Du côté de chez Grillon du foyer

Une jolie gentillefemmière

Aujourd’hui 13 novembre: journée de la gentillesse.
Effet de la crise dont on ne se plaindra pas : l’heure est à l’entraide, la compassion, la sollicitude, l’empathie, et mieux que tout cela, la simple gentillesse qui est la noblesse du coeur.

Avant cette journée, un petit livre, publié en octobre dernier, a été consacré à la gentillesse :
Petit éloge de la gentillesse, de Emmanuel Jaffelin, éditions François Bourin

Plein de bonté et d’enseignement, ce livret donne envie de laisser le cynisme aux vilains sûrs d’eux-mêmes, et d’adopter la gentillesse comme philosophie.

Gentil : l’adjectif vient du latin gentilis = propre à la famille, qui est du même nom.
Mot dérivé de l’adjectif  » gent, gente  » = noble, bien né.

Le gentilhomme et la gente dame sont des âmes bien nées, mais on constate en compulsant le dictionnaire que le vocabulaire n’est pas très gentil envers la gente féminine …
La  » gentillefemme  » n’existe pas, pas plus que son élégante maison de campagne, alors que la gentilhommière fait les honneurs des belles revues de décoration !
Nous, gentes dames, rêvons pourtant de bichonner notre petite gentillefemmière !

Emmanuel Jaffelin nous rappelle que les  » gentils  » étaient les païens non convertis au christianisme, et récemment le mot fut remis en notre mémoire avec  » le parvis des gentils  » , journées de dialogue entre croyants et non-croyants.

Jules Renard a dit :

    La gentillesse est le courage qui sourit.

La gentillesse n’est pas faiblesse, elle exige une force d’arrachement à soi, une force d’âme qui n’est autre que le courage, et le mot courage vient du mot coeur ( revoir ici ).

    David II Teniers, Les oeuvres de miséricorde, Louvre, notice.

Mots @ 4:55 , novembre 13, 2011

La vie digitale

      J.B. Greuze, Tête de garçon, vers 1782, Wallace Collection Londres, notice

Une phrase dans un spot publicitaire télévisé m’a étonnée, sans pourtant me marquer, je ne sais plus quel produit est vanté, un téléphone ou une connexion à internet peut-être, cette phrase dit :
 » votre vie digitale change « 

Ha, notre vie se fait digitale !

En réfléchissant, on s’aperçoit en songeant à Michel-Ange que la vie humaine a commencé de manière digitale :

Auparavant nous prenions notre vie en main, ou nous la remettions entre les mains de quelqu’un, puis, nous avons tant méprisé les esprits manuels, nous externalisons tant nos fonctions, que maintenant notre vie réside à fleur de main, à la surface des doigts !

    Lubin Baugin, Vierge à l’Enfant avec Saint Jean-Baptiste, mba Rennes, page du musée

Le meilleur de la vie digitale n’est-il pas la caresse ?

La vie digitale laisse des choix, par exemple :

La pronation :

    Raphaël, Autoportrait avec un ami, musée du Louvre, notice

La supination :

On s’amuse avec ce langage qui change avec la vie !
À propos, certaines nouvelles expressions me troublent ou me dérangent …
Qu’est-ce qui se passe, ou qu’est-ce qu’il se passe ?
J’ai toujours lu et entendu la question sous cette forme :

    « Qu’est-ce qui se passe ? »

Depuis quelque temps, on entend :

     » Qu’est-ce qu’il se passe ?  »

Pourquoi cette transformation ? On ne sait plus comment dire !
Le plus simple est de demander :  » que se passe-t-il ?  »

Mots @ 4:37 , septembre 12, 2011

L’art de tirer les silhouettes

Dans un magazine daté du mois d’août 1865 – à l’approche de l’automne les feuilles jaunies m’attirent – j’ai découvert l’existence d’une étrange machine.
Cette machine à silhouettes fut recommandée par Lavater, le spécialiste en la matière !

Qui était Lavater ?
Un théologien suisse, né et mort à Zürich (1741-1801), connu pour ses recherches approfondies dans la physiognomonie.
Pour de plus amples renseignements, lire wikipedia.

La physiognomonie devint en vogue dans la première moitié du XIXème siècle, les artistes s’intéressèrent beaucoup aux têtes de caractères et s’efforçaient d’étudier les sentiments et les tourments qui se dessinent sur un visage et le transforment.

