Du côté de chez Grillon du foyer

L’Albertine encaoutchoutée des jours de pluie

    Everett Shinn ( 1876-1953 ) Fifth Avenue, pastel, Brooklyn Museum , notice

Il pleut ! Il pleut sans arrêt ! On enfile son imper, son K-way, son Barbour, autrefois on mettait son caoutchouc. Apocope, antonomase, métonymie, le mauvais temps transforme les mots !

Le caoutchouc, il était amusant ce mot pour désigner le par-dessus en toile water-proof ! On ne l’emploie plus, de même que le ciré ou la gabardine, les matières imperméables ont changé ( sauf pour le Barbour ciré ! ).

Le caoutchouc au singulier désignait le vêtement imperméable confectionné dans cette matière. On disait  » l’impermouillable  » !

Les caoutchoucs au pluriel désignaient les chaussures imperméables, les bottes.
Les caoutchoucs américains désignaient les  » snow-boots  » qu’on chaussait par temps de neige.
Le mot anglais nous est resté, mais l’expression  » caoutchoucs américains  » de nos grands-pères a disparu !

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    Jean Béraud, Boulevard Poissonnière sous la pluie, musée Carnavalet Paris

Le narrateur dans Le côté de Guermantes ( encore lui et je demande pardon aux lecteurs allergiques au texte proustien, il devront prendre un cachet de pyramidon ), à la fin d’une soirée mondaine en hiver, doit remettre, non sans honte, ses caoutchoucs avant de quitter l’hôtel parisien, sous le regard méprisant des gens du monde. Mais voilà que la princesse de Parme admire ce gadget ultra-moderne, et dans cet instinct d’imitation typique des snobs, tout le monde acclame, le narrateur penaud devient subitement le détenteur du dernier chic !

Maurice Prendergast null Dames sous la pluie
aquarelle, vers 1893-94, Museum of Art Fort Lauderdale ( Etats Unis )

Le narrateur décrit son amie Albertine dans son caoutchouc :

Et, devant le caoutchouc d’Albertine dans lequel elle semblait devenue une autre personne, l’infatigable errante des jours pluvieux, et qui, collé, malléable et gris en ce moment, semblait moins devoir protéger son vêtement contre l’eau qu’avoir été trempé par elle et s’attacher au corps de mon amie comme afin de prendre l’empreinte de ses formes pour un sculpteur, j’arrachai cette tunique qui épousait jalousement une poitrine désirée, [...]

Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe II, chapitre II

Je doute que les femmes portaient un caoutchouc sur leur robe à cette époque, cette description semble transformer Albertine en Lara Croft en combinaison de néoprène !
Une note du livre indique que Marcel Proust se souvient là du caoutchouc que portait son chauffeur Agostinelli, et il associe souvent Albertine à ce chauffeur tant aimé qui mourut comme elle dans un accident.

[...] rapide et penchée sur la roue mythologique de sa bicyclette, sanglée les jours de pluie sous la tunique guerrière de caoutchouc qui faisait bomber ses seins [...] Jamais je n’avais caressé l’Albertine encaoutchoutée des jours de pluie, je voulais lui demander d’ôter cette armure, ce serait connaître avec l’amour des camps, la fraternité du voyage.

Marcel Proust, Albertine disparue, Chapitre premier

Proust invente encore un mot, encaoutchouté, hapax des jours de pluie, et il crée une image, une sorte de Germania en latex ! Le caoutchouc est une arme … contre la pluie, et pour ou contre l’amour, c’est selon ;-) !

hiver,Marcel Proust,Mots @ 12:22 , janvier 6, 2012

Les présents d’un passé en crise sont le futur

Futile ou utile, le cadeau de Noël 2011 ? La crise oriente la réponse.

Noël de l’année 1931 : la crise s’installe, offrir utile, oui, on peut oser !

C’était il y a quatre-vingts ans, le magazine féminin  » Le Petit Echo de la Mode  » prodiguait ses trucs et ficelles au père-Noël afin qu’il garnît sa hotte le plus dignement possible malgré la crise.

