Le Café Anglais

Le moment est mal choisi pour parler cuisine, nous entrons en carême, disons que le sujet est plutôt littéraire …

J’ai revu récemment le beau film danois de Gabriel Axel adaptant le conte de Karen Blixen, Le festin de Babette.

La première fois que j’avais vu ce film, sans avoir lu le conte, mon impression fut mitigée, les couleurs me semblaient trop ternes, grises, mais je ne connaissais pas encore le peintre Hammershoï. Le réalisateur avait voulu s’approcher des tonalités mates, silencieuses, monochromes, du peintre de la fin du XIXème siècle, son compatriote.

Il faut avoir lu le court, sobre et magnifique récit de Karen Blixen, et avoir vu les tableaux de Hammershoï, pour apprécier pleinement l’atmosphère du film, dont les dialogues suivent très fidèlement les pages du livre.
Dans le film, le costume de Babette (Stéphane Audran) a été dessiné par Karl Lagerfeld, artiste nordique lui aussi, et il a su donner à la cuisinière une puissante austérité.

Babette était une Parisienne communarde, réfugiée au Danemark. Avant la Commune, elle avait été la cuisinière en chef du restaurant parisien Le Café Anglais.

Communarde, révolutionnaire, elle devait normalement haïr les riches bourgeois qu’elle nourrissait dans ce café, et cependant elle les respectait, parce qu’ils avaient extirpé d’elle le meilleur de son art, l’avaient conduite à se surpasser, et elle leur en était reconnaissante.

Ce Café Anglais se situait Boulevard des Italiens, et inspira un certain nombre d’écrivains.

      Edouard Manet, Chez le Père lathuille, 1879, musée des beaux arts Tournai

Eugène de Rastignac, sous la plume de Balzac, y dîne avec la fille du Père Goriot, et il y rencontre Lucien de Rubempré dans les Illusions perdues.

Avec Flaubert, on découvre la fameuse carte du Café Anglais.

Frédéric Moreau dans L’Education sentimentale y dîne avec Rosanette, surnommée La Maréchale, et d’autres amis arrivés à l’improviste :

      La Maréchale se mit à parcourir la carte, en s’arrêtant aux noms bizarres.

      – Si nous mangions, je suppose, un turban de lapins à la Richelieu et un pudding à la d’Orleans ?

      – Oh ! pas d’Orléans ! s’écria Cisy, lequel était légitimiste et crut faire un mot.

      – Aimez-vous mieux un turbot à la Chambord ? reprit-elle.

      Cette politesse choqua Frédéric.
      La Maréchale se décida pour un simple tournedos, des écrevisses, des truffes, une salade d’ananas, des sorbets à la vanille.

      – Nous verrons ensuite. Allez toujours. Ah ! j’oubliais ! Apportez-moi un saucisson ! pas à l’ail !

      Claude Monet, Le quartier de viande, vers 1864, musée d’Orsay, notice.

Marcel Proust cite aussi plusieurs fois le célèbre café, et la cuisinière Françoise, critique redoutable, reconnaît la qualité des plats qu’on y sert.
Alors qu’on lui demande d’où lui vient ce talent exceptionnel pour le boeuf en gelée, elle tente de répondre que les restaurateurs, eux, ne font pas ce qu’il faut :

    « Ils font cuire trop à la va-vite, répondit-elle en parlant des grands restaurateurs, et puis pas tout ensemble. Il faut que le boeuf, il devienne comme une éponge, alors il boit tout le jus jusqu’au fond. Pourtant il y avait un de ces Cafés où il me semble qu’on savait bien un peu faire la cuisine. Je ne dis pas que c’était tout à fait ma gelée, mais c’était fait bien doucement et les soufflés ils avaient bien de la crème.

    – Est-ce Henry ? demanda mon père qui nous avait rejoints et appréciait beaucoup le restaurant de la place Gaillon où il avait à dates fixes des repas de corps.

    – Oh non ! dit Françoise avec une douceur qui cachait un profond dédain, je parlais d’un petit restaurant. Chez cet Henry c’est très bon bien sûr, mais c’est pas un restaurant, c’est plutôt… un bouillon !

    – Weber ?

