Les mots de la mode

      Renoir, Jeune fille avec une collerette rouge, vers 1896, musée de Philadelphie, notice

Cette splendide collerette peinte par Renoir est à la mode aujourd’hui, il existe même des pelotes de fil spécial qui permettent de tricoter rapidement ce genre d’écharpe, qu’on enroule autour du cou.

Il y a deux ans, une de mes filles m’a demandé de lui tricoter un snood. Un quoi ? ? Il a fallu que je regarde dans un catalogue de tricot. C’est un gros col cheminée qu’on passe par la tête, et qui emballe le cou de manière ample ou plus resserrée, volumineuse, vaporeuse, extravagante ou réchauffante selon la matière de l’accessoire.

Au temps de Renoir, comment s’appelait ce col frisoté ? Un boa, une collerette, une écharpe tricotée en fil chenille ? La chenille fut très à la mode au début du XXème siècle, elle fut oubliée, puis revint en force dans les années quatre-vingt-dix.

Le snood restera-t-il dans notre vocabulaire vestimentaire issu de l’anglais comme le blue-jean, le pull over, le sweater, le blazer, le spencer, le duffle coat, la redingote, le K-way, le kilt, le jogging, le body, le legging, le short, le boxer, le bloomer, le smoking, le knicker, le slip, le twin-set …
Je cite au décrochez-moi-ça du dictionnaire anglais, d’autres mots encore ? 🙂

Le grand cahier

    Augustus Leopold Egg, Compagnons de voyage, 1862, musée de Birmingham, notice

Des jumelles dans ce tableau ? Je ne sais pas, j’aime le supposer.
Aujourd’hui il fut question de gémellité dans un nouvel atelier d’écriture auquel j’ai participé, à la suite d’une pièce de théâtre adaptée du roman d’Agota Kristof, Le grand cahier.

Se souvient-on de cette oeuvre, même si on ne l’a pas lue ? Elle alimenta la chronique en 2000, un professeur de français fit lire ce livre à ses élèves en classe de troisième, et les parents, choqués, portèrent plainte, le professeur fut arrêté.

Présentation du roman sur cette page.

Comme Irène Némirovsky avait fuit son pays et écrivit en France dans une langue neuve pour elle, le français, Agota Kristof (1935-2011) se révéla écrivain en langue française, résidant en Suisse après avoir fui son pays, la Hongrie communiste .
Détail amusant, son nom apparaît comme la version slave du nom d’un autre écrivain, Agatha Christie !

Je n’ai pas lu le roman, Le grand cahier, qui comporte des passages crus, des scènes de sexe qui peuvent en effet choquer, et ainsi, d’un regard vierge, j’ai beaucoup aimé la pièce de théâtre qui met le texte d’Agota Kristof sur la scène avec des images, des sons, des gestes et des décors admirables.
La pièce a écourté les passages sulfureux, et les dialogues véhiculant des idées fortes me donnent en retour envie de lire ce livre.

Nous avons eu la grande chance de voir cette pièce, hier soir, dans notre petite commune de Fouesnant, et voici des extraits :

Agota Kristof dépouille la langue à l’extrême, la met à hauteur d’enfance. Elle fait parler deux garçons de dix ans, des jumeaux, pendant la guerre, Claus et Lucas. On remarquera que les lettres de leurs deux prénoms sont les mêmes. Leur mère, trop pauvre pour les garder en ville, les conduit chez sa propre mère, une grand-mère cruelle.
Au théâtre, les autres personnages du roman sont également doublés, deux acteurs jouent un même rôle, se partageant le dialogue. J’ai personnellement vu dans cette gémellité le contraire de l’individu, la négation de la différence, le formatage imposé des régimes totalitaires.
Les deux enfants consignent dans un cahier leur vie chez la grand-mère, leurs expériences, leurs apprentissages, leur résistance à la douleur, au froid, à la faim, à la haine, à la dictature …
Sujet difficile, poignant, captivant. Phrases percutantes. Fin terrible !

