Une immense photographie

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      Charles Aubry, photographie, 1864, tirage 45,7cm x 35,3cm, BnF, notice.

Marcel Proust s’intéressait à toutes les techniques et la photographie occupe une place privilégiée dans À la recherche du temps perdu.

Un passage très célèbre du Côté de Guermantes met en scène une photographie qu’apporte Swann à madame de Guermantes. Il s’agit des dernières pages du volume, celles, cruelles, qui montrent les fameux souliers rouges de la duchesse, souliers qui sont liés à la mort de Swann et à l’égoïsme sans borne du duc de Guermantes.

    « Vous verrez Oriane tout à l’heure, me dit le duc quand je fus entré. Comme Swann doit venir tout à l’heure lui apporter les épreuves de son étude sur les monnaies de l’Ordre de Malte, et, ce qui est pis, une photographie immense où il a fait reproduire les deux faces de ces monnaies, Oriane a préféré s’habiller d’abord, pour pouvoir rester avec lui jusqu’au moment d’aller dîner. Nous sommes déjà encombrés d’affaires à ne pas savoir où les mettre et je me demande où nous allons fourrer cette photographie.

    Marcel Proust, Le Côté de Guermantes, II, II.

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Cette photographie n’intéresse pas du tout le duc, d’ailleurs il ne s’intéresse pas à grand chose à partir du moment où cela ne le met pas en valeur lui-même.
Cette photo est trop grande, encombrante, encore une lubie de la duchesse, et par chance pour le duc, sa femme la mettra dans sa chambre à coucher, il ne la verra donc jamais. On sait que le duc et la duchesse sont sur le point de divorcer, ils ne vont plus l’un dans la chambre de l’autre.

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      Emmanuel Sougez, Château de cartes, 1928, photographie, BnF, notice.

Mais cette photo, qui rassemble les côtés pile et face des médailles, est très intéressante en elle-même.
Comment le photographe, à la demande de Swann, a-t-il procédé pour la prendre ? La scène se déroule à la toute fin du XIXème siècle.
Pas de photoshop et de copié-collé à l’époque !
Quel format ?
Cette photo immense était-elle ce qu’on nomme un poster aujourd’hui, de l’ordre du format A2 ou abribus ?!
Quel type de reproduction ? Quel procédé photomécanique ?
Héliogravure ?
Le site du musée Niepce donne des pistes sur cette page.

On sait que le progrès technique de la photographie depuis sa création visait d’abord à réduire le négatif. La plaque de verre ou le négatif souple étaient au début grands comme une carte postale, on chercha à créer le petit format, en rouleau, le 24×36 …
Mais comment faisait-on pour agrandir les photos ?
Marcel Proust aurait pu nous expliquer !

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      Emmanuel Sougez, Trois poires, photographie, 1934, BnF, notice.

À la recherche des pas perdus

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C’est un écrivain original, fantasque, étonnant, spontané et généreux, amazing disent en un mot les Anglais, que j’ai rencontré il y a dix jours, il présentait son roman qui lui ressemble, un livre hors du commun.
C’est l’histoire d’un spectateur, de quelqu’un qui a assisté aux répétitions et aux premières séances d’un spectacle de danse créé dans un théâtre d’Anvers.
Anvers est aussi une ville surprenante, entre traditions et avant-garde.

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      Fernand Léger, La danseuse bleue, 1930, Centre Pompidou,notice.

Ce spectacle était Myth de Sidi Cherkaoui, dansé et créé en 2006,
et l’écrivain, Joël Kerouanton, dix ans plus tard, publie son regard intime de cette oeuvre.
Il lui a fallu dix ans pour tout noter, recueillir, trouver les mots, défricher sa pensée, et comme il dit, la force d’une danse, c’est le temps nécessaire pour en énoncer les mots.
Ce spectacle dansé dut être puissant !

Joël Kerouanton est spectateur et aime scruter l’âme du spectateur,
il a rédigé l’amusant et virtuel Dico du Spectateur.

51sm5xk3xhl-_sx393_bo1204203200_ Voici son roman :
Myth[e] roman dansé
éd. L’oeil du souffleur

De ses innombrables notes il a extrait la quintessence, un petit livre qui dit l’expérience d’un spectateur assis dans un canapé (rouge magenta) installé presque sur scène, au plus près des danseurs répétant la pièce, qui est alors un work in progress.
Au fur et à mesure des répétitions et représentations la danse, en effet, évolue, mûrit, cette oeuvre mouvante n’est pas définitive.
Il fut frappé de voir que les corps dansants pensaient, il se devait de raconter cette pensée du corps par le corps.

