Scientifiques en vacances

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Je n’ai pas lu ce livre sur la plage, mais dans mon lit ce week end jusque tard dans la nuit …
Toutes ces choses savantes auxquelles je ne comprends rien, atome, neutron, radioactivité, fissure nucléaire, me passionnent !

Edouard Launet, Sorbonne plage, éd. Stock, mai 2016

Non, à vrai dire j’ai choisi de lire ce livre parce que l’action se déroule en Bretagne.
Sur la côte nord, dans la presqu’île de l’Arcouest, entre Paimpol et l’île de Bréhat.
Ce n’est pas un roman, mais le récit de la colonie de vacances des grands noms de la recherche scientifique durant la première moitié du XXème siècle.
Un bon livre pour l’été !
Ils s’appelaient Marie Curie, Jean Perrin, Frédéric Joliot, Irène Joliot-Curie, Pierre Auger, Francis Perrin … et puis les historiens Charles Seignobos et Georges Pagès. Ils décidèrent de passer tous ensemble leurs étés (l’élite universitaire aime rester groupée) dans ce coin de Bretagne sur l’incitation du poète Anatole Le Braz, qui avait des relations avec ce milieu ainsi qu’une maison à Port-Blanc.

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Peu à peu, au début du XXème siècle, ces éminents normaliens, chercheurs, sorbonnards, achetèrent des maisons, et des terrains pour faire construire des villas (je m’étonne qu’ils aient pu si facilement acheter des terres, car, au moins dans le sud de la Bretagne, c’était en ce temps-là presque impossible, c’était pour les propriétaires un déshonneur que de se séparer de son patrimoine) , dans la presqu’île de l’Arcouest, où ils formaient chaque été, durant trois générations, un clan protégé, fermé entre-soi, bien que tous fussent communistes sur le plan politique. On surnomma ce groupe de l’Arcouest « Sorbonne Plage » et quatre prix Nobel les couronnèrent, comme des étoiles de mer sur le sable (ça c’est moi qui le rajoute!).

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Edouard Laurent, ingénieur lui-même et ayant recueilli le témoignage de descendants qui forment aujourd’hui la cinquième génération, raconte de manière captivante la vie particulière de ces savants en villégiature, qui allaient mettre en route sans le savoir et contre leurs idéaux pacifistes la découverte la plus terrifiante, la bombe atomique.

Ces familles, auxquelles s’est ajouté un autre nom célèbre, Liliane de Bettencourt, occupent encore aujourd’hui ce lieu et un monument en granit rose au bout de la presqu’île rend hommage à Irène et Frédéric Joliot-Curie. Consulter le site.
Deux blocs de granit se font face, légèrement écartés l’un de l’autre comme si le roc avait été coupé en deux, c’est le symbole de la fission du noyau atomique dont le couple fut le précurseur.

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dans un bain d’indigo

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      Bleu Klein

      Un jour tu es entré dans le bleu
      comme on pénètre dans la vraie vie
      tu es entré dans le bleu
      tu as fait le pari de l’immensité
      et ce fut comme un sésame

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      un passage vers l’autre versant du miroir
      ce ciel qui emplissait tout
      la respiration des galaxies
      la cadence des univers
      le souffle magnétique de la Grande Ourse
      un jour tu es entré dans le bleu
      pour n’en plus jamais revenir

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      ce bleu ardent électrique
      invulnérable
      tu t’es plongé dans un bain d’indigo
      au centre de l’horizon
      pour voir tout en bleu
      ligne de ciel
      ligne de coeur
      la belle bleue

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      avec tes pinceaux vivants
      l’intensité l’intensité l’intensité
      pour devenir bleu d’émotion
      découvrir ce lâcher de ballons bleus
      au fond du coeur
      ce saut dans la poésie
      où la création recommence
      à chaque instant

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      où l’éternité a la grâce des funambules
      une énergie capable de forcer la pesanteur
      une vie vouée au judo du bleu
      une fête de l’infini
      pour les marcheurs d’aurores

      Zéno Bianu, Bleu Klein, poème inédit 2013, dans La poésie au coeur des arts, éd. Bruno Doucey

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Quel bel hommage à Yves Klein que ce poème bleu de Zéno Bianu !
Je devais logiquement l’illustrer avec les toiles du peintre … on me pardonnera peut-être la tentation de montrer mon jardin, qui en ce moment, malgré la chaleur, sait nous réserver une fraîcheur bleue très agréable. Ces fleurs d’un bleu ardent doivent leur intensité au sol acide et granitique breton. J’ai planté de nouvelles agapanthes, encore jeunes petites têtes d’un bleu fou, un bleu vertigineux, un IKB de légende, j’espère qu’elles vont transformer mon parterre en monochrome outremer !

