La charité de Saint Nicolas

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Girolamo Macchietti, La charité de Saint Nicolas de Bari, vers 1555-1560, NG Londres, notice et commentaire

Le bon Saint Nicolas fit de très nombreux miracles, il a sauvé de nombreux professionnels pour qui il est devenu le saint patron, et ressuscité beaucoup d’enfants, par exemple ceux du saloir destinés à être transformés en chair à pâté … ce sujet fut le plus souvent représenté en peinture et dessin.

Sa première bonne action fut de sauver trois jeunes filles. Leur père, un noble ruiné, n’avait plus les moyens de subvenir à leur existence et avait décidé de les prostituer. Nicolas, effrayé par ce projet, et ayant hérité des biens de ses parents défunts, vint donner trois bourses de pièces d’or aux trois jeunes filles, pendant leur sommeil afin de ne pas être vu. Il tenait à rester discret dans son acte charitable.

C’est ce que montre le tableau de Macchietti : le papa et ses filles dorment dans la chambre, et Nicolas jette les bourses par la fenêtre.

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Etienne Parrocel, La charité de Saint Nicolas de Bari, 2ème quart du XVIIIème siècle, musée des beaux arts de Grenoble, notice

Ce tableau, provenant par saisie révolutionnaire du monastère dauphinois de Saint Antoine l’Abbaye, a été attribué à Daniel Sarrabat en 2000, puis maintenant à Etienne Parrocel. Le site du musée de Grenoble ne l’a pas mis en ligne et la base Joconde ne mentionne pas sa dernière attribution. Néanmoins ce beau tableau est intéressant par son sujet assez rarement traité, et ici dans une version différente.
Cette fois, seul le père est endormi, les trois filles sont éveillées et la scène se passe dans la salle à manger. Nicolas agit toujours incognito, passant la bourse par la petite fenêtre sans se montrer.
Tout est bien qui finit bien, les filles ainsi dotées vont pouvoir se marier.

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Giovanni Francesco da Rimini, La charité de Saint Nicolas de Bari, entre 1440 et 1470, Louvre, notice

Le rêve sans racine

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      Jean-Jacques Henner, Etude pour Le rêve,dessin, musée Henner Paris, notice

C’est une chose étrange à la fin que le monde … du rêve. Le mot rêver n’a pas d’étymon.
On ne sait pas d’où vient ce verbe rêver, son étymologie est plus floue que le rêve le plus flou, le dictionnaire historique de la langue française n’apporte pas de réponse certaine.

L’accent circonflexe n’apparut qu’au XVIIème siècle. Auparavant le verbe s’écrivait resver, puis rever.
On distingue le préfixe re, et après … on ne sait pas. Peut-être esver, comme dans le verbe actuel et régional endêver qui veut dire « enrager », avoir un violent dépit de quelque chose.

Le verbe rêver viendrait du gallo-roman esvo qui signifiait « vagabond ».
Rêver ou laisser vaguer, divaguer, extravaguer, vagabonder la pensée.

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      J.J. Henner, Etude pour Le Rêve, dessin, vers 1900, musée J.J. Henner Paris, notice

Le rapprochement avec le latin rabere, être en rage, de raba, la rage, est évoqué, ainsi qu’avec le latin evadere, s’échapper.
Le rêve est une évasion.
Mais le substantif, rêve apparaît tardivement, en 1674, à côté du mot songe, pour désigner les images qui se présentent à l’esprit durant le sommeil. Au XIXème siècle, le rêve remplace le songe, mot qui, lui, possède une étymologie plus sûre, il vient du latin somnus, le sommeil.

Au moyen-âge, resver avait le sens de délirer, de dire des choses déraisonnables.

Au XVIème siècle, rever, c’est laisser aller sa pensée sur des choses vagues, c’est inventer de toutes pièces, et le verbe a une valeur péjorative.

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      J.J. Henner, Etude pour le Rêve, dessin, musée J.J. Henner, notice

Au XVIIème siècle, rêver se rapproche de songer, il prend le sens de méditer profondément, s’interroger.

