Cligne-musette

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Cligne-musette désignait autrefois le jeu de cache-cache. C’est ce que nous apprend ce charmant livret de poèmes pour grandir et autres gymnastiques de mots, composés par David Dumortier, et édité par Cheyne.
On va croire que ces livres me sont envoyés par Cheyne éditeur afin que je parle d’eux, mais pas du tout, j’ai découvert dans une librairie quimpéroise aussi petite que ces fins volumes, Librairies et curiosités, des curiosités de papier bien amusantes prodiguées par cet éditeur.

Jeux de mots en clins d’oeil, cache-cache poétique, définitions souriantes et subtiles, tous les mots de ce livre ont quelque chose de tendre et savoureux.

Quelques exemples :

cachette : un petit silence bat au coeur de la guerre.

causette : petite fille qui parle seule en allant chercher de l’eau au fond de la nuit.

graine : minuscule pain d’oiseau semé dans la croûte terrestre.

Je ne peux dévoiler toutes les autres définitions, elles sont exquises.

Moment de bonheur à la plage avec mon petit livre, ma petite-fille, et le jeu de cache-cache des petits coquillages.

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Orage …

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    Emile-Louis Vernier, Avant le grain à Grandcamp, 1878, musée d’Orsay, notice

Orage, gros grain, tempête, c’est le remue-ménage dans le ciel.
Orage, j’ai cherché ce mot étrange dans le dictionnaire.
Il est composé du mot de l’ancien français, ore qui veut dire « vent, souffle », et du suffixe collectif age.

age est un suffixe qui désigne le plus souvent l’action, mais il a aussi un sens de collectif, qui rassemble des objets.
Ce suffixe collectif a été abandonné, ainsi plus rares sont les mots en « age » désignant un rassemblement.

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    Sir Alfred East, L’orage, aquarelle, D.A.G. Louvre, notice

      Le Printemps, l’Eté et l’Hiver

      […]
      De mon esprit ainsi l’enchantement
      Naît et s’accroît pendant tout un feuillage.
      L’aquilon vient, et l’on voit tristement
      L’arbre isolé sur le coteau sauvage
      Se balancer au milieu de l’orage.
      […]
      François René de Chateaubriand, recueil Tableaux de la nature, poème entier ici.

L’orage est un grand rassemblement de vent. Le ciel, dans sa colère, réunit tout son souffle, le comprime jusqu’à l’éclatement final !

Le feuillage est l’ensemble des feuilles.
Dans l’adjectif « sauvage », la fin en age n’est pas le suffixe collectif, mais le mot vient de silva, la forêt, et concerne tout ce qui vit dans la forêt, et dans la nature en général.

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    J.H. Fragonard
    , L’orage, vers 1759, Louvre, notice
      Le Corbeau et le Renard

      Maître Corbeau, sur un arbre perché,
      Tenait en son bec un fromage.
      Maître Renard, par l’odeur alléché,
      Lui tint à peu près ce langage :
      « Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau.
      Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
      Sans mentir, si votre ramage
      Se rapporte à votre plumage,
      Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois.  »
      […]

      Jean de la Fontaine

Le ramage est l’ensemble des rameaux, le plumage l’ensemble des plumes … le pelage, l’ensemble des poils, l’herbage l’ensemble des herbes, le voisinage, l’ensemble des voisins, le ménage l’ensemble des choses et habitants du manoir, le potage l’ensemble de ce qui cuit dans le pot.

Ha, quel bavardage, verbiage, babillage, papotage, ce tripotage dans le langage !

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      Constant Troyon, Le taureau, effet d’orage, 1850-52, musée Chéret Nice, notice

Bleu horizon

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Une couleur pauvre, mate et triste, telle est la couleur bleue depuis l’Antiquité jusqu’au haut moyen-âge en France. Même pour l’Eglise, le bleu n’existe pas. Jusqu’à la fin du XIème siècle, pas de bleu pour l’aristocratie, ni dans le code des couleurs liturgiques, nous informe Michel Pastoureau dans son livre consacré au bleu.
Et puis au XIIème siècle, le bleu éclate dans les vitraux. En ce temps-là, pour les prélats chromophiles, la couleur est lumière, pour les chromophobes, elle est matière. Si elle est lumière, elle est divine, elle a sa place dans l’Eglise.
Ainsi, à partir du milieu du XIIème siècle, la couleur devient synonyme de lumière céleste, lumière divine.
Bleu de Saint Denis
Bleu de Chartres
Bleu du Mans

Il faut aller revoir ces bleus des maîtres verriers !
Bleu marial, le manteau bleu de la Vierge à l’époque gothique marque l’apogée de cette couleur.

