Du côté de chez Grillon du foyer

Depuis que le monde est monde

C’est une chose étrange à la fin que le mot monde.
 » Monde  » vient de l’adjectif latin  » mundus  » qui veut dire  » net, propre, ordonné, élégant « . Le nom commun latin  » mundus  » désigne le monde, l’univers, la terre habitée, et  » mundus  » possède le même double sens que le mot grec  » kosmos  » qui indique à la fois le bon ordre, l’élégance et l’univers .

    Jan Vermeer, Jeune femme au collier de perles, vers 1662-65, Gemäldegalerie Berlin

Ayant pris connaissance de cette origine du mot, on se rend compte que, oui bien sûr, ce qui est immonde est sale et chaotique, à l’opposé du propre et ordonné. Et l’on constate qu’en effet les produits cosmétiques relèvent du monde propre, une partie élégante de notre monde ici-bas, de notre cosmos.
Et d’ailleurs, pour apparaître dans le monde, les femmes se font belles ( les hommes aussi ! ), se lavent, se coiffent, et se maquillent et se parent, mettent de l’ordre dans leur apparence et usent de cosmétiques.

Entre le balai et le globe terrestre, il n’y a qu’un mot, et Vermeer, chez qui tout n’est qu’ordre et beauté, l’a bien compris !

L’idée de propreté reste dans les verbes monder, émonder, qui veulent dire « nettoyer, débarrasser des impuretés « . L’immonde, qui est l’opposé de l’ordre et de la propreté, ne se montre pas au monde, c’est sa face cachée, son envers indigne.

Entre les belles toilettes de la femme du monde et le balai de la femme de ménage il n’y a qu’un mot aussi qui les réunit !

Ainsi va le monde !

      null

      Jan Vermeer, La lettre d’amour, vers 1669-70, Rijksmuseum Amsterdam, notice

Mots @ 6:15 , avril 25, 2012

Une poule endormie sur ses oeufs

    Emille Gallé, poncif, musée d’Orsay, notice

La poule aux oeufs dort ;-) .

Il devait être magnifique, ce service de vaisselle au décor fermier !

Il ne suffit pas de s’endormir sur ses oeufs, il faut couver utilement et le fermier aide la poule à faire le tri dans sa ponte. Les oeufs sont mirés, pour savoir s’ils sont fécondés ou pas. Le tableau ci-dessous montre comment faire.

    Pehr Hilleström l’Ancien, Mirage des oeufs Intérieur de cuisine, Nationalmuseum Stockholm, notice

Le verbe mirer est ancien, d’un usage plutôt littéraire, il voulait dire regarder avec une attention particulière. Il n’y a plus que les oeufs que l’on mire ainsi avec attention aujourd’hui.

En revanche les mirettes relèvent du langage familier, le mot est charmant pour désigner les prunelles qu’on remplit de choses miraculeuses en s’émerveillant !

Et l’oeuf miroir sur une crêpe de blé noir, miam :-) !

Mots,oeufs @ 3:51 , avril 5, 2012

Des astres, des espoirs, des enchantements

      Ruines du coeur

      Mon coeur était jadis comme un palais romain,
      Tout construit de granits choisis, de marbres rares.
      Bientôt les passions, comme un flot de barbares,
      L’envahirent, la hache ou la torche à la main.

      Ce fut une ruine alors. Nul bruit humain.
      Vipères et hiboux. Terrains de fleurs avares.
      Partout gisaient, brisés, porphyres et carrares ;
      Et les ronces avaient effacé le chemin.

      Je suis resté longtemps, seul, devant mon désastre.
      Des midis sans soleil, des minuits sans un astre,
      Passèrent, et j’ai, là, vécu d’horribles jours ;

      Mais tu parus enfin, blanche dans la lumière,
      Et, bravement, afin de loger nos amours,
      Des débris du palais j’ai bâti ma chaumière.

