Abracadabra, absinthe

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Le coeur volé

Mon triste coeur bave à la poupe,
Mon coeur couvert de caporal :
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste coeur bave à la poupe :
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste coeur bave à la poupe,
Mon coeur couvert de caporal !

Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs quolibets l’ont dépravé !
Au gouvernail on voit des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon coeur, qu’il soit lavé !
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs quolibets l’ont dépravé !

Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô coeur volé ?
Ce seront des hoquets bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques :
J’aurai des sursauts stomachiques,
Moi, si mon coeur est ravalé :
Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô coeur volé ?

Arthur Rimbaud, Mai 1871

      rimbaud

Rimbaud, jeunesse fulgurante. Il ne composa des poèmes qu’entre l’âge de quinze et vingt ans. Incroyable, non ?
Le Coeur volé invente des mots, témoigne de la solide culture de Rimbaud, qui fut un brillant élève au collège, et qui maîtrisait parfaitement ses « humanités », les langues mortes auxquelles il redonnait vie.

C’est ce poème de Rimbaud qui créa l’adjectif abracadabrantesque, à partir du mot abracadabresque inventé par Théophile Gautier qui le tirait lui-même de abracadabra issu de l’hébreu et du grec abraxas = amulette.

L’acadabresque de Gautier n’est pas resté, mais le mot de Rimbaud s’emploie toujours, il a amplifié encore le côté abracadabrant des choses, et cette mode de rallonger les mots nous est chère aujourd’hui.

Pour ce qui est de ithyphallique, on comprendra facilement ce que l’adjectif veut dire si on précise que « ithus » en grec veut dire « en ligne droite ». Le piouopiou ithyphallique met au garde-à-vous toute sa personne !

Puisque Rimbaud nous plonge dans les mots, examinons la fée verte qui étourdissait le poète, l’absinthe.

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    Edgar Degas, Dans un café ou L’absinthe, 1873, musée d’Orsay, commentaire détaillé sur cette page

Claude Chevreuil, dans son étude du Coin de table fait dire à l’un des poètes que le mot absinthe veut dire en grec « impossible à boire ». Ceci me paraît impossible à vérifier. J’ai lu aussi plusieurs fois que ce mot absinthe signifiait « sans douceur » ou « sans plaisir », mais où est-on allé chercher ces étymologies ?
Absinthe vient du mot grec apsinthion, qui désigne une herbe amère. On a beau fouiller le Bailly à la lettre α ou à la lettre ψ si le a est privatif, on ne trouve aucun autre sens.
L’absinthe est, certes, d’une amertume impossible à boire, et dans son dictionnaire des idées reçues, Flaubert en dit :

    Poison extra-violent. Un verre et vous êtes mort. A tué plus de soldats que de Bédouins.

Le jeune Rimbaud avait fui l’école et l’absinthéisme le conduisit à sa perte.

Bénédiction

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      Michel Corneille dit le vieux, Le distribution des rameaux, milieu du XVIIème siècle,
      mba Nantes, notice

Hier devant l’église, le recteur a béni nos rameaux. Il plongeait une branche de buis en guise de goupillon dans l’eau de son bénitier, et la secouait au dessus de nos têtes aspergées de gouttelettes. Tendus vers lui, nos petits bouquets de buis, laurier, fusain, olivier, tout feuillage persistant du jardin, recueillaient plus ou moins la fine pluie d’eau bénite.

Une question grammaticale distrayait mon esprit pendant le sermon …
avec ou sans t l’adjectif béni ?

En l’espace de quelques merveilleuses pages de Combray, Marcel Proust décline l’adjectif sous ses deux formes :

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    Que je l’aimais, que je la revois bien, notre Eglise ! Son vieux porche par lequel nous entrions, noir, grêlé comme une écumoire, était dévié et profondément creusé aux angles (de même que le bénitier où il nous conduisait) comme si le doux effleurement des mantes des paysannes entrant à l’église et de leurs doigts timides prenant de l’eau bénite, pouvait, répété pendant des siècles, acquérir une force destructive, infléchir la pierre et l’entailler de sillons comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle elle bute tous les jours.