      Théodore Géricault, La folle monomane du jeu, vers 1820, Louvre, notice

Aujourd’hui on appelle plus volontiers cette science  » morphopsychologie  » .
Science véritable, ou science inexacte, peut-on vraiment juger un caractère d’après le physique qui l’incarne, n’y a-t-il pas là un danger qu’on appelle délit de faciès ?

Ce n’est point mon sujet aujourd’hui, le petit article à propos de cette machine m’a simplement amusée.

A propos de cette femme qui pose dans la  » machine « , il est dit :

     » Il y a là de la bonté avec beaucoup de finesse, de la clarté dans les idées et le don de les concevoir avec facilité, un esprit fort industrieux, mais qui n’est point dominé par une imagination bien vive et qui ne s’attache guère à une exactitude scrupuleuse. « 

Et une fois sortie de la machine, à quoi ressemble sur le papier la personne qui y était assise ?

Lavater commente ce cliché, ancêtre de la photo :

     » Chez la mère, le calme, la passibilité, un air de douceur inaltérable, une grande droiture de sens, la simplicité, l’amour de l’ordre ;
    Chez l’enfant, dans le haut du visage de la finesse d’esprit, dans le bas de la candeur. »

Cela me rappelle le nez de M. de Cambremer, tordu, trop fort, très luisant, qui ne parvenait pas à compenser l’insuffisance spirituelle du regard, parce que le nez est généralement l’organe où s’étale le plus aisément la bêtise.

Et la silhouette ;-) ?
D’où vient ce mot ? D’Etienne de Silhouette, ministre des Finances sous Louis XV. Il avait pris des mesures drastiques pour économiser 8-O , et cette manière de dessiner une personne en se limitant aux seuls contours de son corps ressemblait à une telle économie de moyens qu’on appela ce dessin à la Silhouette.

Marcel Proust,Mots @ 10:32 , septembre 5, 2011

Zinzins des syzygies !

On peut être zinzin des marées de syzygie.
Connaît-on ce mot qui fait zézayer ? La syzygie est la pleine ou la nouvelle lune, les marées de syzygie sont les grandes marées, et j’aime follement les grandes marées ! Ce mot rare et pittoresque se rencontre par exemple dans le dernier ouvrage de Michel Serres, Biogée.

Syzygie, ce mot imprononçable vient du grec : de syn = avec et zygos = le joug.
Syzygie, avec le joug, c’est un accouplement, un rendez-vous du soleil avec la lune qui met la mer sous son joug le plus fort.

Déjà septembre et son infinie douceur. La mer s’absente en silence et une multitude de petons laissent leurs empreintes dans le gris du sable. Quand les flots s’éloignent, la pêche se fait pédestre, la plage immense, humide et malléable devient un curieux album de pieds.

Des milliers de pieds, nus, bottés, se faufilent, se chevauchent, se dessinent en intailles ou en camées selon la mouvance du sable et c’est touchant de deviner le peton du petit au côté du ripaton du grand.

Chaque année aux grandes marées, celles de septembre de préférence, je fais ma pêche à pied moi aussi, mais une pêche aux images, je fouille le sable des yeux seulement. Les années passées, j’avais choisi le thème des paniers de pêcheurs, le thème des mouettes, ou celui des étoiles et coquillages, cette année ce sont les pieds des pêcheurs qui m’ont attirée !

Ces arpions appartiennent aux pions qui sont au loin. L’espace ouvert par cette fameuse syzygie transforme les promeneurs et pêcheurs en figurines sur l’échiquier marin.

Chaque grande marée possède une couleur dominante selon le ciel, ce midi la plage s’était drapée de gris, un gris perle, taupe, cendre ou nacre, une merveilleuse symphonie de gris orchestrée par un soleil doucement voilé.

C’était ma pêche au gris syzygie !

couleurs,été,Mots @ 9:53 , septembre 1, 2011

Le temps retrouvé d’une pose

Pose photographique, arrêt sur image, pause dans le temps, toute une époque … L’époque est elle-même un arrêt, point fixe dans le temps, épokhè : point d’arrêt en grec.