    – Ah ! non, Monsieur, je voulais dire un bon restaurant. Weber c’est dans la rue Royale, ce n’est pas un restaurant, c’est une brasserie. Je ne sais pas si ce qu’ils vous donnent est servi. Je crois qu’ils n’ont même pas de nappe, ils posent cela comme cela sur la table, va comme je te pousse.

    – Cirro ? »

    Françoise sourit : « Oh ! là je crois qu’en fait de cuisine il y a surtout des dames du monde. (Monde signifiait pour Françoise demi-monde.) Dame, il faut ça pour la jeunesse. »

    Nous nous apercevions qu’avec son air de simplicité Françoise était pour les cuisiniers célèbres une plus terrible « camarade » que ne peut l’être l’actrice la plus envieuse et la plus infatuée. Nous sentîmes pourtant qu’elle avait un sentiment juste de son art et le respect des traditions, car elle ajouta :

    « Non, je veux dire un restaurant où c’est qu’il y avait l’air d’avoir une bien bonne petite cuisine bourgeoise. C’est une maison encore assez conséquente. Ça travaillait beaucoup. Ah ! on en ramassait des sous là dedans (Françoise, économe, comptait par sous, non par louis comme les décavés). Madame connaît bien, là-bas, à droite, sur les grands boulevards, un peu en arrière… »

    Le restaurant dont elle parlait avec cette équité mêlée d’orgueil et de bonhomie, c’était… le Café Anglais.

    M. Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Autour de madame Swann.

Voici le menu du festin de Babette, qui, au Café Anglais, coûtait dix mille francs pour douze couverts.

L’art de la litote

      Sandro Botticelli, Les épreuves de Moïse, détail, 1481-1882, fresque de la Chapelle Sixtine Vatican, visite virtuelle.

Pour Swann, Odette est l’incarnation de la fille de Jéthro, peinte par Botticelli.
Elle n’est pas son genre, elle ment, elle le trompe, pourtant il l’aime profondément, et son amour redouble car précisément il prend une dimension artistique.
Odette reste à ses yeux une pure beauté florentine, fanée parfois, au visage pâle, au regard fatigué, et c’est justement dans ses moments de lassitude qu’elle prend pour lui les gestes de la Vierge dans le tableau du Magnificat de Botticelli.
Mais bien évidemment Odette veut cacher ses traits fatigués, refuse ce gros défaut, et par conséquent déteste Botticelli !

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    Sandro Botticelli, La Madone du Magnificat, 1481, Galerie des Offices Florence, wikipedia

Swann offre à Odette une robe parsemée de fleurs comme celle du Printemps de Botticelli.

Il est très amoureux et malgré tout lucide, il ne se fait pas d’illusions sur l’intelligence et l’honnêteté de sa bien-aimée.

Chez les Verdurin, Odette tente de se forger une personnalité, de devenir quelqu’un, et elle essaie de dissimuler son manque de confiance en elle. Avec Swann, elle se rend bien compte de ses faiblesses, elle ne paraîtra jamais une lumière, mais dans les salons parisiens, elle se sent pleine d’ambition en prenant une expression énigmatique et victorieuse.

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    James Tissot, L’Ambitieuse ou La réception, 1883-85, Albright-Knox Art Gallery Buffalo New York, notice et commentaire.

Il me semble que le titre de ce tableau correspond parfaitement à la « dame en rose ».
Odette est Boticelli chez Swann et Tissot chez Verdurin.

Dans cette société mondaine où règnent la fausseté et la médisance, Odette en prend pour son grade comme tout un chacun dès qu’il a le dos tourné.
Madame Verdurin dit d’Odette qu’elle n’est qu’une fameuse cruche.

En l’absence de Swann et Odette un certain soir, monsieur Verdurin les débine sans vergogne, et pour remettre un peu de bienveillance feinte dans la conversation, madame Verdurin le reprend sur un ton ironique :

      - Voyons, ne dites pas du mal d'Odette, dit Mme Verdurin en faisant l'enfant. Elle est charmante.
      - Mais cela ne l'empêche pas d'être charmante ; nous ne disons pas du mal d'elle, nous disons que ce n'est pas une vertu, ni une intelligence.