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À la pêche aux moules

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      Renoir, Pêcheuses de moules à Berneval, 1879, The Barnes Foundation Philadelphie, notice.

Berneval se trouve sur la côte normande près de Dieppe et près du château de Wargemont dans lequel Renoir fut invité par le propriétaire, Paul Berard.

C’est grâce aux enfants que Renoir et Berard firent connaissance, chez madame Charpentier.

Le peintre avait fait le portrait des enfants Charpentier (revoir ici), tableau qui remporta un vif succès au salon de 1879, et Berard commanda alors aussi un portrait de ses enfants (voir ici) en invitant Renoir dans son château durant l’été 1879.

L’été est fructueux pour chacun, Renoir décore aussi les pièces du château, et profite de moments de liberté pour peindre des scènes de plage et des paysages.

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      Renoir, La récolte des moules à Berneval, 1879, NG Washington, notice.

Ce tableau peut être vu encore pour quelques jours à Paris au musée Jacquemart André, dans L’atelier en plein air, je n’ai pas pu visiter l’exposition, mais mes enfants m’ont offert le beau catalogue !
Le point de vue est intéressant, il s’agit de moules mais on ne voit pas la mer. Les pêcheurs remontent de la plage avec leurs paniers, et de lourdes hottes sur le dos.
La végétation foisonne, la touche est libre, impressionniste, imprécise, ce n’est pas là une commande pour la famille Bérard, c’est une toile pour le plaisir de peindre.

L’amitié entre Paul Bérard et Renoir ne se démentira jamais, le peintre reviendra séjourner à Wargemont en 1885 et dans les années 1890. Bérard sera le plus important mécène de Renoir en lui achetant une trentaine de toiles.

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Précieux coquillages du XVIIème siècle

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    Balthasar van der Ast, Nature morte aux coquillages, vers 1630, Centraal Museum Utrecht, notice et commentaire.

Ramenés par la compagnie des Indes Orientales, et aussi par la compagnie des Indes occidentales, les coquillages exotiques furent au XVIIème siècle considérés comme de précieux objets de collection, et au début du siècle surtout, comme toute nouveauté, ils se vendaient très cher.
Les collectionneurs, qui les conservaient jalousement, demandaient souvent à des artistes de peindre leurs trésors.

Les peintres les plaçaient dans des natures mortes au côté d’autres objets et de végétaux, les coquillages seuls en motif principal étaient plus rares, et Balthasar van der Ast devint le plus important peintre néerlandais de coquillages avec de petits formats.

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Rembrandt collectionnait aussi les coquillages, et celui-ci, unique dans son oeuvre gravé et très célèbre, est représenté en grandeur nature avec une très grande finesse d’observation.

Un autre peintre de coquillages s’est rendu célèbre à la toute fin du XVIIème siècle, c’est Adriaen Coorte, que j’avais présenté ici. Le Louvre possède deux tableaux, les revoici :

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    Adriaen Coorte, Cinq coquillages sur une tranche de pierre, 1696, musée du Louvre, notice et commentaire.

Coorte a poussé à l’extrême le raffinement du détail.
Joyaux de la mer harmonieusement ciselés.

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    Adriaen Coorte, Six coquillages sur une tranche de pierre, 1696, musée du Louvre, notice.

On comprend que ces espèces, découvertes par les marins embarqués vers de si lointaines contrées, suscitèrent alors un engouement exceptionnel. Nous sommes moins étonnés aujourd’hui, et certainement plus admiratifs devant les oeuvres d’art qu’elles ont engendrées.

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    Jacob de Later, Douze coquillages, gravure d’après Maria Sibilla Merian, 1705, Rijksmuseum Amsterdam, notice.

Célébration de la bernique

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Il y a au musée des beaux arts de Quimper un immense tableau intitulé La Bretagne.

Le nom du peintre est Jean Brunet, l’oeuvre est datée de 1908. La notice censée être donnée dans le site du musée présente apparemment un défaut, ici, on ne peut pas la lire.