    Du côté de chez Swann, Combray

Cinq pages plus loin, toujours près de l’église et son clocher doré comme une brioche ou doux comme un coussin de velours brun posé dans le ciel pâli :

    Quand après la messe, on entrait dire à Théodore d’apporter une brioche plus grosse que d’habitude parce que nos cousins avaient profité du beau temps pour venir de Thiberzy déjeuner avec nous, on avait devant soi le clocher qui, doré et cuit lui-même comme une plus grande brioche bénie, avec des écailles et des égouttements gommeux de soleil, piquait sa pointe aiguë dans le ciel bleu.

    Du côté de chez Swann, Combray

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Enfin, plus avant dans le dimanche à Combray, après le somptueux repas préparé par Françoise :

      […] il y avait bien longtemps que l’heure altière de midi, descendue de la tour de Saint-Hilaire qu’elle armoriait des douze fleurons momentanés de sa couronne sonore, avait retenti autour de notre table, auprès du pain bénit venu lui aussi familièrement en sortant de l’église, quand nous étions encore assis devant les assiettes des Mille et une Nuits, appesantis par la chaleur et surtout par le repas.

      Du côté de chez Swann, Combray

    Le début de Combray se déroule principalement le dimanche.
    Rappelons-nous, la scène de la fameuse madeleine chez tante Léonie, c’est le dimanche matin qu’elle a lieu !
    Ensuite, plus loin dans le roman, le narrateur s’attache à la journée du samedi !

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Pascal Dagnan-Bouveret, Le pain béni, 1885, musée d’Orsay, notice

Un objet bénit avec un « t » est passé devant le bénitier, c’est ainsi que je retiens l’orthographe.
Cette chose bénite a reçu la bénédiction du prêtre avec les cérémonies prescrites.

Un objet béni jouit d’une protection divine mais n’a pas reçu la bénédiction rituelle du prêtre.

Antoine Compagnon, dans ses conférences au Collège de France ce mois-ci, a relevé cette distinction entre les deux adjectifs.
Autrefois le pain était apporté par les fidèles à l’église, il était béni par le curé, puis distribué aux fidèles. C’était donc du pain bénit, comme l’eau bénite.
(on remarquera que le musée d’Orsay fait donc une faute dans le titre du tableau)
La brioche, elle, ne reçoit pas la bénédiction du prêtre dans l’église, elle n’est que bénie.
Cependant, la tradition catholique permettait qu’on apportât aussi des brioches à la messe, elles étaient alors bénies par le curé et devenaient bénites.

Quant à la madeleine, elle est bel et bien bénie et consacrée par les lecteurs !

(j’ai photographié le bénitier dans une église parisienne, une conque extraordinaire !)

Poésie en Bretagne : Louis Bertholom

La plage était immense et claire hier, quand j’ai promené mon chien.
Le soleil voilé coulait sur la mer un ruban de lumière extraordinaire. Un ciel de poète ! Savait-il, ce beau ciel, que j’allais le soir même écouter un poète ? Oui, certainement, car ce poète est né à quelques pas de cette plage …

Louis Bertholom est un poète né à Fouesnant en 1955. Il a mis son pays en vers, en prose, dans différents recueils, et, sur la mer, la dune, les marais, les pommes, le cidre, il a posé des mots recherchés, fouillés, extirpés de ses tripes comme le sont les palourdes du sable par le pêcheur à pied.
Son langage est imagé, dense, précis, précieux parfois, rauque comme sa voix, refusant la facilité, redoutant la simplicité, c’est un choix. Sa poésie devient attachante au fil des lectures, on a envie de la prendre à bras l’encore selon l’une de ses expressions bien trouvées.

Voici un poème extrait du petit recueil Bréviaire de sel :

      Je marche dans la parole plurielle
      d’un pays de haut vol.

      Respirer un peu d’espace
      est ma prière,
      ma peine, fluidifiée
      sur les herbes rases.

      Rugissement de l’océan
      autant de discours
      du Grand Gardien du temps.

      Un chemin céleste se dessine,
      trace en moi le panthéos de l’aube.

      Tout commence dans une goutte d’eau
      où se lit le monde,
      une bulle le respire,
      un grain de sable le ferme,
      dans les cercles des siècles …

      Les rivages sont de fausses ruptures,
      simplement des frontières
      où s’échangent des densités.

