La spirale du temps

Le temps s’arrête, le temps s’écoule au musée des beaux arts de Strasbourg, le temps passe, s’enfuit, se suspend et s’allégorise, un banc nous invite à la contemplation et à la réflexion devant un ensemble exceptionnel de natures mortes qui représentent des vanités.

Sur un mur se tiennent des crânes, sur l’autre des citrons.
Ironie, l’un des synonymes du crâne est le citron !

Voici des reproductions plus précises des tableaux.
Le site du musée est hélas très succinct.

On ne sait pas grand chose de Sébastien Bonnecroy, peut-être un protestant d’origine française réfugié aux Pays-Bas. Il aurait vécu à Anvers et à La Haye.
Sa nature morte est fort intéressante, en face du plaisir éphémère du tabac, en face de la richesse, du pouvoir (symbolisé par le parchemin cacheté), que sommes-nous ?
Fragiles comme la flamme de la bougie qui vient de s’éteindre et comme les fétus de paille …
La mort nous attend, comme la résurrection symbolisée par l’épis de blé.

      Simon Renard de Saint André
      Vanité, vers 1665-1670
      page du musée.

Cornelis Gysbrechts, actif à Anvers vers 1660, a certainement influencé Bonnecroy.

      Cornelis Gysbrechts, Vanité, 2ème moitié du XVIIème siècle, notice

A ces trois crânes répondent trois citrons, trois oeuvres magnifiques.
Les voici :

Je laisse la parole à Paul Claudel, qui fut aussi critique d’art et écrivit à propos de la peinture hollandaise :

« La nature morte hollandaise
est un arrangement qui est en train de se désagréger, c’est quelque chose en proie à la durée.
Et si cette montre, que souvent Claesz aime à placer sur le rebord de ses plateaux et dont le disque du citron coupé en deux imite le cadran, ne suffisait pas à nous en avertir, comment ne pas voir dans la pelure suspendue de ce fruit le ressort détendu du temps, que la conque plus haut que l’escargot de nacre nous montre remonté et récupéré, tandis que le vin à côté dans le vidrecome établit comme un sentiment de l’éternité ? »

Paul Claudel, Introduction à la peinture hollandaise, éd. Gallimard 1935

La montre s’appelle parfois un oignon, et avec Claudel elle devient citron !

Ces natures mortes nous donnent une petite leçon de vocabulaire.

Vidrecome est un mot qui vient du verbe allemand wiederkommen = revenir.
Le vidrecome était un grand verre à boire qui se passait de convive en convive, qui revenait donc à son point de départ en ayant fait le tour de la table.

Le nautile monté en pièce d’orfèvrerie se dit parfois hanap, et ce mot vient de l’ancien germanique, hnapf, qui voulait dire écuelle.

Ne pas cueillir, ne pas lire

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      Ecole française, Le colporteur, 17ème siècle, musée du Louvre, notice

Négliger, c’est, selon l’étymologie, ne pas cueillir, ne pas lire.
Le verbe vient du latin neglegere = ne pas s’occuper de, composé de la négation neg et de legere : lire, cueillir, choisir.

Il est intéressant de voir que neg se retrouve dans le mot négoce issu du latin negotium, neg-otium.

otium en latin est le loisir, l’inaction, le repos, cette racine est celle du mot français oisif.

Donc le négoce est le contraire de l’oisiveté, c’est ne pas être oisif, s’occuper de ses affaires, ne pas les négliger, et le mot prendra plus spécialement le sens de « faire du commerce ».
« Négoce » et « négligence » commencent par le même préfixe mais s’opposent.