Une bretonne en coiffe pose, l’air grave et pénétré, pieds nus dans les rochers au bord de la mer. Près d’elle une serpe avec laquelle elle a cueilli du gui selon un rite druidique peut-être. Elle tient des ajoncs d’or, fleur emblématique de la province. Derrière elle un paysage brumeux, mystérieux, des navires égarés, illuminés, des mégalithes dressent leur ligne fantastique, une croix rappelle que le pays est pieux, en somme cette figure de bretonne, tragique, imposante, est folklorique, c’était l’idée kitsch qu’on se faisait de la Bretagne.

Ce tableau est néanmoins intéressant.

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Sur le rocher se trouve une seule sorte de coquillage. Le peintre aurait pu en choisir un plus spectaculaire, plus grand, plus beau, mais il a peint des berniques. L’une d’elle est renversée, on voit sa chair couleur d’ivoire.

Le chapeau chinois est le plus simple, le plus désuet, le plus courant des coquillages, celui toujours absent des restaurants, alors qu’il est comestible.

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Il est coriace et ne se laisse pas faire, c’est peut-être pourquoi le peintre l’a choisi pour caricaturer la tête dure du Breton !

Son nom, bernique, vient du mot Brenn qui désignait le casque des Gaulois.

C’est aussi une patelle, incroyablement résistante, sa coquille peut supporter une masse de 300 kg. Elle adhère si fortement au rocher qu’elle peut résister à une traction de 3500 kg au cm2. Il est donc assez difficile de la pêcher. Question de technique !

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Gwenn-Aël Bolloré, qui avait débarqué le 6 juin 1944 avec le commandant Kieffer (son récit est passionnant !), qui a créé chez lui à Quimper un musée d’océanographie, et qui est mort il y a juste quinze ans aujourd’hui le 12 juillet 2001, lui a consacré un charmant ouvrage, La célébration de la bernique :

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Ce mollusque vit dans la zone intertidale, c’est à dire sur la partie des rochers qui se découvre à marée basse et est immergée à marée haute. La bernique se déplace, part se promener, mais revient à sa place, et se nourrit de plancton.
Elle avait la réputation d’être mangée par la population la plus pauvre, et sur l’île de Batz, paraît-il, elle servait à nourrir les cochons.

Je n’en ai jamais goûté, mais Gwenn-Aël Bolloré donne de nombreuses recettes et assure qu’elle est délicieuse.

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Sa forme est très variée, il existe plus de deux cents espèces.

Chaque fois que je vais à la plage, j’en choisis une, la mets dans ma poche, au risque de l’oublier et de la faire passer dans la machine à laver. Geste enfantin, instinctif, ramasser une petite chose insignifiante et la glisser comme un trésor dans sa poche, minuscule cupule dans mon bardocuculle !

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Au coeur de la conchyliologie

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      Côté coeur ♥

      Côté pile ou face

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La coque porte bien son nom latin cardium, considérée sous un certain angle, elle présente une forme de coeur.

Elle peut entrer dans la catégorie coeur de mon blogue !

Et si cet été nous cherchions le coeur caché des jolies choses ?

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Ce coquillage est plus étonnant encore de profil.
Il se brode de lignes concentriques comme les motifs de coeurs dessinés dans les arts et traditions populaires de la Bretagne.

Je l’ai bien trouvé en Bretagne, mais pas sur la plage, dans une brocante !

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L’idée de chercher un coeur dans les coquillages ne vient pas de moi, elle est très ancienne, et fut déjà décrite au XVIIIème siècle.
Le site Gallica de la BnF permet de feuilleter un ouvrage intitulé

    « L’histoire naturelle éclaircie dans deux de ses parties principales : La lithologie et la conchyliologie« 

édité en 1742 par De Bure, Société royale des Sciences de Montpellier.

Voici la page des coeurs. On peut zoomer pour mieux voir les détails des gravures.
Les flèches sur la droite permettent de tourner les pages.

L'histoire_naturelle_éclaircie_dans_deux_[...]Dezallier_d'Argenville_btv1b8623259b (5)

Par ailleurs je n’aurais pas recherché dans Gallica cet ouvrage foisonnant si’il n’avait pas été cité dans un livre que je suis en train de lire et qui me plaît beaucoup :

51d+Ikl8wZL._SX350_BO1,204,203,200_ Nadine Ribault, Carnets de la Côte d’Opale, éd. Le Mot et le Reste, janvier 2016.

