salzbourg, une chapelle a été érigée en souvenir de ce chant : voir la page wikipedia, à la place de l’église Saint Nicolas qui avait été détruite par une crue de la rivière à la fin du XIXème siècle.

J’ai appris ce chant en cours d’allemand quand j’étais en quatrième, notre professeur nous faisait beaucoup chanter et c’est bien la plus belle façon d’aborder une langue étrangère. Au réveillon de Noël durant mon adolescence, je chantais les six strophes, je les savais par coeur, et même si c’est la tête qui fait fonctionner la mémoire, c’est bien le coeur dans ce cas-là qui m’emportait dans les vocalises de cette tendre berceuse !

Les dessins sont de Florence Hardy ( voir ici)

Brume brève et court brouillon

      J’écris une lettre et je l’envoie.
      Le brouillon est là sous mes yeux.
      Je le relis.
      Je n’en suis pas satisfait – mais la lettre est partie.
      Je corrige le brouillon quand même.

      Sacha Guitry, paru dans Le bouquin des citations, Claude Gagnière, Bouquins/Robert Laffont

Ces mots de Sacha Guitry m’amusent, mais je fais la même chose. Je viens de perdre mon temps pendant trois jours à écrire une nouvelle pour un concours. Je l’envoie et continue de corriger mon brouillon !
L’essentiel est de participer, n’est-ce pas ?

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Les mots brouillon, brouillard seraient issus du vieux mot brouet, mélange confus.

Cela me fait penser à cette image du dessinateur griffonnant sur son carnet de brouillon des nuages qui ne le satisfont pas, il les efface et sa gomme laisse sur le papier des traînées confuses qui ressemblent au brouillard.
Le brouillard est un mélange trouble de gouttes d’eau et de lumière.

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Notre ciel est particulièrement brouillé actuellement. Il est temps de le réécrire avec des mots nouveaux, des mots doux, effacer les mots durs et violents, privilégier les vocables de tendresse et d’amour. Il faudrait même changer le papier gros bleu de notre société pour un vélin crème au grain fin. Mais la correction d’un brouillon peut être interminable et ne pas ouvrir sur un (con)texte plus serein.

La brume est plus légère que le brouillard, plus éphémère.
Le sait-on, le mot brume a la même racine que le mot bref !
Bruma désignait en latin le solstice d’hiver, le jour le plus court de l’année ( qui aura donc lieu dans deux mois, le 21 décembre.)
Bruma vient du superlatif brevimus = le plus court, au féminin.

Nous entrons aujourd’hui dans le mois de brumaire, le plus long de l’année pour certains, le plus court pour d’autres, car le plus occupé par les préparatifs, déjà, de Noël !

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Le soleil charge des brouettes d’embruns qui embrumaient le chemin côtier et va les déverser plus loin dans les terres. Ah bon, la brouette n’est pas de la même famille que brouet ? Non, la brouette vient du bas latin birota = deux roues, même si elle n’en a le plus souvent qu’une seule.

La brume est félicitée quand elle est dissipée. Elle a de la chance!
Allons, cent fois sur le brouillon remettons notre ouvrage …

Petits mots en cr, cre, creux … et « petite poucette »

Interlude dans mon récit de voyage … j’aime le mot, interlude, qui projette aussitôt devant mes yeux le petit train-rébus cheminant sur l’écran de la télévision des années soixante entre deux émissions.

Un petit mot de mon dernier atelier d’écriture, auquel j’ai participé mercredi et qui m’enchante …
Nous jouons comme des enfants avec leurs cubes, nous échafaudons des textes branlants avec les sons, les lettres, tout ce qui construit notre langage.

Cette semaine nous devions en dix minutes inventer une histoire avec le son  » cr « .

Comme nous habitons en Bretagne, les sujets le plus souvent choisis par les participants furent la pêche au crabe et le repas de crêpes !
Ces mots ne me sont même pas venus à l’esprit. Non, chez Grillon du Foyer, ce sont des mots issus des travaux d’aiguilles qui surgissent en priorité.

Ce n’est pas facile de rassembler un maximum de mots produisant un son défini, en un temps limité, dans un texte qui tient à peu près debout, mais c’est le jeu, et cela fait crépiter les cellules grises !

Donc voici mon lot de cr :

    L’art du crochet et du point de croix est du dernier cri à la récréation ! Les petites filles sages ne crient pas, et assises ou accroupies sans craindre les crampes, décrochent leurs aiguilles ou crochets de nacre de l’étui, brodent, crantent, échancrent des ouvrages aux tons criards ou des dentelles cristallines. L’heure cruciale de la sonnerie arrive et, sans récrimination, elles recroquevillent sous leurs crinolines leurs petits sacs en macramé et attendent, dans un simulacre de grandes dames, la prochaine séance créative.

Cet atelier d’écriture, qui semblerait plutôt de couture, me donne un prétexte pour présenter mon dernier ouvrage, un twin set pour ma poucette …
Une redingote avec martingale et le pull assorti.