J’avais acheté ces vieilles revues des hivers 1931 et 1932 il y a quelques années pour leurs beaux dessins, je ne les avais pas lues, leur mauvais état ne permet guère de les feuilleter. Le graphisme des années Trente m’a toujours enchantée.
Et puis ce mois-ci, par hasard, j’ai lu en détail certains articles et constaté que la crise s’étirait en Europe sur ces années Trente aussi durement qu’aujourd’hui, c’était il y a précisément huit décennies.

A l’époque le cadeau, qu’on disait plus volontiers  » présent « , devait être élégant, plaisant, décoratif, esthétique ou gastronomique, mais ne devait pas se montrer principalement utile. Le présent avait pour unique but le plaisir, le sourire, la grâce, l’instant de bonheur.
La grave crise économique a modifié la  » mentalité  » , un mot récent à ce moment-là, lancé en 1877 et dont Proust évoque la nouveauté dans La Recherche. Désormais on peut offrir utile, c’est même souhaitable.

La crise modifie aujourd’hui aussi la mentalité, ce mot déjà ancien qui désigne le caractère mental de la collectivité. On offre utile et, de plus, solide, fabriqué en Europe si ce luxe est encore accessible !

Et on ose offrir le cadeau maison confectionné avec amour et ingéniosité.

A Noël 1932 la crise perdure et le cadeau est plus que jamais  » recyclé  » , le mot n’existait pas encore, il apparaît en 1974 selon Le Robert, chaque crise apportant des mots sur ses maux.

On bricole des jouets, on recoupe des vêtements, on détourne, on invente, on bidouille, on  » customise  » , on n’appelait pas encore cette activité  » loisir créatif  » .

Les hebdomadaires  » Petit Echo de la mode  » de décembre 1932 annoncent que la crise devrait se poursuivre en 1933, espérons qu’en 2013 nous sortirons du tunnel !

Malgré le mauvais temps de crise, souhaitons nous de glisser en douceur dans l’année 2012 !

      Joyeux Noël !

Marcel Proust,Mots,noël @ 3:05 , décembre 22, 2011

Noir et blanc, la même étincelle

Le noir et le blanc sont à nouveau des couleurs après un long rejet du vocabulaire.
La technique utilisée dans trois principaux domaines les avait exclus de cette appellation : l’imprimerie, la photographie, le cinéma.
C’est parce que ces trois domaines ne pouvaient pas utiliser les couleurs de l’arc-en-ciel et employaient exclusivement le noir et le blanc, que ces derniers ont été opposés aux couleurs, le noir&blanc devint ensuite un art distinct de celui de la couleur.

Au moyen-âge, à la naissance de l’imprimerie et bien avant celle de la photo, le noir et le blanc étaient des couleurs, choisies pour leurs symboles. On ne savait pas encore que ces couleurs restaient malgré tout spéciales, le noir ne réfléchit aucune couleur, le blanc les combine toutes dans le spectre.

J’ai photographié ( en couleur ) toutes ces maisons dans la fort jolie ville de Chester dans le Cheshire, et merci encore à notre chère amie anglaise de nous avoir fait découvrir cette magnifique cité !

Chester est une ville en noir et blanc, en black and white.
Alors remarque-t-on que blanc et black ont des sonorités très proches bien que désignant deux couleurs opposées !

Les mots blanc en français et black en anglais ont la même origine germanique,  » blank « = brillant ( -> dictionnaire Le Robert )

Blanc et noir sont des brillances, des lumières.
Black out en anglais veut dire éteindre la lumière.
Ces deux couleurs ont des éclats plus ou moins prononcés. Le latin avait deux mots pour désigner le noir mat et le noir brillant, niger et ater, ainsi que pour le blanc mat et le blanc brillant, albus et candidus.

A Chester, sous le ciel bleu, le blanc et le noir s’unissent dans un fascinant éclat.

Mon récit de voyage haut en couleurs en Ecosse et en Angleterre, tapé en noir sur l’écran blanc de l’ordinateur, se termine enfin !

couleurs,Mots,Tourisme @ 4:38 , décembre 12, 2011

Du jour de Noël de bric et de broc, décap’ et récup’

      Du jour de Noël

      Or est Noël venu son petit trac,
      Sus donc aux champs, bergères de respect :
      Prenons chacun panetière, et bissac,
      Flûte, flageol, cornemuse, et rebec :
      Ores n’est pas temps de clore le bec,
      Chantons, sautons, et dansons ric à ric :
      Puis allons voir l’enfant au pauvre nic,
      Tant exalté d’Hélie, aussi d’Enoc,
      Et adoré de maint grand roi, et duc :
      S’on nous dit nac, il faudra dire noc :
      Chantons Noël tant au soir, qu’au desjucq.