    (Marcel Proust, extrait de Du côté de chez Swann II, Un amour de Swann)

Ce genre de dialogue, on l’a entendu au théâtre et au cinéma. Il est même devenu une phrase culte.
Dans Le Père Noël est une ordure, Pierre Mortez dit (écouter ici) :

      Je n'aime pas dire du mal des gens, mais effectivement elle est gentille.

      Figurez-vous que Thérèse n'est pas moche, elle n'a pas un physique facile. C'est différent !

Ah, les phrases de Proust sont splendides !

Un petit veau

      François Vuagnat, A l’abreuvoir, vers 1880, mba Rennes, notice.

      Poète mangeant une tête de veau

      Succulence de la chair
      tendre et parfumée,
      égayée d’un rien de vinaigre
      et d’un hachis de ciboulette.

      « Vous en reprendrez bien » dit l’hôtesse.

      Souvenir alors d’une table d’enfance,
      de ma mère penchée
      vers le plat bleu
      où la viande doucement fume,

      puis soudain ce tableau touchant :
      un jeune veau près de sa mère,
      au fond du pré fleuri,
      son doux regard humide d’enfant.

      « Non, merci, je n’en reprendrai pas ! »

    Jean Joubert, recueil Longtemps j’ai courtisé la nuit, éd. Bruno Doucey, juillet 2016

Ce livre rassemble le premier et le dernier recueil de poèmes de Jean Joubert, mort en 2015.
Le premier s’intitule Les lignes de la main, pour lequel le poète reçut en 1955, à l’âge de vingt-sept ans, le prix Antonin Artaud.
A sa mort soixante ans plus tard, le poète a laissé un recueil inédit, Longtemps j’ai courtisé la nuit, publié l’été dernier.

Comment pourrais-je, personnellement et humblement, définir ce que je ressens dans sa poésie ?
Tendresse, secret, nostalgie, tristesse parfois, rêverie et profondeur, pénombre et lumière.
Je me laisse porter, séduire par son atmosphère élégiaque.

J’ai recopié le poème de la tête de veau, qui ne reflète pas, à vrai dire, l’ambiance générale du recueil beaucoup plus romantique, mais qui m’a fait tendrement sourire, et fait penser à un autre poète, Raymond De Vos !

Le mimosa du cinéma

Le petit cinéma est fermé depuis huit ans déjà.
Peut-être neuf ans, ma tristesse ne compte pas.
Abandonné, sans repreneur, l’écran se meurt.
Mais chaque année son arbre lui redonne vie, mouvement, couleur …
Sur l’écran bleu du ciel, le mimosa déroule ses images étourdissantes.

Bonheur des fleurs, mêlé de nostalgie, regrets, souvenirs.
Images renaissantes.
La couleur des fleurs me fait revoir ce film, Les citronniers, l’un des derniers chefs-d’oeuvre que nous offrit la petite salle.

Des films beaux, sensibles, vibrants, odorants, comme le mimosa.
Confidentiels, éphémères, étranges comme cette fleur.
Nous offrant toujours du bonheur, comme cette mousse de soleil.
Authentiques, en version originale, comme cet arbre libre et grandiose.

Ce petit cinéma diffusait tant de parfums, subtils, frais, hélas volatils car si peu humés, trop peu aimés par les critiques grégaires.
Il fallait se garer devant le mimosa.
Un maigre public osa.
Je fus seule parfois, pour qui les bobines se déroulèrent.

Maintenant l’arbre continue seul son cinéma.
Silence, les saisons tournent.
Le festival annuel se tient en février, déroule son tapis doré.
La serrure de la porte a fait retentir son clap de fin.
Mais les prises de vue continuent en décor naturel.
Contre-plongée vers le ciel et ses panaches acidulés.
Le plateau se constelle de pompons jaunes.
Travelling dans les hautes branches.
Couper, on a envie de couper, pour le bouquet final !
Les rushes sentent si bon, on veut tout garder.
Le fondu enchaîné dans les fleurs ne remplacera jamais les intimes séances,
les conversations avec la propriétaire de ce petit cinéma d’art et d’essai, surtout d’art, celui d’instruire et de plaire.

