Thanksgiving

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Aujourd’hui 24 novembre ou demain (?), aux Etats Unis, c’est la fête de Thanksgiving, et le célèbre tableau de Doris Lee (1905-1983) est en ce moment à Paris, au musée de l’Orangerie, dans l’exposition La peinture américaine des années 1930. Parisiens, il faut aller le voir !

leedet2aic Les femmes s’activent en cuisine pour la préparation du repas,
la dinde est arrosée comme il se doit …
Le chien somnole, le chat joue,
une convive vient d’arriver et ôte son chapeau fleuri,
un gâteau à la citrouille ira dans l’autre four,
il y a dans ce tableau comme une ambiance des Pays-Bas,
une scène de Jan Steen par exemple,
même carrelage au sol,
même composition …

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Il est question de la préparation d’un repas de fête aussi.
Les huîtres remplacent la dinde, et on remarque qu’on les mange froides ou chaudes, passées au grill dans la cheminée.

steenfetedet1mdh Les enfants jouent avec le chat, ou le chien.
On joue de la musique,
on courtise les dames, l’huître que tient l’homme indique le caractère lubrique de son intention,
et les oeufs cassés au sol, qui sont accompagnés d’une cuiller (phallique), du chapeau masculin et du pot où plonge une autre cuiller, peuvent indiquer la perte de la virginité.

steenfetedet2 Steen avait tenu une auberge à Delft, intitulée « Le serpent », et il a pu observer la vie de ses clients.
Il règne souvent dans ses tableaux une ambiance générale de grand fouillis, un désordre qui fut d’ailleurs surnommé en néerlandais « Huishouden van Jan Steen », « ménage à la Jan Steen ».

Ce désordre se retrouve aussi dans l’âme des humains qui mènent parfois une vie dissolue, et tous les symboles parsemés dans les tableaux de Steen le dénoncent.

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Le tableau de Doris Lee affiche une candeur charmante, donne une peinture du bonheur.
Dans la peinture hollandaise du XVIIème siècle, la morale vient toujours tempérer la joie ambiante. Celle-ci se traduit par des détails de « vanité » qui rappellent que la vie ici-bas est éphémère.

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Devant la cage d’où l’oiseau s’est envolé comme la vertu, un enfant, perché dans les hauteurs de la pièce, souffle des bulles de savon à côté d’un crâne. Ce jeu est bien sûr un symbole de vanité, du côté très fragile et éphémère de la vie.
Le peintre moralisateur rappelle qu’on peut toujours s’amuser en bas, mais la mort guette et le jugement dernier risque d’être redoutable.

Joyeux Thanksgiving malgré tout !

Les mots démodés de la mode

Ils ne sont pas si éloignés, les mots qui nous habillaient dans notre enfance, et pourtant, ce vocabulaire vestimentaire paraît enfoui sous des monceaux de naphtaline.
J’ai retrouvé dans mes petits trésors de papier un catalogue du grand magasin Le Bon Marché des printemps et été 1940.

Les mots nous sont encore familiers … mais ne nous rajeunissent vraiment pas !

Les filles, petites ou grandes, les femmes, portaient des robes ou des jupes, à la rigueur jupes-culottes, le pantalon était réservé au sport (d’hiver) et aux vacances d’été à la mer ou à la campagne, il fut interdit à l’école jusqu’en 1968, ainsi les robes de tous les instants prenaient des compléments de nom selon les activités et le moment de la journée.
Il y avait la robe chemisier, la robe lingerie, la robe de jardin, la robe d’intérieur ou robe de chambre, la robe du dimanche, la robe marinière, la robe week-end, la robe d’après-midi, la robe cocktail, la robe du soir – la plus chic était le fourreau !-.

Pour sortir de chez soi, on enfilait un imperméable, un imper, une gabardine, un ciré, un paletot à capuchon, autrefois une pèlerine, et autour du cou on nouait le cache-col ou le cache-nez.
Au lieu de pull-over on disait souvent chandail, et on parlait de gilet, blouson, étole, tricot ou petite laine.
Les hommes portaient des complets-vestons, les femmes des tailleurs avec un plastron.

Les dessous chauds, aujourd’hui on appelle ça un thermolactyl, un damart, autrefois on disait une camisole, une guimpe, un boléro, une misette, un maillot de corps, une combinaison, pour les hommes un gilet de coton, une flanelle, et quand la culotte, la chemisette et la combinaison étaient assorties, on appelait ça une parure.