Pause et pose, les deux mots découlent l’un de l’autre, on prend une pause, on prend la pose, on pose une pause dans son calendrier, suspension entre deux  » o  » et différence à peine décelable …

Lumière, moteur, vitesse, à l’image d’un tableau de Turner, ce pourrait être le titre de la photographie ci-dessus que j »ai trouvée dans le site de la BnF au sujet de Marcel Proust.

Mais les photos ci-dessous proviennent de mes albums de famille personnels !

À la recherche du temps perdu étonne et amuse par ses nombreux passages concernant des appareils modernes de l’époque, de ce tournant des XIX et XX ièmes siècles : le téléphone, l’automobile, l’avion, la photographie …
Bien que marquant leur propre temps, certains passages de la Recherche m’ont fait rire parce que j’ai connu à peu près les mêmes expériences, avec les demoiselles du téléphone dans ma jeunesse, avec un petit coucou passé au dessus de ma tête dans la campagne, avec des séances de photographie …

La photographie, Marcel Proust y fait constamment allusion, il se sert d’elle par métaphore et par son vocabulaire technique pour décrire les personnages, les paysages, les situations, elle l’aide aussi techniquement dans sa mémoire tout comme les peintres l’utilisaient pour leurs tableaux.

Un photographe renommé a écrit un livre à ce sujet, Brassaï : Marcel Proust sous l’emprise de la photographie.
Je n’ai pas lu cet ouvrage mais il fera partie de mes prochaines lectures !

Quand quelques jours après le dîner chez les Bloch, ma grand-mère me dit d’un air joyeux que Saint-Loup venait de lui demander si avant qu’il quittât Balbec, elle ne voulait pas qu’il la photographiât, et quand je vis qu’elle avait mis pour cela sa plus belle toilette et hésitait entre plusieurs coiffures, je me sentis un peu irrité de cet enfantillage qui m’étonnait tellement de sa part.
[...]
Malheureusement, ce mécontentement que me causaient ce projet de séance photographique et surtout la satisfaction que ma grand-mère paraissait en ressentir, je le laissai suffisamment apercevoir pour que Françoise le remarquât et s’empressât involontairement de l’accroître en me tenant un discours sentimental et attendri auquel je ne voulus pas avoir l’air d’adhérer.
 » Oh ! Monsieur, cette pauvre Madame qui sera si heureuse qu’on tire son portrait, et qu’elle va mettre son chapeau que sa vieille Françoise, elle lui a arrangé, il faut la laisser faire, Monsieur. »

Proust, extrait de À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Noms de pays : le pays.

Ce passage me rend les yeux humides, si l’on a eu aussi une tendre grand-mère désireuse de laisser derrière elle un portrait souriant, et si le petit-enfant qu’on a été n’a pas toujours été gentil et compréhensif, on lit ces pages avec une ferveur désespérée.
Cette séance photographique a été très bien rendue dans le dernier film de Nina Companeez, comme tous les autres passages de la Recherche qu’elle a par ailleurs mentionnés, de façon hélas bien trop rapide, dans sa belle adaptation.

Dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs toujours, un peu plus loin, le narrateur fait part de l’un de ses traits de caractère qui m’est propre également : il ne vit pas dans l’instant, mais c’est plus tard, dans la solitude, qu’il revit cet instant. Un psychanalyste, Jung je crois, a appelé cela le caractère secondaire. On prend toute la mesure du moment vécu dans le cabinet noir de son développement mental.

Ainsi Elstir présente Albertine au narrateur, mais celui-ci appréciera cette prise de contact avec un certain retard.

Ce qu’on prend en présence de l’être aimé, n’est qu’un cliché négatif, on le développe plus tard chez soi, quand on a retrouvé à sa disposition cette chambre noire intérieure dont l’entrée est  » condamnée  » tant qu’on voit du monde.

    Nous avons beau savoir que les années passent, que la jeunesse fait place à la vieillesse, que les fortunes et les trônes les plus solides s’écroulent, que la célébrité est passagère, notre manière de prendre connaissance et pour ainsi dire de prendre le cliché de cet univers mouvant, entraîné par le Temps, l’immobilise au contraire. De sorte que nous voyons toujours jeunes les gens que nous avons connus jeunes, que ceux que nous avons connus vieux nous les parons rétrospectivement dans le passé des vertus de la vieillesse [...]