    François Coppée (1842-1908) , recueil L’arrière-saison

Ce poème de Coppée met en lumière la racine du mot désastre, le mot vient de l’italien  » disastro  » signifiant  » le mauvais astre  » et par conséquent l’évènement funeste.
Le mot italien  » disastrato  » désigne en astrologie celui qui est né sous une mauvaise étoile.
En français le mot pour désigner celui qui est né sous une mauvaise étoile était malotru, qui viendrait du latin  » male astrucus  » =  » né sous une mauvaise étoile « .
Aujourd’hui, le malotru désigne plus précisément une personne grossière, mal élevée, et en tous cas mal placée sous les astres, car mal lunée !

Pour illustrer le poème, le peintre norvégien Johan Christian Dahl ( 1788-1857 ) m’a semblé le bienvenu pour ses ciels étoilés, ses nuages tourmentés et ses lunes mélancoliques.
Il représente l’âge d’or de la peinture norvégienne et fut l’un des fondateurs du musée national des beaux arts d’Oslo.
Il voyagea en Europe et devint l’ami de Caspar David Friedrich à Dresde, ce qui n’étonne pas, on retrouve chez les deux peintres les mêmes clairs de lune.

C’est le printemps aujourd’hui, puisse-t-il être placé sous une bonne étoile, car cette fin d’hiver fut marquée hélas par de bien noirs évènements.

Tableaux de Johan Christian Dahl :
- Etude de nuage et paysage au clair de lune, 1822, MFA San Francisco , notice

- Matin après une nuit de tempête, 1819, Neue Pinakothek Munich, notice

- Paysage, 1842, Nasjonalmuseet Oslo, notice ( clic 1 )

- Le port de Copenhague au clair de lune, Kunsthalle Kiel, notice

- Vue de Vaekero, 1827, NG Washington, notice

- Clair de lune, musée municipal de Zwickau, notice

- Paysage norvégien avec un arc-en-ciel, 1848, SMK Copenhaguenotice

- Etude de nuages au dessus de la tour du château de Dresde, vers 1825, NG Berlin

L’alphabet du bonheur

Ce dictionnaire fut d’abord intitulé  » Dictionnaire amoureux des menus plaisirs  » lors de sa parution en 2005.
Trop menus, ces plaisirs, connotation péjorative ? Allez savoir, le livre n’a pas eu le succès mérité.
Moi-même à l’époque ne l’avais pas remarqué. Il revient aujourd’hui ( paru en novembre 2011 ) sous le mot plus prometteur de  » bonheur  » .

Et ce dictionnaire amoureux d’Alain Schifres ( éditions Plon ) est un bonheur.

    Joseph R. Decamp, La couturière, 1916, Corcoran Gallery Washington, notice

L’auteur commente, dans l’ordre alphabétique qu’impose tout dictionnaire, tout ce qui lui procure du bonheur.
On s’amuse instinctivement à entrecroiser les sources de bonheur de l’écrivain et les siennes propres, concordance, opposition, les goûts varient, font sourire, font plaisir.

Pour la lettre A, Alain Schifres a noté abats, aiguilles, ail, alphabet, anchois, asperge, aube.

J’ai le mot aiguille en commun avec lui !

J’aime coudre, broder, tricoter, j’aime les travaux d’aiguilles.
On s’en doute, ce ne sont pas les aiguilles à coudre ou tricoter qui passionnent l’auteur de ce dictionnaire.

Dans un bonheur nostalgique il aime les aiguilles du réveil-matin.
Les horloges aujourd’hui annoncent l’heure avec des chiffres, et A. Schifres les déplore !
Il pense que  » 9H40  » alarme moins que les dix heures moins vingt indiquées par les aiguilles. Il a raison, si on a rendez-vous à dix heures et qu’on voit toujours afficher un 9 sur la pendule, on se dit qu’on a encore le temps, mais si on prononce tout haut en voyant les aiguilles  » zut, déjà dix heures moins vingt …  »

Les aiguilles constituent le petit bonheur des doigts. J’ai toujours un ouvrage en cours, comme un livre en cours, toujours l’étroit parallèle entre texte et textile.
Ma petite-fille en profite bien !