Ce petit livre dit tout le mystère de la mer balayant la côte vers le Cap Gris Nez, sous le ciel infini infusé d’une lumière d’or typique de cette contrée du nord de la France.

L’écriture séduit, surprend, enchante comme ces coquillages si variés que les grandes marées laissent entrevoir.

L'histoire_naturelle_éclaircie_dans_deux_[...]Dezallier_d'Argenville_btv1b8623259bNadine Ribault a créé elle-même un collage pour la couverture à partir d’une planche du livre d’histoire naturelle de 1742.

Un petit extrait :

      « Les bâches brillaient, métalliques, vives et trop présentes désormais : avaient-elles seulement existé, ces bâches discrètes d’eau salée mauve et satinée des heures précédentes, ces assemblées de robes blanches étalées sur le sable ?
      Il était possible, par cette matinée d’été, de monter les quelques marches qui menaient à la plateforme d’observation, au dessus du poste de secours d’Hardelot, et de venir prendre appui à la balustrade pour contempler, délaissant enfin ce monde du bourrage-de-crâne, l’infini des ouvertures attractives« .

Les bâches, ces mares d’eau tiède oubliées par la mer à marée basse, ne portent pas ce nom sur les plages bretonnes qui s’y prêtent parfois (pas partout) par leur géographie plane, mais elles m’émerveillent toujours, miroirs du ciel et baignoires idéales pour les petits enfants en été.

Ce livre très poétique de Nadine Ribault est un coup de coeur !

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Un bénitier qui eût contenu un lac d’eau sainte

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    C’était une huître de dimension extraordinaire, un tridacne gigantesque, un bénitier qui eût contenu un lac d’eau sainte, une vasque dont la largeur dépassait deux mètres, et conséquemment plus grande que celle qui ornait le salon du Nautilus.
    Je m’approchai de ce mollusque phénoménal. Par son byssus il adhérait à une table de granit, et là il se développait isolément dans les eaux calmes de la grotte. J’estimai le poids de ce tridacne à trois cents kilogrammes. Or, une telle huître contient quinze kilos de chair, et il faudrait l’estomac d’un Gargantua pour en absorber quelques douzaines.
    Le capitaine Nemo connaissait évidemment l’existence de ce bivalve. Ce n’était pas la première fois qu’il le visitait, et je pensais qu’en nous conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une curiosité naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un intérêt particulier à constater l’état actuel de ce tridacne.

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    Les deux valves du mollusque étaient entrouvertes. Le capitaine Nemo s’approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les empêcher de se rabattre ; puis, de la main, il souleva la tunique membraneuse et frangée sur les bords qui formait le manteau de l’animal.
    Là, entre les plis foliacés, je vis une perle libre dont la grosseur égalait celle d’une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidité parfaite, son orient admirable en faisaient un bijou d’un inestimable prix. Emporté par la curiosité, j’étendais la main pour la saisir, pour la peser, pour la palper ! Mais le capitaine m’arrêta, fit un signe négatif, et, retirant son poignard par un mouvement rapide, il laissa les deux valves se refermer subitement.

    Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, Deuxième partie, chapitre III, « Une perle de dix millions ».

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Le capitaine Nemo laissait jalousement mûrir la perle année après année, pour enfin l’amener un jour son musée extraordinaire.

Ces bénitiers géants vivent au Sud-Ouest de l’océan Pacifique. Ils furent surexploités et disparurent de certaines îles.
Ils ornaient les églises, comme celui que j’avais photographié à Paris il y a quelques années, et que j’avais montré ici à propos de l’orthographe du mot béni que Proust nous rappelle.

On sait maintenant obtenir leur reproduction en captivité. Mon petit tridacne provient certainement d’une écloserie artificielle. Ceci n’empêche pas qu’il soit très beau.

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Proust dirait que sa matière d’un blanc éclatant ressemble à du lait durci.
Je reste dans les produits laitiers en y voyant une Chantilly finement striée par la poche à douille sur un Saint Honoré.
Là, sur le sable ensoleillé, face à la mer, cette architecture pâtissière posée sur l’étagère de la plage me paraissait la plus gourmande des vitrines, une merveilleuse friandise pour les yeux.