    Proust, extrait de Le Temps retrouvé

Le temps, c’est bien une affaire de photographie !
La photographie, de façon étymologique, écrit avec de la lumière, mais le temps d’exposition est capital sur le plan technique. La photo arrête le temps, donne une image de l’époque, cet arrêt du temps à un moment précis. Nous pensons avec une sensibilité de plaque photographique, nous gardons du temps une empreinte en réalité fugitive mais figée dans notre mémoire.

Que dirait Proust de notre société actuelle vivant à travers l’image, cataloguant constamment l’être humain dans d’immuables albums et jetant sans cesse au panier les clichés non conformes ?

Proust s’exprimait avec les mots de son temps, de l’ère argentique de la photographie, mais il aurait aimé sans doute aujourd’hui jouer avec la notion de carte mémoire, il aurait introduit le vocabulaire numérique dans ses formules littéraires !

Marcel Proust,Mots @ 5:44 , août 30, 2011

Un fichu menteur, le décolleté

Un fichu menteur, dans quel sens faut-il prendre cette locution ? Dans le sens qui m’intéresse aujourd’hui, le mot fichu n’est pas un adjectif, mais un nom commun. Le fichu est la pièce d’étoffe en pointe ( venant de fiche = pointe ) qu’on jette rapidement autour de son cou, donc qu’on fiche plus ou moins négligemment quelque part.

Le fichu menteur était l’appellation de ce voile en mousseline qui faisait mousser le décolleté. Il cachait et faisait deviner des rondeurs plus volumineuses qu’en réalité, c’est pourquoi on le disait menteur.

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    Adélaïde Labille-Guiard, Portrait de femme, mba Quimper, notice

Ce fichu me donne l’occasion de montrer encore l’un de mes tableaux préférés du musée des beaux arts de Quimper. Depuis juillet, ce musée a rénové son site web et les notices proposent de beaux agrandissements des tableaux, mais hélas seule la moitié supérieure de la photo agrandie est visible. Par chance , le décolleté se situe dans la partie haute du portrait !

Madame Labille-Guiard a souvent peint de ces fichus menteurs avec une délicate vérité.
On pourra revoir dans cet article un certain nombre de fichus.

Au Metropolitan museum de New York j’ai eu le grand plaisir de voir ce pastel d’Adélaïde Labille-Guiard :

    Adélaïde Labille-Guiard, Madame Elisabeth de France, pastel, vers 1787, Met New York, notice

Totalement fascinée par la beauté de ce pastel, je l’ai naturellement pris en photo, et un gardien m’a rappelé que c’était interdit dans cette salle car c’était une exposition. Oops, sorry, je n’avais même pas remarqué qu’il s’agissait en effet d’une expo de pastels !

Voici donc ma photo illicite de ce fichu menteur magnifié par la technique du pastel. Le crayon blanc restitue merveilleusement toute la légèreté de la gaze et la lueur mate des boutons de cuivre.

Fichu menteur, fichu enjôleur, fichue tenue tout de même que ces robes corsetées qui devaient faire pigeonner la poitrine !

Dans le livre de Michelle Sapori consacré à Rose Bertin, on apprend qu’avant l’apparition du corset à la fin du XVIIIème siècle, le corps de la femme était incarcéré dans un corps à baleines . Ce corsage étroit était raidi par des fanons de baleines, des tiges de jonc et un long busc de fer. Avec les paniers cet assemblage constituait la robe à la française, particulièrement encombrante.
La robe à la Polonaise amincira un peu la silhouette en remplaçant les paniers latéraux par un  » cul  » accentuant la cambrure des reins.
Et puis Marie-Antoinette choisira les robes légères et champêtres à l’Anglaise, les gaulles, la Cour adoptera des modes exotiques, robes à la sultane, à la Pékin, à la Turque, à la Grecque … Le cruel corps à baleines disparaît, le corset se fait plus souple, non baleiné, en toile, on l’appelle  » le corsage de dessous  » .

Grâce à ce petit corsage de dessous, l’oiseau s’envole !



    Louis-Léopold Boilly
    , L’oiseau privé, musée du Louvre, notice
coiffes, coiffures,Mots,Robes et chapeaux @ 7:31 , août 24, 2011

Décolleté et décollation

      Henri Regnault, Salomé ( détail ), 1870, Met New York, page du musée

Le décolleté de Salomé a ceci de tragique qu’il s’accompagne presque toujours de la décollation de Jean-Baptiste.