Pour la lettre B, j’indiquerais les boutons.

J’aime les beaux boutons, quand j’étais enfant, mon plaisir était sensuel de plonger mes mains dans la boîte à boutons de ma grand-mère et de les observer, classer, réinventer.

Et si l’on jouait à cet alphabet des plaisirs ?

Restons à la lettre A.

Le bonheur en A selon Grillon ?

Abbaye : j’aime la beauté de l’architecture, le silence, la sérénité qui en émane, la boutique où j’achète des produits fabriqués par les moines et les moniales, ils ont toujours un petit plus envoûtant. J’y trouve un bonheur simple et rassérénant.

ADSL : sans ce haut débit le bonheur de bloguer serait bien diminué !

Agneau : sa laine en pelote surtout ! Le petit animal est adorable et le plus paradoxal est que je l’aime aussi en gigot fondant à la cuiller, confit par de longues heures de cuisson !

Ancolie : cette fleur sauvage et merveilleusement gracieuse vient pousser dans le jardin d’une manière inattendue et primesautière qui me procure un délicieux bonheur.

Ange : quelle belle image, bonheur des yeux, du coeur !

Avent : ma période de l’année préférée, un vrai mois de bonheur.

Arbre : on ne respecte pas assez cette plante qui nous regarde vivre comme des fous au fil des siècles. Son ombre est pour moi le bonheur estival.

Apogée : j’aime bien les mots contenant le préfixe grec  » apo  » , et ce mot apogée est épatant et me plaît beaucoup car il mêle une réalité physique à une notion spirituelle ou intellectuelle.

En grec, ce mot veut dire éloigné de la terre ( apo – gée ), et il désigne dans un premier sens le point où l’astre tournant autour de la terre s’en trouve le plus éloigné.
Par conséquent l’apogée désigne le point le plus haut , le zénith, et au figuré il représente le sommet, le comble, l’apothéose, en somme le bonheur total pour celui qui l’atteint :-) !

Lent et relent

    Henri Lebasque, Jeune fille au jardin, dessin, mba Angers

      Rondeau de la neige

      Tombe la neige !
      Triste manège :
      Moucher, toussir,
      Prendre élixir,
      Au lit gésir.

      Maint déplaisir
      Mon mal rengrège.
      Tombe la neige.

      Pardonnerai-je ?
      Ou haïrai-je ?
      Je n’ai loisir
      De rien choisir.
      Sur tout désir
      Tombe la neige.

      André Mary, recueil Rimes et bacchanales, 1935.

    Whistler, Jeune fille lisant au lit, plume et encre brune, vers 1882, AIC Chicago, notice

La neige et le froid reviennent dans certaines régions de France et d’Europe, tandis que sur la côte ouest il repleut lentement. Il ne gèle pas, la froidure molle et humide se fait seulement pénétrante et pénètre l’âme de sa terne langueur. Ouh, ma paresse rengrège , comme dit le poète, m’amollit, m’alentit, et je resterais volontiers au lit !

Si le froid redouble, que deviendront nos mimosas ?

    Pierre Bonnard, L’atelier au mimosa, 1939, Centre Pompidou

Les flocons floraux recroquevillés pourront-ils se réchauffer , se redresser, se regonfler, se requinquer, se redéployer, retrouver leur splendeur, redevenir mousseux, rediffuser leur parfum ?
Hélas non, le redoux n’apporte pas de rédemption aux mimosas, le gel redouté est un vice rédhibitoire et sans recours ! Il y a comme un relent de tristesse dans le lent retour de cet hiver.

    Pierre Bonnard, Femme et mimosa, 1924, Met New York, notice

Le bouquet de mimosa se ramollit comme l’humeur par ce temps bien humide.