La rêverie était un délire, une perturbation d’esprit due à la fièvre.
Au temps de madame de Sévigné, faire une rêverie signifiait « concevoir une idée étrange », souvent sous l’action de la fièvre.
Ainsi écrit-elle à son cher cousin Bussy-Rabutin le 1er mars 1676 :

    J’ai eu vingt et un jours la fièvre continue. Je me fis lire votre lettre, dont le raisonnement me parut fort juste, mais il s’est tellement confondu avec les rêveries continuelles de ma fièvre qu’il me serait impossible d’y faire réponse.
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      J.J. Henner, Etude pour Le rêve, musée Henner, notice

Le sens moderne de la rêverie, activité psychique non soumise à l’attention, apparaît chez Montaigne, et le mot prend vraiment son sens actuel dans la seconde moitié du XVIIIème siècle avec Jean-Jacques Rousseau et ses Rêveries d’un promeneur solitaire.

Le rêveur, avant Jean-Jacques Rousseau, était un rôdeur, un coureur de jupons, celui qui se déguisait pour le carnaval, et un sot, un radoteur, celui qui délire.
A la fin du XVIIème siècle, le rêveur devient songeur, absent, en proie à la tristesse, la mélancolie.

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      J.J. Henner, Etude pour Le rêve, musée Henner, notice

Sur le site de la RMN on peut observer les dessins préparatoires au tableau de cet autre Jean-Jacques (Henner), Le rêve.
Chaque ébauche apparaît comme une de ces images rêvées, inachevées, floues, le style de Henner étant lui-même généralement flou.

La femme sommeille et rêve, et elle est elle-même le sujet des rêves de l’homme.

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      J.J. Henner, étude pour Le rêve, musée Henner, notice

Celui qui, de bonne heure longtemps s’est couché, a beaucoup rêvé.
Il n’est pas étonnant que le rêve occupe une grande place dans À la recherche du temps perdu, car le rêve bouscule la notion du temps, le rêveur à son réveil ne sait plus où il est, ni quelle heure il est. En quelque sorte, le rêve, comme le souvenir, fabrique un peu de temps à l’état pur, déconnecté du présent ou reliant entre elles des époques enfuies.

Les premières pages de la Recherche évoquent d’emblée un rêve, et c’est celui d’une femme, rêve sensuel provoqué par une réalité concrète et physique, une certaine position du corps du dormeur, le narrateur.

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      Jean-Jacques Henner, Rêve, musée J.J. Henner Paris, notice

Si le mot n’a pas de racines prouvées, l’idée qu’il nomme a de larges ramifications dans l’art, la peinture, la sculpture, la littérature, et la musique.

Ecoutons ce beau morceau onirique ( de oneiros, rêve en grec) de Robert Schumann, Rêverie :

C’est la Saint Joseph

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    Atelier du Maître de Flémalle, Saint Joseph, détail du volet droit du retable de Mérode, vers 1427-1432, Met New York, notice et commentaire

Saint Joseph est au travail.
Le site du musée permet de voir l’oeuvre dans son ensemble, et de zoomer pour admirer les détails.

Le 1er Mai est aussi la fête de Saint Joseph, le charpentier, et donc le travailleur, et le saint patron des travailleurs. Le travail offre à Saint Joseph le privilège d’être fêté deux fois dans l’année, l’autre jour étant le 19 mars.

Dans ce retable, le panneau central représente l’Annonciation, le volet gauche les donateurs, et à droite, Saint Joseph, qui a fabriqué des tapettes à souris. Il perce des trous avec une chignole dans une petite planche, peut-être pour fabriquer un autre type de piège.
Etranges, ces objets dans l’atelier du charpentier !

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La souris est un symbole du diable.
Comme l’indique le musée de New York, dans les textes de Saint Augustin, la souricière piège le diable, la mort du Christ sur la croix et sa rédemption sauvent les hommes comme un piège qui les débarrasse de Satan.