Je repensais moi-même en le lisant à cette question philosophique :
Ai-je un corps ou suis-je mon corps ?.

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      Edgar Degas, Danseuse en maillot, vers 1896, pastel, musée d’Orsay, notice

    Ecrire, écrire tout ça, écrire ce spectacle en train de s’écrire lui-même sur scène.
    La danse, très corporelle, charnelle, est aussi un art abstrait, intellectuel et éphémère, instantané, l’écriture n’est-elle pas le meilleur moyen de le fixer de manière sûre dans le temps, alors que le film, l’image numérique, ne sont pas certains de durer ?
    Myth[e] était un spectacle vivant et mortel, qui s’arrêtait quand les danseurs quittaient la scène, il fallait une littérature des jambes pour pouvoir le retrouver.

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        Frantisek Kupka, Deux danseuses, 1905, Centre Pompidou, notice

    Ce spectacle était apparemment très riche d’images, profus, peut-être confus, l’écrivain a dépecé ses notes pour livrer un récit de danse très dense, un roman dansé condensé, peut-être aurait-il pu nous laisser plus encore de ces traces ancrées dans sa mémoire, encrées dans son grimoire, traces hélas fugitives du grand livre qui s’écrivait sur scène avec les corps.

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        Edgar Degas, Danseuse espagnole et étude de jambes, vers 1882, pastel, musée d’Orsay, notice.

    Joël Kerouanton écrit :
    Certes, l’expérience chorégraphique se poursuivait, gravée dans les mémoires et les corps, avant de s’effacer avec le temps ;

    Cette notion du temps qui efface la mémoire, m’a bien sûr rappelé Marcel Proust. La Recherche est l’histoire d’un écrivain qui comprend que seule l’écriture lui permettra de retrouver ce que le Temps a effacé, perdu.
    J’en ai parlé avec l’auteur. En posant des mots sur tout ce qu’il a vu, ressenti, il a fait preuve d’un élan proustien. Et le fait qu’il s’intéresse autant à la position du spectateur, parfois plus qu’au spectacle lui-même, montre aussi son côté Marcel, car dans À la recherche du temps perdu, le narrateur est spectateur, du théâtre vivant de la société, et aussi du théâtre sur scène, devant son actrice fétiche, La Berma, en observant très finement les spectateurs autour de lui.

    Joël Kerouanton m’a dit qu’il essaierait un jour de lire la Recherche, mais la tâche lui semble ardue. Alors, avant d’attaquer la montagne dans son intégralité, je lui conseille vivement la lecture de la version concentrée :

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        Laurence Grenier, Proust pour tous, en 500 pages au lieu de 3000, éd. La Spirale. en vente ici.

    Les Dames des Roches Noires

        Claude Monet, Hôtel des Roches Noires Trouville, 1870, musée d’Orsay, commentaire

    Ici à l’hôtel des Roches Noires, chaque après-midi, en été, des dames, âgées déjà, se retrouvent sur la terrasse et parlent. On les appelle les Dames des Roches Noires. Tous les jours, tous les après-midi de l’été. On peut parler de sa vie toute sa vie, la vie est considérable.
    monetrno Ces femmes parlent sur la terrasse près de la mer, jusqu’à la fraîcheur, jusqu’au crépuscule. Souvent d’autres gens passent et écoutent. Parfois elles les invitent à rester avec elles. Ce sont des femmes qui racontent les événements de leur vie et ceux des autres vies, des autres existences, d’une façon incomparable. Dressées sur les décombres de la guerre, elles parlent depuis 40 ans de l’Europe centrale. Il y a des gens qui se retrouvent là, chaque année, dans ce grand hôtel au bord de la Manche. Pour ça, parler.
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    Elles avaient entre vingt et trente cinq ans en 1940. Elles habitent à Passy en France pour quelques unes. Des dames, ce mot ne veut rien dire si on ne connaît pas celles de la Manche.

    L’été, elles rebâtissent l’Europe, à partir de leurs réseaux d’amitiés, de rencontres, de relations mondaines et diplomatiques, des bals de Vienne, de Paris, des morts d’Auschwitz, de l’exil.