Dans le tableau ci-dessus le colporteur, qui fait du négoce, propose des livres à à lire, à cueillir

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En regardant ma bibliothèque, je me dis que je ne suis pas « négligente », je lis. Je fais le bonheur des négociants en bouquins, neufs ou d’occasion !

md Monsieur désire
de Hubert, dessins de Virginie Augustin,
éd. Glénat

La semaine dernière j’ai lu une bande dessinée cochonne.
Oh ! Je n’avais nullement l’intention de m’encanailler.
J’avais lu une excellente critique, qui ne dénonçait pas le caractère licencieux.
Acheté le livre sans l’ouvrir, la couverture douce, élégante, fleurie, délicate m’a seule conquise.
Je ne regrette pas du tout cette lecture !
C’est un très beau livre, merveilleusement dessiné.
L’histoire est morale, c’est bien.
Il s’agit de la vie d’une jeune domestique dans un grand manoir londonien, au service d’un maître beau gosse et terriblement débauché, un Valmont de l’ère victorienne.
A la fin du livre, plusieurs pages magnifiquement illustrées expliquent la société anglaise de cette époque.

delerm Philippe Delerm,
Journal d’un homme heureux
éd. Seuil

J’aime la famille Delerm, et mon plaisir fut double, avec dans le même temps le dernier album de Vincent. Leur bonheur est contagieux, ils me rendent heureuse tous les deux.
Dans ce journal des années 1988-1989, Philippe Delerm parle d’un film scandinave intitulé Hip Hip Hurra qui retrace la vie du peintre danois P.S. Kroyer.

hiphiphurraCe titre du film me fit aussitôt penser au tableau de Kroyer intitulé de même, je l’avais montré sur cette page.
Comme j’aimerais trouver le DVD, semble-t-il épuisé !
Ces femmes sur la plage, qui illustrent l’affiche du film, rappellent la petite bande mouvante de Balbec dans la série TV adaptant la Recherche de Nina Companeez.

Lumière, brume, sensations, nostalgie, ce journal d’un homme heureux ressemble par son contenu à Ecrire est une enfance publié par Ph. Delerm en 2011.
J’aime Ph. Delerm qui aime Proust.
J’ai beaucoup plus de facilité à lire son journal que ceux de Charles Juliet ou de Paul de Roux, mais ces deux derniers me fascinent, par leur profondeur, leur sincérité. Chez l’un une heureuse légèreté, chez les deux autres une gravité simple et désarmante, un bonheur de lecture avec chacun.

delermapresent Vincent Delerm
À présent
label Tôt ou tard
On retrouve bien là le Vincent Delerm qu’on connaît et qu’on aime, sans nouveauté de style mais ce n’est pas un défaut, on croit avoir déjà entendu cette musique mélodieuse qui flatte nos oreilles inconditionnelles. Ce qu’il y a peut-être de nouveau dans l’écriture, c’est l’esquisse encore plus épurée, les images suggérées, quelques gymnopédies à peine gommées, à l’oeil de l’auditeur de finir l’histoire et le dessin. Ces chansons sont des croquis finement ébauchés, la ligne s’interrompt, sans fin, on dirait des motifs au point de croix de Marie-Thérèse Saint Aubin, c’est ma créatrice préférée en broderie, la comparaison est un compliment.
Le livret joint au disque se lit comme un recueil de poésie. Très poétique.
Mais trop court, on dit encore, encore, et on appuie à nouveau sur « play », du bout d’un doigt, les deux mains dans les manches …

Rêveries onomastiques

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Bayeux si haute dans sa noble dentelle rougeâtre et dont le faîte était illuminé par le vieil or de sa dernière syllabe ; Vitré dont l’accent aigu losangeait de bois noir le vitrage ancien ; le doux Lamballe qui, dans son blanc, va du jaune coquille d’oeuf au gris perle ; Coutances, cathédrale normande, que sa diphtongue finale, grasse et jaunissante, couronne par une tour de beurre ; Lannion avec le bruit, dans son silence villageois, du coche suivi de la mouche ; Questambert, Pontorson, risibles et naïfs, plumes blanches et becs jaunes éparpillés sur la route de ces lieux fluviatiles et poétiques ; Benodet, nom à peine amarré que semble vouloir entraîner la rivière au milieu de ses algues ; Pont-Aven, envolée blanche et rose de l’aile d’une coiffe légère qui se reflète en tremblant dans une eau verdie de canal ; Quimperlé, lui, mieux attaché et, depuis le moyen âge, entre les ruisseaux dont il gazouille et s’emperle en une grisaille pareille à celle que dessinent, à travers les toiles d’araignées d’une verrière, les rayons de soleil changés en pointes émoussées d’argent bruni.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Nom de pays : le nom.