      La mer avale sa bave
      dans une épilepsie de baleine,
      reprend souffle,
      râle les métamorphoses à venir …

      J’entrevois tes pensées toi l’invisible,
      l’habité du silence.

      Louis Bertholom, recueil Bréviaire de sel

Je fus heureuse d’acheter au poète ce petit objet de papier Conquéror, gravé par Jacques Renou à l’encre noir volcan et avec la bretonne couleur glaz ouate, à l’atelier Groutel dans la Sarthe.
Ce n’est pas un livre, les feuillets sont mobiles, c’est un bréviaire comme dit le poète, ou un brimborion dirais-je, car ce mot a la même « brève » racine que bréviaire.
Un brimborion était une petite prière marmottée dans le bréviaire.
Alors marmottons ces mots nés du sel de la mer toujours changeante …

Le soleil poudroie et je marche droit sur cette longue plage de poésie.

Le frappement du rocher

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    Philippe de Champaigne, Le sommeil d’Elie, vers 1656, musée de Tessé Le Mans

Qu’elles sont belles, riches et instructives, les couleurs du ciel !
L’exposition au musée Carnavalet rassemble un grand nombre de tableaux qui ornèrent les églises parisiennes au XVIIème siècle.
A la fin du XVIème siècle Paris comptait trente deux églises, à la fin du XVIIème trente neuf. Sous l’impulsion de la Contre-réforme, Paris connut un fort regain de spiritualité, une « invasion mystique », et sous le règne de Louis XIII, la décoration des églises fut à son apogée. Les paroisses permettaient aux jeunes artistes de se faire connaître et les mécènes passaient d’importantes commandes.

Présentation de l’exposition :


Les couleurs du ciel par paris_musees

Un livret accompagnant l’exposition se trouve ici.

La Révolution créa les musées et les emplit avec les biens confisqués au clergé. C’est pourquoi de nombreux tableaux peints pour les églises sont maintenant conservés dans les collections publiques. Les tableaux restés dans les paroisses ne sont pas toujours visibles, souvent accrochés trop loin des yeux, dans des chapelles parfois sombres, et cette exposition a donné l’occasion de les admirer dans les meilleures conditions.

      Ferdinand Elle, Le frappement du rocher, Eglise Notre Dame des Blancs Manteaux Paris

Toute cette peinture religieuse et parisienne du XVIIème siècle, qui montre des chefs-d’oeuvre souvent inconnus, nous replonge dans son histoire, nous fait réviser ou découvrir des passages de l’ancien testament notamment.

J’ai eu le très grand plaisir d’admirer Le sommeil d’Elie de Philippe de Champaigne, le plus majestueux tableau de l’exposition, superbe par sa composition enlevée et ses couleurs lumineuses.
Je l’avais déjà montré ici.

Un mot m’a frappée dans l’expo : frappement


      Détail du Frappement du rocher de Ferdinand Elle

Quelle est la différence entre frappe et frappement ?
Les deux mots désignent l’action de frapper et le bruit qui en résulte. Le mot frappement s’adresse tout particulièrement à l’histoire de Moïse.
Moïse avait permis au peuple hébreu de fuir l’Egypte et de rejoindre le désert en direction de la terre promise. Mais durant la traversée du désert le peuple fut affamé et assoiffé.
Moïse frappa alors un rocher d’où jaillit une fontaine et le peuple put boire.

Je ne connaissais pas ce peintre, Ferdinand Elle, d’origine flamande comme Philippe de Champaigne, né à Malines vers 1580, et mort à Paris en 1637. Il fait chatoyer les couleurs, et les vêtement à rayures réjouiraient Michel Pastoureau !
Rayures orientales.

Quant à la manne, Ferdinand Elle l’a aussi représentée mais je n’ai pas trouvé la reproduction du tableau. En revanche, La manne a été peinte par Jean-Baptiste Champaigne, le neveu de Philippe, et cette toile était exposée en face du Songe d’Elie , ce qui permettait de comparer l’oeuvre de l’oncle à celle du neveu. A l’origine, ces deux toiles se faisaient face, sous le cintre de la voûte du réfectoire du Val de Grâce, et les deux pendants ont été séparés pendant la Révolution.