    Proust venait quelquefois dans cet hôtel. Certaines ont dû le connaître. C’était la chambre 111 sur la mer. Ici. C’est comme si Swann était là dans les couloirs. C’est quand elles sont de très jeunes filles que Swann passe.

    Marguerite Duras,
    Les Dames des Roches Noires
    extrait de : « La vie matérielle »
    1987

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    Avec son style très personnel et séduisant Marguerite Duras revient à Trouville. Rêveries, nostalgie, poésie et petit bavardage, c’est beau.
    La vie matérielle est un recueil de courts textes intimistes qui se lit avec plaisir.
    Marguerite Duras a vu de ses propres yeux les yeux de vieilles dames qui ont, peut-être dans leur jeune âge, vu Marcel Proust. Des yeux pâlis qui ont croisé autrefois ceux de Marcel et par lui ceux de Swann. Un temps, un roman retrouvés.

    Aujourd’hui ce n’est plus possible, ces dames-là ne sont plus de notre monde. On ne peut plus voir que la chambre, la mer, la plage, inchangées, que les yeux de Marcel ont observées, analysées, décrites.

    Le tableau dans le texte est :
    Renoir, Deux jeunes filles, 1919, MFA Philadelphie, notice.

    Rêveries onomastiques

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    Bayeux si haute dans sa noble dentelle rougeâtre et dont le faîte était illuminé par le vieil or de sa dernière syllabe ; Vitré dont l’accent aigu losangeait de bois noir le vitrage ancien ; le doux Lamballe qui, dans son blanc, va du jaune coquille d’oeuf au gris perle ; Coutances, cathédrale normande, que sa diphtongue finale, grasse et jaunissante, couronne par une tour de beurre ; Lannion avec le bruit, dans son silence villageois, du coche suivi de la mouche ; Questambert, Pontorson, risibles et naïfs, plumes blanches et becs jaunes éparpillés sur la route de ces lieux fluviatiles et poétiques ; Benodet, nom à peine amarré que semble vouloir entraîner la rivière au milieu de ses algues ; Pont-Aven, envolée blanche et rose de l’aile d’une coiffe légère qui se reflète en tremblant dans une eau verdie de canal ; Quimperlé, lui, mieux attaché et, depuis le moyen âge, entre les ruisseaux dont il gazouille et s’emperle en une grisaille pareille à celle que dessinent, à travers les toiles d’araignées d’une verrière, les rayons de soleil changés en pointes émoussées d’argent bruni.

    Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Nom de pays : le nom.

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    Pardon pour ces quatre articles de la semaine certes un peu trop « proustifiants » !

    M’intéressant au dessein de l’écriture, je constate que celle-ci peut seule expliquer bien des sensations, comme par exemple les images que font naître les sonorités très variées des noms propres.
    Dans À la recherche du temps perdu, le jeune narrateur prend le train, ou plutôt s’imagine prendre le train, pour se rendre à Balbec, selon un circuit qui sillonnerait la Bretagne et la Normandie, et pousserait jusque dans le Finistère. Au passage, on remarque là un vestige dans le roman de l’idée de Proust de situer Balbec à Beg-Meil. Les noms des villes, dans lesquelles le train s’arrête, le font imaginer ces cités selon leurs seuls noms, sonores et colorés.
    Il voit ainsi un vitrail dans Vitré, des reflets gris perle dans Quimperlé, une embouchure mouvante dans Bénodet … c’est très poétique.

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    Certains écrivains inventent pour leurs romans des noms propres qui condensent en eux-mêmes toute la magie de l’écriture.
    Balzac, par exemple, me fascine avec Mme de Bargeton née Nègrepelisse, Diane de Maufrigneuse (là je ris), Mme de Mortsauf à Clochegourde (rire encore), Rastignac, Vandenesse, Rubempré, pleins de vanité gourmée, Gobseck, Vattebled …

    Dans le même art de l’harmonie entre le nom et le personnage, je citerai Patrick Modiano qui étire des ribambelles de patronymes aussi typiques d’une certaine époque que les quartiers de Paris où les personnages évoluent : Paul Chastagnier, Jean Daragane, Jeannette Gaul, Gérard Marciano, Raymond Casterade, Lucien Lacombe … sans des noms comme ça, aux couleurs acidulées, grinçantes ou défraîchies des années quarante à soixante, on ne lirait pas du Modiano !