    Marc Chagall, Bella écrivant, 1915, aquarelle, Centre Pompidou Paris

Et puis vint le temps de notre propre cahier !
Nous devions écrire comme les jumeaux, avec les consignes d’Agota Kristof, un vocabulaire simple d’un enfant de dix ans, aucune expression de sentiments, des faits, rien que des faits. Pas si facile !

Cette fois j’évite de reporter ici mon propre blabla, je dis simplement que l’étymologie du mot cahier m’a guidée. Je m’en souvenais ! Cahier vient du latin quaternum qui veut dire quatre. Un cahier est fabriqué à partir d’une feuille pliée en quatre.
Son nombre de pages est multiple de quatre.
Comme les jumeaux sont deux, mon texte a donc joué sur les nombres divisibles par quatre ou par deux. Pour rompre cette loi des paires, j’ai forcé les jumeaux à se fabriquer un signe impair, trois, un nombre entier qui les rendrait indivisibles par deux et qui ferait leur différence, leur individualité. Bon bref, compliqué tout ça !
(Agota Kristof a d’ailleurs écrit trois livres autour de ces jumeaux, formant la trilogie des jumeaux.)
Mais le jeu d’écriture fut passionnant !

Armoire à doux secrets

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    Félix Vallotton, Misia à sa coiffeuse, détrempe sur carton, 1898, musée d’Orsay, commentaire de l’oeuvre sur cette page

      Le beau navire

      Je veux te raconter, ô molle enchanteresse !
      Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;
      Je veux te peindre ta beauté,
      Où l’enfance s’allie à la maturité.

      Quand tu vas balayant l’air de ta jupe large,
      Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large,
      Chargé de toile, et va roulant
      Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

      Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
      Ta tête se pavane avec d’étranges grâces ;
      D’un air placide et triomphant
      Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

      Je veux te raconter, ô molle enchanteresse !
      Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;
      Je veux te peindre ta beauté,
      Où l’enfance s’allie à la maturité.

      Ta gorge qui s’avance et qui pousse la moire,
      Ta gorge triomphante est une belle armoire
      Dont les panneaux bombés et clairs
      Comme les boucliers accrochent des éclairs,

      Boucliers provocants, armés de pointes roses !
      Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses,
      De vins, de parfums, de liqueurs
      Qui feraient délirer les cerveaux et les coeurs !

      […]

      Charles Baudelaire, Le beau navire, recueil Les Fleurs du Mal

    Etienne Tournès, La toilette, 1902, musée d’Orsay

Le poète chavire dans le beau navire voguant à travers les charmes de la jeune femme ! Ses formules remontent dans l’étymologie du mot armoire. Le meuble est une arme défensive, ses vantaux sont cloutés comme d’anciens boucliers. Mais cloutés de sensualité.

L’armoire ouvre grand les portes et les tiroirs de l’imagination.

Dans la chambre, les motifs sculptés sur l’armoire embarquent souvent le dormeur vers le sommeil et les songes. Comme les scènes champêtres des rideaux en toile de Jouy, ou comme les bouquets, les arabesques, les chemins géométriques répétés à l’infini sur le papier peint, chaque relief et chaque courbe du bois jouent leur épisode de Bonne nuit les petits ou de nuit câline selon l’âge du rêveur.

L’armoire est une invitation au voyage, surtout dans l’oeuvre de C.S. Lewis, Le monde de Narnia. J’ai beaucoup aimé lire le premier tome, La sorcière blanche et l’armoire magique, et j’avais aimé aussi l’adaptation cinématographique.

Armoire grimoire, jubilatoire, passoire migratoire, territoire hallucinatoire, prémonitoire, bouilloire, écumoire, échappatoire, exutoire, inspiratoire … je laisse à d’autres l’écritoire pour ce jeu de mémoire !