La pintadine

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Mystère ! Les huîtres creuses et les huîtres plates ne produisent pas de perles. L’huître perlière n’est pas une huître, elle appartient à une autre famille de bivalves, les pintadines.

Le mot pintade vient du verbe latin pinctare qui veut dire peindre, précisément du participe passé féminin, donc il veut dire peinte.
La volaille s’appelle ainsi à cause de son plumage moucheté, comme peint, et le coquillage marin a pris le nom de pintadine car ses tons mouchetés rappellent ceux de la pintade.

Dans ma petite collection de coquillages, qui transforme ces espèces animales en objets de curiosité et de beauté, se trouve une pintadine complète, avec ses deux valves. Mais la perle n’est plus là !
Les pintadines ne produisent pas toutes naturellement des perles, seulement certaines.

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      Vers sept heures, nous arpentions enfin le banc de pintadines, sur lequel les huîtres perlières se reproduisaient par millions. Ces mollusques précieux adhéraient aux rocs et y étaient fortement attachés par ce byssus de couleur brune qui ne leur permet pas de se déplacer. En quoi ces huîtres sont inférieures aux moules elles-mêmes, auxquelles la nature n’a pas refusé toute faculté de locomotion.
      La pintadine meleagrina, la mère perle, dont les valves sont à peu près égales, se présente sous la forme de coquille arrondie, aux épaisses parois, très rugueuses à l’extérieur. Quelques unes de ces coquilles étaient feuilletées et sillonnées de bandes verdâtres qui rayonnaient de leur sommet. Elles appartenaient aux jeunes huîtres. Les autres, à la surface rude et noire, vieilles de dix ans et plus, mesuraient jusqu’à quinze centimètres de largeur.

      Jules Verne, extrait Vingt mille lieues sous les mers, deuxième partie, chapitre III.

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Jules Verne raconte comment les pêcheurs de perles récoltaient les huîtres par milliers en plongeant en apnée, au risque de leur vie. Ils mouraient dévorés par des requins, ou par manque d’oxygène, faisant des crises cardiaques ou devenant fou.
Ce roman est passionnant pour l’incroyable quantité de vocabulaire, de sensations et d’images, que le capitaine Némo et son Nautilus font découvrir au lecteur.

Dans la réalité, la récolte des perles sauvages était en effet dangereuse, et intensive, les bancs de pintadines se sont tant raréfiés que l’on mit au point la perliculture. La technique de l’élevage des perles apparut au Japon en 1904 et a été exportée dans d’autres pays. Elle est devenue la principale ressource de la Polynésie.

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Je résume brièvement l’enseignement de Jules Verne :
Les pintadines sorties de l’eau étaient étendues sur des nattes de sparterie à l’air libre et mouraient, ensuite on les ouvrait, les lavait, on filtrait la chair (le manteau) pour récupérer les perles détachées …
Le prix des perles variait selon leur grosseur et leur forme,
selon leur eau, c’est à dire leur couleur,
selon leur orient, c’est à dire leur éclat chatoyant et diapré.

Les plaques de nacre étaient vendues pour être travaillées, ciselées, transformées en bibelots et objets d’art.

Le capitaine Némo nous réserve une grande surprise, la plus grosse perle du monde … à suivre ici bientôt !

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    Ecole de Hokusai, détail des « Pêcheuses de perles », XIXème siècle, lavis de couleur, BnF Paris, oeuvre entière et notice.

La légèreté

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C’est l’été, malgré le temps aussi gris que mon chat, je poursuis la recherche des coquillages sur la plage …
Certains sont gros, lourds, certains minuscules, légers, mais leurs reflets nacrés et leurs décors sont toujours d’une fascinante délicatesse.

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Les conchyliologues les classent dans des cases, moi je les mets dans des vases.
Ormeau, palourde, bigorneau, patelle, couteau, moule, coque, porcelaine, huître, telline, vénus, tridacne, turritelle, buccin, janthine, pourpre, fuseau, strombe, hyale, cléodore, dentale, jambonneau, triton, troque, spondyle, dauphinule, cérite, ptécorère …

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Certaines coquilles érodées par les vagues s’irisent comme des bulles de savon que la brise marine ferait envoler sur la mer.
La petite amande rose des Glénan présente une légèreté de fleur des champs.