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Les tons bleus sont en vogue en Europe à partir du XIIème siècle grâce aux progrès de la teinture, et au développement de la culture de la guède, une plante crucifère. Et à la fin du XVIIème siècle, une guerre du bleu éclate, une rivalité entre le pastel et l’indigo.
Je ne vise pas à retracer une histoire du bleu, il vaut mieux relire l’ouvrage de M. Pastoureau, c’est plutôt une histoire de mots, une simple étymologie qui m’intéresse aujourd’hui.

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La teinture à l’indigo est connue depuis le néolithique dans les régions où pousse l’arbuste, Soudan, Ceylan, Insulinde. L’indigo des Indes en particulier devint très tôt un produit d’exportation vers le Proche Orient et la Chine. Les Grecs et les Romains le connaissaient, et comme cette teinture venait des Indes, c’est de ce pays que vient son nom.

Indigo vient du latin indicus qui veut dire d’Inde.

La mer, cette semaine, prend les couleurs des îles extrême-orientales.

Soudain un paysage tout neuf, étincelant, intact, surgit dans le printemps, une saison non pas maussade car nous avons eu beaucoup de soleil en mai dans le Finistère, mais désespérément froide , et puis voilà juin et ses jours tièdes auxquels on ne croyait plus !

Le regard s’éblouit de bouffées bleues, de glacis émeraude, de rayons violets et stridents comme l’oméga de Rimbaud.
Devant cette plage, on se dit que le bleu est bien lumière, transparence, cadeau divin.

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Sophistiqué

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Sophistiqué, en voilà un mot étrange ! Mon jardin ne l’est pas spécialement, mais, dans cette jungle assez naturelle, je cultive quelques calices qui le sont follement, sophistiqués.

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Ces clystères d’extase ont un parfum lui-même sophistiqué, suave à se pâmer, ce rhododendron est une fierté de mon mari. Les beautés, dont je m’enorgueillis personnellement, sont les iris, dans la gamme des bleus et des violets.

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La sophistication est un artifice, une prouesse humaine, mais malgré tout, la flore sauvage verse parfois dans ce raffinement excessif. Les ancolies, que j’adore, prennent des formes très recherchées, un brin sophistiquées.

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A vrai dire, mon sujet aujourd’hui est plus sémantique que botanique ! J’ai eu envie de chercher le mot sophistiqué dans le dictionnaire. Ouh, dans quel chemin me suis-je engagée avec le dictionnaire historique de la langue française !

Le verbe sophistiquer vient du latin sophisticari qui veut dire : déployer une habileté trompeuse.
Sophistiquer, c’était à l’origine altérer frauduleusement une substance. Le terme fut adopté par les alchimistes et passa dans le langage commercial au XVIIème siècle.
Sophistiquer devint dénaturer une pensée, un argument, par un excès de subtilité.

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L’adjectif sophistiqué s’est d’abord appliqué à ce qui est falsifié, frelaté, et insincère en ce qui concerne les choses morales. Et puis, au milieu du XXème siècle, c’est récent !, l’adjectif a été repris du mot anglais sophisticated qui, au premier sens, ajoute le sens de recherché, très raffiné dans la mode et la technique.

Sophistiqué, dans ce dernier sens, a été employé à partir de 1936 à propos du cinéma américain, et couramment à partir de 1952 à propos d’une personne qui se distingue par un style artificiel, opposé à naturel et simple.

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En 1968, sophistiqué s’adresse à ce qui est techniquement complexe.

La sophistication se dit du fait de subtiliser à l’excès.
On s’aperçoit que le verbe subtiliser a deux sens comme sophistiquer. Une chose est sophistiquée quand on lui a subtilisé son aspect naturel, substitué par un artifice ou une fausse identité !

Un sophistiqueur est une personne qui abuse de raisonnements captieux. Et le raisonnement captieux, c’est un sophisme. C’est un raisonnement ingénieux, habile, subtil, mais faux, caché sous l’apparence d’une vérité, qui conduit à la tromperie.

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Si l’on recherche des synonymes à sophistiqué, on trouve frelaté, alambiqué, affecté …
Le terme « alambiqué » ramène à l’alchimie comme le mot « sophistiqué » à son origine.
Trois petits tours en alambic et voilà la chose sophistiquée à souhait !