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La ville que l’on aperçoit par la fenêtre représente le monde terrestre en proie à toutes les actions diaboliques, en opposition au monde pur qui occupe le volet central du triptyque. Saint Joseph, le protecteur, a mis une souricière au bord de la fenêtre ouverte sur le monde impur.

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    Georges de La Tour, Saint Joseph Charpentier, vers 1642, Louvre, notice

On ne voit pas souvent dans la peinture un Saint Joseph au travail occupant une grande partie du tableau.

Dans les tableaux de la Sainte Famille ou de la Fuite en Egypte, il apparaît généralement en retrait, discrètement absorbé dans sa tâche de menuisier ou sa mission de protecteur.
Sa paternité particulière le force à rester en arrière, il n’en est que plus attachant.

Dans ce tableau de Georges de La Tour, l’outil que tient Joseph devant l’Enfant Jésus donne une image de la future croix, et les morceaux de bois qu’il assemble pourraient composer la croix, ils en ont déjà la disposition.

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    Philippe de Champaigne, Le songe de Saint Joseph, 1642-43, National Gallery Londres, notice

Dans son sommeil, un ange vient lui dire que Marie attend un enfant conçu du Saint Esprit.
Ce travailleur au repos peut fournir une belle image à la fête du 1er Mai pour changer du muguet !

Le délicat voile jaune poussin de l’ange me fait penser que je rêve d’aller au Louvre visiter l’exposition « Poussin et Dieu » !
Je ne suis pas sûre de pouvoir me rendre à Paris, j’aimerais tant voir la Sainte Famille à l’Escalier …
J’espère au moins me procurer le catalogue prochainement.

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    Nicolas Poussin, La Sainte famille à l’escalier, 1648, musée de Cleveland, page du musée

Joseph poussin rêveur portait un manteau jaune de lumière, et, là, de nouveau au travail, il passe dans l’ombre d’un manteau de la couleur complémentaire du jaune, un violet modeste et recueilli. Cette figure calme, bien assise et stable au pied de l’escalier qui monte vers le ciel, donne une image rassurante du père, discret, mais présent.

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Le manteau de Saint Martin

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      Le Greco, Saint Martin et le pauvre, 1597-1599, NG Washington, notice

Et cela vaut bien aussi que, quelque jour glacé d’automne ou d’hiver, quand le vent d’est est fort, vous restiez quelques moments à cette place à sentir son souffle, en vous rappelant ce qui s’est passé là, mémorable pour les hommes, et profitable, dans cet hiver de l’année 332, pendant que les gens mouraient de froid dans les rues d’Amiens ; notamment ceci : que le cavalier romain, à peine sorti de la porte de la ville, rencontra un mendiant nu, tremblant de froid ; et que, ne voyant pas d’autre moyen de l’abriter, il tira son épée, partagea son manteau en deux, et lui en donna une moitié.

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Pas un don ruineux, ni même d’une générosité enthousiaste : la coupe d’eau fraîche de Sydney exigeait plus d’abnégation ; et je suis bien certain que plus d’un enfant chrétien de nos jours, lui-même réchauffé et habillé, rencontrant un homme nu et gelé, serait prêt à retirer son manteau de ses épaules et à le donner tout entier au nécessiteux si sa nourrice mieux avisée, ou sa maman, le lui laissaient faire. Mais le soldat romain n’était pas chrétien et accomplissait sa charité sereine en toute simplicité, et pourtant avec prudence.

Quoiqu’il en soit, cette même nuit, il contempla dans un rêve le Seigneur Jésus, qui était devant lui, au milieu des anges, ayant sur ses épaules la moitié du manteau dont il avait fait don au mendiant. Et Jésus dit aux anges qui étaient autour de lui : « Savez-vous qui m’a ainsi vêtu ? Mon serviteur Martin, quoique non encore baptisé, a fait cela. » Et Martin, après cette vision, s’empressa de recevoir le baptême, étant alors dans sa vingt-deuxième année.

John Ruskin, La Bible d’Amiens, traduction de Marcel Proust.

La Bible d’Amiens de John Ruskin, traduite par Proust, peut se lire sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF. Le passage que j’ai recopié se trouve à la page 127 : ici.