      Jean-Baptiste Champaigne
      , La manne, vers 1656, Eglise Saint Etienne du Mont Paris

Mais sait-on ce qu’est la manne précisément dans l’histoire de Moïse ? Le peuple affamé presse Moïse de trouver de la nourriture. Celui-ci prie Dieu et Yahvé fait tomber du ciel chaque nuit une pluie de miettes de pain, c’est la manne céleste.

Ce tableau orne l’église Saint Etienne du Mont, et je serai curieuse d’aller le revoir dans sa paroisse lors d’un prochain séjour dans la capitale !

Histoires, histoires

    Eugène Devéria, La naissance d’Henri IV, esquisse, 1827, mba Quimper

Dans la fort intéressante exposition de cet hiver au musée des beaux arts de Quimper, j’ai remarqué un tableau qui m’a rappelé une expression française. Encore une expression !

L’exposition montre la peinture d’histoire conservée dans le musée, cette peinture d’histoire hautement considérée autrefois, et qui ne nous passionne plus guère aujourd’hui. Ce grand genre de peinture raconte parfois des histoires oubliées dont, souvent maintenant, on se tamponne le coquillard, selon une autre expression imagée. Mais elle raconte aussi des pans de notre histoire qui sont terribles, comme l’époque de la Révolution.
Jusqu’au XIXème siècle ces grandes peintures attiraient la foule, puis au XXème les spectateurs les ont boudées, c’est malgré tout intéressant de voir comment l’artiste refaisait l’histoire selon le goût du pouvoir. L’engouement pour le moyen-âge, la peinture troubadour au XIXème siècle par exemple, sont savoureux.

Présentation de cette expo sur la page du musée.



    Eugène Devéria
    , Naissance de Henri IV, esquisse, 1827, musée national du château de Pau, page du musée

Le peintre Eugène Devéria avait vingt-deux ans quand il a peint en 1827 son immense toile (presque 5mx4m) représentant la naissance d’Henri IV, et l’oeuvre connut un succès retentissant à Paris, le bon roi Henri IV, qui avait rétabli en France la paix religieuse, passionnait le public. La toile est conservée au Louvre, et Devéria en fit une réplique pour le château de Pau.

    Eugène Devéria, La naissance de Henri IV, 1827, musée du Louvre, notice.

Pour cette grosse machine, Devéria avait peint plusieurs esquisses, voici celle de Pau et celle de Quimper.

N’est-il pas mignon, bébé Henri, brandi par son grand-père à la barbe blanche, Henri d’Albret ?
Il naquit le 13 décembre 1553 au château de Pau.
La naissance du roi de la poule au pot aurait donné l’expression en deux coups de cuiller à pot.
Cette origine est à prendre au conditionnel, mais elle est amusante.

L’expression viendrait peut-être du nom de la louche, grosse cuiller à pot qui permet de vider un pot rapidement, en deux coups.

Ou bien l’expression viendrait de la naissance du futur Henri IV, son père, Antoine de Bourbon, éloigné de Pau à ce moment-là, reçut la nouvelle et annonça à son entourage :

    Messieurs, la reine nous a donné un petit prince en deux coup de cul hier à Pau.

La reine, Jeanne d’Albret, aurait accouché très rapidement. Elle n’en est pas moins épuisée.
C’est la petite histoire, la petite histoire des mots .

Bouche bée

Bayer aux corneilles : « rêvasser, perdre son temps à regarder en l’air niaisement » dit le dictionnaire. Rêvasser en regardant des choses aussi insignifiantes que l’est la corneille pour le chasseur.

Ce n’est pas le sens de cette expression qui m’étonne , tout le monde sait ce que cela veut dire, mais c’est l’orthographe du verbe bayer.
Honnêtement, j’aurais écrit « bâiller » !
Alors, zou, ouvrons le dictionnaire pour vérifier sans rêvasser !
Le verbe bayer est une autre forme du verbe béer.