( tableau dans le poème : Berthe Morisot, Jeune fille en décolleté, vers 1893, musée du Petit Palais, Paris )

Secrets d’armoire

Janvier, le blanc, le vide, le rangement dans les placards !
Dans un élan de nettoyage et de mise en ordre, mes mains se sont posées sur ce numéro de la revue « L’Illustration » vieux de quatre-vingt-dix ans. Je l’avais acheté dans une brocante pour le seul plaisir de sa couverture, que je montre ici.

La Belle Jardinière était un grand magasin parisien, situé, si mes souvenirs sont bons, sur le quai de la Mégisserie, non loin de la Samaritaine. Mais ma mémoire m’égare peut-être, il est si loin ce temps des grands magasins abondant dans Paris comme des ruches dans la clairière d’un apiculteur , avec leurs torrents de tissus, linge de maison et de corps, accessoires de mode, tout ce qui faisait le bonheur des dames.
Tout ce qui remplissait les armoires de nos aïeules.

L’armoire, objet de paix :

L’armoire n’a pas toujours été ce meuble imposant, souvent une oeuvre d’art pour l’ébéniste, souvent la pièce maîtresse de la dot de la mariée, d’une hauteur telle qu’il ne passe plus dans nos habitations d’aujourd’hui. L’armoire, à son origine, était une niche dans le mur, fermée par des portes, principalement destinée aux livres, c’était un placard en somme.
Et l’armoire représentait la version pacifique de l’armarium : dépôt d’armes.

      Emile Gallé, Armoire « La Berce des Prés », 1902, dessin, musée d’Orsay notice

L’étymologie du mot armoire est intéressante. Comme on s’en doute, le mot est de la même famille que arme , issu du latin armus = bras. (Arm désigne toujours le bras en anglais et en allemand.)
L’arme, arma en latin, originellement désigne ce qui prolonge le bras dans la lutte.

Mais le mot latin arma désignait aussi n’importe quel ustensile, autre que combattif, le verbe armare voulant dire « équiper » ( l’armateur équipe un navire).
L’armoire enferme donc toute sorte d’équipement, pour la maison, pour ses habitants, et … elle équipe solidement nos souvenirs par ses objets familiaux, objets d’antan.

L’armoire de ma grand-mère est, bien malgré elle, l’un de mes souvenirs les plus douloureux, une plaie ouverte que je ne peux décrire ici, je dis simplement que ma grand-mère m’avait légué son armoire et son contenu et qu’elle m’a été volée avant que je puisse l’obtenir à sa mort. Cette confiscation familiale des plus poignantes m’a empêchée de retrouver ma grand-mère à travers ses étagères.
Une armoire est bien souvent la recherche d’un temps perdu.

    Edouard Vuillard, Le placard à linge, vers 1893, musée d’Orsay, notice

Dans l’armoire, il y a parfois les armes familiales, le chiffre, le monogramme brodé, les armoiries illustrées sur le linge de la maison.

Dans l’armoire il y a des boîtes. C’est fou ce que nos grands-mères aimaient les belles boîtes, il aurait été certes un crime de les jeter !
De superbes boites en carton de chocolats ou de marrons glacés, offertes en étrennes au jour de l’an.
Des boîtes en fer, joliment décorées, les boîtes rondes de caramels d’Isigny, ovales d’anis de Flavigny, octogonales de pastilles de Vichy-Etat, cylindriques de chicorée Leroux, hautes de pulvérisé Poulain …
Et ces boîtes contenaient des épingles à chapeaux, des boutons en vrac ou cousus sur de petits cartons, des porte-clés publicitaires, des bijoux fantaisies, des élastiques de culottes et boucles de porte-jarretelles, des chapelets et des médailles de Lourdes, des porte-plumes et des bouts de crayons, des carte-postales et petites photos dentelées sur les bords, des lorgnons et des flacons de parfums miniatures à la violette de Toulouse, au mimosa de Nice ou à l’oeillet des Frères Vibert, de tout petits riens qui nous disent tout plein …

je m’arrête, à chacun de continuer la liste !