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Pardon pour ces quatre articles de la semaine certes un peu trop « proustifiants » !

M’intéressant au dessein de l’écriture, je constate que celle-ci peut seule expliquer bien des sensations, comme par exemple les images que font naître les sonorités très variées des noms propres.
Dans À la recherche du temps perdu, le jeune narrateur prend le train, ou plutôt s’imagine prendre le train, pour se rendre à Balbec, selon un circuit qui sillonnerait la Bretagne et la Normandie, et pousserait jusque dans le Finistère. Au passage, on remarque là un vestige dans le roman de l’idée de Proust de situer Balbec à Beg-Meil. Les noms des villes, dans lesquelles le train s’arrête, le font imaginer ces cités selon leurs seuls noms, sonores et colorés.
Il voit ainsi un vitrail dans Vitré, des reflets gris perle dans Quimperlé, une embouchure mouvante dans Bénodet … c’est très poétique.

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Certains écrivains inventent pour leurs romans des noms propres qui condensent en eux-mêmes toute la magie de l’écriture.
Balzac, par exemple, me fascine avec Mme de Bargeton née Nègrepelisse, Diane de Maufrigneuse (là je ris), Mme de Mortsauf à Clochegourde (rire encore), Rastignac, Vandenesse, Rubempré, pleins de vanité gourmée, Gobseck, Vattebled …

Dans le même art de l’harmonie entre le nom et le personnage, je citerai Patrick Modiano qui étire des ribambelles de patronymes aussi typiques d’une certaine époque que les quartiers de Paris où les personnages évoluent : Paul Chastagnier, Jean Daragane, Jeannette Gaul, Gérard Marciano, Raymond Casterade, Lucien Lacombe … sans des noms comme ça, aux couleurs acidulées, grinçantes ou défraîchies des années quarante à soixante, on ne lirait pas du Modiano !

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Ecrire

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Ecrire, pourquoi écrire ?
Ecrire comment, au sujet de quoi, avec quoi ?
Ecrire, la raison d’être écrivain.
Ecrire, la seule solution pour partir À la recherche du temps perdu.
Ecrire dans un lieu à soi, avec du temps, et de quoi vivre, précise Virginia Woolf.
Ecrire, la seconde partie des Mots de Jean-Paul Sartre.
Ecrire, le livre émouvant de Marguerite Duras.
Ecrire, l’essence des journaux intimes de tant d’écrivains.
Ecrire la vie comme Annie Ernaux.
Ecrire, tout un style, selon Queneau, Pérec …
Ecrire, augmenter le réel, a titré Valentine Goby pour sa chronique hebdomadaire dans La Croix de jeudi dernier.
Ecrire …

Ecrire, j’ai choisi ce vaste sujet de discussion et d’écriture pour nos prochaines réunions des Vents m’ont dit autour des mots.

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      Honoré de Balzac, brouillon de La femme supérieure, BnF manuscrits

    écouter et regarder le petit documentaire sur le travail d’écriture sur cette page.

Rire, écrire, je m’aperçois que deux lettres s’ajoutent à rire pour écrire, et tous deux sont le propre de l’homme.
Stylet, doigt, plume, machine, clavier, écran, logiciel, internet, l’évolution de l’écriture n’est pas finie …

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Il y avait un concours de nouvelles en octobre sur le site aufeminin.com, en partenariat avec la revue Muze que j’aime beaucoup.
Les thèmes d’écriture proposés étaient :

1. Tout a commencé sur snapchat
2. Voilà un an que j’avais semé cette graine
3. Rien ne serait plus jamais comme avant
4. C’était la photo parfaite

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Je ne voulais pas concourir parce que la consigne était de ne pas dépasser 3000 signes, espaces comprises. Je n’ai pas beaucoup de temps pour écrire, encore moins pour compter ! Je n’avais aucune idée du nombre total qu’un texte peut donner.
Et puis j’ai découvert que sur le site, il fallait écrire directement son histoire dans le cadre prévu à cet effet, et celui-ci était équipé d’un compteur de signes et d’espaces. Alors j’ai spontanément rédigé une nouvelle qui dut être courte, bien plus courte que je le souhaitais !