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    Ecrire

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    Ecrire, pourquoi écrire ?
    Ecrire comment, au sujet de quoi, avec quoi ?
    Ecrire, la raison d’être écrivain.
    Ecrire, la seule solution pour partir À la recherche du temps perdu.
    Ecrire dans un lieu à soi, avec du temps, et de quoi vivre, précise Virginia Woolf.
    Ecrire, la seconde partie des Mots de Jean-Paul Sartre.
    Ecrire, le livre émouvant de Marguerite Duras.
    Ecrire, l’essence des journaux intimes de tant d’écrivains.
    Ecrire la vie comme Annie Ernaux.
    Ecrire, tout un style, selon Queneau, Pérec …
    Ecrire, augmenter le réel, a titré Valentine Goby pour sa chronique hebdomadaire dans La Croix de jeudi dernier.
    Ecrire …

    Ecrire, j’ai choisi ce vaste sujet de discussion et d’écriture pour nos prochaines réunions des Vents m’ont dit autour des mots.

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        Honoré de Balzac, brouillon de La femme supérieure, BnF manuscrits

      écouter et regarder le petit documentaire sur le travail d’écriture sur cette page.

    Rire, écrire, je m’aperçois que deux lettres s’ajoutent à rire pour écrire, et tous deux sont le propre de l’homme.
    Stylet, doigt, plume, machine, clavier, écran, logiciel, internet, l’évolution de l’écriture n’est pas finie …

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    Il y avait un concours de nouvelles en octobre sur le site aufeminin.com, en partenariat avec la revue Muze que j’aime beaucoup.
    Les thèmes d’écriture proposés étaient :

    1. Tout a commencé sur snapchat
    2. Voilà un an que j’avais semé cette graine
    3. Rien ne serait plus jamais comme avant
    4. C’était la photo parfaite

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    Je ne voulais pas concourir parce que la consigne était de ne pas dépasser 3000 signes, espaces comprises. Je n’ai pas beaucoup de temps pour écrire, encore moins pour compter ! Je n’avais aucune idée du nombre total qu’un texte peut donner.
    Et puis j’ai découvert que sur le site, il fallait écrire directement son histoire dans le cadre prévu à cet effet, et celui-ci était équipé d’un compteur de signes et d’espaces. Alors j’ai spontanément rédigé une nouvelle qui dut être courte, bien plus courte que je le souhaitais !

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    Goût proustien s’abstenir !
    C’est difficile d’écrire très court, de faire des coupes claires dans une histoire qu’on aimerait développer. L’écriture sur internet, comme le traitement de texte sur PC, ne laisse aucun brouillon, aucune trace des tentatives précédentes, aucun repentir.
    Si Marcel avait écrit sur un écran, on n’aurait pas su que longtemps il a hésité pour son incipit, il l’a barré, remplacé, puis repris.

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    Mon texte est ici en ligne.
    Comme il ne se glisse pas dans le moule du correctement laïc (« laïquement correct » n’est pas une bonne orthographe, me dit l’ordi !), j’ai mis toutes les chances contre moi pour être sélectionnée !
    J’ai beaucoup aimé cette expérience déroutante et instructive.

    Toute ressemblance avec Grillon du Foyer est en partie fortuite ! Mais cette idée de ressemblance me ramène à Proust encore, à la deuxième phrase de son gigantesque roman, dans Du côté de chez Swann. Le narrateur, qui de bonne heure longtemps s’est couché, réfléchit en somnolant à ce qu’il vient de lire pour s’endormir, et s’identifie à tout ce qu’il vient de lire. Il est lui-même le paysage, le personnage, l’atmosphère, le sentiment décrits … il est le contenu du roman incarné. Le sommeil + la lecture lui donnent l’impression d’être ce qui est écrit. Etrange, cette transsubstantiation littéraire, non ?

    Raids wagnériens

        François Flameng, retour d’un vol de nuit, 1918, musée de l’Armée Paris, notice

    En relisant hier le passage du Temps retrouvé, où Proust évoque le changement d’heure, qui fut en effet décidé en France en 1916 et dont le décret fut voté et mis en application en mars 1917, j’ai eu envie d’écouter du Wagner, parce que, dans ce même passage, le narrateur regarde avec son ami Saint Loup les avions faire leur Chevauchée des Walkyries au son des sirènes dans la nuit parisienne.