Les fleurs sophistiquées sont bien trompeuses !

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Dimanches

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    Edouard Manet
    , Intérieur à Arcachon, 1871, Sterling&Francine Clark Institute Williamstown, notice

      maigre

      J’ai longtemps détesté les dimanches

      je les tuais en écrivant
      je les piétinais sans savoir

      aujourd’hui

      je te regarde grandir
      et le temps nous manque.

      François-Xavier Maigre, Recueil Dans la poigne du vent, éd. Bruno Doucey

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    Berthe Morisot
    , Eugène Manet et sa fille, musée Marmottan Paris, page du musée

En avril 2012 je présentai ce livre, Dans la poigne du vent, et en relisant l’article je m’aperçois que le vent était froid il y a un an. J’avais oublié qu’un hiver long, lui aussi l’an dernier, ne voulait pas céder la place au printemps. Tant de saisons en une seule quand le temps de saison n’y est pas !

J’aime ce poème de François-Xavier Maigre qui dit très justement l’ennui insupportable, injustifié, du dimanche désoeuvré, alors que ce jour prend, avec l’âge, un charme infini.
Pour nous, francophones, le dimanche est le jour du seigneur, le jour du maître, tandis que pour les anglo-saxons, c’est le jour du soleil. Même pluvieux on déteste peut-être moins le sunday, le Sonntag ?

Du dimanche, ce que j’aime, c’est le mot endimanché, un mot fâné qu’on n’emploie plus, qui, pourtant, commençait pour moi autrefois comme handicapé. Je me sentais si gauche dans les habits du dimanche qu’il fallait ne pas froisser, ne pas salir, ne pas brusquer, ne pas porter un autre jour, ne pas … ah, toutes les contraintes haïssables des dimanches évanouis !

Ce dimanche est chanté par Juliette Gréco sur des paroles de Charles Aznavour :

Abracadabra, absinthe

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Le coeur volé

Mon triste coeur bave à la poupe,
Mon coeur couvert de caporal :
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste coeur bave à la poupe :
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste coeur bave à la poupe,
Mon coeur couvert de caporal !

Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs quolibets l’ont dépravé !
Au gouvernail on voit des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon coeur, qu’il soit lavé !
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs quolibets l’ont dépravé !

Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô coeur volé ?
Ce seront des hoquets bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques :
J’aurai des sursauts stomachiques,
Moi, si mon coeur est ravalé :
Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô coeur volé ?

Arthur Rimbaud, Mai 1871

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Rimbaud, jeunesse fulgurante. Il ne composa des poèmes qu’entre l’âge de quinze et vingt ans. Incroyable, non ?
Le Coeur volé invente des mots, témoigne de la solide culture de Rimbaud, qui fut un brillant élève au collège, et qui maîtrisait parfaitement ses « humanités », les langues mortes auxquelles il redonnait vie.

C’est ce poème de Rimbaud qui créa l’adjectif abracadabrantesque, à partir du mot abracadabresque inventé par Théophile Gautier qui le tirait lui-même de abracadabra issu de l’hébreu et du grec abraxas = amulette.

L’acadabresque de Gautier n’est pas resté, mais le mot de Rimbaud s’emploie toujours, il a amplifié encore le côté abracadabrant des choses, et cette mode de rallonger les mots nous est chère aujourd’hui.

Pour ce qui est de ithyphallique, on comprendra facilement ce que l’adjectif veut dire si on précise que « ithus » en grec veut dire « en ligne droite ». Le piouopiou ithyphallique met au garde-à-vous toute sa personne !

Puisque Rimbaud nous plonge dans les mots, examinons la fée verte qui étourdissait le poète, l’absinthe.

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    Edgar Degas, Dans un café ou L’absinthe, 1873, musée d’Orsay, commentaire détaillé sur cette page

Claude Chevreuil, dans son étude du Coin de table fait dire à l’un des poètes que le mot absinthe veut dire en grec « impossible à boire ». Ceci me paraît impossible à vérifier. J’ai lu aussi plusieurs fois que ce mot absinthe signifiait « sans douceur » ou « sans plaisir », mais où est-on allé chercher ces étymologies ?
Absinthe vient du mot grec apsinthion, qui désigne une herbe amère. On a beau fouiller le Bailly à la lettre α ou à la lettre ψ si le a est privatif, on ne trouve aucun autre sens.
L’absinthe est, certes, d’une amertume impossible à boire, et dans son dictionnaire des idées reçues, Flaubert en dit :

    Poison extra-violent. Un verre et vous êtes mort. A tué plus de soldats que de Bédouins.