      Colin, Georget, et toi Margot du Clac,
      Ecoute un peu, et ne dors plus illec :
      N’a pas longtemps sommeillant près d’un lac
      Me fut avis, qu’en ce grand chemin sec
      Un jeune enfant se combattait avec
      Un grand serpent, et dangereux aspic :
      Mais l’enfanteau en moins de dire pic,
      D’une grand croix lui donna si grand choc,
      Qu’il l’abattit, et lui cassa le suc.
      Garde n’avait de dire en ce défroc :
      Chantons Noël tant au soir, qu’au desjucq.

      Quand je l’ouïs frapper et tic et tac,
      Et lui donner si merveilleux échec,
      L’ange me dit, d’un joyeux estomac :
      « Chante Noël en français, ou en grec,
      Et de chagrin ne donne plus un zec,
      Car le serpent a été pris au bric » :
      Lors m’éveillai, et comme fantastic
      Tous mes troupeaux je laissai près un roc.
      Si m’en allai plus fier qu’un archiduc
      En Bethléem. Robin, Gautier, et Roch,
      Chantons Noël tant au soir, qu’au desjucq.

      Prince dévot, souverain catholique,
      Sa maison n’est de pierre, ne de bric.
      Car tous les vents y soufflent à grand floc :
      Et qu’ainsi soit, demandez à Saint Luc.
      Sus donc avant, pendons souci au croc,
      Chantons Noël tant au soir, qu’au desjucq.

      Clément Marot, recueil L’Adolescence clémentine (1532)

Noël nous transporte en adolescence, en enfance, et je m’amuse …
Petite couture pour l’intérieur, haute couture pour l’extérieur, je décore, pique et couds, de bric et de troc, tant au soir jusqu’au desjucq.
Euh, qu’est ce que c’est, le desjucq ? Il me faudrait un dictionnaire du vieux français.

Une petite tempête est passée et mes noeuds de velours rouge ont résisté ! J’avais ce coupon de tissu pourpre à souhait depuis une dizaine d’années, et voilà, j’en ai trouvé l’utilisation. Il prend toutes les averses et sèche au vent pendant l’accalmie !

Les cinq fenêtres de notre appartement se sont mises sur leur 25 (décembre) !

Près de notre porte d’entrée se trouve une petite vitrine que je décore à chaque saison. Cette année j’y ai logé une cheminée de ma fabrication.

J’indique un vague « tuto » de menuiserie !

Une palette de bois récupérée chez un commerçant
J’ai considéré ce simple élément de transport sous l’angle de la couturière, et taillé dedans comme si j’avais découpé un motif dans un tissu imprimé.

J’ai scié un morceau, cloué une planche par ci par là comme on transforme un vieux jean en bissac, la récupération en menuiserie diffère très peu de la couture !

J’ai peint ma cheminée en blanc, clic clac, agrafé un morceau de tissu pour habiller l’intérieur, et voilà l’insoutenable légèreté de l’âtre !

Entre temps j’ai confectionné les petites chaussettes que j’accroche sur le manteau de la cheminée avec des clous tapissier.
La voici dans la vitrine, elle pourra décorer une autre partie de la maison dans les prochaines années.

Hier c’était la saint Nic’ , et l’anniversaire de ma seconde fille ! Voilà à nouveau mon petit moule à chocolat ou pain d’épice en saint Nicolas ( revoir ici ), j’aime cet objet de  » récup’  » chez un broc, que j’ai décapé inlassablement de sa rouille pour lui rendre son doux éclat.

Heureux temps de l’Avent :-) !

anges,fenêtres,Mots,noël @ 12:44 , décembre 7, 2011

Une jolie gentillefemmière

Aujourd’hui 13 novembre: journée de la gentillesse.
Effet de la crise dont on ne se plaindra pas : l’heure est à l’entraide, la compassion, la sollicitude, l’empathie, et mieux que tout cela, la simple gentillesse qui est la noblesse du coeur.