    J’avais déjà recopié cet extrait il y a trois ans ici.

    Cette année j’ajoute la musique de Wagner, je choisis l’ouverture de Rienzi, un opéra de jeunesse que Wagner aimait moins, mais je trouve son ouverture très belle, elle fait à certains moments très Wacht am Rhein (« La garde au Rhin », poème de Max Schneckenburger qui fut composé en 1840 au moment de la crise franco-allemande) !

    Le changement d’heure

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    Il y a cent ans, ou presque, le changement d’heure existait en France. Je ne sais pas quand il fut supprimé, je me souviens bien de son retour il y a quarante ans.

    Proust en parle dans la Recherche :

      Tout en me rappelant la visite de Saint-Loup j’avais marché, puis, pour aller chez Mme Verdurin, fait un long crochet ; j’étais presque au pont des Invalides. Les lumières, assez peu nombreuses (à cause des gothas), étaient allumées un peu trop tôt, car le changement d’heure avait été fait un peu trop tôt, quand la nuit venait encore assez vite, mais stabilisé pour toute la belle saison (comme les calorifères sont allumés et éteints à partir d’une certaine date), et au-dessus de la ville nocturnement éclairée, dans toute une partie du ciel – du ciel ignorant de l’heure d’été et de l’heure d’hiver, et qui ne daignait pas savoir que 8 heures et demie était devenu 9 heures et demie – dans toute une partie du ciel bleuâtre il continuait à faire un peu jour.

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      Dans toute la partie de la ville que dominent les tours du Trocadéro, le ciel avait l’air d’une immense mer nuance de turquoise qui se retire, laissant déjà émerger toute une ligne légère de rochers noirs, peut-être même de simples filets de pêcheurs alignés les uns auprès des autres, et qui étaient de petits nuages. Mer en ce moment couleur turquoise et qui emporte avec elle, sans qu’ils s’en aperçoivent, les hommes entraînés dans l’immense révolution de la terre, de la terre sur laquelle ils sont assez fous pour continuer leurs révolutions à eux, et leurs vaines guerres, comme celle qui ensanglantait en ce moment la France.

      Marcel Proust, extrait de Le Temps retrouvé, M. de Charlus pendant la guerre.

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    Dans cet extrait (pendant la première guerre mondiale), il s’agit du passage à l’heure d’été. Comme dit Proust, le ciel ne sait pas que les hommes changent l’heure.
    Les mouettes non plus.
    La plage ne montre pas ostensiblement le changement de saison.
    Juste un peu plus pastel.
    La lumière se décante plus lentement, l’horizon est moins sanglant, avant les batailles du vent d’hiver.
    Chic, l’heure d’hiver !
    Une heure de lecture en plus dans le lit le matin.
    Du temps retrouvé !

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    Dernière communication à la société proustienne de Barcelone

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        Lanterne magique adaptée sur une lampe à pétrole, musée Marcel Proust Illiers-Combray, commentaire.

    La société proustienne de Barcelone existe, elle a été créée il y a un an, et l’écrivain Mathias Enard en est membre. Il a publié cet automne un livre tout à fait original :

    51xlf6mugnl-_sx365_bo1204203200_ Mathias Enard,
    Dernière Communication à la société proustienne de Barcelone,
    éd. Inculte, août 2016

    On y découvre un poète. Surprenant poète.
    Comment cerner le sujet de cet ouvrage ? C’est difficile ; c’est un voyage, un retour vers ses livres anciens, on y parle de batailles du passé, de villes et de pays meurtris, d’amour et de murs, de boussole et d’alcool, de Pessoa, de Proust … Le tout en poésie, parfois rimée.
    Fort, intime, sensuel, fraternel.

    C’est évidemment pour Marcel que j’ai acheté ce petit livre.
    J’ai relevé un vers magnifique à propos de Proust :

        « Sa robe de chambre pèse trois mille pages. »

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        Mariano Fortuny, Robe manteau, musée de la mode et du costume Paris, commentaire.

    Le savon

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        J.B.S. Chardin, Les bulles de savon, après 1739, LACMA Los Angeles, notice

    Le savon, c’est le type même du sujet dérisoire, mais qui mousse interminablement.
    Cette phrase n’est pas de moi, mais je l’adopte. Elle fut écrite par Francis Ponge.
    Alors voilà, je vais savonner la « planche à billets » qu’est généralement un blogue, en espérant ne pas trop bêtement m’égarer.