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Goût proustien s’abstenir !
C’est difficile d’écrire très court, de faire des coupes claires dans une histoire qu’on aimerait développer. L’écriture sur internet, comme le traitement de texte sur PC, ne laisse aucun brouillon, aucune trace des tentatives précédentes, aucun repentir.
Si Marcel avait écrit sur un écran, on n’aurait pas su que longtemps il a hésité pour son incipit, il l’a barré, remplacé, puis repris.

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Mon texte est ici en ligne.
Comme il ne se glisse pas dans le moule du correctement laïc (« laïquement correct » n’est pas une bonne orthographe, me dit l’ordi !), j’ai mis toutes les chances contre moi pour être sélectionnée !
J’ai beaucoup aimé cette expérience déroutante et instructive.

Toute ressemblance avec Grillon du Foyer est en partie fortuite ! Mais cette idée de ressemblance me ramène à Proust encore, à la deuxième phrase de son gigantesque roman, dans Du côté de chez Swann. Le narrateur, qui de bonne heure longtemps s’est couché, réfléchit en somnolant à ce qu’il vient de lire pour s’endormir, et s’identifie à tout ce qu’il vient de lire. Il est lui-même le paysage, le personnage, l’atmosphère, le sentiment décrits … il est le contenu du roman incarné. Le sommeil + la lecture lui donnent l’impression d’être ce qui est écrit. Etrange, cette transsubstantiation littéraire, non ?

Saponides et détergents

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      Affiche Henkel&Cie, vers 1930, Staatliche Museen zu Berlin, notice.

    Avec cette robe blanche, elle utilise forcément Narta fraîcheur propre !

La publicité actuelle ne nous bassine plus avec les produits détergents. Mais du temps de la mère Denis, le petit écran entonnait avec joie, « Omo est là la saleté s’en va », « Mini-mir mini-prix mais il fait le maximum », « monsieur Propre suractivé c’est si propre que l’on peut se voir dedans », « Super-Croix 73 aux deux agents blanchissants pour un prix avantageux vous devez l’essayer », « Cif ammoniacal liquide surpuissant fraîcheur citron nettoie sans rayer », pour rien au monde on n’aurait échangé un baril d’Ariel contre deux barils de lessive ordinaire et on collectionnait les cadeaux Bonux.
La lessive sponsorisait les feuilletons télévisés qui passionnaient les femmes au foyer, c’est pourquoi on les appelait dans les pays anglophones « soap opera ».

Nostalgie ? Non, pas vraiment, la pub aujourd’hui nous vante surtout des voitures, suréquipées bien sûr, des banques, des assurances et des lunettes, le tout est cohérent, mais manque de gaieté et de fraîcheur. L’euphorie bon enfant des années soixante-dix a fait place à un égocentrisme flirtant parfois avec la malhonnêteté.

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Roland Barthes nous fait remarquer, dans notre mythologie moderne qu’est la publicité, les deux valeurs nouvelles et fondamentales des produits lessiviels :
le profond et le mousseux !

la profondeur du nettoyage
la sensualité de la mousse

La fonction abrasive du détergent ou du savon de toilette est masquée par la substance délicieuse et aérienne de la mousse.