La vie continue alentour. Je fais une prière après ce petit story-board végétal, que le grand écran retrouve ses couleurs, comme l’hiver le fait tous les ans avec le mimosa !

La lessiveuse

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      Charles Augustin Lhermitte, Femme à la lessiveuse, 1912, photographie, musée d’Orsay, notice.

Qui n’a vécu un hiver au moins dans la familiarité d’une lessiveuse ignore tout d’un certain ordre de qualités et d’émotions fort touchantes – dont un porte-plume bien manié toutefois doit communiquer quelque chose.

Francis Ponge, extrait de La lessiveuse , recueil Pièces

Ce registre d’émotions ménagères n’est plus perçu de nos jours, la lessiveuse est reléguée depuis longtemps au grenier ou chez les brocanteurs. Mais si on a dû l’utiliser autrefois, elle rappelle bien des souvenirs vaporeux, odorants, savonneux, brûlants et humides à la fois …
L’effort physique, la grande suée dans la grande buée, la ruée de la mousse dans la nuée qui éclabousse, la sensation de propreté, la satisfaction du travail accompli et puis enfin la respiration, l’étendage, au grand air frais.

Dans l’ébullition de la mémoire on pourrait écrire d’un seul jet … ah, il faut se sentir galvanisé pour écrire sur la lessiveuse !

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Francis Ponge en a composé un poème :

      Si douces sont aux paumes tes cloisons …
      Si douces sont tes parois où se sont
      Déposés de la soude et du savon en mousse …
      Si douce à l’oeil ta frimousse estompée,
      De fer battu et toute guillochée …
      Tiède ou brûlante et toute soulevée
      Du geyser intérieur qui bruit par périodes
      Et se soulage au profond de ton être …
      Et se soulage au fond de ton urne bouillante
      Par l’arrosage intense des tissus …

    John Singer Sargent, La biancheria, 1910, aquarelle, MFA Boston, page du musée

Au début de L’assommoir, Zola décrit les laveuses à la blanchisserie :

      On respirait l’étouffement tiède des odeurs savonneuses. Tout d’un coup, le hangar s’emplit d’une buée blanche ; l’énorme couvercle du cuvier où bouillait la lessive, montait mécaniquement le long d’une tige centrale à crémaillère ; et le trou béant du cuivre, au fond de sa maçonnerie de briques, exhalait des tourbillons de vapeur, d’une saveur sucrée de potasse. Cependant, à côté les essoreuses fonctionnaient ; des paquets de linge, dans les cylindres de fonte, rendaient leur eau sous un tour de roue de la machine, haletante, fumante, secouant plus rudement le lavoir de la besogne continue de ses bras d’acier.

      Emile Zola, extrait de L’assommoir.

Dans cette blanchisserie eut lieu la fameuse bagarre entre Gervaise et Virginie.
Elles lavèrent leur linge sale entre elles à grands coups de battoir pendant que les spectateurs se rinçaient l’oeil.
(voir la scène à partir de la 10ème minute dans l’extrait ci-dessous)


Gervaise (L'assomoir) 1 par apocalyptique02

Il ne pleut jamais en France ?

Le temps de chien arrange bien les affaires du séducteur.
Le rire de Gérard Philippe, c’était une pluie de grelots dans un jardin ensoleillé.

Comment la supporter, cette pluie qui n’en finit pas de ramollir notre âme ? Les gouttes grignotent le toit et notre humeur.
Alors, un peu de poésie pour colorer la grisaille :

      La pluie, dans la cour où je la regarde tomber, descend à des allures très diverses. Au centre, c’est un fin rideau (ou réseau) discontinu, une chute implacable mais relativement lente de gouttes probablement assez légères, une précipitation sempiternelle sans vigueur, une fraction intense du météore pur.

      Francis Ponge, Pluie / Le parti pris des choses

08-530769Gérard Philipe dans Le diable au corps de Claude Autant-Lara ( notice de la photo)

Cinéma et poésie encore, pour faire passer la pluie …

      Ô bruit doux de la pluie
      Par terre et sur les toits !
      Pour un coeur qui s’ennuie,
      Ô le chant de la pluie !