    La semaine dernière je n’ai pas bullé, au contraire, je n’ai hélas pas eu le temps de considérer ce galet éphémère et parfumé, le savon.
    J’ai envie de me pencher cette semaine, sans trop glisser, comme Ponge, sur Donge ou autre Cadum.

    Observons le savon dans le milieu aquatique. Dirons-nous qu’il y mène une existence dissolue ?

    31xwsat41tl-_sx303_bo1204203200_-1 Mes grands-mères m’ont souvent dit que, parmi les choses qui manquaient le plus pendant la guerre, il y avait le savon.

    Francis Ponge a rédigé son ouvrage sur le savon pendant les années de privation de la seconde guerre mondiale. Il l’a sans cesse remanié jusqu’à sa parution en 1967.
    Il est certain que le savon est un sujet qui vous échappe facilement, et plus on s’y frotte, plus il devient insaisissable, fuyant jusqu’à la disparition totale.
    Mais, à force de plonger dans les eaux qu’il trouble malicieusement, on sort de cet exercice avec les mains propres.
    Ponge proposait donc une petite toilette intellectuelle et passionnante avec le savon.
    Et j’adore les savons !

      Chardin, La lessive, années 1730, Ermitage Saint Pétersbourg , notice

    J’illustre mon article avec des tableaux de Chardin, car c’est à ce peintre que j’ai pensé en premier lieu, il a à la fois représenté le jeu des bulles de savon et les scènes de lessive, et Francis Ponge a justement écrit sur Chardin et ses natures mortes, l’artiste ayant lui aussi observé de manière intense et tendre les plus simples objets de la vie quotidienne.

    À la recherche du Savon Perdu

    Il arrive que, dans cette aventure, nous ayons perdu le morceau de savon lui-même, et que nous devions le repêcher à tâtons fort diminué, à moitié fondu, ramolli, les yeux cernés, méconnaissable comme quelqu'un qui "a fait la vie".

    Francis Ponge, extrait de Le savon.

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    En intitulant ainsi son chapitre, À la recherche du savon perdu, Francis Ponge m’a fait penser à un délicieux passage de la Recherche, dans Combray, quand le narrateur enfant raconte le rituel de la messe dominicale, sa maman passant rapidement chez le commerçant qui se savonne les mains comme on le faisait machinalement, un petit geste d’autrefois qu’on ne voit plus guère de nos jours :

        « Mon Dieu ! neuf heures ! il faut se préparer pour aller à la grand’messe si je veux avoir le temps d’aller embrasser tante Léonie avant », et je savais exactement la couleur qu’avait le soleil sur la place, la chaleur et la poussière du marché, l’ombre que faisait le store du magasin où maman entrerait peut-être avant la messe, dans une odeur de toile écrue, faire emplette de quelque mouchoir que lui ferait montrer, en cambrant la taille, le patron qui, tout en se préparant à fermer, venait d’aller dans l’arrière-boutique passer sa veste du dimanche et se savonner les mains qu’il avait l’habitude, toutes les cinq minutes, même dans les circonstances les plus mélancoliques, de frotter l’une contre l’autre d’un air d’entreprise, de partie fine et de réussite.

        Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray.

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    La Cuisse-de-nymphe-émue

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      Rose, où se satisfont tes anciens amants ?
      […]
      Nous t’achetions telle que Dieu t’avait faite, un peu mordue ici, un peu rousse là, et c’était à nous de te parer, à moins que nous ne te préférions roussie et mordue, un cétoine d’or caché dans la conque de ton oreille. Tu avais trop de feuilles, des boutons comme des radis, un petit escargot au long de la tige, et autant d’épines qu’une pucelle farouche. Maintenant le fleuriste t’épuce et t’épile à la pince, et t’arrache tes coccinelles et tes fourmis, outre deux ou trois rangs extérieurs de pétales.