Le jeune Rimbaud avait fui l’école et l’absinthéisme le conduisit à sa perte.

Bénédiction

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      Michel Corneille dit le vieux, Le distribution des rameaux, milieu du XVIIème siècle,
      mba Nantes, notice

Hier devant l’église, le recteur a béni nos rameaux. Il plongeait une branche de buis en guise de goupillon dans l’eau de son bénitier, et la secouait au dessus de nos têtes aspergées de gouttelettes. Tendus vers lui, nos petits bouquets de buis, laurier, fusain, olivier, tout feuillage persistant du jardin, recueillaient plus ou moins la fine pluie d’eau bénite.

Une question grammaticale distrayait mon esprit pendant le sermon …
avec ou sans t l’adjectif béni ?

En l’espace de quelques merveilleuses pages de Combray, Marcel Proust décline l’adjectif sous ses deux formes :

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    Que je l’aimais, que je la revois bien, notre Eglise ! Son vieux porche par lequel nous entrions, noir, grêlé comme une écumoire, était dévié et profondément creusé aux angles (de même que le bénitier où il nous conduisait) comme si le doux effleurement des mantes des paysannes entrant à l’église et de leurs doigts timides prenant de l’eau bénite, pouvait, répété pendant des siècles, acquérir une force destructive, infléchir la pierre et l’entailler de sillons comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle elle bute tous les jours.

    Du côté de chez Swann, Combray

Cinq pages plus loin, toujours près de l’église et son clocher doré comme une brioche ou doux comme un coussin de velours brun posé dans le ciel pâli :

    Quand après la messe, on entrait dire à Théodore d’apporter une brioche plus grosse que d’habitude parce que nos cousins avaient profité du beau temps pour venir de Thiberzy déjeuner avec nous, on avait devant soi le clocher qui, doré et cuit lui-même comme une plus grande brioche bénie, avec des écailles et des égouttements gommeux de soleil, piquait sa pointe aiguë dans le ciel bleu.

    Du côté de chez Swann, Combray

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Enfin, plus avant dans le dimanche à Combray, après le somptueux repas préparé par Françoise :

      […] il y avait bien longtemps que l’heure altière de midi, descendue de la tour de Saint-Hilaire qu’elle armoriait des douze fleurons momentanés de sa couronne sonore, avait retenti autour de notre table, auprès du pain bénit venu lui aussi familièrement en sortant de l’église, quand nous étions encore assis devant les assiettes des Mille et une Nuits, appesantis par la chaleur et surtout par le repas.

      Du côté de chez Swann, Combray

    Le début de Combray se déroule principalement le dimanche.
    Rappelons-nous, la scène de la fameuse madeleine chez tante Léonie, c’est le dimanche matin qu’elle a lieu !
    Ensuite, plus loin dans le roman, le narrateur s’attache à la journée du samedi !

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Pascal Dagnan-Bouveret, Le pain béni, 1885, musée d’Orsay, notice

Un objet bénit avec un « t » est passé devant le bénitier, c’est ainsi que je retiens l’orthographe.
Cette chose bénite a reçu la bénédiction du prêtre avec les cérémonies prescrites.

Un objet béni jouit d’une protection divine mais n’a pas reçu la bénédiction rituelle du prêtre.

Antoine Compagnon, dans ses conférences au Collège de France ce mois-ci, a relevé cette distinction entre les deux adjectifs.
Autrefois le pain était apporté par les fidèles à l’église, il était béni par le curé, puis distribué aux fidèles. C’était donc du pain bénit, comme l’eau bénite.
(on remarquera que le musée d’Orsay fait donc une faute dans le titre du tableau)
La brioche, elle, ne reçoit pas la bénédiction du prêtre dans l’église, elle n’est que bénie.
Cependant, la tradition catholique permettait qu’on apportât aussi des brioches à la messe, elles étaient alors bénies par le curé et devenaient bénites.

Quant à la madeleine, elle est bel et bien bénie et consacrée par les lecteurs !

(j’ai photographié le bénitier dans une église parisienne, une conque extraordinaire !)