La combinaison reste une image de ma jeunesse, cette « robe » de dessous apportait du confort et permettait à la jupe ou la robe de dessus de ne pas s’accrocher dans les bas, les jarretelles, ou les collants de laine, et de ne pas remonter de façon disgracieuse. Ce vêtement de dessous était la barrière au delà de laquelle il était impossible d’apercevoir le corps de nos mères ou nos grands-mères, c’était la troublante frontière de la décence.

L’ancêtre du T-shirt s’appelait un loup de mer, c’était un tricot de corps en coton ras du cou. Dans la maison les dames mettaient une blouse ou une robette, et le tablier d’écolier ou de gros travaux était le sarrau.

Les petits enfants et les bébés avaient leur mode et leurs mots charmants comme la barboteuse , le béguin, la douillette, la gigoteuse. On leur mettait un costume, formé d’une culotte boutonnée sur la brassière, et un burnou.
Ils étaient dans de beaux draps dans leurs landaus, avec la parure de voiture toute brodée, ornée de dentelles ou festons.

A ces mots d’antan nous ajoutions chacun notre vocabulaire local !

Velours frappé, façonné, ciselé

  •  » Les robes de Quimper sont de velours noir coupées avec une exactitude admirable, le triangle du dos, les pièces sous les bras collent sans un pli, et les fronces des jupes foisonnent sous les tabliers insolents.
  • Tabliers de velours bleu montés en panneaux divergents, les coutures rebrodées de paillettes ; tabliers de satin vert, ramagés de fleurs rouges et violettes ; gaze perlée de motifs floraux gris, noirs et blancs … Quel luxe !
  • Une jeune fille a taillé sa robe dans une résille de chenille noire, une autre s’habille de velours frappé, façonné, ciselé … Et quelles chevelures, roulées en coque sous la coiffe, cordées en câbles, rousses, queue de vache à veine d’or, noires comme des tresses chinoises !…
  • Une beauté blonde se tait, aussi modeste que les autres en son maintien. Mais elle se sait princière par le nez fin et la joue duvetée, par des cheveux sans prix, d’un or presque vert.
  • Aussi a-t-elle sur sa robe, d’un noir profond qui s’argente aux cassures, noué un tablier rose comme une rose qui se fane, tout brillant de fleurs pourpres et d’une rosée de perles … »

    Le texte ci-dessus (entrecoupé de photos) est de Colette, extrait de En pays connu, édité chez Fayard, 1986.

    C’est durant le joli mois de mars de cette année que j’ai pris ces photos sans bouger de ma fenêtre, une commémoration avait lieu devant le monument aux morts avec monsieur le maire, monsieur le curé -ou plutôt recteur-, les anciens combattants, les marins à pompons, les jeunes filles en coiffes et les Bretons en chapeaux ronds, et puis les sonneurs. C’était beau, bleu, blanc, rouge et noir.

    Je jugeai sur le moment mes photos sans intérêt, et je les avais oubliées jusqu’à ma lecture cet après-midi. Colette, je reviens souvent vers ses chroniques alertes, si finement troussées. Ce recueil, En pays connu, fut publié la même année que Le Fanal bleu, en 1949, et certains textes remontent à 1915. Colette commente ses expériences en province, en pays profond, authentique, campagnard, connu d’elle comme le Paris provincial qu’elle a habité et aimé aussi.

    Depuis les chroniques de Colette, les costumes bretons traditionnels n’ont pas changé et répondent encore à ses descriptions détaillées et enlevées. Ne voulant pas gêner les jeunes filles au maintien ancestral, je les ai photographiées seulement de dos, me privant hélas du souvenir de leurs éclatants tabliers.
    J’en ai un, de ces tabliers folkloriques bretons, qu’une dame m’avait donné il y a fort longtemps, il faudrait que je le retrouve…

    Qui protège le doigt et qui pousse l’aiguille

      Pieter De Hooch, Homme lisant une lettre à une femme, vers 1670-74, Collection Kremer, notice

    Le site de la collection privée Kremer est fort bien fait, et pour ceux qui n’ont pas eu la chance d’aller voir son exposition publique à Paris (comme moi), il y a la solution virtuelle d’examiner les toiles à la loupe.
    (Cliquer sur le mot « notice » puis naviguer dans l’image)

    Toutes les scènes de genre de Pieter De Hooch sont merveilleuses, et celle-ci, de son oeuvre tardif, est particulièrement lumineuse. On y admire notamment une virtuosité dans les blancs qui rappelle forcément Vermeer. Le blanc n’est pas facile à traiter !