J’ai usé et abusé de verbes avec le préfixe  » re  » .  » re  » désigne deux choses, la répétition ou le renforcement de l’intensité.
Douter, redouter : on doute et à la fin on redoute, car la force augmentée du doute fait craindre quelque chose.
Chercher, rechercher : on cherche, on recommence à chercher mais surtout dans cette recherche, il y a une intensité plus grande, une application plus forte dans le geste de chercher.
De même, sentir et ressentir …

Dans son livre «  Petit traité des finesses et des nouveaux tourments de la langue française  » Alain Bladuche-Delage explique ce sens du préfixe  » re  » . On y lit que l’adjectif  » lent  » , venant du latin lentus , qualifiait ce qui n’est pas rapide, ce qui est mou, flexible, et aussi humide, visqueux, tenace.
Le mot  » relent  » était au moyen-âge un adjectif qui qualifiait une chose plus tenace, persistante, le préfixe  » re  » ayant la valeur intensive. Une viande relente sentait plus fort.
Aujourd’hui, lent a perdu son sens d’humide ou tenace, mais relent , uniquement substantivé, a bien gardé sa ténacité dans ce qu’il y a de désagréable.

Même humide, le mimosa diffuse son long et lent parfum de bonheur !

arbres,bouquets,hiver,Mots @ 4:09 , janvier 31, 2012

La lecture est une récolte

    Vincent van Gogh, Nature morte aux livres, 1887, musée van Gogh Amsterdam, page du musée.

Du hasard de la lecture …
Comment découvre-t-on un écrivain contemporain ? Par instinct grégaire, par goût des challenges de la blogosphère, par amour d’une collection, par esprit de contradiction en recherchant l’inconnu en haut des étagères ?
Un mélange de tout cela ?
Personnellement, et je l’ai déjà dit, je découvre souvent un auteur grâce à l’art, à ce qu’il a écrit à propos d’un peintre, par exemple j’ai eu envie de lire les romans de Sylvie Germain grâce à son admirable texte au sujet de Vermeer …

En cette année débutante, c’est la poésie qui m’amène vers un écrivain.

Michel Houllebecq a tant fait parler de lui que je n’ai jamais eu envie de le lire. Une réputation de romans sulfureux me tenait éloignée de ses écrits. Et puis j’ai vu ce livre de poche ( ci-contre ) à la librairie.
Ah bon, monsieur Houellebecq est un poète, je n’y avais jamais prêté attention !

Sa poésie m’a touchée. Le train repasse souvent dans ses strophes. Original. Il écrit si bien que j’ai décidé de lire «  La carte et le territoire  » .

    Vincent van Gogh, Romans Parisiens, étude, 1888, musée van Gogh Amsterdam, page du musée.

 » La carte et le territoire « , prix Goncourt 2010, est un roman parisien qui me désopile ! Je n’en suis qu’au premier quart et ces pages friandes me délectent absolument. J’y reviendrai certainement dans ce blogue quand je l’aurai fini, bien que mon propos tardif n’intéresse personne.

Je regrette de ne pas avoir suivi la mode qui demande de lire le dernier Goncourt comme tout grand prix littéraire. Mais j’aime assez lire un livre en dehors du bruit qu’il fait, après la cueillette de tout le monde, j’ai toujours aimé les vendanges tardives !

Pour le premier tableau montré ici, un clip dans le site du musée explique que l’un des trois livres est un ouvrage d’Edmond de Goncourt !

    Vincent van Gogh, Raisin, citrons, poires et pommes, 1887, AIC Chicago, notice du musée.

Vendanges tardives, l’expression est plus jolie que  » du réchauffé  » , non ? ! L’allemand me vient au bout de la langue avec son goût fruité, sucré,  » Spätlese  » .
Leselust auf Spätlese !
Envie de lire une vendange tardive ! ( c’est la traduction mot à mot )

Le verbe  » lesen  » en allemand veut dire lire et aussi récolter.

En compulsant le dictionnaire, parce que le lien est beaucoup moins évident en français, on découvre que lire et récolter sont deux verbes de même racine.
Ils sont issus tous deux du verbe latin «  legere « . Comme en allemand, la lecture est une récolte.