Le tableau du Greco montre bien l’armure du soldat Martin (non pas romaine mais contemporaine du peintre), et son manteau d’un beau vert, qu’il tranche en deux avec son épée.

Le 11 novembre est la fête de Saint Martin, mais avec la fête de l’armistice de 1918, on oublie parfois la belle histoire de ce saint charitable, qui était aussi soldat et servit sous les drapeaux.
11 Novembre, fête des drapeaux, fête du manteau. Deux étoffes que l’on se partage en toute fraternité.
En ce jour le froid revient, on garnit les porte-drapeaux et on décroche des porte-manteaux de quoi nous draper pour la commémoration ou bien le shopping, puisque ce jour n’est plus vraiment férié.

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      Childe Hassam, L’avenue des Alliés, 5ème Avenue, New York, 11 novembre 1918, musée franco-américain de Blérancourt, notice.

Le frappement du rocher

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    Philippe de Champaigne, Le sommeil d’Elie, vers 1656, musée de Tessé Le Mans

Qu’elles sont belles, riches et instructives, les couleurs du ciel !
L’exposition au musée Carnavalet rassemble un grand nombre de tableaux qui ornèrent les églises parisiennes au XVIIème siècle.
A la fin du XVIème siècle Paris comptait trente deux églises, à la fin du XVIIème trente neuf. Sous l’impulsion de la Contre-réforme, Paris connut un fort regain de spiritualité, une « invasion mystique », et sous le règne de Louis XIII, la décoration des églises fut à son apogée. Les paroisses permettaient aux jeunes artistes de se faire connaître et les mécènes passaient d’importantes commandes.

Présentation de l’exposition :


Les couleurs du ciel par paris_musees

Un livret accompagnant l’exposition se trouve ici.

La Révolution créa les musées et les emplit avec les biens confisqués au clergé. C’est pourquoi de nombreux tableaux peints pour les églises sont maintenant conservés dans les collections publiques. Les tableaux restés dans les paroisses ne sont pas toujours visibles, souvent accrochés trop loin des yeux, dans des chapelles parfois sombres, et cette exposition a donné l’occasion de les admirer dans les meilleures conditions.

      Ferdinand Elle, Le frappement du rocher, Eglise Notre Dame des Blancs Manteaux Paris

Toute cette peinture religieuse et parisienne du XVIIème siècle, qui montre des chefs-d’oeuvre souvent inconnus, nous replonge dans son histoire, nous fait réviser ou découvrir des passages de l’ancien testament notamment.

J’ai eu le très grand plaisir d’admirer Le sommeil d’Elie de Philippe de Champaigne, le plus majestueux tableau de l’exposition, superbe par sa composition enlevée et ses couleurs lumineuses.
Je l’avais déjà montré ici.

Un mot m’a frappée dans l’expo : frappement


      Détail du Frappement du rocher de Ferdinand Elle

Quelle est la différence entre frappe et frappement ?
Les deux mots désignent l’action de frapper et le bruit qui en résulte. Le mot frappement s’adresse tout particulièrement à l’histoire de Moïse.
Moïse avait permis au peuple hébreu de fuir l’Egypte et de rejoindre le désert en direction de la terre promise. Mais durant la traversée du désert le peuple fut affamé et assoiffé.
Moïse frappa alors un rocher d’où jaillit une fontaine et le peuple put boire.

Je ne connaissais pas ce peintre, Ferdinand Elle, d’origine flamande comme Philippe de Champaigne, né à Malines vers 1580, et mort à Paris en 1637. Il fait chatoyer les couleurs, et les vêtement à rayures réjouiraient Michel Pastoureau !
Rayures orientales.

Quant à la manne, Ferdinand Elle l’a aussi représentée mais je n’ai pas trouvé la reproduction du tableau. En revanche, La manne a été peinte par Jean-Baptiste Champaigne, le neveu de Philippe, et cette toile était exposée en face du Songe d’Elie , ce qui permettait de comparer l’oeuvre de l’oncle à celle du neveu. A l’origine, ces deux toiles se faisaient face, sous le cintre de la voûte du réfectoire du Val de Grâce, et les deux pendants ont été séparés pendant la Révolution.