    Le blanc du papier, le blanc du linge, le blanc des carreaux de faïence, le blanc des perles, toutes ces matières vibrent dans une symphonie qui inspira plus tard Gautier et Whistler !

    Ce tableau me fait beaucoup penser à celui de Gabriel Metsu, conservé à Dublin, que j’avais présenté sur cette page. Une femme y lit une lettre et il s’agit probablement d’un mot d’amour.
    Dans le tableau de Pieter De Hooch, on ne sait pas quel est le sujet de la lettre lue par le jeune homme. Mais cette lettre semble faire plaisir à la dame, elle paraît heureuse.

    Et si, en toute indiscrétion, on imaginait le contenu de cette lettre ?

    Ce tableau, au dessus de la cheminée, donne l’impression de sortir de l’Ecole de Pont Aven !
    C’est une nativité et il doit renseigner quant à l’interprétation de l’oeuvre.
    Personnellement j’imagine que la dame avait annoncé par lettre à son mari parti sur les mers qu’elle attendait un heureux évènement, et un jeune homme vient lui apporter et lui lire la réponse enjouée du futur papa.
    Mais je me trompe peut-être …

    Alors j’imagine qu’elle coud pour le trousseau du bébé, ourle ses langes.
    J’ai surtout le plaisir de découvrir un nouveau dé à coudre dans la peinture ! Comme dans le tableau de Gabriel Metsu, ce minuscule objet se remarque. Et il est blanc !

    Je m’enrubanne de mercerie



      Georges Pierre Guinegault
      , Etude au soleil, 1923, mba Rennes

    Les sens affamés de couleurs, de textures, les doigts gourmands de créations, je pénètre toujours dans un magasin de tissus avec une joie frémissante de mille projets et j’en sors la tête assouvie de farfouille, ébouriffée de fanfreluches.

    Cette semaine j’ai trouvé le tissu de mes nouveaux doubles rideaux, fait le plein de cretonne fleurie, de galon fronceur, de galon farceur à pompons, de bobines et petites fantaisies, le soleil brille dans mon atelier !

    Ce tablier, je l’ai brodé et confectionné il y a une dizaine d’années, son vichy pétille toujours, il me sert à présenter un adorable petit cahier offert par une amie lectrice du blogue de Grillon.
    Décidément je suis gâtée, que de gentilles pensées me sont adressées !

    Ce cahier était accompagné d’une jolie carte du même esprit, éditée par le musée de la Chemiserie et de l’élégance masculine à Argenton-sur-Creuse

    Je ne connais pas ce musée et me promets de le visiter si un jour mes pas me mènent vers cette ville.

    Que j’aime ces cahiers tendrement nostalgiques ! Que pourrais-je y écrire ? J’ai une idée, je vais y recopier des textes littéraires ayant trait à la couture, la broderie, l’art du fil en général. J’écrirai avec mon cher stylo à pompe et à encre violette, que l’amie expéditrice de ce cahier connaît un peu.

    Pour remercier cette amie fidèle, je recopie ici, avant de passer à mon cahier, un texte de Colette , car je sais qu’elle aime cet auteur.

        Je voulais des boutons pour la lingerie, en nacre, à quatre trous. En nacre, je ne m’en dédis pas. Oui, en nacre, folie et dilapidation ! Et des aiguilles, donc, des aiguilles « anglaises » (quand j’étais petite, leur enveloppe vernissée était déjà imprimée en allemand), des aiguilles que nous appelons, nous autres techniciennes du cousu main, « à chas diminué ». Et de la laine à repriser, en cartes. Et de l’élastique pour coulisser les ceintures des culottes en maille. Et des bobines de fil vieux style, du « fil poissé » pour coudre dans du cuir. Ai-je cousu, couds-je, coudrai-je dans du cuir ? Là n’est pas la question. Et du cordonnet en vraie soie, pour refaire les boutonnières fatiguées des vêtements d’homme … Un étrange bien-être se peut donc puiser dans l’aspect, le contact de certaines « fournitures » que n’a jamais régies, ni modifiées, aucun souci d’esthétique ou de modernité ? Bien sûr. Mais c’est parce que je suis encore riche, je n’utilise pas la manière ordinaire.