Avant cette journée, un petit livre, publié en octobre dernier, a été consacré à la gentillesse :
Petit éloge de la gentillesse, de Emmanuel Jaffelin, éditions François Bourin

Plein de bonté et d’enseignement, ce livret donne envie de laisser le cynisme aux vilains sûrs d’eux-mêmes, et d’adopter la gentillesse comme philosophie.

Gentil : l’adjectif vient du latin gentilis = propre à la famille, qui est du même nom.
Mot dérivé de l’adjectif  » gent, gente  » = noble, bien né.

Le gentilhomme et la gente dame sont des âmes bien nées, mais on constate en compulsant le dictionnaire que le vocabulaire n’est pas très gentil envers la gente féminine …
La  » gentillefemme  » n’existe pas, pas plus que son élégante maison de campagne, alors que la gentilhommière fait les honneurs des belles revues de décoration !
Nous, gentes dames, rêvons pourtant de bichonner notre petite gentillefemmière !

Emmanuel Jaffelin nous rappelle que les  » gentils  » étaient les païens non convertis au christianisme, et récemment le mot fut remis en notre mémoire avec  » le parvis des gentils  » , journées de dialogue entre croyants et non-croyants.

Jules Renard a dit :

    La gentillesse est le courage qui sourit.

La gentillesse n’est pas faiblesse, elle exige une force d’arrachement à soi, une force d’âme qui n’est autre que le courage, et le mot courage vient du mot coeur ( revoir ici ).

    David II Teniers, Les oeuvres de miséricorde, Louvre, notice.

Mots @ 4:55 , novembre 13, 2011

La vie digitale

      J.B. Greuze, Tête de garçon, vers 1782, Wallace Collection Londres, notice

Une phrase dans un spot publicitaire télévisé m’a étonnée, sans pourtant me marquer, je ne sais plus quel produit est vanté, un téléphone ou une connexion à internet peut-être, cette phrase dit :
 » votre vie digitale change « 

Ha, notre vie se fait digitale !

En réfléchissant, on s’aperçoit en songeant à Michel-Ange que la vie humaine a commencé de manière digitale :

Auparavant nous prenions notre vie en main, ou nous la remettions entre les mains de quelqu’un, puis, nous avons tant méprisé les esprits manuels, nous externalisons tant nos fonctions, que maintenant notre vie réside à fleur de main, à la surface des doigts !

    Lubin Baugin, Vierge à l’Enfant avec Saint Jean-Baptiste, mba Rennes, page du musée

Le meilleur de la vie digitale n’est-il pas la caresse ?

La vie digitale laisse des choix, par exemple :

La pronation :

    Raphaël, Autoportrait avec un ami, musée du Louvre, notice

La supination :

On s’amuse avec ce langage qui change avec la vie !
À propos, certaines nouvelles expressions me troublent ou me dérangent …
Qu’est-ce qui se passe, ou qu’est-ce qu’il se passe ?
J’ai toujours lu et entendu la question sous cette forme :

    « Qu’est-ce qui se passe ? »

Depuis quelque temps, on entend :

     » Qu’est-ce qu’il se passe ?  »

Pourquoi cette transformation ? On ne sait plus comment dire !
Le plus simple est de demander :  » que se passe-t-il ?  »

Mots @ 4:37 , septembre 12, 2011

L’art de tirer les silhouettes

Dans un magazine daté du mois d’août 1865 – à l’approche de l’automne les feuilles jaunies m’attirent – j’ai découvert l’existence d’une étrange machine.
Cette machine à silhouettes fut recommandée par Lavater, le spécialiste en la matière !

Qui était Lavater ?
Un théologien suisse, né et mort à Zürich (1741-1801), connu pour ses recherches approfondies dans la physiognomonie.
Pour de plus amples renseignements, lire wikipedia.

La physiognomonie devint en vogue dans la première moitié du XIXème siècle, les artistes s’intéressèrent beaucoup aux têtes de caractères et s’efforçaient d’étudier les sentiments et les tourments qui se dessinent sur un visage et le transforment.

