Désir, plaisir

      Mais toutes les chansons
      Racontent la même histoire
      Il y a toujours un garçon
      Et une fille au désespoir
      Elle l’appelle
      Et il l’entend pas
      Il voit qu’elle
      Mais elle ne le voit pas

      Mon premier c’est désir
      Mon deuxième est plaisir
      Mon troisième c’est souffrir ouh ouh…
      Et mon tout fait des souvenirs, ouh, ouh …

La chanson de Voulzy dit tout du phénomène du plaisir.

Ayant écouté le philosophe Yan Marchand, auteur notamment de certains Petits Platons , j’ai exploré, dans le dictionnaire historique de la langue française, l’étymologie du mot désir.
C’est sidérant !

Le verbe désirer vient du latin desiderare, qui est composé du préfixe à valeur privative de et du mot sidus, sideris = astre.

Le verbe latin desiderare signifie « cesser de contempler l’astre ».
De là « considérer l’absence de l’astre » avec une forte idée de regret.

L’idée première de « regretter l’absence » (qu’on retrouve dans l’expression demander la lune, elle aussi du registre céleste) s’est effacée derrière l’idée positive de « souhaiter, chercher à obtenir ».
Le mot déverbal désir désigne ainsi l’aspiration, le souhait.

Comme dit la chanson, il y a, avant le désir, l’absence, le manque, la négation, et après lui viendra le plaisir, qui est dans l’instant, dans l’action et non dans le résultat, fugitif, cédant le pas à la souffrance, ne pouvant se prolonger, se retrouver que dans le souvenir … ouh, ouh …

Le sautillant monocle de Robert

    François Kollar, Appartement de Coco Chanel au Ritz : livre ouvert et lunettes, 1937, Médiathèque de Charenton-le-Pont, notice.
      Il est déroutant d’imaginer les nombreux siècles avant l’invention des lunettes, au cours desquels les lecteurs déchiffraient péniblement un texte aux contours nébuleux, et émouvant d’imaginer leur soulagement extraordinaire dès lors qu’ils purent disposer des lunettes et voir, presque sans effort, une page d’écriture. Un sixième de l’humanité est myope ; chez les lecteurs, la proportion est plus forte, près de quatre-vingt-quatre pour cent.

      Alberto Manguel, extrait de Une histoire de la lecture.

À quand remonte l’invention des lunettes ?

La première représentation de lunettes qui nous est connue se trouve dans le portrait du cardinal Hugues de Saint Cher (théologien mort en 1263), peint par Tommaso da Modena en 1352.

Le fou de livres finit par avoir besoin de lunettes. C’est ainsi que Dürer illustra le livre de Sébastien Brandt publié en 1494, La nef des fous :

      Frontispice d’Albrecht Dürer pour la première édition de Nef des Fous de Sébastien Brandt, page wikipedia

Le mot lunettes féminin pluriel est attesté depuis 1398 au sens d’instrument pour améliorer la vue.
L’invention de cet instrument a eu lieu en Italie vers la fin du XIIIème ou le début du XIVème siecle (source : dictionnaire historique de la langue française, éd. Le Robert).
C’est pourquoi, je suppose, l’artiste italien Tommaso da Modena a dessiné, de manière anachronique, le cardinal français avec des lunettes, nouveauté dans son propre pays.

    Antonio Pisannello (vers 1395-vers 1455), Trois têtes d’hommes l’un d’entre eux portant des bésicles, dessin, D.A.G. Louvre, notice

Autres lunettes italiennes, à la pointe de la modernité !
Rondes bien sûr, comme de petites lunes.

Bésicles, binocle, monocle, pince-nez, verre, carreau, lorgnon, culs de bouteille …

Le mot bésicles, nom féminin pluriel, est intéressant car il renseigne sur la matière de cet instrument. A l’origine, en 1328, on disait en moyen français béricle, nom singulier, qui venait de béryl, la pierre précieuse utilisée pour fabriquer les verres de lunettes et les loupes.
Le nom de cette pierre se retrouve dans le mot allemand Brille = lunettes, et l’espagnol berilles.

Le verbe briller pourrait venir aussi de la pierre brillante béryl, berillus en latin, mais ce n’est qu’une hypothèse.