Poésie en Bretagne : Louis Bertholom

La plage était immense et claire hier, quand j’ai promené mon chien.
Le soleil voilé coulait sur la mer un ruban de lumière extraordinaire. Un ciel de poète ! Savait-il, ce beau ciel, que j’allais le soir même écouter un poète ? Oui, certainement, car ce poète est né à quelques pas de cette plage …

Louis Bertholom est un poète né à Fouesnant en 1955. Il a mis son pays en vers, en prose, dans différents recueils, et, sur la mer, la dune, les marais, les pommes, le cidre, il a posé des mots recherchés, fouillés, extirpés de ses tripes comme le sont les palourdes du sable par le pêcheur à pied.
Son langage est imagé, dense, précis, précieux parfois, rauque comme sa voix, refusant la facilité, redoutant la simplicité, c’est un choix. Sa poésie devient attachante au fil des lectures, on a envie de la prendre à bras l’encore selon l’une de ses expressions bien trouvées.

Voici un poème extrait du petit recueil Bréviaire de sel :

      Je marche dans la parole plurielle
      d’un pays de haut vol.

      Respirer un peu d’espace
      est ma prière,
      ma peine, fluidifiée
      sur les herbes rases.

      Rugissement de l’océan
      autant de discours
      du Grand Gardien du temps.

      Un chemin céleste se dessine,
      trace en moi le panthéos de l’aube.

      Tout commence dans une goutte d’eau
      où se lit le monde,
      une bulle le respire,
      un grain de sable le ferme,
      dans les cercles des siècles …

      Les rivages sont de fausses ruptures,
      simplement des frontières
      où s’échangent des densités.

      La mer avale sa bave
      dans une épilepsie de baleine,
      reprend souffle,
      râle les métamorphoses à venir …

      J’entrevois tes pensées toi l’invisible,
      l’habité du silence.

      Louis Bertholom, recueil Bréviaire de sel

Je fus heureuse d’acheter au poète ce petit objet de papier Conquéror, gravé par Jacques Renou à l’encre noir volcan et avec la bretonne couleur glaz ouate, à l’atelier Groutel dans la Sarthe.
Ce n’est pas un livre, les feuillets sont mobiles, c’est un bréviaire comme dit le poète, ou un brimborion dirais-je, car ce mot a la même « brève » racine que bréviaire.
Un brimborion était une petite prière marmottée dans le bréviaire.
Alors marmottons ces mots nés du sel de la mer toujours changeante …

Le soleil poudroie et je marche droit sur cette longue plage de poésie.

Le frappement du rocher

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    Philippe de Champaigne, Le sommeil d’Elie, vers 1656, musée de Tessé Le Mans

Qu’elles sont belles, riches et instructives, les couleurs du ciel !
L’exposition au musée Carnavalet rassemble un grand nombre de tableaux qui ornèrent les églises parisiennes au XVIIème siècle.
A la fin du XVIème siècle Paris comptait trente deux églises, à la fin du XVIIème trente neuf. Sous l’impulsion de la Contre-réforme, Paris connut un fort regain de spiritualité, une « invasion mystique », et sous le règne de Louis XIII, la décoration des églises fut à son apogée. Les paroisses permettaient aux jeunes artistes de se faire connaître et les mécènes passaient d’importantes commandes.

Présentation de l’exposition :


Les couleurs du ciel par paris_musees

Un livret accompagnant l’exposition se trouve ici.

La Révolution créa les musées et les emplit avec les biens confisqués au clergé. C’est pourquoi de nombreux tableaux peints pour les églises sont maintenant conservés dans les collections publiques. Les tableaux restés dans les paroisses ne sont pas toujours visibles, souvent accrochés trop loin des yeux, dans des chapelles parfois sombres, et cette exposition a donné l’occasion de les admirer dans les meilleures conditions.

      Ferdinand Elle, Le frappement du rocher, Eglise Notre Dame des Blancs Manteaux Paris

Toute cette peinture religieuse et parisienne du XVIIème siècle, qui montre des chefs-d’oeuvre souvent inconnus, nous replonge dans son histoire, nous fait réviser ou découvrir des passages de l’ancien testament notamment.

J’ai eu le très grand plaisir d’admirer Le sommeil d’Elie de Philippe de Champaigne, le plus majestueux tableau de l’exposition, superbe par sa composition enlevée et ses couleurs lumineuses.
Je l’avais déjà montré ici.