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      Belle sans tache ni tare, je t’aime mieux à Bagatelle, ou à L’Haÿ. J’irai te voir un de ces jours de juin, chauds, frais, où par tourbillons le vent te pille, et nous fait croire que tu sais encore te prodiguer. Là je lirai inutilement tes noms, que Dieu merci j’oublie incontinent. Qu’ai-je à faire de ton état civil, émaillé des noms de tels vieux généraux, tels grands industriels et autre Mme Robinet ? Passe pour le Président Herriot, parce qu’il a la dégaine – et la compétence – du bon jardinier. Mais ma religion te baptise mieux, Rose, toi que j’appelle en secret Péché pourpre, Abricotine, Neige, Fée, Beauté noire, toi qui soutiens glorieusement l’hommage d’un nom bien païen : la Cuisse-de-nymphe-émue !

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      […]
      Roses sur tiges, le bouton clos comme un oeuf, puis inopinément ouvertes, roses qu’éveille au centre de Paris l’arc-en-ciel prisonnier du jet d’eau, je cherche à quoi vous comparer, en quel éden cueillir les fleurs qui vous vaillent … Je crois que j’ai trouvé. Vous êtes presque aussi belles que les roses torrentielles qui comblent un tout petit enclos de garde-barrière, couvrent une maisonnette de jardinier, treillagent le mur de la rustique auberge, ici, là, ailleurs, partout où elles montrent ce que peuvent, pour notre émerveillement, la rencontre de juin, du hasard, du beau temps, la solitude d’une jeune fille, la main d’un vieil homme rêveur et son bienveillant sécateur …

      Colette, extrait de Pour un herbier, La rose, éd. Fayard, 1991.

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    Pour un herbier, le très charmant livre que voilà, qu’on feuillette avec délicatesse pour ne pas altérer l’ineffable beauté, fragile, surannée, précieuse, des pages de Colette !
    Un texte et une gravure ancienne par fleur, tulipe, gardénia, jacinthe, glycine …
    Un herbier littéraire que la maison Fayard devrait rééditer pour le plaisir des plus jeunes jardiniers.

    La dernière phrase me rappelle vivement les plus belles de Marcel Proust, même rythme, même tendresse, même poésie.
    Par ailleurs, l’évocation des noms de roses fait penser déjà à Proust, monsieur de Charlus dit qu’il n’aime pas les roses, mais ce sont surtout leurs noms qu’il n’aime pas, car ces pauvres fleurs, dès qu’elles sont belles, sont affligées de titres ronflants comme Baronne de Rothschild ou Maréchale Niel, ce qui jette un froid.

    Pour illustration, j’ai choisi un bouquet de Willem van Aelst, il faut aller sur la page du musée et zoomer sur les détails époustouflants de finesse. Une splendeur de vanités !

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    le vrai livre naît de l’obscurité et du silence

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    Dans Le Temps retrouvé le narrateur, dans son analyse de l’art en général et du métier d’écrivain en particulier, explique que l’artiste doit chercher la vérité en profondeur, en dessous des apparences, des passions, des paroles, des habitudes, et de toute l’agitation qui l’entoure et la masque. Son art véritable doit traverser ce qu’il perçoit, et restituer les choses après les avoir mûrement intellectualisées.
    La littérature de notation, celle qui se contente de prendre note de ce qui se voit, se dit, bouge et existe, n’a donc selon lui aucune valeur.

    Ainsi dit-il :
    chodowieckingwash […] les vrais livres doivent être les enfants non du grand jour et de la causerie mais de l’obscurité et du silence. Et comme l’art recompose exactement la vie, autour des vérités qu’on a atteintes en soi-même, flottera toujours une atmosphère de poésie, la douceur d’un mystère qui n’est que le vestige de la pénombre que nous avons dû traverser, l’indication marquée exactement comme par un altimètre, de la profondeur d’une oeuvre.

    Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Matinée chez la princesse de Guermantes.

    ci-contre, gravure de Daniel Nikolaus Chodowiecki, Jeune homme écrivant sous la lampe, 1784, NG Washington, notice.

    Ces jolies phrases de Proust, et c’est là tout son art, semblent faire jaillir un paradoxe, la vérité profonde n’apparaît pas dans la pleine lumière, mais dans l’obscurité.

    L’écrivain dévoile, grâce à sa littérature, la vraie vie, en s’éloignant d’elle pour la retrouver authentique en écrivant, solitaire et silencieux, dans le secret de son bureau, de la chambre (à soi disait Virginia Woolf), du grenier, ou autre cabinet qu’il éclaire d’une lampe ou d’une bougie.