      Jean-Baptiste Champaigne
      , La manne, vers 1656, Eglise Saint Etienne du Mont Paris

Mais sait-on ce qu’est la manne précisément dans l’histoire de Moïse ? Le peuple affamé presse Moïse de trouver de la nourriture. Celui-ci prie Dieu et Yahvé fait tomber du ciel chaque nuit une pluie de miettes de pain, c’est la manne céleste.

Ce tableau orne l’église Saint Etienne du Mont, et je serai curieuse d’aller le revoir dans sa paroisse lors d’un prochain séjour dans la capitale !

Il ne faut pas éveiller le chat qui dort



    Charles Le Brun
    , Le sommeil de l’Enfant Jésus, 1655, Louvre, notice

« Chut » dit la Vierge au petit Jean-baptiste turbulent qui aimerait bien jouer avec Jésus. C’est une scène touchante, transposée dans une belle demeure, le petit lit de l’Enfant Jésus est un meuble bien élégant.
L’Enfant dort, abandonné sur les genoux de sa mère, celle-ci demande de ne pas le réveiller, de ne pas troubler son insouciance, le temps de sa Passion viendra si rapidement.

Le Brun s’est inspiré de ce tableau :

    Le Dominiquin, La Vierge avec l’Enfant Jésus et Saint Jean-Baptiste, vers 1605, Louvre, notice

Une belle image du sommeil bienheureux !

Le Brun, qui savait très bien dessiner les animaux, a peint un chat somnolant sous le radiateur. Le peintre ne doit pas avoir placé un chat dans son tableau par hasard, il aurait probablement désigné par là ce proverbe : il ne faut pas éveiller un chat qui dort.
Cela voulait dire : il faut laisser les choses au calme, ne pas risquer de soulever d’éventuels dangers, de réveiller de vieilles querelles.
Or on connaît l’histoire religieuse, il faut laisser l’Enfant profiter de son repos. Il est le Verbe incarné, je suis tentée de dire qu’il faut le laisser pour cet instant merveilleux sur son mode infinitif !

Le temps est gris velours aujourd’hui, doux et opaque comme un chat des Chartreux, et je sommeillerais volontiers toute la journée !

Les poids de l’horloge

    Edvard Munch, Autoportrait entre l’horloge et le lit, 1940-43, musée Munch Oslo, notice

Etrange composition de ce tableau : l’homme fait le lien entre la verticale de l’horloge et la ligne horizontale du lit. Quelle heure est-il ? Le cadran ne le dit pas, est-ce le matin, le soir ? L’homme a-t-il quitté sa position allongée de la nuit pour se tenir parallèle à l’horloge le reste de la journée, ou va-t-il rejoindre son lit ?
Il paraît encore ensommeillé, les yeux absents, comme si les poids de sa vitalité n’étaient pas encore remontés … jusqu’à son cerveau, ou inversement descendus de sa tête jusque dans ses jambes.

Ce tableau de Munch me fait penser à ce passage de la Recherche : je reviens vers le narrateur en vacances à Balbec que j’évoquais avant-hier.
Il s’est enfin habitué à sa chambre, il trouve plus facilement le sommeil, celui-ci le surprend malgré lui, ses roupillons intermittents lui procurent autant de rêves et lui font retrouver des forces comme sous l’effet de la clé tournant dans le cadran…

Proust nous fait entrer dans les rouages du sommeil qui agit comme un horloger :