Un mot m’a frappée dans l’expo : frappement


      Détail du Frappement du rocher de Ferdinand Elle

Quelle est la différence entre frappe et frappement ?
Les deux mots désignent l’action de frapper et le bruit qui en résulte. Le mot frappement s’adresse tout particulièrement à l’histoire de Moïse.
Moïse avait permis au peuple hébreu de fuir l’Egypte et de rejoindre le désert en direction de la terre promise. Mais durant la traversée du désert le peuple fut affamé et assoiffé.
Moïse frappa alors un rocher d’où jaillit une fontaine et le peuple put boire.

Je ne connaissais pas ce peintre, Ferdinand Elle, d’origine flamande comme Philippe de Champaigne, né à Malines vers 1580, et mort à Paris en 1637. Il fait chatoyer les couleurs, et les vêtement à rayures réjouiraient Michel Pastoureau !
Rayures orientales.

Quant à la manne, Ferdinand Elle l’a aussi représentée mais je n’ai pas trouvé la reproduction du tableau. En revanche, La manne a été peinte par Jean-Baptiste Champaigne, le neveu de Philippe, et cette toile était exposée en face du Songe d’Elie , ce qui permettait de comparer l’oeuvre de l’oncle à celle du neveu. A l’origine, ces deux toiles se faisaient face, sous le cintre de la voûte du réfectoire du Val de Grâce, et les deux pendants ont été séparés pendant la Révolution.



      Jean-Baptiste Champaigne
      , La manne, vers 1656, Eglise Saint Etienne du Mont Paris

Mais sait-on ce qu’est la manne précisément dans l’histoire de Moïse ? Le peuple affamé presse Moïse de trouver de la nourriture. Celui-ci prie Dieu et Yahvé fait tomber du ciel chaque nuit une pluie de miettes de pain, c’est la manne céleste.

Ce tableau orne l’église Saint Etienne du Mont, et je serai curieuse d’aller le revoir dans sa paroisse lors d’un prochain séjour dans la capitale !

Histoires, histoires

    Eugène Devéria, La naissance d’Henri IV, esquisse, 1827, mba Quimper

Dans la fort intéressante exposition de cet hiver au musée des beaux arts de Quimper, j’ai remarqué un tableau qui m’a rappelé une expression française. Encore une expression !

L’exposition montre la peinture d’histoire conservée dans le musée, cette peinture d’histoire hautement considérée autrefois, et qui ne nous passionne plus guère aujourd’hui. Ce grand genre de peinture raconte parfois des histoires oubliées dont, souvent maintenant, on se tamponne le coquillard, selon une autre expression imagée. Mais elle raconte aussi des pans de notre histoire qui sont terribles, comme l’époque de la Révolution.
Jusqu’au XIXème siècle ces grandes peintures attiraient la foule, puis au XXème les spectateurs les ont boudées, c’est malgré tout intéressant de voir comment l’artiste refaisait l’histoire selon le goût du pouvoir. L’engouement pour le moyen-âge, la peinture troubadour au XIXème siècle par exemple, sont savoureux.

Présentation de cette expo sur la page du musée.



    Eugène Devéria
    , Naissance de Henri IV, esquisse, 1827, musée national du château de Pau, page du musée

Le peintre Eugène Devéria avait vingt-deux ans quand il a peint en 1827 son immense toile (presque 5mx4m) représentant la naissance d’Henri IV, et l’oeuvre connut un succès retentissant à Paris, le bon roi Henri IV, qui avait rétabli en France la paix religieuse, passionnait le public. La toile est conservée au Louvre, et Devéria en fit une réplique pour le château de Pau.

    Eugène Devéria, La naissance de Henri IV, 1827, musée du Louvre, notice.

Pour cette grosse machine, Devéria avait peint plusieurs esquisses, voici celle de Pau et celle de Quimper.

N’est-il pas mignon, bébé Henri, brandi par son grand-père à la barbe blanche, Henri d’Albret ?
Il naquit le 13 décembre 1553 au château de Pau.
La naissance du roi de la poule au pot aurait donné l’expression en deux coups de cuiller à pot.
Cette origine est à prendre au conditionnel, mais elle est amusante.

L’expression viendrait peut-être du nom de la louche, grosse cuiller à pot qui permet de vider un pot rapidement, en deux coups.

Ou bien l’expression viendrait de la naissance du futur Henri IV, son père, Antoine de Bourbon, éloigné de Pau à ce moment-là, reçut la nouvelle et annonça à son entourage :

    Messieurs, la reine nous a donné un petit prince en deux coup de cul hier à Pau.

La reine, Jeanne d’Albret, aurait accouché très rapidement. Elle n’en est pas moins épuisée.
C’est la petite histoire, la petite histoire des mots .

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