Certains écrivains sont de grands crus, d’autres se dégustent comme de petits vins de table, on s’enivre et on s’enlivre de mots !

    Vincent van Gogh, Femmes récoltant des olives, 1889, Met New York, page du musée.

littérature,poésie,philosophie,Mots @ 7:47 , janvier 17, 2012

Janvier tout en transparences

C’est la bonne heure où la lampe s’allume

C’est la bonne heure où la lampe s’allume :
Tout est si calme et consolant, ce soir,
Et le silence est tel, que l’on entendrait choir
Des plumes.

C’est la bonne heure où, doucement,
S’en vient la bien-aimée,
Comme la brise ou la fumée,
Tout doucement, tout lentement.

Elle ne dit rien d’abord – et je l’écoute ;
Et son âme, que j’entends toute,
Je la surprends luire et jaillir
Et je la baise sur ses yeux.

C’est la bonne heure où la lampe s’allume,
Où les aveux
De s’être aimés le jour durant,
Du fond du coeur profond mais transparent,
S’exhument.

Et l’on se dit les simples choses :
Le fruit qu’on a cueilli dans le jardin ;
La fleur qui s’est ouverte,
D’entre les mousses vertes ;
Et la pensée éclose en des émois soudains,
Au souvenir d’un mot de tendresse fanée
Surpris au fond d’un vieux tiroir,
Sur un billet de l’autre année.

Emile Verhaeren , recueil Les heures d’après-midi

Sur un billet de l’autre année, de l’an dernier revoir ici, j’ajoute mon agenda tout neuf que j’ai acheté cette semaine chez ma mercière.
J’aime l’agenda Marie-Claire et ses jolies photos.
Cette année, le mois de janvier y est présenté tout en transparences en jouant avec les matières et les lumières.
Verre, papier, sucre, tulle …

Transparence, l’idée m’interroge …
Le transparent est-il une couleur ? Est-il plutôt incolore ? L’incolore existe-t-il ?
Pour trouver des réponses, il faudrait consulter le livre de Michel Pastoureau, «  Les couleurs de nos souvenirs  »

J’ai rouvert ce précieux livre, mais n’ai pas trouvé de chapitre consacré à la transparence.
C’est normal, le transparent ne compte pas parmi les couleurs, ou alors il est fait pour les mettre toutes en valeur. Le transparent prend la couleur qui se trouve au delà, du côté du trans, il n’est qu’une apparence.

Michel Pastoureau donne l’étymologie du mot couleur : il vient du verbe latin celare = cacher.
La couleur est une enveloppe qui cache la partie apparente d’une chose.

En allemand, la couleur est le mot Farbe qui vient du vieux germanique  » farwa  » désignant la peau, l’enveloppe.
D’ailleurs, notre mot français  » fard  » , cette couleur qu’on pose sur la peau du visage, pourrait venir de ce mot germanique.

En grec, la couleur est  » chroma  » , qu’on retrouve dans beaucoup de mots français, issu de  » chroa  » = la peau, la surface du corps.

La couleur est une peau qui cache et recouvre.
A l’opposé le transparent est une matière qui ne cache pas, mais révèle des choses. Des choses à mon avis relevant plus de l’imaginaire que de la réalité, des choses de la poésie …

J’ai allumé mes petites lithophanies, ces biscuits translucides qui font jaillir les motifs gravés dans leur chair à la lueur d’une bougie. L’une représente le mont Saint-Michel, l’autre le château de Versailles;
Ce sont des transparences des souvenirs, je les avais achetées lors de mes visites dans ces lieux prestigieux.

La transparence m’attire, un sujet à transpercer ! A suivre ;-)

L’Albertine encaoutchoutée des jours de pluie

    Everett Shinn ( 1876-1953 ) Fifth Avenue, pastel, Brooklyn Museum , notice

Il pleut ! Il pleut sans arrêt ! On enfile son imper, son K-way, son Barbour, autrefois on mettait son caoutchouc. Apocope, antonomase, métonymie, le mauvais temps transforme les mots !