Les lunettes me font toujours penser à Swann et je pense que Raphaël Enthoven aurait pu rédiger un chapitre « lunettes » ou « monocle » dans son dictionnaire amoureux de Proust :

      (notice de la gravure)

      Comme la vue de Swann était un peu basse, il dut se résigner à se servir de lunettes pour travailler chez lui, et à adopter, pour aller dans le monde, le monocle qui le défigurait moins. La première fois qu’elle [Odette] lui en vit un dans l’oeil, elle ne put contenir sa joie : « Je trouve que pour un homme, il n’y a pas à dire, ça a beaucoup de chic ! Comme tu es bien ainsi ! tu as l’air d’un gentleman. Il ne te manque qu’un titre ! » ajouta-t-elle, avec une nuance de regret.

      Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Un amour de Swann.

Les lunettes ou le monocle chez Charles Swann sont sages, s’embuent d’émotion, et essuyées avec mélancolie, elles expriment sa délicatesse, sa tristesse naturelle, sa résignation.

Le monocle fait aussi partie du charme de Robert de Saint Loup, le cher ami du narrateur, et ce monocle, indissociable de l’uniforme du sous-off’, saute, tressaille, valse, voltige et précède son propriétaire, se brandit, se cale sous l’arcade cintrée du sourcil, filtre le sourire, tombe comme le regard en vrille.
Il traduit sa gaîté et aussi son inconstance, sa légèreté, comme l’a analysé Philippe Berthier dans son essai sur Saint Loup.

Le narrateur est impressionné par l’apparition de Saint Loup au Grand Hôtel de Balbec, grand jeune homme blond, mince, vif, élégant :
Ses yeux, de l’un desquels tombait à tout moment un monocle, étaient de la couleur de la mer.

J’aime bien aussi les lunettes rondes et félines de Foujita !

    Léonard Foujita, Autoportrait, 1926, mba Lyon, notice.

Frappe-toi le coeur

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On s’en frappe le coeur tant elle a du génie !
Elle est mon exception.
Quand on parle trop d’un livre, je n’ai plus envie de le lire. Je préfère me tourner vers des auteurs discrets qui pourtant aimeraient bien qu’on les cite dans tous les journaux, qu’on les voie sur les plateaux de télévision …
Mais avec elle, je suis grégaire et donc m’agrège au vaste troupeau de ses lecteurs inconditionnels.
La couleur des couvertures de ses livres devrait être grège !
(les mots grégaire, grège, agréger ont la même racine gréco-latine : gregis = troupeau)

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On dit que son écriture s’épure de plus en plus, mais elle a toujours été dépouillée et c’est cela que j’aime. Dans ses livres je ne descends pas les pages quatre à quatre, chaque mot compte et suffit.
Certains écrivains devraient dans leur récit faire du tri sélectif pour sauver la planète littéraire et limiter la déforestation.

Amélie Nothomb apparaît maintenant moins frappée que le champagne dont ses personnages abusent. On peut regretter que ceux-ci ne portent plus des prénoms à coucher dehors avec un billet de logement.
Les mots rares de haute extraction hellénistique se rencontrent moins souvent, mais le thème des relations difficiles entre l’enfançon et l’auteur de ses jours revient toujours, plus brûlant et grave que jamais. Le pire est le propre de l’homme.

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Frappe-toi le coeur est un excellent roman.
Plus que la jalousie entre mère et fille, sentiment clef de l’histoire, le problème soulevé entre le professeur et son élève m’a paru très important, il est trop souvent étouffé, même genre de tabou que l’inceste ou la violence conjugale. Il s’agit du professeur qui s’approprie sans vergogne les découvertes et les idées de son élève plus brillant que lui. Ce dernier, dans sa position inférieure, reste impuissant devant le vol intellectuel.
Amélie Nothomb ne vole pas son succès, bien mérité.

Et j’apprends qu’elle vient à Quimper mercredi prochain pour une dédicace.
Ah, mon coeur va frapper fort !