        Dans un sens magique de contemplation et d’évocation, je m’enrubanne de mercerie. Vous ne figuriez tout de même pas qu’elle a su, ma main droite un peu pelotonnée par l’habitude d’écrire, enfanter ce chef d’oeuvre de régularité, de discret relief, de solidité : une boutonnière de vêtement masculin ? J’entends la boutonnière au point de feston, naturellement. L’autre, la boutonnière dite passepoilée, n’offre aucune poésie.

        Colette, extrait de Le fanal bleu, éditions Fayard

    Colette le dit bien, on s’entoure d’articles de mercerie pour l’unique et sensuel bonheur des doigts, sans être certaine d’exécuter l’ouvrage, mais l’essentiel réside dans le fait de savoir que la boîte à couture renferme tout le nécessaire au chef d’oeuvre !

    Bon week-end 😀 !



      Edouard Vuillard
      , Mme Vuillard cousant à la fenêtre rue Truffaut, vers 1899, Met New York, page du musée

    Devinettes homophoniques

        Maurice Denis, Le menuet de la princesse Maleine, 1891, musée d’Orsay, commentaire.

    BELLES CITES

    Nul boulgour
    Néant Couscous
    Zéro patate
    Nada polenta

    PAS RIZ

    Pied de montagne
    Lisière de plaine
    Plage de mer
    Confins des terres

    BORD D’EAU

    Suitcase Mom
    Big box brother
    Vanity-case sister
    Purse grand-ma

    BAG DAD

    Merlan chèvre rien
    Sardine agneau un peu
    Sole brebis beaucoup
    Dorade bélier pas mal

    THON BOUC TOUT

    Lainou
    Rayonnou
    Nylonou
    Goretexou

    COTONOU

    Cinna Hoche
    Polyeucte Kléber
    Horace Murat
    Nicomède Marceau

    CID NEY

    0 heure
    1 jour
    10 semaines
    100 mois

    MILLE ANS

    gant Sarah
    chapeau Myriam
    bas Rachel
    robe Léa

    MANCHE ESTHER

    toutou à gendarmerie
    cocotte à armée
    biquette à pompiers
    coco à cris

    MINET À POLICE

    Extraits de L’anthologie de l’OULIPO ,  » Devinettes homophoniques « , éditions Poésie / Gallimard.

    Cet amusant exercice de mots-devinettes m’a donné l’occasion de montrer les différents tabliers que j’ai cousus pour Noël et offerts à mes amis/amies. Ils ne sont pas aussi romantiques que le tablier de la fiancée de Maurice Denis !
    J’ai des toquades comme ça, 2011 fut mon année de tabliers et de maniques !

    Petit oeil sur le marché

      Hendrik Sorgh, Le grand marché de Rotterdam, 1654, musée Boijmans Rotterdam, page du musée

    Elle était touchante cette façon des ménagères d’aller au marché avec leur tablier ! Aujourd’hui, on le retire avant de sortir, par dessus le blouson en polaire il nous irait comme un tablier à une vache. Ou alors il prendrait des airs de spoiler de formule 1 dépassant sous la parka de la FAF ultra-pressée !
    Mais, comme les tâches ménagères, le tablier n’est pas sans noblesse.

    J’aime ce tableau que j’ai déjà montré au moment de Noël, parce qu’en cette période on file au marché, sans oublier si possible d’enlever son tablier, pour prendre les commandes de volailles ou crustacés.
    Sorgh est le spécialiste de ces scènes de marché, pittoresques et attendrissantes.

    Le site du musée Boijmans propose maintenant une observation à la loupe et on peut apprécier tous les détails. Ainsi , en promenant son oeil virtuel sur la toile, on découvre à la gauche du tableau un plant d’oeillet.

    Que fait là cette plante fleurie, isolée, tuteurée, parmi les choux, les navets, les oignons ?
    L’oeillet a pour nom latin  » dianthus  » qui vient du mot grec voulant dire  » fleur de Dieu « . L’oeillet symbolise la présence divine et Jésus Christ, particulièrement au moment de la Passion puisque l’oeillet est de la famille du clou de girofle ( clous de la crucifixion ).

    Le peintre a sans doute posé un oeillet au coin de ce marché abondant pour rappeler que ces denrées sont des dons de Dieu. Remercions-le de pouvoir faire nos courses au marché !
    Je devrais mettre peut-être mon explication de cette anthèse entre parenthèse !