Béer, ou bayer, signifie ouvrir, en particulier pour la bouche. Du verbe béer, on n’a retenu couramment que le participe passé au féminin, bée, et le participe présent, béant.
Bée est même une exception à la règle, car le participe passé accordé au féminin des verbes en éer comporte trois e, exemple : créée.

Bouche bée : bouche ouverte d’étonnement, d’admiration.
Le verbe ébahir, qui suscite l’admiration, a d’ailleurs la même racine que bayer.

C’est amusant, on retrouve la bouche bée dans le mot bégueule qui désigne la même chose avec un terme plus vulgaire : gueule ouverte. La bégueule ouvre la bouche de dégoût, c’est une femme particulièrement prude.

      Le Caravage, Petit vendeur de fruits, Galerie Borghèse Rome

La baie, ouverture pratiquée dans un mur pour y mettre une fenêtre, vient aussi de bayer. Quant au verbe bâiller, il est de la même racine encore, tous ces mots proviennent du latin bataculare, signifiant « ouvrir la bouche involontairement sous l’effet de la faim, du sommeil, ou de l’ennui ».

Amusant, toutes ces choses qui nous font ouvrir la bouche : faim, sommeil, ennui, admiration, rêvasserie, étonnement, rhume, chant, parole, frayeur, et le dentiste !

J’ai choisi des tableaux du Caravage, parce qu’ils sont nombreux à montrer un personnage ouvrant la bouche, particulièrement dans les oeuvres de jeunesse. Pourquoi cette bouche bée ? Je pense que ce détail servait le caractère instantané que recherchait toujours le Caravage, instantanéité et vérité de la lumière saisie en clair-obscur, des visages, des expressions et des gestes.

      Le Caravage, Petit Bacchus malade, vers 1590, Galerie Borghèse Rome

Les mots démodés de la mode

Ils ne sont pas si éloignés, les mots qui nous habillaient dans notre enfance, et pourtant, ce vocabulaire vestimentaire paraît enfoui sous des monceaux de naphtaline.
J’ai retrouvé dans mes petits trésors de papier un catalogue du grand magasin Le Bon Marché des printemps et été 1940.

Les mots nous sont encore familiers … mais ne nous rajeunissent vraiment pas !

Les filles, petites ou grandes, les femmes, portaient des robes ou des jupes, à la rigueur jupes-culottes, le pantalon était réservé au sport (d’hiver) et aux vacances d’été à la mer ou à la campagne, il fut interdit à l’école jusqu’en 1968, ainsi les robes de tous les instants prenaient des compléments de nom selon les activités et le moment de la journée.
Il y avait la robe chemisier, la robe lingerie, la robe de jardin, la robe d’intérieur ou robe de chambre, la robe du dimanche, la robe marinière, la robe week-end, la robe d’après-midi, la robe cocktail, la robe du soir – la plus chic était le fourreau !-.

Pour sortir de chez soi, on enfilait un imperméable, un imper, une gabardine, un ciré, un paletot à capuchon, autrefois une pèlerine, et autour du cou on nouait le cache-col ou le cache-nez.
Au lieu de pull-over on disait souvent chandail, et on parlait de gilet, blouson, étole, tricot ou petite laine.
Les hommes portaient des complets-vestons, les femmes des tailleurs avec un plastron.

Les dessous chauds, aujourd’hui on appelle ça un thermolactyl, un damart, autrefois on disait une camisole, une guimpe, un boléro, une misette, un maillot de corps, une combinaison, pour les hommes un gilet de coton, une flanelle, et quand la culotte, la chemisette et la combinaison étaient assorties, on appelait ça une parure.

La combinaison reste une image de ma jeunesse, cette « robe » de dessous apportait du confort et permettait à la jupe ou la robe de dessus de ne pas s’accrocher dans les bas, les jarretelles, ou les collants de laine, et de ne pas remonter de façon disgracieuse. Ce vêtement de dessous était la barrière au delà de laquelle il était impossible d’apercevoir le corps de nos mères ou nos grands-mères, c’était la troublante frontière de la décence.

L’ancêtre du T-shirt s’appelait un loup de mer, c’était un tricot de corps en coton ras du cou. Dans la maison les dames mettaient une blouse ou une robette, et le tablier d’écolier ou de gros travaux était le sarrau.