Angèle ou le syndrome de la wassingue

Aujourd’hui c’est lundi, c’est balai-bigoudi !
Non, je ne porte ni blouse en nylon ni bigoudis, mais manie en ce jour de la semaine le balai et la wassingue, la serpillière, la loque à loqueter, ou la vadrouille comme disait l’une de mes grands-mères.

Et hier j’ai lu le délicieux petit livre de Lucien Suel, Angèle ou le syndrome de la wassingue, paru en mars 2017 aux éditions Cours Toujours / La vie rêvée des choses.

Angèle est une petite fille de la campagne, elle observe le monde qui l’entoure, ne comprend pas tout, vit l’instant présent avec candeur et obéissance, et sait qu’un jour elle sera grande et aura enfin la force physique nécessaire pour essorer la wassingue trempée au dessus du seau.

Un récit d’enfance, nourri de rêve et de poésie, témoignage attendri d’une époque révolue où la maîtresse et monsieur le curé construisaient ensemble avec les parents la route à suivre pour leur jeune troupeau.

Chaque chapitre du livre se termine par le mot wassingue, on reconnaît bien là l’espièglerie du poète ! Mais le dernier mot du livre est amour, car l’enfance ne peut s’épanouir et se terminer que grâce à ce mot.

Wassingue du nord de la France (le mot vient du verbe néerlandais wassen = laver), ou serpillière et autres expressions ailleurs, l’objet contient beaucoup de souvenirs quel que soit le sol ( à récurer !).

Le livre donne à la fin un charmant carnet de curiosités de la wassingue.

Je me souviens avoir en effet bien peiné à tordre cette toile quand j’étais petite. Il fallait de la force dans le poignet et un geste précis. Ma mère ne comprenait pas que je l’essorasse à l’envers, dans le sens contraire du sien. Mais je continue à faire souvent les choses à l’envers … Chez moi, les origines de chacun étant variées, on passait la wassingue avec le lave-pont, petit mélange du nord et de l’ouest.

Je fais une remarque personnelle et étymologique quant au mot régional wassingue : le verbe wassen en néerlandais a deux sens, selon qu’il est transitif (laver) ou intransitif, et dans ce cas il veut dire « grandir, croître ». En allemand, waschen veut dire laver, et wachsen veut dire grandir, les deux verbes sont très proches.
Il y a donc un lien logique entre l’enfance et la toile à laver !

(fleurs bleu outremer de mon jardin !)

Plume en panne

Ce week-end avait lieu à Concarneau (-> photo) le salon de la littérature maritime, Livre&Mer.
Je m’y rends chaque année le coeur en joie.

Le soleil brillait mais ce n’était pas le calme plat, le vent agitait la mer, le quai, la plage et les pages, secouait le chapiteau abritant écrivains et libraires.
Il faisait froid aussi.
Calme vient du grec kauma qui veut dire « chaleur brûlante ».
On imagine que par cette chaleur, le vent disparaît, on est forcé de rester calme, tout mouvement réclamant de l’énergie et de la fraîcheur.

      Là tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme, et volupté.

      Baudelaire bien sûr, et Concarneau sur la photo.

J’ai appris, grâce à ce salon Livre&Mer, que le substantif calme a une origine marine. Le calme signifie la cessation complète de vent.
Par extension le calme a pris le sens d’absence d’agitation, de bruit, de perturbation …

L’entrée dans une librairie ne me calme pas, encore moins dans un salon du livre, la fièvre s’empare de ma raison …
Le dessin humoristique de Sarah Andersen me définit assez bien :

J’ai acheté plusieurs livres, trois ont une couverture d’un très beau bleu, un bleu breton, un bleu de ciel, de porcelaine, d’ardoise, d’agapanthe.

Dans le Dictionnaire marin des sentiments et des comportements composé par Pol Corvez, éd. Cristal, on découvre l’origine marine d’un grand nombre de mots et expressions de la langue française.

Ainsi peut-on y lire que :

La panne vient du latin penna, « plume ».
Dans la marine, mettre en panne consiste à orienter les voiles de façon à ce qu’elles ne prennent plus le vent, ce qui fait stopper le navire.
La voile réduite au vent s’amincit vers le bout comme la pointe d’une plume.
Le français a adopté l’expression marine être en panne ou rester en panne au figuré. La panne est donc l’arrêt soudain du fonctionnement d’un mécanisme ou l’arrêt d’une fonction physiologique ou mentale.