Comme dans les catalogues de VPC, je vante le luxe du détail !
Gris souris pour ma petite souris. Twin set avec un pantalon cigarette. Ne serait-ce pas joli ?

Ma petite poucette de petite-fille utilisera-t-elle plus tard les huit autres doigts de sa main pour crocheter, broder des croix ? Le féminin du Petit Poucet me donne l’occasion de parler aussi du dernier livre de Michel Serres, Petite Poucette, que j’ai lu cet été.

Dans ce fascicule de 80 pages, Michel Serres dit tout son espoir et son enthousiasme pour la nouvelle génération, celle du numérique, la génération qui extirpe des deux pouces de sa main une virtuosité exceptionnelle pour communiquer, agir, vivre ensemble, vivre en somme.

Cet ouvrage fait comprendre combien le tournant est difficile, le changement fondamental de notre monde basculant dans un univers de nouvelles technologies est une naissance laborieuse, douloureuse, déchirante, qui devrait cependant déboucher sur une nouvelle ère que la jeunesse va réinventer. Accordons-lui la confiance !

C’est un livre qu’on lit au lit

      Rêverie sur ta venue

      […]
      Dans la chambre de volupté
      Où je t’irai trouver à Nîmes
      Tandis que nous prendrons le thé
      Pendant le peu d’heures intimes
      Que m’embellira ta beauté

      Nous ferons cent mille bêtises
      Malgré la guerre et tous ses maux
      Nous aurons de belles surprises
      Les arbres en fleur les Rameaux
      Pâques les premières cerises

      Nous lirons dans le même lit
      Au livre de ton corps lui-même
      – C’est un livre qu’au lit on lit –
      Nous lirons le charmant poème
      Des grâces de ton corps joli

      Nous passerons de doux dimanches
      Plus doux que n’est le chocolat
      Jouant tous deux au jeu des hanches
      Le soir j’en serai raplapla
      Tu seras pâle aux lèvres blanches

      […]

      Guillaume Apollinaire, extrait d’une Lettre à Lou, le 4 Février 1915

Petite rêverie autour du lit : le sujet a produit de bien beaux dessins. Dans le poème assez long de cette lettre à Lou, numérotée 76, dont voici la partie centrale, Apollinaire évoque le lit et la lecture des corps qui s’y donne volontiers.

Une lettre au lit, plumard et littérature, c’est tentant de jouer sur les mots comme Apollinaire.
Le lit pour dormir , en latin, se dit lectus, mais le mot lecture vient du verbe legere, lire, et n’a pas la même racine que le mot lit. Il n’empêche qu’on lit souvent au lit, et que les artistes se sont plu à lire les empreintes des corps laissées dans le lit.

Les dessins ci-dessus sont d’Eugène Delacroix :

  • Un lit défait, D.A.G. Louvre, notice
  • Etude d’un lit défait et croquis d’une femme nue, D.A.G. Louvre, notice
  • Homme lisant dans son lit, D.A.G. Louvre, notice
  • Intérieur avec lit à baldaquin, D.A.G. Louvre, notice
  • Delacroix a joué aussi avec le lit et le sens de lecture de son dessin ! Dans un sens, on voit une femme nue entourée d’un voile voltigeant, et dans l’autre sens, on distingue un lit défait.

    Demain d’autres lits, d’autres lectures ! :-)

    Pas un jour sans une ligne

    Les lignes harmonieuses des bateaux m’ont toujours fascinée. Pas étonnant que le mot bateau soit féminin en anglais, il contient de si belles courbes féminines. La navigation n’est pas ma tasse de thé, j’ai subi des cours de voile dans mon adolescence comme une atroce punition, mais plus tard j’ai beaucoup aimé, les pieds au sec sur la terre ferme, dessiner et peindre des voiliers, des barques, des chalutiers.

    De nos jours encore, sans doute dirigées par les lois intangibles de l’architecture navale, les lignes des bateaux restent pures et belles, comme tracées par une plume trempée dans la mer et guidée par un zéphyr marin.
    Depuis que je blogue et que les enfants ne vont plus à la plage, je ne dessine plus, photographie cependant ces silhouettes maritimes.

    Autrefois j’emportais toujours un carnet de croquis à la plage. J’en ai retrouvé un, ce n’est pas le meilleur, je ne sais plus où j’ai rangé les autres, et j’ose montrer ces graffitis qui me rappellent des après-midis d’été sur le sable ou au bord d’un quai avec les enfants.

    Ces dessins sont tout ce qui me reste de tableaux que j’ai peints (et vendus), car c’étaient quelques  » études préparatoires « , la formule est bien pompeuse pour le peintre du dimanche que je fus !

    Ainsi, chaque été, pas un jour sans une ligne ! Nulla dies sine linea, cet adage gréco-romain a été repris par les écrivains, mais la ligne était à l’origine celle du peintre grec Apelle, qui vécut au IVème siècle av. J.C. et qui dessinait tous les jours. Cet artiste était aussi célèbre pour ses réparties et ses bons mots, pas un jour sans un trait … d’esprit !