Diriger sagement ses heures ?

C’est toujours émouvant d’écrire les premières lignes dans son nouvel agenda. Je suis fidèle au mien, celui de Marie-Claire Idées, d’année en année.
Chaque année mes premiers mots portés dans ce livret joliment illustré me font penser à André Gide et son Paludes.
Revoir mon agenda de 2011.

Paludes, qu’est ce que c’est ? C’est l’histoire d’un homme qui est en train d’écrire Paludes parce que Paludes doit être écrit, et Paludes est un journal, le journal de celui qui essaye d’écrire un roman et qui est un champion de la procrastination.

Vendredi
Sur l’agenda, sitôt levé je pus lire : tâcher de se lever à six heures. Il était huit heures ; je pris ma plume ; je biffai ; j’écrivis au lieu : Se lever à onze heures. – Et je me recouchai, sans lire le reste.

André Gide, extrait de Paludes

On appréciera toute la saveur du point virgule, lente hésitation entre la virgule et le point, entre faire tout de suite et remettre à plus tard.

Ces « bonnes résolutions » consignées dans un agenda, cela fait penser à Bridjet Jones ! Paludes est plus sérieux, philosophique, mais comme Bridget, le narrateur se cherche, ne sait pas où il va, vit dans un marais (paludes) instable, trouble et fascinant, ne sait pas comment s’y prendre pour écrire.

Un narrateur qui s’interroge sur son talent d’écrivain et remet toujours l’écriture au lendemain, on en connaît un autre ! C’est Marcel.
C’est étrange que l’auteur de Paludes ait rejeté celui de Du côté de chez Swann ! Mais ils se sont réconciliés plus tard, le premier ayant enfin reconnu l’autre, peut-être s’étant un peu reconnu dans l’autre ?

2013 sera une bonne année pour les lecteurs de Marcel Proust, le premier volume de À la recherche du temps perdu fut publié il y a cent ans, chez Grasset, en novembre 1913. Et à compte d’auteur !

Le 31 décembre dernier, trop fatiguée pour réveillonner, je me suis couchée de bonne heure et j’ai pris un livre, quelque chose de doux, déjà connu de moi pour m’éviter tout effort, quelque chose de bien pour finir l’année, et j’ai lu tout simplement quelques pages de Combray. J’y ai découvert encore de la beauté, de la grâce, je me suis endormie en souriant.

Ces images ci-contre représentent les carnets ou agendas que madame Straus offrit à Marcel Proust en janvier 1908. Ils sont aujourd’hui conservés à la BnF, et voici la page qui leur est consacrée.

Ces carnets offerts en étrennes, Proust les a étrennés pour son oeuvre en gestation, À la recherche du temps perdu, il y prenait des notes.

Le mot étrenne vient du latin strena qui désignait un pronostic, un présage, puis un « cadeau pour un bon présage ». Le mot au singulier a ensuite pris le sens de « usage qu’on fait d’une chose pour la première fois ». Le verbe étrenner suit la même évolution, d’abord « gratifier d’une étrenne », puis « faire usage de quelque chose pour la première fois ».

Ces étrennes de madame Straus furent finalement un cadeau de bon présage pour Proust, il obtint le prix Goncourt en 1919 pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs.

Bonne année 😀 !

L’adoration des bergers

Il est né le divin enfant. Georges de La Tour a peint le nouveau-né avec une grâce divine. Un talent très rare pour ce qui concerne le portrait de petit enfant, surtout à cette époque.
L’agneau présente la même douceur, la même candeur.
Cette image m’émeut infiniment.
Silence serein, recueillement, béatitude, simplicité et chaude lumière, ce beau tableau fait du bien aux yeux, à l’âme.