Si on dit d’un écrivain en manque d’inspiration que sa plume est en panne, c’est un pléonasme, ou une tautologie, non ?
Mais au bord de la mer, en plein vent, l’inspiration est naturelle !

    Albert Marquet, Voiliers à Sète, 1924, musée Paul Valéry Sète, page du musée.

Une valse à trois temps

      Henri Matisse, La nappe rose, 1924-1925, Kelvingrove Museum Glasgow, notice.

Hier, dimanche rose, jour de joie sur le chemin vers Pâques.
J’ai repensé à ce tableau de Matisse que j’avais aimé et photographié au musée de Glasgow.
Le site du musée n’en donne hélas pas de reproduction.

Hier aussi, passage à l’heure d’été.

Le changement d’heure est aujourd’hui centenaire en France.

L’heure d’été fut instituée par une loi votée le 19 mars 1917. Marcel Proust en parle précisément dans Le Temps retrouvé : revoir ici.

Le changement d’heure disparut en 1945, ressuscita en 1976. Mais, changement ou pas, cela ne change rien au cycle du temps.

Comme dit Michel Serres, la montre qui indique l’heure est un planétarium de poche.
Elle imite la rotation de la Terre autour du Soleil, elle nous donne le temps de Newton, temps stable qui ne change pas au cours des siècles.
Le temps du chronomètre.

Cependant la montre qui fait tic-tac s’use, se dérègle, réclame des soins, demande à être changée pour donner l’heure. C’est là, en ce qui la concerne, un autre temps, le temps qui coule, de la source vers l’embouchure, de la jeunesse à la vieillesse, de la naissance à la mort. C’est ce deuxième temps, à la recherche duquel Marcel était parti.
Le temps de l’entropie.

Mais le renouvellement, la renaissance, le printemps, permet d’inverser en quelque sorte l’entropie, c’est le temps de Darwin.

Et puis, chez nous, francophones, et dans d’autres pays latins, le temps est aussi terriblement changeant. Il faut parfois consulter ses prévisions pour agir dans les temps, pour choisir le bon moment. Voilà un troisième temps.
Le temps du baromètre.

La météo intervient donc dans l’emploi du temps horaire. C’est peut-être pourquoi nous n’avons qu’un mot pour ces deux temps, alors que les Anglo-saxons ont Weather-time, Wetter-Zeit.

L’heure d’été est arrivée au jour rose du quatrième dimanche de carême, c’est le beau temps !

    vuillardchambrerosedimbourg

    Edouard Vuillard, La chambre rose, 1910-1911, NG Edimbourg, notice.

La spirale du temps

Le temps s’arrête, le temps s’écoule au musée des beaux arts de Strasbourg, le temps passe, s’enfuit, se suspend et s’allégorise, un banc nous invite à la contemplation et à la réflexion devant un ensemble exceptionnel de natures mortes qui représentent des vanités.

Sur un mur se tiennent des crânes, sur l’autre des citrons.
Ironie, l’un des synonymes du crâne est le citron !

Voici des reproductions plus précises des tableaux.
Le site du musée est hélas très succinct.

On ne sait pas grand chose de Sébastien Bonnecroy, peut-être un protestant d’origine française réfugié aux Pays-Bas. Il aurait vécu à Anvers et à La Haye.
Sa nature morte est fort intéressante, en face du plaisir éphémère du tabac, en face de la richesse, du pouvoir (symbolisé par le parchemin cacheté), que sommes-nous ?
Fragiles comme la flamme de la bougie qui vient de s’éteindre et comme les fétus de paille …
La mort nous attend, comme la résurrection symbolisée par l’épis de blé.

      Simon Renard de Saint André
      Vanité, vers 1665-1670
      page du musée.

Cornelis Gysbrechts, actif à Anvers vers 1660, a certainement influencé Bonnecroy.