    Sur la plage, je croquais aussi mes voisins de serviettes !

    Je devrais reprendre cette habitude du crayon en retournant à la plage avec mes petits-enfants,

    en espérant pouvoir dire  » plus un jour sans une ligne ! »

    Pendule, fil et dé à coudre

      David Artz, A l’orphelinat de Katwijk-Binnen, vers 1870-1890, Rijksmuseum Amsterdam, notice

    Le mot pendule se balance entre masculin et féminin. Question de fun ! 😉

    Pendule est l’aphérèse de funependule ( -> dictionnaire historique de la langue française et TLFI ). Il vient du latin funependulum = suspendu à un fil.
    On a coupé le cordon, « funis » veut dire corde, câble, « pendere » veut dire pendre.
    On retrouve ce fil dans les mots funiculaire et funambule.

    Pourquoi le pendule, au masculin, a-t-il donné naissance à la pendule, au féminin ?
    C’est encore une question d’abréviation. On utilisait l’expression horloge à pendule pour désigner une petite horloge fonctionnant avec un pendule, et puis le temps mesuré grâce à lui a finalement raccourci la formule, on a gardé le mot pendule et le féminin de l’horloge.

    De la même façon on dit parfois la Noël car on a laissé tomber le mot fête.

    Toutes ces aphérèses sont une hérésie !

    L’hérésie veut dire choix en grec, c’est devenu un choix contraire aux dogmes, et le préfixe apo désigne l’action de séparer, l’aphérèse est le choix de couper la tête d’un mot. Ainsi bus pour omnibus, las pour hélas, ou bien blem’ pour problème.

    Le beau tableau de David Artz, un peintre de l’école de La Haye, ville où il est né en 1837 et mourut en 1908, montre des jeunes filles très affairées dans leur couture.
    S’appelaient-elles Toinette, Fanny, Betty, ou Céline, aphérèses de Antoinette, Stéphanie, Elizabeth, Marceline :-) ? Elles ajoutent un nouveau dé à ma collection !

    Ce dé met un point final à mon sujet de l’horlogerie, que je n’ai pourtant pas épuisé, loin de là, mais le tic-tac me paraît monotone. Je suis si heureuse d’avoir trouvé un dé grâce à une pendule, que je propose l’aphérèse la plus célèbre de la chanson française : Y a d’la joie, ce titre supprimant la tête de la phrase, « il ».

    Bon week-end 😀 !

    Vertige de la verticale

    En me promenant avec monsieur de Charlus ce matin au bord de l’anse, je fus frappée par la verticalité des lignes qui nous entourent. La mer se distingue par l’implacable horizontalité de sa ligne bleue, tandis que les bateaux hachurent le paysage dans l’autre sens, parfois jusqu’à outrance ( même si on ne sait pas où c’est, Outrance !).

    Il fait beau, le soleil monte haut dans le ciel, parvient à son zénith sans nuages, nous frappe la tête en plein vertex. On aurait envie de s’allonger en parallèle à l’horizon, sous le soleil exactement, pas à côté, juste en dessous !
    À sa verticale !

    Le vertex, je ne savais pas ce que c’était, un bout de cervelle peut-être, j’ai regardé dans le dictionnaire, ça concerne en effet la tête, mais c’est le point le plus élevé de la ligne médiane du crâne.

    Le vertex est aussi le point de latitude maximale atteint par une ligne géodésique d’une surface de révolution.

    Cette dernière définition me dépasse, elle me fait simplement penser à ce jeu composé de roues dentelées, qu’on fixait avec des épingles sur une feuille de papier, et qu’on faisait tourner avec la pointe d’un stylo bille. On obtenait un dessin du genre de l’écran de l’Eurovision à la télévision des années soixante, et ce jeu s’appelait, je crois, un spirographe.

    Ce jeu de dessin au stylo bille était délicat, il y avait des points critiques, justement des points de vertex, où le stylo atteignait un sommet puis redescendait brutalement et le risque était grand de déraper, de raturer.
    Le dessin obtenu avait une forme verticillée, une forme de fleur dont les pétales se disposaient en anneau vertical par rapport au cercle central, comme une marguerite.

    On le devine, le point commun entre le vertex, la verticalité, le verticille et le vertige, c’est la révolution, l’action de tourner, le tournis. En effet, ces mots sont issus du verbe latin vertere qui veut dire tourner.

    La magie du reflet aquatique allonge les verticales et donne un peu le vertige. La longueur des mâts dédoublés fascine. Dans cette anse qui assèche à marée basse, l’eau n’est pas du tout profonde, mais le bateau paraît la traverser infiniment.

    J’aime ces décalcomanies naturelles et cette lisière fragile entre l’image et son reflet, entre horizon et vertige.

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