    Le peintre aussi, à mon avis, ou le sculpteur, a besoin de détourner son regard du modèle pour puiser une part plus importante de vérité, et de poésie, de tendre mystère, qui n’apparaissent pas sans ce travail d’artiste.

    Par ces grandes intempéries estivales, nous sommes obligés de fermer les volets et de lire, nous aussi, sous la lampe dans la pénombre un peu rafraîchie de la pièce !

    anonymemagnin

        anonyme, jeune femme lisant dans son lit, dessin, musée Magnin Dijon, notice.

    Une prairie tissue avec des pétales de poiriers en fleurs

    mccoshsmithsonian

        David McCosh, Femme repassant, SAAM Washington, notice

    Je me souviens, de Georges Pérec, on s’en souvient bien, le souvenir personnel et à la fois collectif, le souvenir intime qui parle à chaque lecteur parce qu’il a les mêmes …
    Je me souviens, ce livre, par la force mimétique, donne envie de l’écrire à son tour et à sa façon, et, de ce fait, devient utile dans les clubs d’écriture.

    Un nouveau livre rend hommage à Pérec en énumérant des Je me souviens liés à un thème précis : le vêtement, l’accessoire, et tout ce qui tourne autour de la mode, de ses images, symboles, mots, expressions …

    flem Lydia Flem
    Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans.
    éd. Seuil, mars 2016

    Comme Georges Pérec, Lydia Flem est une lectrice de Proust, elle le cite souvent, lui qui avait bâti son oeuvre comme une robe. Son propre livre est d’ailleurs ce que Proust appelle une littérature de notations, qui rassemble, sous de petites choses vécues, la réalité, la vraie vie révélée par les mots.
    Mais ce n’est pas seulement grâce à Proust que j’ai aimé ce livre, les 479 souvenirs vestimentaires sont agréables à lire, variés, entre l’étymologie d’un mot, l’émotion personnelle, l’anecdote historique, le détail cinématographique, pictural, littéraire, etc …

    On pense à cet autre livre, d’un genre différent, qui ouvre l’armoire des fringues et de la mémoire, Dressing, de Jane Sautière (revoir ici).

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        Vincent van Gogh, Le petit poirier en fleurs, musée van Gogh Amsterdam, notice et commentaire

        Un extrait :
        244 – Je me souviens que pour le Dictionnaire de l’Académie française, le tissu (participe passé de l’ancien verbe, maintenant inusité, tistre) s’emploie au figuré : Une vie tissue de chagrins et d’infortunes. Proust décrit une prairie qui semble « tissue seulement avec des pétales de poiriers en fleurs ».

        Lydia Flem, Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans.

    Cette citation provient du Temps retrouvé, dans la description de Paris pendant la guerre. La capitale n’est plus éclairée par les lampadaires et devient semblable à la campagne, seul subsiste le clair de lune, qui filtre au travers des arbres sur le boulevard Haussmann et sème ses taches claires de lumière comme des pétales de fleurs.

    steinlenpiscine

      T. A. Steinlen, Femme assise dans un canapé, La Piscine Roubaix, notice.

    Les descriptions vestimentaires dont je me souviens dans la Recherche sont multiples bien sûr, parce que Proust a mis en scène les vêtements comme de vrais personnages, avec lui l’habit fait la personne et vice-versa, et l’une d’elles en particulier m’a amusée. Il s’agit d’une robe de chambre.
    Le narrateur demande l’avis de la duchesse de Guermantes pour offrir des toilettes à son amie Albertine, car il veut être sûr que les tenues choisies par lui soient bien à la mode et adaptées à son jeune âge.
    Il demande ainsi à la duchesse (au tout début de « La Prisonnière »):

        Et cette robe de chambre qui sent si mauvais, que vous aviez l’autre soir, et qui est sombre, duveteuse, tachetée, striée d’or comme une aile de papillon ?

    La duchesse lui répond : « Ah ! ça, c’est une robe de Fortuny. Votre jeune fille peut très bien mettre cela chez elle. »

    J’aime bien la franchise naïve du narrateur qui ose dire à la duchesse que sa robe de chambre sent mauvais.
    On oublie qu’autrefois on ne passait pas les vêtements à la machine à laver comme aujourd’hui. Certains, trop luxueux, fragiles, n’étaient jamais lavés et devaient s’entourer d’un nuage olfactif aussi lourd que leur étoffe …

    voinquel

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