    Georges de La Tour
    , L’adoration des bergers, musée du Louvre, notice

Le nouveau-né est emmailloté, et le maillot, à l’origine du mot, désignait les bandes de linge qui enveloppaient le nouveau-né. On voit bien dans le tableau de Georges de La Tour les bandelettes croisées qui emballent le bébé. Ces bandes lacées semblent presque être tricotées, et c’est par analogie aux mailles formées par ces bandes que le mot maillot est né (en 1538) avec le nouveau-né ainsi vêtu.
C’est ainsi qu’un détail de peinture peut entraîner dans le dictionnaire historique de la langue française !

Apocalypse et douce nuit

Le troisième dimanche de l’Avent arrive déjà, oh, les semaines filent comme des étoiles ! Dernière semaine de préparatifs avant l’arrivée de la famille : les maîtresses de maison font le point des lits et récupèrent des lits d’appoint, dressent des listes de victuailles, des menus pour la série des jours de grand rassemblement familial, comptent les verres, les couverts, les serviettes et les chaises … et puis il faut décorer le sapin et terminer les cadeaux faits maison.
Le dimanche accorde un temps de repos, de répit, et j’aime écouter les messes de l’Avent qui allument une, puis deux, puis trois, quatre bougies. Et voilà que le curé nous parle de l’apocalypse !
Je ne suis pas encore dans un scénario apocalyptique, fais tout pour que les choses se déroulent calmement, mais par instant, une certaine forme d’avalanche me tombe sur la tête … alors je regarde des livres d’images, comme un enfant sage, et la sérénité revient.

Mais non, a dit monsieur le curé, l’apocalypse n’est pas une catastrophe horrible qui va nous anéantir tous, non, l’apocalypse, selon son étymologie, est une révélation.
Du grec apocalupsis, révélation.

L’Apocalypse de Saint Jean annonce l’arrivée du messie et sa révélation, auparavant le monde n’était que désordre et ténèbres, et puis se révèle le royaume de Dieu qui éclairera les hommes.
Le message d’espoir contenu dans le mot apocalypse a aujourd’hui disparu, l’apocalypse c’est maintenant semble dire le film de Francis Ford Coppola, Apocalypse now !

L’Avent redonne à l’apocalypse toute sa lueur originelle, même si maintenant, hélas, notre monde semble coller au sens le plus noir de ce mot.

Après la nuit des temps se révèle la lumière, et je propose d’écouter ce chant de Noël autrichien, Stille Nacht , Douce Nuit, qui me rappelle de bons souvenirs.
La revue Le Pèlerin a raconté l’histoire de ce cantique il y a deux semaines.

Il fut interprété pour la première fois dans l’église Saint Nicolas du village d’Oberndorf en Autriche le 24 décembre 1818.
Le vicaire, Joseph Mohr, avait écrit les paroles des six strophes de ce cantique en 1816, et il demanda à l’organiste de l’église, Franz Xaver Gruber, de composer la musique.
Cette petite église autrichienne vit naître cette nuit-là le chant de Noël le plus célèbre et le plus répandu dans le monde, traduit dans 142 langues.

Le 25 décembre 1914, dans les tranchées non loin de la ville d’Ypres, les soldats allemands, anglais, français, effrayés par l’ampleur des pertes humaines, décidèrent de faire une trêve de Noël et le chant  » Douce Nuit » résonna dans les trois langues.

A Oberndorf, dans la région de Salzbourg, une chapelle a été érigée en souvenir de ce chant : voir la page wikipedia, à la place de l’église Saint Nicolas qui avait été détruite par une crue de la rivière à la fin du XIXème siècle.

J’ai appris ce chant en cours d’allemand quand j’étais en quatrième, notre professeur nous faisait beaucoup chanter et c’est bien la plus belle façon d’aborder une langue étrangère. Au réveillon de Noël durant mon adolescence, je chantais les six strophes, je les savais par coeur, et même si c’est la tête qui fait fonctionner la mémoire, c’est bien le coeur dans ce cas-là qui m’emportait dans les vocalises de cette tendre berceuse !