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      Dire qu’Omo nettoie en profondeur (voir la saynète du cinéma-publicité), c’est supposer que le linge est profond, ce qu’on n’avait jamais pensé, et ce qui est incontestablement le magnifier, l’établir comme un objet flatteur à ces obscures poussées d’enveloppement et de caresse qui sont dans tout le corps humain. Quant à la mousse, sa signification de luxe est bien connue : d’abord, elle a une apparence d’inutilité ; ensuite sa prolifération abondante, facile, infinie presque, laisse supposer dans la substance dont elle sort, un germe vigoureux, une essence saine et puissante, une grande richesse d’éléments actifs sous un petit volume originel ;

      Roland Barthes, Mythologies, extrait de Saponides et détergents.

Voilà une célèbre saynète pour la lessive Omo, dont Coluche s’est emparé pour sa propre saynète, et j’ai plaisir à m’arrêter sur ce mot, saynète.

C’est Francis Ponge, dans son essai sur le savon, qui attire l’attention sur l’étymologie :
« saynète » vient de l’espagnol sainete qui désigne en vénerie le petit morceau de graisse que l’on donne aux faucons quand ils reviennent.
sainete est le diminutif de sain, graisse, du latin populaire saginem, graisse.
Ce mot est resté dans le français saindoux.
Le savon (qu’on dit parfois « surgras ») est composé de graisse et de soude.
Une saynete à propos du savon revient à la graisse qu’il contient et qu’en même temps il doit éliminer !

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Visages

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      Claude-Marie Dubufe, La famille de l’artiste, 1820, musée du Louvre, notice

Influencée par l’exposition des autoportraits (rappel ici), ayant aussi en mémoire l’exposition de portraits du musée des beaux arts de Quimper qui alliait avec délices peinture et littérature (revoir ici), j’ai eu l’idée de proposer le thème du visage dans mon club de lecture-écriture-et bavardages.

Nous avons exploré, labouré, le champ lexical …
Les synonymes du visage nous ont fait rire :

06-515529 face, faciès,
figure, fraise,
tête, binette,
bouille, bobine,
gueule, gamelle,
museau, poire,
trogne,
tronche,
trombine,
frimousse,
minois …

Franz-Xaver Messerschmidt, Tête de caractère, entre 1770 et 1783, Louvre, notice.

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      Michel-ange, Sibylle delphique, détail de la voûte de la chapelle Sixtine, écoinçon, site web.

« visage » est formé de « vis » et du suffixe « age ».
« vis » est issu du latin « visus » = faculté de voir, sens de la vue, aspect, apparence.
Le visage se disait vis au moyen-âge jusqu’au début du XVIIème siècle.
Ce mot « vis » est resté dans l’expression « vis à vis » = face à face.

Mais n’allons pas penser que vis platinée signifie blonde peroxydée !

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Ernest Joseph Laurent, Visage d’une jeune personne, dessin, D.A.G. Louvre, notice

Le visage est ce qu’on voit ou ce qu’on donne à voir. Le domaine du visage est vaste et fournit bien des sujets à réflexion : portrait, autoportrait, selfie, paréidolie, art, photo, cinéma, littérature, avec skype le téléphone donne un visage à l’interlocuteur, avant la photo le portrait funéraire, comme ceux du Fayoum, permettait de garder une belle image du défunt …

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Le visage donne une image : l’image, qui est représentation, apparence, par opposition à la réalité concrète, eut tout d’abord le sens latin de statue. De là vient l’expression sage comme une image, parce qu’une statue est immobile, ne bouge pas.

Le visage est une figure, et l’étymologie nous apprend que la figure fut aussi tout d’abord une représentation sculptée. Le mot « figure » vient du verbe latin fingere qui veut dire modeler avec de l’argile. Et ce même verbe a donné en français le verbe « feindre ».

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      Arcimboldo, détail de L’Automne, Louvre, notice

La figure est une forme extérieure, une allure.
On dit ainsi le chevalier à la triste figure parce qu’il n’a pas une allure fière.
Le sens figuré d’un mot lui donne une autre forme, imaginée, distincte du sens propre.