Décolleté, le mot vient de  » collet « , petit col, le décolleté découpe le col, dégage le cou.
Décollation, le mot vient de  » décoller  » , enlever du cou, découper le cou.
Il y a une nuance entre les deux !
La nuance passe de la paire de ciseaux de la couturière au sabre du bourreau.

      Bernardino Luini, Salomé reçoit la tête de Jean-Baptiste (détail ), musée du Louvre, notice.

Le décolleté du jour n’est pas gai, j’en conviens, mais il me donne l’occasion de me pencher sur l’histoire de Saint Jean-Baptiste.

Hérode a épousé sa nièce, Hérodiade, et Jean, le Baptiste et le prophète, condamne cette union contraire à la loi. Hérode le fait emprisonner. Lors du banquet pour son anniversaire, sa belle-fille Salomé, fille d’Hérodiade, danse magnifiquement et, pour la remercier, Hérode lui accorde de faire ce qu’elle lui demandera. Alors Salomé, sur l’insistance de sa mère qui veut se venger du prophète, demande la tête de celui-ci apportée sur un plateau. Hérode le fait donc décapiter en prison.

Ce décolleté est encore une affaire de mère et de fille.

J’ai découvert un tableau étonnant illustrant la décollation de Saint Jean Baptiste :

      Bartholomeus Strobel, Le décollation de Saint Jean Baptiste au banquet d’Hérode ( détail ), 1630-1633, musée du Prado Madrid, page du musée

On est surpris par ce décolleté de Salomé ! Elle présente ses seins sur un plateau comme la tête du martyr. Provocation ?
Salomé est perverse comme sa tenue vestimentaire. Elle avait voulu séduire Jean-Baptiste, il l’avait repoussée, elle l’embrassa après sa mort.

Ce tableau de Strobel, peintre d’origine polonaise, est immense, mesure neuf mètres de long.
Le site du musée permet de zoomer sur l’image pour en voir tous les détails.

Hérode s’est entouré de jolies femmes pour son anniversaire. La mode est contemporaine de l’artiste, on peut admirer les différents décolletés du XVIIème siècle ornés de force dentelles et bijoux.

Les expressions pittoresques des personnages très nombreux donnent à ce long tableau un caractère de bande dessinée.
Dans l’opéra de Richard Strauss, Salomé, les musiciens de l’orchestre sont également très nombreux, je crois que Strauss en avait prévu plus d’une centaine.

Le festin d’Hérode fut peint à la même époque par Rubens, d’une manière magistrale, éloquente et splendide. Le décolleté pigeonnant de Salomé fait partie du festin, mais Hérode reste malgré tout horrifié par la scène cruelle.

Promis, le prochain décolleté sera plus heureux !

    Rubens, Le festin d’Hérode, vers 1635, National Gallery of Scotland Edimbourg, page du musée.

Mots,Robes et chapeaux @ 7:42 , août 16, 2011

Un décolleté double et énigmatique

    Vittore Carpaccio, Deux dames vénitiennes, ou  » Les courtisanes « vers 1490-1495, musée Correr Venise, notice du musée

Carpaccio pensait peut-être comme Magritte qu’il est vain de chercher une interprétation de son oeuvre.
Mais l’oeuvre est d’autant plus mystérieuse qu’on la commente à coeur joie, qu’on veut lui attribuer un sens, lui donner une direction.

Mystérieuses ces deux femmes de Venise !
Qui sont-elles, deux aristocrates ou deux courtisanes ?
Pute ou bourgeoise ? ainsi s’exprime Michel Serres dans son essai  » Esthétiques sur Carpaccio  » , édité au Livre de Poche. Noble ou ignoble ? ajoute-t-il .

On peut déchiffrer aisément les symboles du vase, du fruit, des colombes, le tableau serait l’histoire de la femme, de la féminité en général, de la jeunesse virginale à la maturité.

J’avais lu ce livre de Michel Serres il y a quelques années et une relecture n’est pas superflue. Il n’est pas toujours aisé de suivre M. Serres dans ses réflexions buissonnantes, mais l’exercice est captivant.