Les petits enfants et les bébés avaient leur mode et leurs mots charmants comme la barboteuse , le béguin, la douillette, la gigoteuse. On leur mettait un costume, formé d’une culotte boutonnée sur la brassière, et un burnou.
Ils étaient dans de beaux draps dans leurs landaus, avec la parure de voiture toute brodée, ornée de dentelles ou festons.

A ces mots d’antan nous ajoutions chacun notre vocabulaire local !

Les mots de la mode

      Renoir, Jeune fille avec une collerette rouge, vers 1896, musée de Philadelphie, notice

Cette splendide collerette peinte par Renoir est à la mode aujourd’hui, il existe même des pelotes de fil spécial qui permettent de tricoter rapidement ce genre d’écharpe, qu’on enroule autour du cou.

Il y a deux ans, une de mes filles m’a demandé de lui tricoter un snood. Un quoi ? ? Il a fallu que je regarde dans un catalogue de tricot. C’est un gros col cheminée qu’on passe par la tête, et qui emballe le cou de manière ample ou plus resserrée, volumineuse, vaporeuse, extravagante ou réchauffante selon la matière de l’accessoire.

Au temps de Renoir, comment s’appelait ce col frisoté ? Un boa, une collerette, une écharpe tricotée en fil chenille ? La chenille fut très à la mode au début du XXème siècle, elle fut oubliée, puis revint en force dans les années quatre-vingt-dix.

Le snood restera-t-il dans notre vocabulaire vestimentaire issu de l’anglais comme le blue-jean, le pull over, le sweater, le blazer, le spencer, le duffle coat, la redingote, le K-way, le kilt, le jogging, le body, le legging, le short, le boxer, le bloomer, le smoking, le knicker, le slip, le twin-set …
Je cite au décrochez-moi-ça du dictionnaire anglais, d’autres mots encore ? 🙂

Le grand cahier

    Augustus Leopold Egg, Compagnons de voyage, 1862, musée de Birmingham, notice

Des jumelles dans ce tableau ? Je ne sais pas, j’aime le supposer.
Aujourd’hui il fut question de gémellité dans un nouvel atelier d’écriture auquel j’ai participé, à la suite d’une pièce de théâtre adaptée du roman d’Agota Kristof, Le grand cahier.

Se souvient-on de cette oeuvre, même si on ne l’a pas lue ? Elle alimenta la chronique en 2000, un professeur de français fit lire ce livre à ses élèves en classe de troisième, et les parents, choqués, portèrent plainte, le professeur fut arrêté.

Présentation du roman sur cette page.

Comme Irène Némirovsky avait fuit son pays et écrivit en France dans une langue neuve pour elle, le français, Agota Kristof (1935-2011) se révéla écrivain en langue française, résidant en Suisse après avoir fui son pays, la Hongrie communiste .
Détail amusant, son nom apparaît comme la version slave du nom d’un autre écrivain, Agatha Christie !

Je n’ai pas lu le roman, Le grand cahier, qui comporte des passages crus, des scènes de sexe qui peuvent en effet choquer, et ainsi, d’un regard vierge, j’ai beaucoup aimé la pièce de théâtre qui met le texte d’Agota Kristof sur la scène avec des images, des sons, des gestes et des décors admirables.
La pièce a écourté les passages sulfureux, et les dialogues véhiculant des idées fortes me donnent en retour envie de lire ce livre.

Nous avons eu la grande chance de voir cette pièce, hier soir, dans notre petite commune de Fouesnant, et voici des extraits :

Agota Kristof dépouille la langue à l’extrême, la met à hauteur d’enfance. Elle fait parler deux garçons de dix ans, des jumeaux, pendant la guerre, Claus et Lucas. On remarquera que les lettres de leurs deux prénoms sont les mêmes. Leur mère, trop pauvre pour les garder en ville, les conduit chez sa propre mère, une grand-mère cruelle.
Au théâtre, les autres personnages du roman sont également doublés, deux acteurs jouent un même rôle, se partageant le dialogue. J’ai personnellement vu dans cette gémellité le contraire de l’individu, la négation de la différence, le formatage imposé des régimes totalitaires.
Les deux enfants consignent dans un cahier leur vie chez la grand-mère, leurs expériences, leurs apprentissages, leur résistance à la douleur, au froid, à la faim, à la haine, à la dictature …
Sujet difficile, poignant, captivant. Phrases percutantes. Fin terrible !