      Paul Verlaine, extrait de Il pleure dans mon coeur

Et puis le très beau refrain du poème de Baudelaire, Le jet d’eau (recueil Les Fleurs du Mal) :

      La gerbe épanouie
      En mille fleurs,
      Où Phoebé réjouie
      Met ses couleurs,
      Tombe comme une pluie
      De larges pleurs.

GP

Gérard Philipe dans Une si jolie petite plage de Yves Allégret.

Si Médan m’était conté

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Ces deux films, que j’ai tant aimés dans ma jeunesse, ont presque le même âge, Pot-Bouille de Julien Duvivier est sorti en 1955, Sept ans de réflexion de Billy Wilder en 1957.
Je les mets en parallèle, mais c’est plus exactement le roman d’Emile Zola, Pot-Bouille, qu’il faut rapprocher du film américain contenant la scène célébrissime de la robe s’envolant au dessus de la bouche de métro.

Alors voilà :

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L’effet délicieux du souffle chaud sous la robe, qui fait frémir de sensualité Marilyn Monroe et qui tourne la tête des hommes, avait été décrit par Zola dans Pot-Bouille en 1882.

Lorsqu’elles passaient sur les larges bouches du calorifère, les dames recevaient dans leurs jupes une haleine chaude.

Emile Zola, extrait de Pot-Bouille

C’est une nouvelle biographie de Zola qui fait remarquer cette anecdote amusante reliant la littérature au cinéma :

      Valentine del Moral, Chez Zola, si Médan m’était conté, éd. de Fallois, septembre 2015.

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De bouche de calorifère en bouche de métro … Billy Wilder ne s’est pas inspiré de Zola, mais on imagine bien la robe légère et plissée de Marilyn remplaçant la crinoline d’antan trop discrète et certes peu mobile et cinématographique.

La lecture de ce livre me procure en ce moment un plaisir immense, il est écrit avec humour, il est parfaitement documenté, et quand on a visité la fameuse maison de Zola (ma visite est ici ), on se sent initié, on visualise, on imagine d’autant mieux, bref je recommande vivement cet ouvrage aux amateurs de Zola.

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Le mimosa du cinéma

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Fermé depuis six ans déjà mon petit cinéma !
Il n’a pas trouvé de repreneur, mais son enveloppe de pierres et d’ardoises demeure là, immobile et muette, posée comme un inquiétant point d’interrogation sur un terrain qui devient de plus en plus vague. Il était né au temps de la nouvelle vague, et celle dévastatrice de la présente crise l’a emporté. Sa propriétaire s’est enfuie soudainement sur un dernier clap, personne ne sait ce qu’elle devient. Elle menait sa nef obscure avec coeur pourtant, seule aux machines, à la caisse, à l’entretien de la salle et au choix des films. On se sentait bien chez elle, on prolongeait la séance par une critique animée du film, un bavardage nourri de sa culture. On voyait toujours les films en version originale, l’authentique et la plus fidèle, on découvrait des raretés du monde entier dans ce bouquet multicolore d’art et d’essais. La grande variété des langues et des genres était inversement proportionnelle au groupe de spectateurs, nous étions dix au maximum, toujours les mêmes.

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La dernière affiche annonçant une prochaine programmation dégouline sous la pluie acide des ans. L’année de sortie du film témoigne de l’année de fermeture : 2009. Je n’ai pas vu ce film, la dame m’avait dit d’un ton résigné de fleur fanée qu’il montrait trop bien l’aspect négatif de la société française, qu’il ne faisait pas rêver comme d’autres films ignorés du public grégaire, issus de pays plus pauvres, mais si riches d’émotion.
Le titre de ce film devint ironique, le petit cinéma avait une dernière chose à nous dire à l’oreille, quelque chose comme merci d’être venu, ou bien, vous allez maintenant me regretter.

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Aujourd’hui le parking est en friche, mais un mois par an, en février, le public vient nombreux … pour cueillir du mimosa. L’écran technicolor est éteint mais l’arbre sensitif, sensible comme les toiles projetées autrefois, fait son cinéma.