      Théodore Géricault, La folle monomane du jeu, vers 1820, Louvre, notice

Aujourd’hui on appelle plus volontiers cette science  » morphopsychologie  » .
Science véritable, ou science inexacte, peut-on vraiment juger un caractère d’après le physique qui l’incarne, n’y a-t-il pas là un danger qu’on appelle délit de faciès ?

Ce n’est point mon sujet aujourd’hui, le petit article à propos de cette machine m’a simplement amusée.

A propos de cette femme qui pose dans la  » machine « , il est dit :

     » Il y a là de la bonté avec beaucoup de finesse, de la clarté dans les idées et le don de les concevoir avec facilité, un esprit fort industrieux, mais qui n’est point dominé par une imagination bien vive et qui ne s’attache guère à une exactitude scrupuleuse. « 

Et une fois sortie de la machine, à quoi ressemble sur le papier la personne qui y était assise ?

Lavater commente ce cliché, ancêtre de la photo :

     » Chez la mère, le calme, la passibilité, un air de douceur inaltérable, une grande droiture de sens, la simplicité, l’amour de l’ordre ;
    Chez l’enfant, dans le haut du visage de la finesse d’esprit, dans le bas de la candeur. »

Cela me rappelle le nez de M. de Cambremer, tordu, trop fort, très luisant, qui ne parvenait pas à compenser l’insuffisance spirituelle du regard, parce que le nez est généralement l’organe où s’étale le plus aisément la bêtise.

Et la silhouette ;-) ?
D’où vient ce mot ? D’Etienne de Silhouette, ministre des Finances sous Louis XV. Il avait pris des mesures drastiques pour économiser 8-O , et cette manière de dessiner une personne en se limitant aux seuls contours de son corps ressemblait à une telle économie de moyens qu’on appela ce dessin à la Silhouette.

Marcel Proust,Mots @ 10:32 , septembre 5, 2011

Zinzins des syzygies !

On peut être zinzin des marées de syzygie.
Connaît-on ce mot qui fait zézayer ? La syzygie est la pleine ou la nouvelle lune, les marées de syzygie sont les grandes marées, et j’aime follement les grandes marées ! Ce mot rare et pittoresque se rencontre par exemple dans le dernier ouvrage de Michel Serres, Biogée.

Syzygie, ce mot imprononçable vient du grec : de syn = avec et zygos = le joug.
Syzygie, avec le joug, c’est un accouplement, un rendez-vous du soleil avec la lune qui met la mer sous son joug le plus fort.

Déjà septembre et son infinie douceur. La mer s’absente en silence et une multitude de petons laissent leurs empreintes dans le gris du sable. Quand les flots s’éloignent, la pêche se fait pédestre, la plage immense, humide et malléable devient un curieux album de pieds.

Des milliers de pieds, nus, bottés, se faufilent, se chevauchent, se dessinent en intailles ou en camées selon la mouvance du sable et c’est touchant de deviner le peton du petit au côté du ripaton du grand.

Chaque année aux grandes marées, celles de septembre de préférence, je fais ma pêche à pied moi aussi, mais une pêche aux images, je fouille le sable des yeux seulement. Les années passées, j’avais choisi le thème des paniers de pêcheurs, le thème des mouettes, ou celui des étoiles et coquillages, cette année ce sont les pieds des pêcheurs qui m’ont attirée !

Ces arpions appartiennent aux pions qui sont au loin. L’espace ouvert par cette fameuse syzygie transforme les promeneurs et pêcheurs en figurines sur l’échiquier marin.

Chaque grande marée possède une couleur dominante selon le ciel, ce midi la plage s’était drapée de gris, un gris perle, taupe, cendre ou nacre, une merveilleuse symphonie de gris orchestrée par un soleil doucement voilé.

C’était ma pêche au gris syzygie !

couleurs,été,Mots @ 9:53 , septembre 1, 2011

Le temps retrouvé d’une pose

Pose photographique, arrêt sur image, pause dans le temps, toute une époque … L’époque est elle-même un arrêt, point fixe dans le temps, épokhè : point d’arrêt en grec.