Le caoutchouc, il était amusant ce mot pour désigner le par-dessus en toile water-proof ! On ne l’emploie plus, de même que le ciré ou la gabardine, les matières imperméables ont changé ( sauf pour le Barbour ciré ! ).

Le caoutchouc au singulier désignait le vêtement imperméable confectionné dans cette matière. On disait  » l’impermouillable  » !

Les caoutchoucs au pluriel désignaient les chaussures imperméables, les bottes.
Les caoutchoucs américains désignaient les  » snow-boots  » qu’on chaussait par temps de neige.
Le mot anglais nous est resté, mais l’expression  » caoutchoucs américains  » de nos grands-pères a disparu !

    null

    Jean Béraud, Boulevard Poissonnière sous la pluie, musée Carnavalet Paris

Le narrateur dans Le côté de Guermantes ( encore lui et je demande pardon aux lecteurs allergiques au texte proustien, il devront prendre un cachet de pyramidon ), à la fin d’une soirée mondaine en hiver, doit remettre, non sans honte, ses caoutchoucs avant de quitter l’hôtel parisien, sous le regard méprisant des gens du monde. Mais voilà que la princesse de Parme admire ce gadget ultra-moderne, et dans cet instinct d’imitation typique des snobs, tout le monde acclame, le narrateur penaud devient subitement le détenteur du dernier chic !

Maurice Prendergast null Dames sous la pluie
aquarelle, vers 1893-94, Museum of Art Fort Lauderdale ( Etats Unis )

Le narrateur décrit son amie Albertine dans son caoutchouc :

Et, devant le caoutchouc d’Albertine dans lequel elle semblait devenue une autre personne, l’infatigable errante des jours pluvieux, et qui, collé, malléable et gris en ce moment, semblait moins devoir protéger son vêtement contre l’eau qu’avoir été trempé par elle et s’attacher au corps de mon amie comme afin de prendre l’empreinte de ses formes pour un sculpteur, j’arrachai cette tunique qui épousait jalousement une poitrine désirée, [...]

Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe II, chapitre II

Je doute que les femmes portaient un caoutchouc sur leur robe à cette époque, cette description semble transformer Albertine en Lara Croft en combinaison de néoprène !
Une note du livre indique que Marcel Proust se souvient là du caoutchouc que portait son chauffeur Agostinelli, et il associe souvent Albertine à ce chauffeur tant aimé qui mourut comme elle dans un accident.

[...] rapide et penchée sur la roue mythologique de sa bicyclette, sanglée les jours de pluie sous la tunique guerrière de caoutchouc qui faisait bomber ses seins [...] Jamais je n’avais caressé l’Albertine encaoutchoutée des jours de pluie, je voulais lui demander d’ôter cette armure, ce serait connaître avec l’amour des camps, la fraternité du voyage.

Marcel Proust, Albertine disparue, Chapitre premier

Proust invente encore un mot, encaoutchouté, hapax des jours de pluie, et il crée une image, une sorte de Germania en latex ! Le caoutchouc est une arme … contre la pluie, et pour ou contre l’amour, c’est selon ;-) !

hiver,Marcel Proust,Mots @ 12:22 , janvier 6, 2012

Les présents d’un passé en crise sont le futur

Futile ou utile, le cadeau de Noël 2011 ? La crise oriente la réponse.

Noël de l’année 1931 : la crise s’installe, offrir utile, oui, on peut oser !

C’était il y a quatre-vingts ans, le magazine féminin  » Le Petit Echo de la Mode  » prodiguait ses trucs et ficelles au père-Noël afin qu’il garnît sa hotte le plus dignement possible malgré la crise.