      Cornelis Gysbrechts, Vanité, 2ème moitié du XVIIème siècle, notice

A ces trois crânes répondent trois citrons, trois oeuvres magnifiques.
Les voici :

Je laisse la parole à Paul Claudel, qui fut aussi critique d’art et écrivit à propos de la peinture hollandaise :

« La nature morte hollandaise
est un arrangement qui est en train de se désagréger, c’est quelque chose en proie à la durée.
Et si cette montre, que souvent Claesz aime à placer sur le rebord de ses plateaux et dont le disque du citron coupé en deux imite le cadran, ne suffisait pas à nous en avertir, comment ne pas voir dans la pelure suspendue de ce fruit le ressort détendu du temps, que la conque plus haut que l’escargot de nacre nous montre remonté et récupéré, tandis que le vin à côté dans le vidrecome établit comme un sentiment de l’éternité ? »

Paul Claudel, Introduction à la peinture hollandaise, éd. Gallimard 1935

La montre s’appelle parfois un oignon, et avec Claudel elle devient citron !

Ces natures mortes nous donnent une petite leçon de vocabulaire.

Vidrecome est un mot qui vient du verbe allemand wiederkommen = revenir.
Le vidrecome était un grand verre à boire qui se passait de convive en convive, qui revenait donc à son point de départ en ayant fait le tour de la table.

Le nautile monté en pièce d’orfèvrerie se dit parfois hanap, et ce mot vient de l’ancien germanique, hnapf, qui voulait dire écuelle.

Ne pas cueillir, ne pas lire

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      Ecole française, Le colporteur, 17ème siècle, musée du Louvre, notice

Négliger, c’est, selon l’étymologie, ne pas cueillir, ne pas lire.
Le verbe vient du latin neglegere = ne pas s’occuper de, composé de la négation neg et de legere : lire, cueillir, choisir.

Il est intéressant de voir que neg se retrouve dans le mot négoce issu du latin negotium, neg-otium.

otium en latin est le loisir, l’inaction, le repos, cette racine est celle du mot français oisif.

Donc le négoce est le contraire de l’oisiveté, c’est ne pas être oisif, s’occuper de ses affaires, ne pas les négliger, et le mot prendra plus spécialement le sens de « faire du commerce ».
« Négoce » et « négligence » commencent par le même préfixe mais s’opposent.

Dans le tableau ci-dessus le colporteur, qui fait du négoce, propose des livres à à lire, à cueillir

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En regardant ma bibliothèque, je me dis que je ne suis pas « négligente », je lis. Je fais le bonheur des négociants en bouquins, neufs ou d’occasion !

md Monsieur désire
de Hubert, dessins de Virginie Augustin,
éd. Glénat

La semaine dernière j’ai lu une bande dessinée cochonne.
Oh ! Je n’avais nullement l’intention de m’encanailler.
J’avais lu une excellente critique, qui ne dénonçait pas le caractère licencieux.
Acheté le livre sans l’ouvrir, la couverture douce, élégante, fleurie, délicate m’a seule conquise.
Je ne regrette pas du tout cette lecture !
C’est un très beau livre, merveilleusement dessiné.
L’histoire est morale, c’est bien.
Il s’agit de la vie d’une jeune domestique dans un grand manoir londonien, au service d’un maître beau gosse et terriblement débauché, un Valmont de l’ère victorienne.
A la fin du livre, plusieurs pages magnifiquement illustrées expliquent la société anglaise de cette époque.

delerm Philippe Delerm,
Journal d’un homme heureux
éd. Seuil

J’aime la famille Delerm, et mon plaisir fut double, avec dans le même temps le dernier album de Vincent. Leur bonheur est contagieux, ils me rendent heureuse tous les deux.
Dans ce journal des années 1988-1989, Philippe Delerm parle d’un film scandinave intitulé Hip Hip Hurra qui retrace la vie du peintre danois P.S. Kroyer.

hiphiphurraCe titre du film me fit aussitôt penser au tableau de Kroyer intitulé de même, je l’avais montré sur cette page.
Comme j’aimerais trouver le DVD, semble-t-il épuisé !
Ces femmes sur la plage, qui illustrent l’affiche du film, rappellent la petite bande mouvante de Balbec dans la série TV adaptant la Recherche de Nina Companeez.