Hier soir, je n’étais plus qu’un être vidé, sans poids, et comme il faut avoir été couché pour être capable de s’asseoir et avoir dormi pour l’être de se taire, je ne pouvais cesser de remuer ni de parler, je n’avais plus de consistance, de centre de gravité, j’étais lancé, il me semblait que j’aurais pu continuer ma morne course jusque dans la lune. Or, si en dormant mes yeux n’avaient pas vu l’heure, mon corps avait su la calculer, il avait mesuré le temps non pas sur un cadran superficiellement figuré, mais par la pesée progressive de toutes mes forces refaites que comme une puissante horloge il avait cran par cran laissé descendre de mon cerveau dans le reste de mon corps où elles entassaient maintenant jusque au-dessus de mes genoux l’abondance intacte de leurs provisions. S’il est vrai que la mer ait été autrefois notre milieu vital où il faille replonger notre sang pour retrouver nos forces, il en est de même de l’oubli, du néant mental ; on semble alors absent du temps pendant quelques heures ; mais les forces qui se sont rangées pendant ce temps-là sans être dépensées le mesurent par leur quantité aussi exactement que les poids de l’horloge ou les croulants monticules du sablier.

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Noms de pays : le pays

À bientôt pour d’autres cadrans !

Le monde à l’envers

La plus grande faute que pouvait commettre une épouse aux Pays-Bas autrefois, c’était de mal tenir sa maison, d’y laisser régner le désordre matériel aussi bien que mental. Je me trouve actuellement au coeur de ce péché capital !
Entre mes travaux de bricolage qui n’en finissent pas et mon jeune chien qui fait pipi partout, je deviens une caricature de Jan Steen.
Je vais faire mon possible pour que les choses retrouvent calme et beauté ce week end, et en attendant je me repose un peu devant ce magnifique tableau du Metropolitan museum. Le zoom , dans le site du musée, permet de scruter tous les détails en haute résolution.

Voici l’indigne maîtresse de maison !
Trop bu, trop mangé, trop ri, sa tenue débraillée fait honte, son tablier se tortille autour de sa taille, et autour d’elle tout part en vrille. Elle piétine la sainte bible et redemande à boire.
La servante remplit volontiers son verre parce que le maître a des intentions sur elle.

Le maître fume, boit et fait le geste obscène.
Le chat a, comme dit bien le site du musée,  » carte blanche  » dans ce lieu de perdition et en profite.

Gourmandise, ivresse, luxure, paresse, jeu, irrespect, égoïsme, négligence, sacrilège … tous les aspects de l’intempérance sont décrits dans ce tableau.

Et dans toute cette vanité, le temps passe, se déroule inexorablement, comme l’indiquent la montre au sol et le zeste de citron au bord de la table.

Laideur morale mais peinture merveilleuse, la nature morte au centre de la toile est de toute beauté. Ces fruits rappellent les valeurs divines que cette famille dissolue méprise.

Le désordre sème la discorde, et ce dernier mot est accentué par les cordes cassées de l’instrument :

Les enfants manquent de respect, le petit frère veut réveiller la grand-mère en la chatouillant, femme endormie qui elle-même est une image de la paresse, et le grand frère ne donne rien au mendiant qui réclame une aumône ou quelque chose à manger.

Ce qui guette cette famille dépravée, c’est la mendicité, l’extrême pauvreté, la maladie peut-être.
Le drapeau accroché au plafond indique que le fils n’aura en dernier recours que l’armée pour trouver du travail.
Le panier suspendu au dessus des têtes, qui comporte un mélange hétéroclite d’objets, serait une sorte de prédiction de l’avenir, ou de mise en garde.

La carte à jouer montre un valet de pique : c’est un mauvais présage.
L’épée est une image de la justice, le martinet la punition.
La béquille, le gobelet et la crécelle en bois font allusion aux lépreux. Ce panier contient la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare. Le riche n’a pas voulu secourir Lazare malade de la lèpre et au jugement dernier, Lazare est monté au ciel avec les anges et le riche a connu les flammes de l’Enfer.
Cette famille ne se préoccupant pas du mendiant à sa porte risque de finir comme le mauvais riche.

Au côté de la crécelle, un paquet de pailles : les pauvres vendaient des pailles dans la rue pour une bouchée de pain (l’expression est bien à prendre en son sens premier non figuré).

