Saponides et détergents

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      Affiche Henkel&Cie, vers 1930, Staatliche Museen zu Berlin, notice.

    Avec cette robe blanche, elle utilise forcément Narta fraîcheur propre !

La publicité actuelle ne nous bassine plus avec les produits détergents. Mais du temps de la mère Denis, le petit écran entonnait avec joie, « Omo est là la saleté s’en va », « Mini-mir mini-prix mais il fait le maximum », « monsieur Propre suractivé c’est si propre que l’on peut se voir dedans », « Super-Croix 73 aux deux agents blanchissants pour un prix avantageux vous devez l’essayer », « Cif ammoniacal liquide surpuissant fraîcheur citron nettoie sans rayer », pour rien au monde on n’aurait échangé un baril d’Ariel contre deux barils de lessive ordinaire et on collectionnait les cadeaux Bonux.
La lessive sponsorisait les feuilletons télévisés qui passionnaient les femmes au foyer, c’est pourquoi on les appelait dans les pays anglophones « soap opera ».

Nostalgie ? Non, pas vraiment, la pub aujourd’hui nous vante surtout des voitures, suréquipées bien sûr, des banques, des assurances et des lunettes, le tout est cohérent, mais manque de gaieté et de fraîcheur. L’euphorie bon enfant des années soixante-dix a fait place à un égocentrisme flirtant parfois avec la malhonnêteté.

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Roland Barthes nous fait remarquer, dans notre mythologie moderne qu’est la publicité, les deux valeurs nouvelles et fondamentales des produits lessiviels :
le profond et le mousseux !

la profondeur du nettoyage
la sensualité de la mousse

La fonction abrasive du détergent ou du savon de toilette est masquée par la substance délicieuse et aérienne de la mousse.

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      Dire qu’Omo nettoie en profondeur (voir la saynète du cinéma-publicité), c’est supposer que le linge est profond, ce qu’on n’avait jamais pensé, et ce qui est incontestablement le magnifier, l’établir comme un objet flatteur à ces obscures poussées d’enveloppement et de caresse qui sont dans tout le corps humain. Quant à la mousse, sa signification de luxe est bien connue : d’abord, elle a une apparence d’inutilité ; ensuite sa prolifération abondante, facile, infinie presque, laisse supposer dans la substance dont elle sort, un germe vigoureux, une essence saine et puissante, une grande richesse d’éléments actifs sous un petit volume originel ;

      Roland Barthes, Mythologies, extrait de Saponides et détergents.

Voilà une célèbre saynète pour la lessive Omo, dont Coluche s’est emparé pour sa propre saynète, et j’ai plaisir à m’arrêter sur ce mot, saynète.

C’est Francis Ponge, dans son essai sur le savon, qui attire l’attention sur l’étymologie :
« saynète » vient de l’espagnol sainete qui désigne en vénerie le petit morceau de graisse que l’on donne aux faucons quand ils reviennent.
sainete est le diminutif de sain, graisse, du latin populaire saginem, graisse.
Ce mot est resté dans le français saindoux.
Le savon (qu’on dit parfois « surgras ») est composé de graisse et de soude.
Une saynete à propos du savon revient à la graisse qu’il contient et qu’en même temps il doit éliminer !

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Visages

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      Claude-Marie Dubufe, La famille de l’artiste, 1820, musée du Louvre, notice

Influencée par l’exposition des autoportraits (rappel ici), ayant aussi en mémoire l’exposition de portraits du musée des beaux arts de Quimper qui alliait avec délices peinture et littérature (revoir ici), j’ai eu l’idée de proposer le thème du visage dans mon club de lecture-écriture-et bavardages.

Nous avons exploré, labouré, le champ lexical …
Les synonymes du visage nous ont fait rire :

06-515529 face, faciès,
figure, fraise,
tête, binette,
bouille, bobine,
gueule, gamelle,
museau, poire,
trogne,
tronche,
trombine,
frimousse,
minois …

Franz-Xaver Messerschmidt, Tête de caractère, entre 1770 et 1783, Louvre, notice.

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      Michel-ange, Sibylle delphique, détail de la voûte de la chapelle Sixtine, écoinçon, site web.