Pour une fois qu’un décolleté fait philosopher, penchons-nous dessus en tout bien tout honneur !

C’est un décolleté à la mode de Venise à cette époque, plus ouvert que dans les autres villes d’Italie. Ce décolleté vénitien qui donne à voir et à fantasmer a fait appeler ce tableau «  Les courtisanes  » , mais il n’est pas certain que ces deux femmes en soient.

Il peut s’agir des deux âges de la femme. Destin tragique, chienne de vie ?
La femme voûtée, plus âgée, est tirée par le chien Cerbère de l’Enfer, elle va mourir.

Seraient-ce Athalie et sa mère, Athalie en plein songe, ce songe que plus tard Racine décrira dans sa pièce ( ici ) ?

Ce tableau est une pierre de Rosette, le message n’est pas simple à lire, les histoires proposées, supposées, s’entrecroisent. M. Serres conclut par une dernière histoire : celle de Perséphone.

Hadès , dieu des Enfers, amoureux fou de Perséphone, l’enleva alors qu’elle cueillait des fleurs en compagnie des nymphes. Zeus, son père, ferma les yeux. Déméter, déesse de la Terre, sa mère, cherche sa fille désespérément. Très malheureuse, la déesse quitte l’Olympe et abandonne la Terre qui s’appauvrit. Zeus alors ordonne à Hadès de libérer sa fille, mais c’est trop tard, la jeune fille a mangé un grain de grenade et se trouve ainsi liée aux Enfers.

Zeus et Hadès trouvent un compromis. Déméter revient sur l’Olympe et Perséphone partage l’année entre l’Enfer noir d’Hadès et la Terre ensoleillée, ainsi, quand le printemps arrive, elle monte du sol avec les plantes, puis six mois plus tard se réenfouit.
Les deux femmes sont la mère et la fille, ou bien c’est la fille qui se montre jeune avec les fleurs , ensuite vieille tirée par le chien dans l’enfer.
Elle pleure, son mouchoir est à l’aplomb du fruit, grenade, qu’elle a goûté.

Lorsque Perséphone mangea le grain de grenade, un enfant était là, témoin et délateur, il s’appelait Ascalaphos. Déméter, en colère contre sa délation, le transforma en oiseau. Il est ce paon, oiseau solaire, entre les tourterelles printanières et les chiens de la nuit hivernale. Ils se partagent le monde et le soleil dans leurs quadratures, symbolisés par les cercles et les carrés au sol.

Et qu’en est-il du perroquet ? L’essai de Michel Serres m’apprend un mot. Psittacisme

Psittacisme, le mot vient du grec  » psittakos  » = perroquet.
C’est la répétition mécanique des mots comme le fait un perroquet.
On remarque en effet que dans le tableau les éléments sont répétés : deux femmes, deux chiens, deux tourterelles, deux vases, deux cercles, deux carrés, deux chaussures. Répétition cyclique, éternelle identité.

Cela me rappelle un passage de La Prisonnière dans lequel le narrateur discute avec son amie Albertine d’art et de littérature.

Vous m’aviez dit que vous aviez vu certains tableaux de Ver Meer, vous vous rendez bien compte que ce sont les fragments d’un même monde, que c’est toujours, quelque génie avec lequel elle soit recréée, la même table, le même tapis, la même femme, la même nouvelle et unique beauté, énigme à cette époque où rien ne lui ressemble ni ne l’explique, si on ne cherche pas à l’apparenter par les sujets, mais à dégager l’impression particulière que la couleur produit. Hé bien , cette beauté nouvelle, elle reste identique dans toutes les oeuvres de Dostoïevski ( aussi particulière qu’une femme de Rembrandt ), avec son visage mystérieux dont la beauté avenante se change brusquement, comme si elle avait joué la comédie de la bonté, [...] aussi mystérieuses , non pas seulement que les courtisanes de Carpaccio mais que la Bethsabée de Rembrandt.

Marcel Proust, extrait de  » La Prisonnière « 

Ce texte de Proust que j’ai eu envie d’ajouter là n’éclaircit pas l’énigme du tableau de Carpaccio !
Athalie, Perséphone, Dostoïevski, Rembrandt, Vermeer, Proust, Michel Serres, oh lala, quel carpaccio suis-je en train d’assaisonner ! La marinade sera indigeste …

En peinture ou en littérature, la femme, à travers les siècles, reste double et mystérieuse.