Je viens de lire un album qui m’a été recommandé à cause de sa référence à Marcel Proust :

51wjEFWACNL._SX375_BO1,204,203,200_ Catherine Meurisse, La légèreté, éd. Dargaud, avril 2016

Elle dessinait pour « Charlie Hebdo » depuis plus de dix ans, une peine de coeur (ses intermittences) et donc une panne de réveil l’ont amenée bien en retard à la réunion du 7 janvier 2015 au journal. Elle arrive juste après le massacre. On imagine l’effroyable choc.
Comment peut-elle s’en relever ?
Elle devient amnésique.
Ses amis lui conseillent d’aller voir la mer. À Cabourg.
Pourquoi Cabourg ? Parce que Balbec.
Proust est plus que son écrivain préféré, c’est son auxiliaire de vie.

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Je ne raconte pas tout bien sûr, cet album m’a beaucoup plu, bien que la bande dessinée ne soit pas ma tasse de thé, ni Charlie ma madeleine. C’est très bien dessiné, plein d’humour (un peu choquant parfois mais c’est l’effet Charlie) et d’amitié.
Après l’incroyable gravité, Catherine recherche la légèreté, et comme Proust, elle la trouve dans l’art et dans sa beauté.

A la dernière page du livre, elle est assise sur la plage, face à la mer, elle compte bien rester attentive à tout signe de beauté, cette beauté qui la sauve en lui rendant sa légèreté.
Beau souffle d’espoir, très proustien en effet.

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Coque coquelicot

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      Roses rouges, poissons rouges
      Lèvres rouges, coquelicots
      Fraises, framboises, carreaux
      des rouges maisons qui bougent

      Sous le soleil fou d’un feu
      jeté au bleu d’une anse
      D’une danse de garance
      D’une samba de rocou

      Andrinople, vin qu’on verse
      pour son rouge coeur mirer
      Tout son rouge a chaviré
      Ma jeunesse se disperse

      Pierre Seghers, Deuxième des Trois poèmes objets, 1973, dans La poésie au coeur des arts, éd. Bruno Doucey

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Les « trois poèmes objets » de Pierre Seghers se déclinent selon des nuances colorées, le bleu, le rouge, la transparence, je les trouve très beaux, et le second m’a fait penser à toutes ces langues rouges que tiraient les pauvres coques arrachées de leur fond marin par une violente tempête l’hiver dernier.

Le spectacle paraissait terrible, sous le bleu du ciel revenu, les mouettes se jetaient sur les coquillages agonisants, qui ensanglantaient le rivage. Tout ce rouge chaviré.

Les langues des roudoudous …
Autrefois le pâtissier vendait ces coques remplies de caramel coloré de rouge, qu’enfants nous sucions de notre langue amusée et gourmande.
Ma jeunesse se disperse …

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Ce beau coquillage aux valves rebondies, rainurées, creusées de sillons tout hérissés parfois de picots blancs comme une dentelle de frivolité, a pour nom latin cardium, et il appartient à la famille des cardiidés.

Ce nom latin a-t-il un rapport direct avec la forme de coeur de ce coquillage ventru qui peut présenter en sorte deux ventricules ?

La forme dentelée de la coque évoque par ailleurs la carde, la brosse qui carde la laine, et les picots lui donnent l’allure d’un chardon !

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À l’ère néolithique, quand l’homme s’est sédentarisé et a commencé à fabriquer la poterie, il eut très tôt l’idée de décorer la terre cuite de motifs imprimés avec ce coquillage. Ce fut la « poterie cardiale ».

Coeur ou chardon, la coque de notre enfance est bien jolie.
Vidée du violent souvenir de l’hiver, asséchée, apaisée, reposée, elle devient le souvenir ramassé sur la plage en été.

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Crépuscule d’été

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    P.S. Kroyer, Soir d’été sur la plage sud de Skagen, musée de Skagen Danemark, notice et commentaire.

Depuis cette semaine les jours d’été diminuent. Ainsi est conçue la saison estivale, ses journées raccourcissent, ses nuits s’allongent. Ce n’est pas une vision optimiste de la belle saison, me dira-t-on.
L’été n’est pas ma période préférée de l’année, mais je l’aime tout de même, chaque saison a ses bons côtés !