Pause et pose, les deux mots découlent l’un de l’autre, on prend une pause, on prend la pose, on pose une pause dans son calendrier, suspension entre deux  » o  » et différence à peine décelable …

Lumière, moteur, vitesse, à l’image d’un tableau de Turner, ce pourrait être le titre de la photographie ci-dessus que j »ai trouvée dans le site de la BnF au sujet de Marcel Proust.

Mais les photos ci-dessous proviennent de mes albums de famille personnels !

À la recherche du temps perdu étonne et amuse par ses nombreux passages concernant des appareils modernes de l’époque, de ce tournant des XIX et XX ièmes siècles : le téléphone, l’automobile, l’avion, la photographie …
Bien que marquant leur propre temps, certains passages de la Recherche m’ont fait rire parce que j’ai connu à peu près les mêmes expériences, avec les demoiselles du téléphone dans ma jeunesse, avec un petit coucou passé au dessus de ma tête dans la campagne, avec des séances de photographie …

La photographie, Marcel Proust y fait constamment allusion, il se sert d’elle par métaphore et par son vocabulaire technique pour décrire les personnages, les paysages, les situations, elle l’aide aussi techniquement dans sa mémoire tout comme les peintres l’utilisaient pour leurs tableaux.

Un photographe renommé a écrit un livre à ce sujet, Brassaï : Marcel Proust sous l’emprise de la photographie.
Je n’ai pas lu cet ouvrage mais il fera partie de mes prochaines lectures !

Quand quelques jours après le dîner chez les Bloch, ma grand-mère me dit d’un air joyeux que Saint-Loup venait de lui demander si avant qu’il quittât Balbec, elle ne voulait pas qu’il la photographiât, et quand je vis qu’elle avait mis pour cela sa plus belle toilette et hésitait entre plusieurs coiffures, je me sentis un peu irrité de cet enfantillage qui m’étonnait tellement de sa part.
[...]
Malheureusement, ce mécontentement que me causaient ce projet de séance photographique et surtout la satisfaction que ma grand-mère paraissait en ressentir, je le laissai suffisamment apercevoir pour que Françoise le remarquât et s’empressât involontairement de l’accroître en me tenant un discours sentimental et attendri auquel je ne voulus pas avoir l’air d’adhérer.
 » Oh ! Monsieur, cette pauvre Madame qui sera si heureuse qu’on tire son portrait, et qu’elle va mettre son chapeau que sa vieille Françoise, elle lui a arrangé, il faut la laisser faire, Monsieur. »

Proust, extrait de À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Noms de pays : le pays.

Ce passage me rend les yeux humides, si l’on a eu aussi une tendre grand-mère désireuse de laisser derrière elle un portrait souriant, et si le petit-enfant qu’on a été n’a pas toujours été gentil et compréhensif, on lit ces pages avec une ferveur désespérée.
Cette séance photographique a été très bien rendue dans le dernier film de Nina Companeez, comme tous les autres passages de la Recherche qu’elle a par ailleurs mentionnés, de façon hélas bien trop rapide, dans sa belle adaptation.

Dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs toujours, un peu plus loin, le narrateur fait part de l’un de ses traits de caractère qui m’est propre également : il ne vit pas dans l’instant, mais c’est plus tard, dans la solitude, qu’il revit cet instant. Un psychanalyste, Jung je crois, a appelé cela le caractère secondaire. On prend toute la mesure du moment vécu dans le cabinet noir de son développement mental.

Ainsi Elstir présente Albertine au narrateur, mais celui-ci appréciera cette prise de contact avec un certain retard.

Ce qu’on prend en présence de l’être aimé, n’est qu’un cliché négatif, on le développe plus tard chez soi, quand on a retrouvé à sa disposition cette chambre noire intérieure dont l’entrée est  » condamnée  » tant qu’on voit du monde.

    Nous avons beau savoir que les années passent, que la jeunesse fait place à la vieillesse, que les fortunes et les trônes les plus solides s’écroulent, que la célébrité est passagère, notre manière de prendre connaissance et pour ainsi dire de prendre le cliché de cet univers mouvant, entraîné par le Temps, l’immobilise au contraire. De sorte que nous voyons toujours jeunes les gens que nous avons connus jeunes, que ceux que nous avons connus vieux nous les parons rétrospectivement dans le passé des vertus de la vieillesse [...]