    Par ailleurs, on remarque qu’à côté de cet oeillet se trouve une corbeille de raisins, le raisin, donnant le vin, est également un symbole christique. A côté encore se tiennent les pommes, qui peuvent également signifier le Christ.

    Nous avons évidemment perdu aujourd’hui ce langage, et il paraît surprenant de mêler des signes religieux à une scène profane tout à fait ordinaire, mais la peinture du XVIIème siècle, surtout aux Pays-Bas, était riche de messages.

    Que tout cela n’empêche pas d’admirer ce merveilleux ciel du Nord !

    La fête en tablier

        Pieter Bruegel l’Ancien, Danse de mariage, DIA Detroit, notice

    Les tabliers sont toujours de la fête dans les tableaux de Bruegel, papillons blancs frivoles, ils s’agitent et virevoltent parmi les faces rubicondes et les pantalons provocants des joyeux danseurs et ripailleurs.

    C’est justement aux tableaux de Bruegel l’Ancien que pense Proust en décrivant le restaurant où le narrateur dîne avec son ami Saint Loup, et, comme dans un inévitable enchaînement de pensées, c’est dans Proust que je me plonge en voyant ces scènes de banquets.

      Pieter Bruegel l’Ancien, Mariage paysan, vers 1568, KHM Vienne, page du musée

         » Et précisément à l’hôtel où j’avais rendez-vous avec Saint-Loup et ses amis et où les fêtes qui commençaient attiraient beaucoup de gens du voisinage et d’étrangers, c’était, pendant que je traversais directement la cour qui s’ouvrait sur de rougeoyantes cuisines où tournaient des poulets embrochés, où grillaient des porcs, où des homards encore vivants étaient jetés dans ce que l’hôtelier appelait le  » feu éternel « , une affluence ( digne de quelque  » Dénombrement de Bethléem  » comme en peignaient les vieux maîtres flamands ) d’arrivants qui s’assemblaient par groupes dans la cour, demandant au patron ou à l’un de ses aides s’ils pourraient être servis et logés, tandis qu’un garçon passait en tenant par le cou une volaille qui se débattait. Et dans la grande salle à manger que je traversai le premier jour, avant d’atteindre la petite pièce où m’attendait mon ami, c’était aussi à un repas de l’Evangile figuré avec la naïveté du vieux temps et l’exagération des Flandres que faisait penser le nombre des poissons, des poulardes, des coqs de bruyère, des bécasses, des pigeons, apportés tout décorés et fumants par des garçons hors d’haleine qui glissaient sur le parquet pour aller plus vite et les déposaient sur l’immense console où ils étaient découpés aussitôt, mais où – beaucoup de repas touchant à leur fin quand j’arrivais – ils s’entassaient inutilisés ; « 
        ( Marcel Proust, Le côté de Guermantes I )

          Pieter Bruegel l’Ancien, Danse paysanne, vers 1568, KHM Vienne

    Description longue de la part de Proust, mais tellement vraie, imagée, savoureuse … et intemporelle, car on revoit les grandes brasseries d’aujourd’hui où le personnel glisse hâtivement avec une extraordinaire dextérité.

    Deux phrases plus loin dans ce passage de Guermantes, le narrateur compare les serviteurs du restaurant à des anges. Les serviettes frémissent le long de leur corps et ce pourrait être de la même façon un tablier blanc :

         » Un jeune ange musicien, aux cheveux blonds encadrant une figure de quatorze ans, ne jouait à vrai dire d’aucun instrument, mais rêvassait devant un gong ou une pile d’assiettes, cependant que des anges moins enfantins s’empressaient à travers les espaces démesurés de la salle, en y agitant l’air du frémissement incessant des serviettes qui descendaient le long de leur corps en forme d’ailes de primitifs, aux pointes aigües. Fuyant ces régions mal définies, voilées d’un rideau de palmes, d’où les célestes serviteurs avaient l’air, de loin, de venir de l’empyrée, je me frayai un chemin jusqu’à la petite salle où était la table de Saint-Loup.« 

    Proust ne cite pas cette oeuvre, mais on pense bien sûr, en lisant cette description, à la célèbre  » Cuisine des Anges  » de Murillo.
    On peut y constater que les anges cuisiniers ne portent pas de tabliers !

    Murillo, La cuisine des anges, 1646, Louvre, commentaire du musée.