Certains visages font tourner la tête.
Et quand le cinéma donne des visages aux personnages de la littérature, on tourne alors des milliers de pages …

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en robe de chambre dans sa tour d’ivoire

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Devant un bon petit feu, un chien roulé en boule à ses pieds, un homme en robe de chambre verte est assis dans son fauteuil de lecture, mais il ne lit pas. Son livre gît près de lui, fermé, sur un coffre de bois. Enveloppée, pour la chaleur et le confort d’une écharpe rose, sa tête repose sur un oreiller blanc. Sa main droite tient sa robe fermée, la gauche est glissée dedans, comme pour se tenir au chaud ou sentir les battements de son coeur. Il a les yeux clos et ne voit donc pas (ou préfère ne pas voir) la nonne qui s’approche, un livre de prières et un chapelet dans la main. La nonne est peut-être une allégorie de la foi, rappelant l’homme à ses devoirs spirituels. Sur le côté une grande fenêtre permet d’apercevoir un couple en promenade dans un paysage bucolique appartenant au monde des plaisirs temporels. Le tableau a la forme d’une sorte de trapèze courbe, et prête au décor l’apparence d’une chambre située dans une tour. Peint au pochoir sur le sol en lettres gothiques, on peut lire un seul mot : ACCIDIA.

Alberto Manguel, extrait de Le voyageur & La tour, éd. Actes Sud, octobre 2013.

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Après l’histoire de la lecture, Alberto Manguel s’est attaché à celle des lecteurs.
Il nous fait remarquer un lecteur très particulier dans les Sept péchés capitaux de Bosch :
celui-ci perdu le goût de la lecture.
Son péché est l’acédie, dont j’avais parlé ici.
L’acédie diffère de la paresse par l’action : l’acédie est le total dégoût d’agir, tandis que la paresse pousse à ne faire que ce qui procure du plaisir.

L’homme en robe verte n’a plus aucun goût, pas même celui de lire, et pire encore, ce dégoût le détourne de la religion.

Alberto Manguel explique que le lecteur est un voyageur en chambre, solitaire, et son lieu de lecture devient une tour, ce qu’on appelle une tour d’ivoire.

Tour d’ivoire, l’expression fut inventée par Sainte Beuve en 1830 à propos du poète Vigny qui se réfugiait dans sa retraite haute et pure pour composer.
On trouvera l’explication détaillée sur cette page.

Puisque nous sommes au 15 août, précisons que ces mots « tour d’ivoire » ont pour origine les litanies à la Sainte Vierge, turris eburnea, le cou de Sainte Marie y était comparé à une tour d’ivoire.

      Maurice Denis, Femme lisant dans un transat, 1916, encre, D.A.G. Louvre, notice.

Depuis ce matin je suis en vacances !
Pour une semaine seulement ! La famille est partie, elle va revenir.
Je vais tâcher de bien utiliser ces jours de liberté dans ma tour d’ivoire, avec ou sans robe de chambre, au milieu des livres.

Je viens de passer une dizaine de jours particuliers …
La maison se divisait entre deux générations.

Les anciens, trois messieurs septuagénaires, patataient chaque jour dans le canapé, dès la fin du déjeuner jusqu’à minuit, devant les jeux olympiques. Suspendus aux espoirs de médailles, ils acceptaient de quitter un moment le Brésil pour glisser leurs pieds sous la table, et la gastronomie devait bien valoir ce détour de leur grand écran.

Les plus jeunes ne quittaient pas non plus leurs écrans, ceux-là individuels, qui les rendaient totalement fous, de purs pokémonomanes.
Je tenais à mon fourneau un monologue shakespearien, plantée là comme un lapin.

Je pensais à ma consoeur, la cuisinière de Combray, ma chère Françoise, qui aurait su trouver les mots les plus corsés pour qualifier ses maîtres si elle les avait vus devenir aussi toqués.

    George Jones, titre inconnu, encre sur papier, vers 1888, Tate Londres, notice.

Contemplation

Dans Sorbonne Plage (revoir ici) Edouard Launet fait remarquer que les mots temple et atome ont une racine commune.

Ah, le petit régal d’étymologie !