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On lève les yeux sur la toile bleue du ciel où, comme la marguerite de Gaumont, fleurit l’âme du petit cinéma perdu.

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Le monde musical de François Truffaut

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    Albert Edelfelt, Etude de blanchisseuse, 1888, Finnish Gallery Helsinki, notice

Les paniers s’accumulent devant la planche, le linge de lit et le linge de table des jours de fêtes attendent patiemment la finition qui remettra dans les armoires les taies, les housses, la dizaine de nappes et la centaine de serviettes … il me faut trouver le souffle, et comme toujours je puise mon inspiration dans le cinéma.
François Truffaut a fait glisser mon fer de la plus agréable façon.

Je n’ai pas su apprécier pleinement son oeuvre au temps de son vivant, l’aimer comme je l’aime aujourd’hui. Je redécouvre ses films dans un ravissement qui m’étonne moi-même. Pourquoi donc cet attachement particulier ?

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Pourquoi ? Les souvenirs d’une époque vécue soi-même, ou les témoins d’une époque ancienne, peut-être …

Dans Le dernier métro tous les détails bien observés du temps de l’Occupation … Gérard Depardieu dans une canadienne, ce vêtement qui n’existe plus …
Dans les Quatre-cents Coups, le Paris intime des années cinquante …
Dans Baisers volés de 1968, le mobilier orange, la mode des pulls shetland et jupes plissées à mi-cuisses, les coiffures crêpées, les techniques disparues comme les gros téléviseurs, les machines à écrire, les pneumatiques …
Et la littérature …
Et le rôle important des femmes …
Delphine Seyrig est belle comme Henriette de Mortsauf, une apparition comme madame de Chasteller …
Catherine Deneuve dans sa robe rouge a des airs d’Oriane de Guermantes …
Jeanne Moreau fascine parce que le réalisateur semblait fasciné …

Il me reste heureusement des paniers de linge à repasser et des films de Truffaut à revoir !

Et puis le coffret des musiques des films est merveilleux à écouter ! Je ne m’en lasse pas 🙂 .

Sage comme une image

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La revoilà sur le grand écran !
J’étais allée voir en salle le film de Peter Webber, il y a plus de dix ans déjà, et un nombre indécent de fois : treize 😳 !

Cette année il s’agit d’un documentaire, il sort aujourd’hui, mais pas dans le Finistère où la jeune fille se fera attendre.
Elle a fait le tour du monde pendant deux ans, le temps de la rénovation de son musée.

L’oeuvre d’art est emmaillotée comme un bébé, manipulée, surveillée, soignée comme un grand prématuré. La jeune fille du XVIIème siècle s’enrobe de fibres synthétiques, s’emboîte à la visseuse électrique, se laisse admirer sur internet, offre sa beauté aux caméras numériques. Merveilles artistique et technique de notre monde !

Ce portrait me fait penser à une expression de la langue française :

Ma très chère bonne, je ne puis jamais vous dire assez combien je vous aime. La Garde vous a conseillé le peu de gens que vous deviez amener ici ; je vous conseille de suivre ses conseils. Pour moi, je vous conjure de ne point amener votre petit étourdi de page, à moins qu’il soit devenu sage comme une image. Du reste, ma chère enfant, vous verrez comme vous serez reçue.

Mme de Sévigné, lettre à madame de Grignan du vendredi 12 janvier 1674

Dans l’édition de La Pléiade, l’expression « devenu sage comme une image » est écrite en italique, ce qui classe ces mots comme inhabituels, comme une citation d’une autre de ses lettres, comme une nouveauté dans le langage, ou comme une formule personnelle de madame de Sévigné.
Sage comme une image daterait donc de la même époque que le portrait peint par Vermeer vers 1665.

De quelle sorte d’image s’agit-il dans l’expression ?
D’un portrait.
Une image, un portrait, immobilise la personne, qui par conséquent devient sage, ne bouge plus !

Au Mauritshuis de La Haye est exposée en ce moment l’image d’une autre jeune fille sage, La comtesse d’Haussonville de la Frick Collection de New York, lien vers l’expo ici.

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J.D. Ingres, Portrait de la comtesse d’Haussonville, 1845, Frick Collection New York, page du musée

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