    Blanc neige

      Renoir, Une serveuse chez Duval, vers 1875, Met New York, notice

    Il neige sur google, taper  » Let it snow  » sur sa page et les flocons apparaissent, peu à peu l’écran de l’ordinateur se voile de givre et comme un polisson, on le gribouille du bout du doigt pressé sur la souris … quand on a assez joué, on appuie sur  » defrost  » pour dégivrer la vitre et notre humeur enfantine !

    Joyeuse façon de fêter la nouvelle saison !

    Blanc sur noir, l’éclat du tablier transforme la servante en touche de piano. Blanc Renoir, vibrant comme une petite musique de nuit.

      P. A. Renoir, Dans l’auberge de la mère Anthony, 1866, Nationalmuseum Stockholm, notice

    Blancs sublimes et sonores surgissant des étoffes sombres, mates, sourdes. Un flocon de neige, le chien, ajoute du bonheur à cette charmante scène.

    Dans le tableau ci-dessous, le tablier blanc éclate comme un coup de cymbale, brille comme un astre. Hammershoi’s mother serait bien triste et perdue sans son beau tablier.

      Vilhelm Hammershoi, Intérieur avec la mère de l’artiste, vers 1889, Nationalmuseum Stockholm, notice

    Enfilons nos tabliers, Noël arrive, et cuisinons en musique 😀 !

    Les tabliers bretons

        Paul Sérusier, La barrière fleurie – Le Pouldu, 1889, musée d’Orsay, notice

    Que déposait le Père-Noël autrefois dans les sabots bretons, boutou coat, déposés devant la cheminée ? Dans les foyers aisés, de bonnes choses, traou mad comme on dit en breton.

    Et surtout, la veillée de Noël était l’occasion de raconter des histoires merveilleuses, des légendes, des récits qui constituaient un patrimoine régional. Trésor oral, ces contes variaient bien sûr d’un conteur à l’autre, et de génération en génération.

    Je le cherchais depuis longtemps, et je suis heureuse de l’avoir enfin trouvé , à un prix raisonnable, ce livre d’Emile Souvestre illustré de jolies gravures :

     » Les merveilles de la nuit de Noël  » sont des récits fantastiques du foyer breton rassemblés par Emile Souvestre dans un livre édité en 1868.

    Ce livre est plus ancien que les tableaux de Sérusier et Gauguin montrés dans cet article !

    Les Bretons se racontaient des histoires, pas seulement pendant la nuit de Noël, toute l’année, le soir, avant que la télévision ne vînt balayer cet imaginaire fertile.
    Je me souviens de mes grandes vacances durant mon enfance, j’allais avec ma mère chez des voisins, chez d’autres amis plus éloignés, et inversement ceux-ci venaient à la maison, de manière toujours improviste, car il aurait semblé aussi incongru d’annoncer à l’avance sa visite qu’aujourd’hui arriver chez quelqu’un sans prévenir, et la soirée de bavardage s’orientait toujours vers des histoires, d’autant plus captivantes qu’elles étaient fantastiques, irréelles, mêlant les indispensables korrigans, le diable et le bon Dieu.



      Paul Gauguin
      , Jeunes Bretonnes dansant – Pont Aven, 1888, NG Washington, notice

    Dans presque tous les tableaux représentant des scènes de genre en Bretagne, les personnages féminins portent un tablier, et dans mon enfance, j’ai en effet toujours vu les dames âgées en tablier. Celui-ci faisait partie de l’habillement quotidien, et pour les grandes fêtes, le beau tablier richement brodé honorait dignement le costume folklorique.
    Dans ces contes dits en sirotant un café servi dans un verre Duralex sur la toile cirée de la cuisine, la tempête sévissait souvent et l’Ankou, la mort en personne, noire avec sa faux, emportait les malheureux. Le diable, noir lui aussi, emmenait les enfants pas sages dans telle maison toujours fermée devant laquelle on n’osait pas passer. On reprenait un sucre dans la boîte en fer de Traou Mad de Pont Aven pour se rasséréner en faisant un canard dans le fond du verre.
    On frémissait avec délice.
    Sur le chemin du retour, la nuit faisait courir des ombres dans les chemins, j’étais transie d’une peur ensorcelante.
    Tout a disparu, le café dans le verre, les soirées chez les voisins, les histoires fantastiques, les longs tabliers de coton …

      Paul Gauguin, Paysannes bretonnes, 1894, musée d’Orsay, notice

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