Temple vient de templum, terme latin de la langue augurale désignant l’espace carré délimité par l’augure dans le ciel et sur la terre, à l’intérieur duquel il recueille et interprète les présages ( Dictionnaire historique de la langue française).

Par extension templum s’est dit du ciel tout entier, des régions infernales, des plaines de la mer, et de l’édifice consacré au ciel, aux dieux.
Le mot latin est rapproché du grec temenos, enclos sacré, issu du verbe temnein, couper, qui donne les racines tome, tomie.

On découpait un morceau de ciel pour y lire l’avenir.
Présages des nuages.
Pré carré du devin.

Contempler était à l’origine un mot de la langue augurale formé à partir de cum et de templum.
La contemplation était en latin chrétien l’action de considérer attentivement par les yeux et la pensée Dieu et les choses divines.

A force de considérer l’atome, qui, l’étymologie le dit, était une particule insécable et ultime, donc impossible à couper, les physiciens rendirent cette notion de l’indivisible complètement abstraite. L’adjectif atomique ne peut plus désormais désigner quelque chose qui ne peut pas être coupé, il prend la valeur plus générale de « connaissances et techniques liées à la structure de la matière ».

Pour la contemplation, des oeuvres de Magritte qui vécut dans la ville de l’atomium !

Une prairie tissue avec des pétales de poiriers en fleurs

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      David McCosh, Femme repassant, SAAM Washington, notice

Je me souviens, de Georges Pérec, on s’en souvient bien, le souvenir personnel et à la fois collectif, le souvenir intime qui parle à chaque lecteur parce qu’il a les mêmes …
Je me souviens, ce livre, par la force mimétique, donne envie de l’écrire à son tour et à sa façon, et, de ce fait, devient utile dans les clubs d’écriture.

Un nouveau livre rend hommage à Pérec en énumérant des Je me souviens liés à un thème précis : le vêtement, l’accessoire, et tout ce qui tourne autour de la mode, de ses images, symboles, mots, expressions …

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Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans.
éd. Seuil, mars 2016

Comme Georges Pérec, Lydia Flem est une lectrice de Proust, elle le cite souvent, lui qui avait bâti son oeuvre comme une robe. Son propre livre est d’ailleurs ce que Proust appelle une littérature de notations, qui rassemble, sous de petites choses vécues, la réalité, la vraie vie révélée par les mots.
Mais ce n’est pas seulement grâce à Proust que j’ai aimé ce livre, les 479 souvenirs vestimentaires sont agréables à lire, variés, entre l’étymologie d’un mot, l’émotion personnelle, l’anecdote historique, le détail cinématographique, pictural, littéraire, etc …

On pense à cet autre livre, d’un genre différent, qui ouvre l’armoire des fringues et de la mémoire, Dressing, de Jane Sautière (revoir ici).

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      Vincent van Gogh, Le petit poirier en fleurs, musée van Gogh Amsterdam, notice et commentaire

      Un extrait :
      244 – Je me souviens que pour le Dictionnaire de l’Académie française, le tissu (participe passé de l’ancien verbe, maintenant inusité, tistre) s’emploie au figuré : Une vie tissue de chagrins et d’infortunes. Proust décrit une prairie qui semble « tissue seulement avec des pétales de poiriers en fleurs ».

      Lydia Flem, Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans.

Cette citation provient du Temps retrouvé, dans la description de Paris pendant la guerre. La capitale n’est plus éclairée par les lampadaires et devient semblable à la campagne, seul subsiste le clair de lune, qui filtre au travers des arbres sur le boulevard Haussmann et sème ses taches claires de lumière comme des pétales de fleurs.

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    T. A. Steinlen, Femme assise dans un canapé, La Piscine Roubaix, notice.