« visage » est formé de « vis » et du suffixe « age ».
« vis » est issu du latin « visus » = faculté de voir, sens de la vue, aspect, apparence.
Le visage se disait vis au moyen-âge jusqu’au début du XVIIème siècle.
Ce mot « vis » est resté dans l’expression « vis à vis » = face à face.

Mais n’allons pas penser que vis platinée signifie blonde peroxydée !

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Ernest Joseph Laurent, Visage d’une jeune personne, dessin, D.A.G. Louvre, notice

Le visage est ce qu’on voit ou ce qu’on donne à voir. Le domaine du visage est vaste et fournit bien des sujets à réflexion : portrait, autoportrait, selfie, paréidolie, art, photo, cinéma, littérature, avec skype le téléphone donne un visage à l’interlocuteur, avant la photo le portrait funéraire, comme ceux du Fayoum, permettait de garder une belle image du défunt …

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Le visage donne une image : l’image, qui est représentation, apparence, par opposition à la réalité concrète, eut tout d’abord le sens latin de statue. De là vient l’expression sage comme une image, parce qu’une statue est immobile, ne bouge pas.

Le visage est une figure, et l’étymologie nous apprend que la figure fut aussi tout d’abord une représentation sculptée. Le mot « figure » vient du verbe latin fingere qui veut dire modeler avec de l’argile. Et ce même verbe a donné en français le verbe « feindre ».

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      Arcimboldo, détail de L’Automne, Louvre, notice

La figure est une forme extérieure, une allure.
On dit ainsi le chevalier à la triste figure parce qu’il n’a pas une allure fière.
Le sens figuré d’un mot lui donne une autre forme, imaginée, distincte du sens propre.

Certains visages font tourner la tête.
Et quand le cinéma donne des visages aux personnages de la littérature, on tourne alors des milliers de pages …

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en robe de chambre dans sa tour d’ivoire

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Devant un bon petit feu, un chien roulé en boule à ses pieds, un homme en robe de chambre verte est assis dans son fauteuil de lecture, mais il ne lit pas. Son livre gît près de lui, fermé, sur un coffre de bois. Enveloppée, pour la chaleur et le confort d’une écharpe rose, sa tête repose sur un oreiller blanc. Sa main droite tient sa robe fermée, la gauche est glissée dedans, comme pour se tenir au chaud ou sentir les battements de son coeur. Il a les yeux clos et ne voit donc pas (ou préfère ne pas voir) la nonne qui s’approche, un livre de prières et un chapelet dans la main. La nonne est peut-être une allégorie de la foi, rappelant l’homme à ses devoirs spirituels. Sur le côté une grande fenêtre permet d’apercevoir un couple en promenade dans un paysage bucolique appartenant au monde des plaisirs temporels. Le tableau a la forme d’une sorte de trapèze courbe, et prête au décor l’apparence d’une chambre située dans une tour. Peint au pochoir sur le sol en lettres gothiques, on peut lire un seul mot : ACCIDIA.

Alberto Manguel, extrait de Le voyageur & La tour, éd. Actes Sud, octobre 2013.

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Après l’histoire de la lecture, Alberto Manguel s’est attaché à celle des lecteurs.
Il nous fait remarquer un lecteur très particulier dans les Sept péchés capitaux de Bosch :
celui-ci perdu le goût de la lecture.
Son péché est l’acédie, dont j’avais parlé ici.
L’acédie diffère de la paresse par l’action : l’acédie est le total dégoût d’agir, tandis que la paresse pousse à ne faire que ce qui procure du plaisir.

L’homme en robe verte n’a plus aucun goût, pas même celui de lire, et pire encore, ce dégoût le détourne de la religion.

Alberto Manguel explique que le lecteur est un voyageur en chambre, solitaire, et son lieu de lecture devient une tour, ce qu’on appelle une tour d’ivoire.

Tour d’ivoire, l’expression fut inventée par Sainte Beuve en 1830 à propos du poète Vigny qui se réfugiait dans sa retraite haute et pure pour composer.
On trouvera l’explication détaillée sur cette page.

Puisque nous sommes au 15 août, précisons que ces mots « tour d’ivoire » ont pour origine les litanies à la Sainte Vierge, turris eburnea, le cou de Sainte Marie y était comparé à une tour d’ivoire.