    Proust, extrait de Le Temps retrouvé

Le temps, c’est bien une affaire de photographie !
La photographie, de façon étymologique, écrit avec de la lumière, mais le temps d’exposition est capital sur le plan technique. La photo arrête le temps, donne une image de l’époque, cet arrêt du temps à un moment précis. Nous pensons avec une sensibilité de plaque photographique, nous gardons du temps une empreinte en réalité fugitive mais figée dans notre mémoire.

Que dirait Proust de notre société actuelle vivant à travers l’image, cataloguant constamment l’être humain dans d’immuables albums et jetant sans cesse au panier les clichés non conformes ?

Proust s’exprimait avec les mots de son temps, de l’ère argentique de la photographie, mais il aurait aimé sans doute aujourd’hui jouer avec la notion de carte mémoire, il aurait introduit le vocabulaire numérique dans ses formules littéraires !

Marcel Proust,Mots @ 5:44 , août 30, 2011

Un fichu menteur, le décolleté

Un fichu menteur, dans quel sens faut-il prendre cette locution ? Dans le sens qui m’intéresse aujourd’hui, le mot fichu n’est pas un adjectif, mais un nom commun. Le fichu est la pièce d’étoffe en pointe ( venant de fiche = pointe ) qu’on jette rapidement autour de son cou, donc qu’on fiche plus ou moins négligemment quelque part.

Le fichu menteur était l’appellation de ce voile en mousseline qui faisait mousser le décolleté. Il cachait et faisait deviner des rondeurs plus volumineuses qu’en réalité, c’est pourquoi on le disait menteur.

    null

    Adélaïde Labille-Guiard, Portrait de femme, mba Quimper, notice

Ce fichu me donne l’occasion de montrer encore l’un de mes tableaux préférés du musée des beaux arts de Quimper. Depuis juillet, ce musée a rénové son site web et les notices proposent de beaux agrandissements des tableaux, mais hélas seule la moitié supérieure de la photo agrandie est visible. Par chance , le décolleté se situe dans la partie haute du portrait !

Madame Labille-Guiard a souvent peint de ces fichus menteurs avec une délicate vérité.
On pourra revoir dans cet article un certain nombre de fichus.

Au Metropolitan museum de New York j’ai eu le grand plaisir de voir ce pastel d’Adélaïde Labille-Guiard :

    Adélaïde Labille-Guiard, Madame Elisabeth de France, pastel, vers 1787, Met New York, notice

Totalement fascinée par la beauté de ce pastel, je l’ai naturellement pris en photo, et un gardien m’a rappelé que c’était interdit dans cette salle car c’était une exposition. Oops, sorry, je n’avais même pas remarqué qu’il s’agissait en effet d’une expo de pastels !

Voici donc ma photo illicite de ce fichu menteur magnifié par la technique du pastel. Le crayon blanc restitue merveilleusement toute la légèreté de la gaze et la lueur mate des boutons de cuivre.

Fichu menteur, fichu enjôleur, fichue tenue tout de même que ces robes corsetées qui devaient faire pigeonner la poitrine !

Dans le livre de Michelle Sapori consacré à Rose Bertin, on apprend qu’avant l’apparition du corset à la fin du XVIIIème siècle, le corps de la femme était incarcéré dans un corps à baleines . Ce corsage étroit était raidi par des fanons de baleines, des tiges de jonc et un long busc de fer. Avec les paniers cet assemblage constituait la robe à la française, particulièrement encombrante.
La robe à la Polonaise amincira un peu la silhouette en remplaçant les paniers latéraux par un  » cul  » accentuant la cambrure des reins.
Et puis Marie-Antoinette choisira les robes légères et champêtres à l’Anglaise, les gaulles, la Cour adoptera des modes exotiques, robes à la sultane, à la Pékin, à la Turque, à la Grecque … Le cruel corps à baleines disparaît, le corset se fait plus souple, non baleiné, en toile, on l’appelle  » le corsage de dessous  » .

Grâce à ce petit corsage de dessous, l’oiseau s’envole !



    Louis-Léopold Boilly
    , L’oiseau privé, musée du Louvre, notice
coiffes, coiffures,Mots,Robes et chapeaux @ 7:31 , août 24, 2011
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