Les dessins sont de Florence Hardy ( voir ici)

Brume brève et court brouillon

      J’écris une lettre et je l’envoie.
      Le brouillon est là sous mes yeux.
      Je le relis.
      Je n’en suis pas satisfait – mais la lettre est partie.
      Je corrige le brouillon quand même.

      Sacha Guitry, paru dans Le bouquin des citations, Claude Gagnière, Bouquins/Robert Laffont

Ces mots de Sacha Guitry m’amusent, mais je fais la même chose. Je viens de perdre mon temps pendant trois jours à écrire une nouvelle pour un concours. Je l’envoie et continue de corriger mon brouillon !
L’essentiel est de participer, n’est-ce pas ?

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Les mots brouillon, brouillard seraient issus du vieux mot brouet, mélange confus.

Cela me fait penser à cette image du dessinateur griffonnant sur son carnet de brouillon des nuages qui ne le satisfont pas, il les efface et sa gomme laisse sur le papier des traînées confuses qui ressemblent au brouillard.
Le brouillard est un mélange trouble de gouttes d’eau et de lumière.

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Notre ciel est particulièrement brouillé actuellement. Il est temps de le réécrire avec des mots nouveaux, des mots doux, effacer les mots durs et violents, privilégier les vocables de tendresse et d’amour. Il faudrait même changer le papier gros bleu de notre société pour un vélin crème au grain fin. Mais la correction d’un brouillon peut être interminable et ne pas ouvrir sur un (con)texte plus serein.

La brume est plus légère que le brouillard, plus éphémère.
Le sait-on, le mot brume a la même racine que le mot bref !
Bruma désignait en latin le solstice d’hiver, le jour le plus court de l’année ( qui aura donc lieu dans deux mois, le 21 décembre.)
Bruma vient du superlatif brevimus = le plus court, au féminin.

Nous entrons aujourd’hui dans le mois de brumaire, le plus long de l’année pour certains, le plus court pour d’autres, car le plus occupé par les préparatifs, déjà, de Noël !

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Le soleil charge des brouettes d’embruns qui embrumaient le chemin côtier et va les déverser plus loin dans les terres. Ah bon, la brouette n’est pas de la même famille que brouet ? Non, la brouette vient du bas latin birota = deux roues, même si elle n’en a le plus souvent qu’une seule.

La brume est félicitée quand elle est dissipée. Elle a de la chance!
Allons, cent fois sur le brouillon remettons notre ouvrage …

Petits mots en cr, cre, creux … et « petite poucette »

Interlude dans mon récit de voyage … j’aime le mot, interlude, qui projette aussitôt devant mes yeux le petit train-rébus cheminant sur l’écran de la télévision des années soixante entre deux émissions.

Un petit mot de mon dernier atelier d’écriture, auquel j’ai participé mercredi et qui m’enchante …
Nous jouons comme des enfants avec leurs cubes, nous échafaudons des textes branlants avec les sons, les lettres, tout ce qui construit notre langage.

Cette semaine nous devions en dix minutes inventer une histoire avec le son  » cr « .

Comme nous habitons en Bretagne, les sujets le plus souvent choisis par les participants furent la pêche au crabe et le repas de crêpes !
Ces mots ne me sont même pas venus à l’esprit. Non, chez Grillon du Foyer, ce sont des mots issus des travaux d’aiguilles qui surgissent en priorité.

Ce n’est pas facile de rassembler un maximum de mots produisant un son défini, en un temps limité, dans un texte qui tient à peu près debout, mais c’est le jeu, et cela fait crépiter les cellules grises !