      Maurice Denis, Femme lisant dans un transat, 1916, encre, D.A.G. Louvre, notice.

Depuis ce matin je suis en vacances !
Pour une semaine seulement ! La famille est partie, elle va revenir.
Je vais tâcher de bien utiliser ces jours de liberté dans ma tour d’ivoire, avec ou sans robe de chambre, au milieu des livres.

Je viens de passer une dizaine de jours particuliers …
La maison se divisait entre deux générations.

Les anciens, trois messieurs septuagénaires, patataient chaque jour dans le canapé, dès la fin du déjeuner jusqu’à minuit, devant les jeux olympiques. Suspendus aux espoirs de médailles, ils acceptaient de quitter un moment le Brésil pour glisser leurs pieds sous la table, et la gastronomie devait bien valoir ce détour de leur grand écran.

Les plus jeunes ne quittaient pas non plus leurs écrans, ceux-là individuels, qui les rendaient totalement fous, de purs pokémonomanes.
Je tenais à mon fourneau un monologue shakespearien, plantée là comme un lapin.

Je pensais à ma consoeur, la cuisinière de Combray, ma chère Françoise, qui aurait su trouver les mots les plus corsés pour qualifier ses maîtres si elle les avait vus devenir aussi toqués.

    George Jones, titre inconnu, encre sur papier, vers 1888, Tate Londres, notice.

Contemplation

Dans Sorbonne Plage (revoir ici) Edouard Launet fait remarquer que les mots temple et atome ont une racine commune.

Ah, le petit régal d’étymologie !

Temple vient de templum, terme latin de la langue augurale désignant l’espace carré délimité par l’augure dans le ciel et sur la terre, à l’intérieur duquel il recueille et interprète les présages ( Dictionnaire historique de la langue française).

Par extension templum s’est dit du ciel tout entier, des régions infernales, des plaines de la mer, et de l’édifice consacré au ciel, aux dieux.
Le mot latin est rapproché du grec temenos, enclos sacré, issu du verbe temnein, couper, qui donne les racines tome, tomie.

On découpait un morceau de ciel pour y lire l’avenir.
Présages des nuages.
Pré carré du devin.

Contempler était à l’origine un mot de la langue augurale formé à partir de cum et de templum.
La contemplation était en latin chrétien l’action de considérer attentivement par les yeux et la pensée Dieu et les choses divines.

A force de considérer l’atome, qui, l’étymologie le dit, était une particule insécable et ultime, donc impossible à couper, les physiciens rendirent cette notion de l’indivisible complètement abstraite. L’adjectif atomique ne peut plus désormais désigner quelque chose qui ne peut pas être coupé, il prend la valeur plus générale de « connaissances et techniques liées à la structure de la matière ».

Pour la contemplation, des oeuvres de Magritte qui vécut dans la ville de l’atomium !

Une prairie tissue avec des pétales de poiriers en fleurs

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      David McCosh, Femme repassant, SAAM Washington, notice

Je me souviens, de Georges Pérec, on s’en souvient bien, le souvenir personnel et à la fois collectif, le souvenir intime qui parle à chaque lecteur parce qu’il a les mêmes …
Je me souviens, ce livre, par la force mimétique, donne envie de l’écrire à son tour et à sa façon, et, de ce fait, devient utile dans les clubs d’écriture.

Un nouveau livre rend hommage à Pérec en énumérant des Je me souviens liés à un thème précis : le vêtement, l’accessoire, et tout ce qui tourne autour de la mode, de ses images, symboles, mots, expressions …

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Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans.
éd. Seuil, mars 2016

Comme Georges Pérec, Lydia Flem est une lectrice de Proust, elle le cite souvent, lui qui avait bâti son oeuvre comme une robe. Son propre livre est d’ailleurs ce que Proust appelle une littérature de notations, qui rassemble, sous de petites choses vécues, la réalité, la vraie vie révélée par les mots.
Mais ce n’est pas seulement grâce à Proust que j’ai aimé ce livre, les 479 souvenirs vestimentaires sont agréables à lire, variés, entre l’étymologie d’un mot, l’émotion personnelle, l’anecdote historique, le détail cinématographique, pictural, littéraire, etc …

On pense à cet autre livre, d’un genre différent, qui ouvre l’armoire des fringues et de la mémoire, Dressing, de Jane Sautière (revoir ici).