    Marc Chagall, Bella écrivant, 1915, aquarelle, Centre Pompidou Paris

Et puis vint le temps de notre propre cahier !
Nous devions écrire comme les jumeaux, avec les consignes d’Agota Kristof, un vocabulaire simple d’un enfant de dix ans, aucune expression de sentiments, des faits, rien que des faits. Pas si facile !

Cette fois j’évite de reporter ici mon propre blabla, je dis simplement que l’étymologie du mot cahier m’a guidée. Je m’en souvenais ! Cahier vient du latin quaternum qui veut dire quatre. Un cahier est fabriqué à partir d’une feuille pliée en quatre.
Son nombre de pages est multiple de quatre.
Comme les jumeaux sont deux, mon texte a donc joué sur les nombres divisibles par quatre ou par deux. Pour rompre cette loi des paires, j’ai forcé les jumeaux à se fabriquer un signe impair, trois, un nombre entier qui les rendrait indivisibles par deux et qui ferait leur différence, leur individualité. Bon bref, compliqué tout ça !
(Agota Kristof a d’ailleurs écrit trois livres autour de ces jumeaux, formant la trilogie des jumeaux.)
Mais le jeu d’écriture fut passionnant !

Armoire à doux secrets

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    Félix Vallotton, Misia à sa coiffeuse, détrempe sur carton, 1898, musée d’Orsay, commentaire de l’oeuvre sur cette page

      Le beau navire

      Je veux te raconter, ô molle enchanteresse !
      Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;
      Je veux te peindre ta beauté,
      Où l’enfance s’allie à la maturité.

      Quand tu vas balayant l’air de ta jupe large,
      Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large,
      Chargé de toile, et va roulant
      Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

      Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
      Ta tête se pavane avec d’étranges grâces ;
      D’un air placide et triomphant
      Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

      Je veux te raconter, ô molle enchanteresse !
      Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;
      Je veux te peindre ta beauté,
      Où l’enfance s’allie à la maturité.

      Ta gorge qui s’avance et qui pousse la moire,
      Ta gorge triomphante est une belle armoire
      Dont les panneaux bombés et clairs
      Comme les boucliers accrochent des éclairs,

      Boucliers provocants, armés de pointes roses !
      Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses,
      De vins, de parfums, de liqueurs
      Qui feraient délirer les cerveaux et les coeurs !

      […]

      Charles Baudelaire, Le beau navire, recueil Les Fleurs du Mal

    Etienne Tournès, La toilette, 1902, musée d’Orsay

Le poète chavire dans le beau navire voguant à travers les charmes de la jeune femme ! Ses formules remontent dans l’étymologie du mot armoire. Le meuble est une arme défensive, ses vantaux sont cloutés comme d’anciens boucliers. Mais cloutés de sensualité.

L’armoire ouvre grand les portes et les tiroirs de l’imagination.

Dans la chambre, les motifs sculptés sur l’armoire embarquent souvent le dormeur vers le sommeil et les songes. Comme les scènes champêtres des rideaux en toile de Jouy, ou comme les bouquets, les arabesques, les chemins géométriques répétés à l’infini sur le papier peint, chaque relief et chaque courbe du bois jouent leur épisode de Bonne nuit les petits ou de nuit câline selon l’âge du rêveur.

L’armoire est une invitation au voyage, surtout dans l’oeuvre de C.S. Lewis, Le monde de Narnia. J’ai beaucoup aimé lire le premier tome, La sorcière blanche et l’armoire magique, et j’avais aimé aussi l’adaptation cinématographique.

Armoire grimoire, jubilatoire, passoire migratoire, territoire hallucinatoire, prémonitoire, bouilloire, écumoire, échappatoire, exutoire, inspiratoire … je laisse à d’autres l’écritoire pour ce jeu de mémoire !

( tableau dans le poème : Berthe Morisot, Jeune fille en décolleté, vers 1893, musée du Petit Palais, Paris )

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