Donc voici mon lot de cr :

    L’art du crochet et du point de croix est du dernier cri à la récréation ! Les petites filles sages ne crient pas, et assises ou accroupies sans craindre les crampes, décrochent leurs aiguilles ou crochets de nacre de l’étui, brodent, crantent, échancrent des ouvrages aux tons criards ou des dentelles cristallines. L’heure cruciale de la sonnerie arrive et, sans récrimination, elles recroquevillent sous leurs crinolines leurs petits sacs en macramé et attendent, dans un simulacre de grandes dames, la prochaine séance créative.

Cet atelier d’écriture, qui semblerait plutôt de couture, me donne un prétexte pour présenter mon dernier ouvrage, un twin set pour ma poucette …
Une redingote avec martingale et le pull assorti.

Comme dans les catalogues de VPC, je vante le luxe du détail !
Gris souris pour ma petite souris. Twin set avec un pantalon cigarette. Ne serait-ce pas joli ?

Ma petite poucette de petite-fille utilisera-t-elle plus tard les huit autres doigts de sa main pour crocheter, broder des croix ? Le féminin du Petit Poucet me donne l’occasion de parler aussi du dernier livre de Michel Serres, Petite Poucette, que j’ai lu cet été.

Dans ce fascicule de 80 pages, Michel Serres dit tout son espoir et son enthousiasme pour la nouvelle génération, celle du numérique, la génération qui extirpe des deux pouces de sa main une virtuosité exceptionnelle pour communiquer, agir, vivre ensemble, vivre en somme.

Cet ouvrage fait comprendre combien le tournant est difficile, le changement fondamental de notre monde basculant dans un univers de nouvelles technologies est une naissance laborieuse, douloureuse, déchirante, qui devrait cependant déboucher sur une nouvelle ère que la jeunesse va réinventer. Accordons-lui la confiance !

C’est un livre qu’on lit au lit

      Rêverie sur ta venue

      […]
      Dans la chambre de volupté
      Où je t’irai trouver à Nîmes
      Tandis que nous prendrons le thé
      Pendant le peu d’heures intimes
      Que m’embellira ta beauté

      Nous ferons cent mille bêtises
      Malgré la guerre et tous ses maux
      Nous aurons de belles surprises
      Les arbres en fleur les Rameaux
      Pâques les premières cerises

      Nous lirons dans le même lit
      Au livre de ton corps lui-même
      – C’est un livre qu’au lit on lit –
      Nous lirons le charmant poème
      Des grâces de ton corps joli

      Nous passerons de doux dimanches
      Plus doux que n’est le chocolat
      Jouant tous deux au jeu des hanches
      Le soir j’en serai raplapla
      Tu seras pâle aux lèvres blanches

      […]

      Guillaume Apollinaire, extrait d’une Lettre à Lou, le 4 Février 1915

Petite rêverie autour du lit : le sujet a produit de bien beaux dessins. Dans le poème assez long de cette lettre à Lou, numérotée 76, dont voici la partie centrale, Apollinaire évoque le lit et la lecture des corps qui s’y donne volontiers.

Une lettre au lit, plumard et littérature, c’est tentant de jouer sur les mots comme Apollinaire.
Le lit pour dormir , en latin, se dit lectus, mais le mot lecture vient du verbe legere, lire, et n’a pas la même racine que le mot lit. Il n’empêche qu’on lit souvent au lit, et que les artistes se sont plu à lire les empreintes des corps laissées dans le lit.

Les dessins ci-dessus sont d’Eugène Delacroix :

  • Un lit défait, D.A.G. Louvre, notice
  • Etude d’un lit défait et croquis d’une femme nue, D.A.G. Louvre, notice
  • Homme lisant dans son lit, D.A.G. Louvre, notice
  • Intérieur avec lit à baldaquin, D.A.G. Louvre, notice
  • Delacroix a joué aussi avec le lit et le sens de lecture de son dessin ! Dans un sens, on voit une femme nue entourée d’un voile voltigeant, et dans l’autre sens, on distingue un lit défait.

    Demain d’autres lits, d’autres lectures ! 🙂

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