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      Vincent van Gogh, Le petit poirier en fleurs, musée van Gogh Amsterdam, notice et commentaire

      Un extrait :
      244 – Je me souviens que pour le Dictionnaire de l’Académie française, le tissu (participe passé de l’ancien verbe, maintenant inusité, tistre) s’emploie au figuré : Une vie tissue de chagrins et d’infortunes. Proust décrit une prairie qui semble « tissue seulement avec des pétales de poiriers en fleurs ».

      Lydia Flem, Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans.

Cette citation provient du Temps retrouvé, dans la description de Paris pendant la guerre. La capitale n’est plus éclairée par les lampadaires et devient semblable à la campagne, seul subsiste le clair de lune, qui filtre au travers des arbres sur le boulevard Haussmann et sème ses taches claires de lumière comme des pétales de fleurs.

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    T. A. Steinlen, Femme assise dans un canapé, La Piscine Roubaix, notice.

Les descriptions vestimentaires dont je me souviens dans la Recherche sont multiples bien sûr, parce que Proust a mis en scène les vêtements comme de vrais personnages, avec lui l’habit fait la personne et vice-versa, et l’une d’elles en particulier m’a amusée. Il s’agit d’une robe de chambre.
Le narrateur demande l’avis de la duchesse de Guermantes pour offrir des toilettes à son amie Albertine, car il veut être sûr que les tenues choisies par lui soient bien à la mode et adaptées à son jeune âge.
Il demande ainsi à la duchesse (au tout début de « La Prisonnière »):

      Et cette robe de chambre qui sent si mauvais, que vous aviez l’autre soir, et qui est sombre, duveteuse, tachetée, striée d’or comme une aile de papillon ?

La duchesse lui répond : « Ah ! ça, c’est une robe de Fortuny. Votre jeune fille peut très bien mettre cela chez elle. »

J’aime bien la franchise naïve du narrateur qui ose dire à la duchesse que sa robe de chambre sent mauvais.
On oublie qu’autrefois on ne passait pas les vêtements à la machine à laver comme aujourd’hui. Certains, trop luxueux, fragiles, n’étaient jamais lavés et devaient s’entourer d’un nuage olfactif aussi lourd que leur étoffe …

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Ancolies, soucis, pensées …

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    Albert Edelfelt, Fleurs dans un vase, 1873, Finnish National Gallery Helsinki, notice.

Je pourrais composer le même bouquet avec les fleurs de mon jardin. Je préserve les fleurs sauvages, ce qui ajoute au désordre des parterres brouillons, improvisés et multicolores, et les ancolies dressent leurs hautes et délicates tiges un peu partout.

Le mot ancolie est issu du bas latin aquileia, qui serait dérivé, on le devine, de aquila, aigle.
Pourquoi associerait-on cette fleur à l’oiseau ?
Peut-être parce qu’elle présente une courbe comme le bec aquilin.

En français, le mot s’est nasalisé de acolie en ancolie, peut-être pour se rapprocher du mot mélancolie.
Cette fleur est en effet un symbole du sentiment de mélancolie.

Signac a-t-il posé cette fleur auprès de la femme à l’ombrelle pour indiquer son caractère mélancolique ? Le commentaire dans le site du musée d’Orsay ne le dit pas, mais cette femme, qui devint l’épouse du peintre un peu plus tard, était peut-être encline au sentiment de tristesse intermittente.

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Fleurs et sentiments entremêlent leurs noms …

Le mot de la fleur, souci, est issu du bas latin solsequia, qui suit le soleil.
Ce n’est pas la même étymologie que le souci issu du verbe soucier, mais les deux mots s’écrivent de la même façon.
Dans le langage des fleurs, le souci porte aussi le symbole de la mélancolie.

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    Eugène Delacroix, Etudes de fleurs : soucis, hortensias, reines-marguerites, D.A.G. Louvre, notice.

Alors, bien sûr, dans le registre des sentiments fleurs, on pense à la pensée.

Aujourd’hui mes pensées sont sauvages, légères, buissonnières !