Ce sujet moralisateur, Jan Steen l’a souvent traité, au point que la langue néerlandaise a adopté cette expression : het huishouden van Jan Steen, le ménage à la Jan Steen, pour désigner un intérieur sens dessus dessous.
J’avais déjà parlé de cette expression ici.

Bien, j’ai assez joué aujourd’hui avec cet intéressant tableau, je retourne faire le ménage, sinon je vois ce qui m’attend !
Bon week-end 😀 !

Le songe bleu de Saint Bruno

Les iris poursuivent le fleurissement bleu du ciel, déclinent l’azur du plus soutenu au plus léger, et, si l’un des bleus me rappelait Champaigne, d’autres m’évoquent Lesueur.

Le bleu Champaigne, le voilà, dans le manteau de la Vierge, dans ce tableau poignant de Philippe de Champaigne, suspendu au Louvre près de la fenêtre lumineuse. Chaque fois que je traverse cette salle, je prends cette même photo, toujours la même et toujours renouvelée par une lumière céleste et silencieuse.

Le silence règne au Louvre dans cette salles de peinture religieuse, peu recherchée par le public et qui pourtant force l’admiration.
Les salles Lesueur font jaillir le bleu et enchantent les yeux.
On n’y voit que du bleu ! On en oublie le sujet, on se laisse baigner par cette onde bleue qui coule de tableaux en tableaux :



    Eustache Lesueur
    , Le songe de Saint Bruno, 1645-1648, musée du Louvre, notice

Vingt-deux tableaux illustrant la vie de Saint Bruno étaient destinés au petit cloître des chartreux à Paris.
Saint Bruno est vêtu de bleu, et, si ça vie peut ne pas captiver le visiteur, la couleur bleue, drapée, orchestrée, incantée, travaillée si brillamment par le peintre, happe forcément le regard.

J’avais d’abord montré les jaunes soleil de la salle Vouet, revoir ici, mais j’aurais dû commencer par les bleus célestes de la salle Lesueur situées non loin dans ce deuxième étage de l’aile Richelieu qui ressemble à un musée des couleurs primaires.

    Cette photo ci-dessus est issue du site du Louvre : consulter les détails sur cette page

Ainsi se referme la page du musée ( la salle serait-elle fermée si les tableaux ne sont plus visibles ? ) et je m’en retourne au jardin.

Un brin de musique et de muguet



    Richard Dadd
    ( 1817-1886 ), Le sommeil de Titania, musée du Louvre, notice

Peinture et littérature anglaise : ce tableau du Louvre illustre un épisode du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare.

Je continue donc mon petit tour dans le coin anglais du Louvre.

La composition de ce tableau entraîne dans la danse, emporte dans les songes mystérieux.
Nuit étoilée, personnages fabuleux, reine endormie, rideau de chauves-souris, grotte et végétation de sortilèges, tout est là rassemblé pour le conte fantastique imaginé par Shakespeare.

Le tableau surprend autant que celui de John Martin exposé sur le mur perpendiculaire, Le Pandemonium, et l’oeil intrigué suit les circonvolutions des volubilis et de la ronde des elfes.

Le site du Louvre consacre une page à ce tableau, à lire ici, et dans laquelle on apprend la triste fin du peintre.

Le songe d’une nuit d’été, ce titre fait résonner dans nos têtes la musique de Mendelssohn, et je pense particulièrement à la marche nuptiale étant donné que je passe le plus clair de mon temps dans des préparatifs de mariage.

Mais à propos de cette pièce de Shakespeare, c’est un morceau de l’opéra  » Oberon  » de Carl Maria von Weber que j’aimerais partager ici.
J’aime follement C.M. von Weber, dont la musique féérique me transporte toujours, et j’ai demandé à ma fille qui se marie de nous passer «  L’invitation à la danse  » le soir du mariage.
Hum, je ne sais pas si mes goûts fort classiques seront entendus !

Voilà l’ouverture d’Oberon ( Oberon est un personnage du  » Songe d’une nuit d’été « , le roi des fées jaloux de Titania ):

Et puis, surprise pour ce 1er Mai , le tableau nous offre du muguet 🙂 !

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