Lumière, brume, sensations, nostalgie, ce journal d’un homme heureux ressemble par son contenu à Ecrire est une enfance publié par Ph. Delerm en 2011.
J’aime Ph. Delerm qui aime Proust.
J’ai beaucoup plus de facilité à lire son journal que ceux de Charles Juliet ou de Paul de Roux, mais ces deux derniers me fascinent, par leur profondeur, leur sincérité. Chez l’un une heureuse légèreté, chez les deux autres une gravité simple et désarmante, un bonheur de lecture avec chacun.

delermapresent Vincent Delerm
À présent
label Tôt ou tard
On retrouve bien là le Vincent Delerm qu’on connaît et qu’on aime, sans nouveauté de style mais ce n’est pas un défaut, on croit avoir déjà entendu cette musique mélodieuse qui flatte nos oreilles inconditionnelles. Ce qu’il y a peut-être de nouveau dans l’écriture, c’est l’esquisse encore plus épurée, les images suggérées, quelques gymnopédies à peine gommées, à l’oeil de l’auditeur de finir l’histoire et le dessin. Ces chansons sont des croquis finement ébauchés, la ligne s’interrompt, sans fin, on dirait des motifs au point de croix de Marie-Thérèse Saint Aubin, c’est ma créatrice préférée en broderie, la comparaison est un compliment.
Le livret joint au disque se lit comme un recueil de poésie. Très poétique.
Mais trop court, on dit encore, encore, et on appuie à nouveau sur « play », du bout d’un doigt, les deux mains dans les manches …

Rêveries onomastiques

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Bayeux si haute dans sa noble dentelle rougeâtre et dont le faîte était illuminé par le vieil or de sa dernière syllabe ; Vitré dont l’accent aigu losangeait de bois noir le vitrage ancien ; le doux Lamballe qui, dans son blanc, va du jaune coquille d’oeuf au gris perle ; Coutances, cathédrale normande, que sa diphtongue finale, grasse et jaunissante, couronne par une tour de beurre ; Lannion avec le bruit, dans son silence villageois, du coche suivi de la mouche ; Questambert, Pontorson, risibles et naïfs, plumes blanches et becs jaunes éparpillés sur la route de ces lieux fluviatiles et poétiques ; Benodet, nom à peine amarré que semble vouloir entraîner la rivière au milieu de ses algues ; Pont-Aven, envolée blanche et rose de l’aile d’une coiffe légère qui se reflète en tremblant dans une eau verdie de canal ; Quimperlé, lui, mieux attaché et, depuis le moyen âge, entre les ruisseaux dont il gazouille et s’emperle en une grisaille pareille à celle que dessinent, à travers les toiles d’araignées d’une verrière, les rayons de soleil changés en pointes émoussées d’argent bruni.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Nom de pays : le nom.

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Pardon pour ces quatre articles de la semaine certes un peu trop « proustifiants » !

M’intéressant au dessein de l’écriture, je constate que celle-ci peut seule expliquer bien des sensations, comme par exemple les images que font naître les sonorités très variées des noms propres.
Dans À la recherche du temps perdu, le jeune narrateur prend le train, ou plutôt s’imagine prendre le train, pour se rendre à Balbec, selon un circuit qui sillonnerait la Bretagne et la Normandie, et pousserait jusque dans le Finistère. Au passage, on remarque là un vestige dans le roman de l’idée de Proust de situer Balbec à Beg-Meil. Les noms des villes, dans lesquelles le train s’arrête, le font imaginer ces cités selon leurs seuls noms, sonores et colorés.
Il voit ainsi un vitrail dans Vitré, des reflets gris perle dans Quimperlé, une embouchure mouvante dans Bénodet … c’est très poétique.

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Certains écrivains inventent pour leurs romans des noms propres qui condensent en eux-mêmes toute la magie de l’écriture.
Balzac, par exemple, me fascine avec Mme de Bargeton née Nègrepelisse, Diane de Maufrigneuse (là je ris), Mme de Mortsauf à Clochegourde (rire encore), Rastignac, Vandenesse, Rubempré, pleins de vanité gourmée, Gobseck, Vattebled …

Dans le même art de l’harmonie entre le nom et le personnage, je citerai Patrick Modiano qui étire des ribambelles de patronymes aussi typiques d’une certaine époque que les quartiers de Paris où les personnages évoluent : Paul Chastagnier, Jean Daragane, Jeannette Gaul, Gérard Marciano, Raymond Casterade, Lucien Lacombe … sans des noms comme ça, aux couleurs acidulées, grinçantes ou défraîchies des années quarante à soixante, on ne lirait pas du Modiano !