      Ecole buissonnière

      Ma pensée est une églantine
      Eclose trop tôt en avril,
      Moqueuse au moucheron subtil
      Ma pensée est une églantine ;
      Si parfois tremble son pistil
      Sa corolle s’ouvre mutine.
      Ma pensée est une églantine
      Eclose trop tôt en avril.

      Ma pensée est comme un chardon
      Piquant sous les fleurs violettes,
      Un peu rude au doux abandon
      Ma pensée est comme un chardon ;
      Tu viens le visiter, bourdon ?
      Ma fleur plaît à beaucoup de bêtes.
      Ma pensée est comme un chardon
      Piquant sous les fleurs violettes.

      […]

      Ma pensée est un perce-neige
      Qui pousse et rit malgré le froid
      Sans souci d’heure ni d’endroit
      Ma pensée est un perce-neige.
      Si son terrain est bien étroit
      La feuille morte le protège,
      Ma pensée est un perce-neige
      Qui pousse et rit malgré le froid.

      Charles Cros, recueil Le collier de griffes.

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      Alexandre Séon, La Pensée, vers 1899, collection Lucile Audouy.

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Me, myself and I …
Pourquoi trois fois moi ?
Dans le miroir il faut qu’on aille,
Pour dresser le portrait de soi …

L’autoportrait et le visage sont à la mode ce printemps, plusieurs musées se prêtent à ce jeu.

Il y a une exposition au musée des beaux arts de Lyon que j’aimerais bien visiter, sa présentation est ici :

Et puis il y aura bientôt au musée des beaux arts de Quimper l’exposition d’autoportraits du musée d’Orsay, dont j’ai parlé ici.
En prélude à cette exposition, le musée a organisé, en collaboration avec deux écoles primaires de Quimper et des personnes compétentes, un travail de dessin et d’écriture autour du thème de l’autoportrait.

46 élèves de huit à dix ans ont imaginé leurs portraits sous deux formes : une image créée sur papier, encadrée, et un texte écrit selon un mode d’expression bien précis, le slam.
Chaque texte imprimé est affiché en dessous du tableau correspondant.

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Le résultat est magnifique, exposé dans une salle du musée, les voix des élèves sont par ailleurs enregistrées, c’est une bien belle idée.

On le voit et entend sur cette page.

Pour la nuit européenne des musées, le 21 mai, des ateliers d’écriture seront mis en place, il sera demandé aux participants volontaires de dresser leur portrait dans leur ville ou leur village de Bretagne, et plusieurs tableaux du musée, d’inspiration bretonne, leur seront suggérés comme point de départ ou support à cet autoportrait. La consigne sera la même que pour les enfants, écrire en slam.

Je vais participer à l’encadrement de ces ateliers, mais je ne suis plus un enfant, ne sais pas ce qu’est le slam !
On m’a conseillé de lire les chansons de Grand corps malade, le plus important slameur francophone paraît-il. Je ne trouve pas ses textes terribles, je dois manquer quelque chose.

Si le participant est d’accord, son texte lu par lui à voix haute sera aussi enregistré.

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L’essentiel est de jouer sur la rime. On se raconte en bouts rimés.
On dit ce qu’on aime en Bretagne en cherchant le rythme, puisque le mot rime est probablement issu du mot rythme.
La rime donne le rythme qui donne le slam. J’ai cherché ce mot dans le dictionnaire, slam est un verbe anglais qui veut dire « claquer ».
to slam the door, claquer la porte.
Le slam donne un bruit de claquement, c’est une déclamation poétique sans accompagnement musical.
J’ai l’impression que le slam fixe des clous sous les semelles des mots afin que ceux-ci résonnent pour danser en claquettes. Imaginons un peu, pour nous aider à nous décrire en slam, que nous sommes Judy Garland ou Fred Astaire …
La nuit des musées sera animée, on va bien s’amuser !

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Le visage entier dans la moitié du foubi

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      Clémentine-Hélène Dufau, Portrait de l’artiste, 1911, musée d’Orsay, notice.

Dans ce charmant autoportrait ci-dessus, je vois personnellement un autre visage, très souriant, à l’arrière plan du tableau, dessiné sur le vase de fleurs, comme un smiley.