J’avais acheté ces vieilles revues des hivers 1931 et 1932 il y a quelques années pour leurs beaux dessins, je ne les avais pas lues, leur mauvais état ne permet guère de les feuilleter. Le graphisme des années Trente m’a toujours enchantée.
Et puis ce mois-ci, par hasard, j’ai lu en détail certains articles et constaté que la crise s’étirait en Europe sur ces années Trente aussi durement qu’aujourd’hui, c’était il y a précisément huit décennies.

A l’époque le cadeau, qu’on disait plus volontiers  » présent « , devait être élégant, plaisant, décoratif, esthétique ou gastronomique, mais ne devait pas se montrer principalement utile. Le présent avait pour unique but le plaisir, le sourire, la grâce, l’instant de bonheur.
La grave crise économique a modifié la  » mentalité  » , un mot récent à ce moment-là, lancé en 1877 et dont Proust évoque la nouveauté dans La Recherche. Désormais on peut offrir utile, c’est même souhaitable.

La crise modifie aujourd’hui aussi la mentalité, ce mot déjà ancien qui désigne le caractère mental de la collectivité. On offre utile et, de plus, solide, fabriqué en Europe si ce luxe est encore accessible !

Et on ose offrir le cadeau maison confectionné avec amour et ingéniosité.

A Noël 1932 la crise perdure et le cadeau est plus que jamais  » recyclé  » , le mot n’existait pas encore, il apparaît en 1974 selon Le Robert, chaque crise apportant des mots sur ses maux.

On bricole des jouets, on recoupe des vêtements, on détourne, on invente, on bidouille, on  » customise  » , on n’appelait pas encore cette activité  » loisir créatif  » .

Les hebdomadaires  » Petit Echo de la mode  » de décembre 1932 annoncent que la crise devrait se poursuivre en 1933, espérons qu’en 2013 nous sortirons du tunnel !

Malgré le mauvais temps de crise, souhaitons nous de glisser en douceur dans l’année 2012 !

      Joyeux Noël !

Marcel Proust,Mots,noël @ 3:05 , décembre 22, 2011

Noir et blanc, la même étincelle

Le noir et le blanc sont à nouveau des couleurs après un long rejet du vocabulaire.
La technique utilisée dans trois principaux domaines les avait exclus de cette appellation : l’imprimerie, la photographie, le cinéma.
C’est parce que ces trois domaines ne pouvaient pas utiliser les couleurs de l’arc-en-ciel et employaient exclusivement le noir et le blanc, que ces derniers ont été opposés aux couleurs, le noir&blanc devint ensuite un art distinct de celui de la couleur.

Au moyen-âge, à la naissance de l’imprimerie et bien avant celle de la photo, le noir et le blanc étaient des couleurs, choisies pour leurs symboles. On ne savait pas encore que ces couleurs restaient malgré tout spéciales, le noir ne réfléchit aucune couleur, le blanc les combine toutes dans le spectre.

J’ai photographié ( en couleur ) toutes ces maisons dans la fort jolie ville de Chester dans le Cheshire, et merci encore à notre chère amie anglaise de nous avoir fait découvrir cette magnifique cité !

Chester est une ville en noir et blanc, en black and white.
Alors remarque-t-on que blanc et black ont des sonorités très proches bien que désignant deux couleurs opposées !

Les mots blanc en français et black en anglais ont la même origine germanique,  » blank « = brillant ( -> dictionnaire Le Robert )

Blanc et noir sont des brillances, des lumières.
Black out en anglais veut dire éteindre la lumière.
Ces deux couleurs ont des éclats plus ou moins prononcés. Le latin avait deux mots pour désigner le noir mat et le noir brillant, niger et ater, ainsi que pour le blanc mat et le blanc brillant, albus et candidus.

A Chester, sous le ciel bleu, le blanc et le noir s’unissent dans un fascinant éclat.

Mon récit de voyage haut en couleurs en Ecosse et en Angleterre, tapé en noir sur l’écran blanc de l’ordinateur, se termine enfin !

couleurs,Mots,Tourisme @ 4:38 , décembre 12, 2011
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