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Ecrire

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Ecrire, pourquoi écrire ?
Ecrire comment, au sujet de quoi, avec quoi ?
Ecrire, la raison d’être écrivain.
Ecrire, la seule solution pour partir À la recherche du temps perdu.
Ecrire dans un lieu à soi, avec du temps, et de quoi vivre, précise Virginia Woolf.
Ecrire, la seconde partie des Mots de Jean-Paul Sartre.
Ecrire, le livre émouvant de Marguerite Duras.
Ecrire, l’essence des journaux intimes de tant d’écrivains.
Ecrire la vie comme Annie Ernaux.
Ecrire, tout un style, selon Queneau, Pérec …
Ecrire, augmenter le réel, a titré Valentine Goby pour sa chronique hebdomadaire dans La Croix de jeudi dernier.
Ecrire …

Ecrire, j’ai choisi ce vaste sujet de discussion et d’écriture pour nos prochaines réunions des Vents m’ont dit autour des mots.

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      Honoré de Balzac, brouillon de La femme supérieure, BnF manuscrits

    écouter et regarder le petit documentaire sur le travail d’écriture sur cette page.

Rire, écrire, je m’aperçois que deux lettres s’ajoutent à rire pour écrire, et tous deux sont le propre de l’homme.
Stylet, doigt, plume, machine, clavier, écran, logiciel, internet, l’évolution de l’écriture n’est pas finie …

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Il y avait un concours de nouvelles en octobre sur le site aufeminin.com, en partenariat avec la revue Muze que j’aime beaucoup.
Les thèmes d’écriture proposés étaient :

1. Tout a commencé sur snapchat
2. Voilà un an que j’avais semé cette graine
3. Rien ne serait plus jamais comme avant
4. C’était la photo parfaite

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Je ne voulais pas concourir parce que la consigne était de ne pas dépasser 3000 signes, espaces comprises. Je n’ai pas beaucoup de temps pour écrire, encore moins pour compter ! Je n’avais aucune idée du nombre total qu’un texte peut donner.
Et puis j’ai découvert que sur le site, il fallait écrire directement son histoire dans le cadre prévu à cet effet, et celui-ci était équipé d’un compteur de signes et d’espaces. Alors j’ai spontanément rédigé une nouvelle qui dut être courte, bien plus courte que je le souhaitais !

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Goût proustien s’abstenir !
C’est difficile d’écrire très court, de faire des coupes claires dans une histoire qu’on aimerait développer. L’écriture sur internet, comme le traitement de texte sur PC, ne laisse aucun brouillon, aucune trace des tentatives précédentes, aucun repentir.
Si Marcel avait écrit sur un écran, on n’aurait pas su que longtemps il a hésité pour son incipit, il l’a barré, remplacé, puis repris.

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Mon texte est ici en ligne.
Comme il ne se glisse pas dans le moule du correctement laïc (« laïquement correct » n’est pas une bonne orthographe, me dit l’ordi !), j’ai mis toutes les chances contre moi pour être sélectionnée !
J’ai beaucoup aimé cette expérience déroutante et instructive.

Toute ressemblance avec Grillon du Foyer est en partie fortuite ! Mais cette idée de ressemblance me ramène à Proust encore, à la deuxième phrase de son gigantesque roman, dans Du côté de chez Swann. Le narrateur, qui de bonne heure longtemps s’est couché, réfléchit en somnolant à ce qu’il vient de lire pour s’endormir, et s’identifie à tout ce qu’il vient de lire. Il est lui-même le paysage, le personnage, l’atmosphère, le sentiment décrits … il est le contenu du roman incarné. Le sommeil + la lecture lui donnent l’impression d’être ce qui est écrit. Etrange, cette transsubstantiation littéraire, non ?

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