Naïf épithalame

Envolé le bouquet de la mariée !

Attrapé sur la plage, par celle dont ce sera le prochain mariage … dit-on !

Ce mariage aux couleurs de fleurs bretonnes, bleu hortensia et jaune ajonc, m’avait tenue éloignée de l’ordinateur et il m’est difficile de reprendre le chemin du blogage.
La robe, la robe, les lecteurs sont là pour la robe ??!
Ah, oui, la robe, la voilà …

Les mains dans la soie pendant deux mois, la tête dans les nuages pendant deux jours, et tout entière embrumée de coton depuis le oui nuptial, je déplore de n’avoir pu prendre aucune photo durant cette joyeuse fête, et je remercie vivement la grande soeur et le petit frère de la mariée pour leurs précieuses images !

Comment décrire ces vues privées du joli minois de la mariée pour raison d’internet ? Deux pièces, deux soies, gaze diaphane pour le mantelet à plis religieuse, doupion sauvage pour la robe sans bretelles.

    petit retour en arrière et de dos, sur les étapes de couture et d’essayage !

Coup de coeur, coup de tête pour le manteau aérien, caprice de soie champagne, frisson de dentelle de Calais, le caprice est un frisson, dit le dictionnaire, capriccio est le mot italien du frisson, frisson de joie, de bonheur en ce grand jour.

Robe à quatre mains, la mariée a brodé son bustier

Tous les visages radieux de la cérémonie étaient des fleurs, et je m’autorise à montrer les boucles florales de ma fille chérie

Capriccio vient de caput , la tête, et voici les deux caprices des belles-mères, leurs chapeaux fleurs cousus main !

La fête est finie, le jardin reprend son calme

Aux jeunes mariés tous mes voeux de bonheur sur leur chemin semé d’ajoncs d’or et d’hydrangées bleues !

PS : la robe est aussi là : Un rêve de dentelle.

En guise de déguisement

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    Alfred Roll, Retour du bal, 1886, mba Nantes

L’habit habille, mais ces deux mots ne sont pas de la même famille.
Le verbe habiller vient de la bille de bois, le tronc d’arbre qu’on façonne. Revoir un long billet sur la bille habillée ou la femme-tronc déshabillée ici

Déshabiller les mots dans leur vestiaire qu’est le dictionnaire, l’épluchage y est captivant :-) .

C’est ainsi qu’on trouve l’origine de l’habit, qui, en dehors de la feuille de vigne, est le supin du verbe avoir en latin, habere -> habitus = maintien, manière de se tenir.

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    François Boucher, La modiste, 1746, Nationalmuseum Stockholm, page du musée

Habit, habitude.
Costume, coutume.
Mode, manière.

L’habit ne fait pas le moine, mais il indique la manière, l’habitude pour l’ecclésiastique de se montrer, de se maintenir dans son rang, sa profession. L’habit est le vêtement de dessus, celui qui renvoie l’image habituelle : habit de soirée, habit d’avocat, habit de chasse, de clown, habit vert de l’académicien …
On trouvera le même lien entre le costume et la coutume, c’est une affaire de tradition et de mode.

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Habiter, bien sûr, vient du même verbe latin habere, c’est une manière d’être en un lieu.
Porte-Maillot : charmant deux-pièces avec balconnets … à saisir ! lol !

Vêtement vient de vestimentum = habit. Dévêtir, c’est déshabiller, et travestir ( pourquoi le s n’a-t-il pas été changé en accent circonflexe ? ), c’est transformer l’habit, déguiser.
La pièce où sont rangés les costumes de théâtre pourrait s’appeler le travestiaire !
Ou la cellule de déguisement !

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À ma guise, à ma guise … la guise est une manière d’être comme l’habit. On (se) déguise et on transforme donc la guise, la manière d’être, pour (se) travestir, trahir l’apparence de soi-même ou toute autre chose.

Tout cela donne une fringale de fringues, mais ces mots conduisent sur un autre chemin … je referme mon dico car la couture m’attend, pour vêtir la mariée comme de coutume !

couture, tricot,Mots @ 4:39 , avril 6, 2011
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