Cette illusion d’optique, tendance à discerner un élément clair et identifiable dans un motif ambigu, s’appelle une paréidolie.
Du grec para, auprès de, et eidolon, apparence, forme.

J’ai appris ce mot dans la revue La moitié du fourbi qui est consacrée, ce premier semestre 2016, au thème du visage.

couv3 Le site de cette revue est ici.

Il y a beaucoup à lire dans ce petit livre qui offre à la fois littérature et appels d’air.

Une vingtaine d’écrivains rédigent chacun un texte plus ou moins long sur un même thème. Cela peut être un essai historique, une nouvelle littéraire, un reportage scientifique, de la poésie …
Le lecteur doit se laisser surprendre au fil des pages. Et j’aime énormément cet effet de surprise, de découverte, d’ouverture d’esprit sur des domaines très variés.

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Il est ainsi question, autour du visage, des portraits du Fayoum, de la photo d’identité, de la découverte des visages congelés de marins morts au XIXème siècle dans l’Antarctique, du portrait-robot, du phénomène du selfie … ces textes sont vraiment originaux et captivants.
Tout ce fourbi de mots ne me passionne pas qu’à moitié !

autoportrait5 Cet été au musée des beaux arts de Quimper se tiendra une exposition de visages conservés au musée d’Orsay, ceux des artistes se peignant eux-mêmes.

On pourra explorer tout le mystère de l’autoportrait.

La présentation de cette expo se trouve ici.

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L’autoportrait pictural aurait-il le même but, la même démarche personnelle, qu’a aujourd’hui l’égoportrait, le selfie ? Comme nous l’explique la revue, ce dernier mot, néologisme entré dans l’Oxford Dictionary comme mot de l’année en 2013, est composé de self et du diminutif affectueux ie.
La pratique du selfie connaît un déploiement fulgurant dans les réseaux sociaux.

Quelle différence y a-t-il entre le selfie et l’autoportrait ?
Le selfie, photo de soi prise par soi, se donne au langage, s’accompagne d’un hashtag qui le fait « remonter », circuler, et il s’entoure de commentaires, de soi d’abord et des autres ensuite. Le selfie vise à provoquer la conversation, dit fort justement Agathe Lichtensztejn, et cette conversation se fait avec un très large public.

autoportrait3 L’autoportrait pictural demande un travail introspectif, alors que le selfie est instantané ; il a l’idée d’immortaliser son image, alors que le selfie est volatil, périssable, pris ici et maintenant, et cet instant précis devient le sien, sa petite minute de célébrité.

Je pense que si les peintres, depuis des siècles et des siècles, avaient toujours accompagné leurs autoportraits de leurs commentaires du moment, bien écrits et blottis dans un endroit impérissable du châssis par exemple, ce serait infiniment précieux pour l’histoire de l’art. On dirait alors que l’autoportrait vise à enrichir la conservation publique.

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Dans l’épaisseur du poème

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Félix Vallotton, Femme lisant dans un intérieur, 1910, musée Léon Dierx Saint Denis de la Réunion, notice.

Je disais à une amie que je préférais lire de la poésie plutôt que des romans. Elle me demanda alors ce que je préférais dans la poésie, et je lui répondis « son intense concision ».

La poésie dit en quelques mots bien choisis ce qu’un roman écrirait en vingt pages. Quelques vers poétiques suffisent à créer une image, un monde, un état d’âme, et pour le même résultat, le roman délaie les mots, s’étire et développe …
Le roman a besoin d’un grand espace pour approfondir son sujet, le lecteur s’immerge dans un océan de mots, et quand la plongée est fructueuse, l’oeuvre me ravit aussi ; parfois la longueur des phrases prend elle-même un accent poétique et là, on touche au merveilleux.
Hélas, de plus en plus nombreux sont les romans qui, de nos jours, bavardent en sonnant creux.
En revanche, la poésie composée aujourd’hui me semble riche, dense et féconde.

Pour comprendre une idée et trouver les mots qui la fondent, il faut parfois se tourner vers les langues étrangères.
Miracle, je viens de prendre conscience que le mot « poésie » en allemand vient précisément renforcer la qualité première que j’apprécie dans la poésie !