Les descriptions vestimentaires dont je me souviens dans la Recherche sont multiples bien sûr, parce que Proust a mis en scène les vêtements comme de vrais personnages, avec lui l’habit fait la personne et vice-versa, et l’une d’elles en particulier m’a amusée. Il s’agit d’une robe de chambre.
Le narrateur demande l’avis de la duchesse de Guermantes pour offrir des toilettes à son amie Albertine, car il veut être sûr que les tenues choisies par lui soient bien à la mode et adaptées à son jeune âge.
Il demande ainsi à la duchesse (au tout début de « La Prisonnière »):

      Et cette robe de chambre qui sent si mauvais, que vous aviez l’autre soir, et qui est sombre, duveteuse, tachetée, striée d’or comme une aile de papillon ?

La duchesse lui répond : « Ah ! ça, c’est une robe de Fortuny. Votre jeune fille peut très bien mettre cela chez elle. »

J’aime bien la franchise naïve du narrateur qui ose dire à la duchesse que sa robe de chambre sent mauvais.
On oublie qu’autrefois on ne passait pas les vêtements à la machine à laver comme aujourd’hui. Certains, trop luxueux, fragiles, n’étaient jamais lavés et devaient s’entourer d’un nuage olfactif aussi lourd que leur étoffe …

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Ancolies, soucis, pensées …

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    Albert Edelfelt, Fleurs dans un vase, 1873, Finnish National Gallery Helsinki, notice.

Je pourrais composer le même bouquet avec les fleurs de mon jardin. Je préserve les fleurs sauvages, ce qui ajoute au désordre des parterres brouillons, improvisés et multicolores, et les ancolies dressent leurs hautes et délicates tiges un peu partout.

Le mot ancolie est issu du bas latin aquileia, qui serait dérivé, on le devine, de aquila, aigle.
Pourquoi associerait-on cette fleur à l’oiseau ?
Peut-être parce qu’elle présente une courbe comme le bec aquilin.

En français, le mot s’est nasalisé de acolie en ancolie, peut-être pour se rapprocher du mot mélancolie.
Cette fleur est en effet un symbole du sentiment de mélancolie.

Signac a-t-il posé cette fleur auprès de la femme à l’ombrelle pour indiquer son caractère mélancolique ? Le commentaire dans le site du musée d’Orsay ne le dit pas, mais cette femme, qui devint l’épouse du peintre un peu plus tard, était peut-être encline au sentiment de tristesse intermittente.

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Fleurs et sentiments entremêlent leurs noms …

Le mot de la fleur, souci, est issu du bas latin solsequia, qui suit le soleil.
Ce n’est pas la même étymologie que le souci issu du verbe soucier, mais les deux mots s’écrivent de la même façon.
Dans le langage des fleurs, le souci porte aussi le symbole de la mélancolie.

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    Eugène Delacroix, Etudes de fleurs : soucis, hortensias, reines-marguerites, D.A.G. Louvre, notice.

Alors, bien sûr, dans le registre des sentiments fleurs, on pense à la pensée.

Aujourd’hui mes pensées sont sauvages, légères, buissonnières !

      Ecole buissonnière

      Ma pensée est une églantine
      Eclose trop tôt en avril,
      Moqueuse au moucheron subtil
      Ma pensée est une églantine ;
      Si parfois tremble son pistil
      Sa corolle s’ouvre mutine.
      Ma pensée est une églantine
      Eclose trop tôt en avril.

      Ma pensée est comme un chardon
      Piquant sous les fleurs violettes,
      Un peu rude au doux abandon
      Ma pensée est comme un chardon ;
      Tu viens le visiter, bourdon ?
      Ma fleur plaît à beaucoup de bêtes.
      Ma pensée est comme un chardon
      Piquant sous les fleurs violettes.

      […]

      Ma pensée est un perce-neige
      Qui pousse et rit malgré le froid
      Sans souci d’heure ni d’endroit
      Ma pensée est un perce-neige.
      Si son terrain est bien étroit
      La feuille morte le protège,
      Ma pensée est un perce-neige
      Qui pousse et rit malgré le froid.

      Charles Cros, recueil Le collier de griffes.

Seonpensee

      Alexandre Séon, La Pensée, vers 1899, collection Lucile Audouy.
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