La poésie se dit Dichtung en allemand.
Poème est Gedicht
Poète est Dichter.
Même si on ne connaît pas l’allemand, on remarque la racine commune à tous ces mots : dicht.
Or « dicht » est un adjectif qui veut dire épais, dense, touffu, compact, serré …

31SPQO6XP-L._SX302_BO1,204,203,200_ Un nouveau recueil de poésie de Gilles Baudry est un concentré de joie, la promesse tenue d’une lecture pleine d’images, de sentiments, touffue de couleurs, de sens profond.

Sous l’aile du Jour, éd. Rougerie, mars 2016.

Tandis que le coupe-papier fend la chair crémeuse des pages (particularité des éditions Rougerie, les pages ne sont pas coupées), les poèmes nous font descendre au coeur des mots à la fois simples, gracieux et beaux comme des fleurs des champs. Sous l’aile du jour, on prend silencieusement la mesure de la nuit opaque ou diamantine, on ressent la plénitude des heures creuses, on s’approche des nuances délicates du gris, du sépia, de l’indicible, des lisières tremblées … On entre vraiment en poésie et le coeur bat à tire-d’aile.

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J’ose à peine le croquer, mais ce serait dommage de le laisser perdre, ce saint Nicolas en speculaas (en France on dit speculoos).
Le père Noël l’a acheté au supermarché « ah » aux Pays-Bas (cette chaîne de magasins « ah » tient son nom des initiales du fondateur, Albert Heijn). Le Rijksmuseum d’Amsterdam se fait ainsi mieux connaître en diffusant ses produits commerciaux dans les supermarchés de toutes les provinces néerlandaises.
C’est comme si la RMN (Réunion des Musées Nationaux) vendait dans les magasins Carrefour ou Leclerc les objets dérivés des oeuvres d’art des musées de France.

Ce saint Nicolas comestible est inspiré par le tableau de Jan Steen conservé au Rijksmuseum, que j’avais montré sur cette page, et j’avais alors intitulé l’article Biscuits.

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    Jan Steen, La fête de Saint Nicolas, vers 1663-65, Rijksmuseum Amsterdam

Au dos de la boîte du speculaas, deux textes expliquent, d’une part la tradition de cette figure en biscuit, d’autre part la signification du tableau de Jan Steen. Et le Rijksmuseum ne manque pas de rappeler qu’il est bien agréable de venir admirer ce tableau au musée et d’en profiter pour découvrir les nombreuses autres oeuvres de ce peintre.

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Il nous est rappelé que ce saint Nicolas en gâteau sec, offert par un garçon à sa bien-aimée, prenait la forme d’une déclaration d’amour, et si la jeune fille acceptait le cadeau (de prix car les sucre était une denrée exotique), cela voulait dire que son sentiment était réciproque.
En effet, comme mon récent article le montrait ici, Saint Nicolas avait contribué au mariage de trois jeunes filles.

Ces boîtes de gâteaux, culturelles et pédagogiques, à portée de tous, sont une bien belle idée !

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Ces biscuits épicés contiennent souvent du sucre brut, qui se nomme en français cassonade (de « casson » = morceau brisé, cassé) ou vergeoise.
Au XVIIème siècle, les speculaas étaient préparés avec du sucre de canne que les Hollandais importaient de l’Asie du Sud Est.

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    Floris van Schooten, Nature morte, vers 1650, musée de l’échevinage Saintes, notice .

Ce n’est qu’à la fin du XVIIIème siècle que fut produit le premier pain de sucre de betterave, et le blocus continental obligea les Français à développer fortement sur leur sol la culture de la betterave.

Pourquoi ce mot vergeoise?
On s’en doute, il vient de verge.
Les moules utilisés pour les pains de sucre étaient fabriqués avec des verges souples de coudrier. Le sucre vendu en poudre ou en morceaux est une invention relativement récente, il y a un siècle seulement. Auparavant on cassait le sucre avec un couteau à lame très épaisse et un marteau. Et, à partir de ces outils rustres de forgeron, on pouvait fabriquer des décorations d’un délicatesse extrême en sucre filé !

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Ecole française, Fraises dans un saladier, XVIIIème siècle, mba Quimper, notice

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