Saint Jean le Baptiste est né le 24 juin, six mois avant son cousin Jésus qui est né (doit-on le rappeler?) entre le 24 et le 25 décembre.
Dans la semaine de Noël, l’hiver arrive, les jours commencent à rallonger.
La concordance entre les cycles atmosphériques et l’histoire biblique est belle et séduisante, même si l’on ne croit pas le message chrétien.
Saint Jean le prédicateur convertit et baptise son entourage, et, au fur et à mesure que Jésus parle et élargit son audience, Jean se fait plus discret, se retire dans son ombre et sera arrêté, laissant Jésus poursuivre sa pleine activité auprès de ses disciples et du peuple.
Ainsi, la lumière de Jean, né de l’été, diminue, tandis que celle de Jésus, né de l’hiver, grandit.

Voilà comment on peut préférer l’hiver !
Cela n’empêche de profiter des beaux jours d’été, du plein air et de la joie familiale 😀 .

    Peder Severin Kroyer, Hip hip hip houra !, 1887-1888, Kunstmuseum Goteborg, page du musée

Le tout-puissant vert des forêts d’été

4150BRK38PL._SX319_BO1,204,203,200_ Me voilà à nouveau plongée dans les petites histoires de Robert Walser, écrivain et poète singulier, très attachant.

Les rédactions de Fritz Kocher sont des récits d’un genre peu courant, quoique leur origine soit connue de tous les écoliers.
Il s’agit vraiment de rédactions comme on les écrivait autrefois en classe. En France, on appelait aussi cet exercice du nom de « composition française ».
La rédaction était la première étape dans le devoir d’écriture en cours de français, elle avait lieu dans les années du collège, elle était essentiellement une narration. Ensuite au lycée, elle disparaissait, pour être remplacée par la dissertation, qui expulsait le principe de la narration.

Robert Walser se met dans la peau d’un petit garçon, Fritz Kocher, qui rédige des rédactions sur des sujets très variés. Il adopte le style enfantin, avec des phrases courtes, néanmoins l’enfant écrit bien ! Il finit aussi par disserter, en réfléchissant d’une manière philosophique, ce qui trahit l’esprit de l’adulte sous la jeune plume.

Voici un extrait de la rédaction intitulée La forêt.

dutilleuxmbaarras En été la forêt est tout entière couleur, lourde, débordante.
Tout alors est vert, le vert est partout, le vert règne et commande, ne laisse paraître d’autres couleurs, qui voudraient aussi se faire remarquer, que par rapport à lui.
Le vert jette sa lumière sur toutes les formes de sorte que les formes disparaissent et deviennent des éclats.
On ne prend plus garde aux formes en été, on ne voit plus qu’un grand ruissellement de couleur plein de pensées.
Le monde a alors son visage, son caractère, il a ce visage-là ; dans les belles années de notre jeunesse il a eu ce visage, nous y croyons car ne connaissons rien d’autre.
Avec quel bonheur la plupart des gens pensent à leur jeunesse : la jeunesse leur envoie des rayons verts, car c’est dans la forêt qu’elle a été la plus délicieuse et la plus captivante.
[…]
Le vert, le tout-puissant vert des forêts d’été, ne laisse oublier ni des uns ni des autres ; à tous ceux qui vivent, qui veulent arriver, qui grandissent, il est pour toute la vie inoubliable.
Et comme c’est bien que quelque chose d’aussi bon, d’aussi aimable, reste inoubliable de cette façon !
Père et mère et frères et soeurs, et coups et caresses et goujateries, et, liant tout cela, le fil intérieur de ce vert unique !

Robert Walser, extrait de La forêt, recueil Les rédactions de Fritz Kocher, 1904.

    Constant Dutilleux, Le chemin en sous-bois, 1886, musée des beaux arts d’Arras, le musée n’a pas de site, mais une page Facebook :

La couleur verte est le signe de la jeunesse, de la liberté, la couleur de la nature, surtout dans les pays boisés comme la Suisse, pays de Robert Walser, ou comme l’Allemagne.

Le vert ne fut pourtant pas la couleur emblématique de l’époque romantique, c’était plutôt le bleu, le bleu de Novalis, le bleu du personnage Werther de Goethe, le bleu de l’âme ou le bleu à l’âme.

Mais Werther portait une veste bleue avec une culotte jaune, et ces deux couleurs mêlées donnent le vert. Goethe le montrait et l’illustrait à l’aquarelle dans son traité des couleurs, et il disait que le vert, par ailleurs sa couleur préférée, était une couleur médiane, calme et apaisante.

Le jeune Goethe portait une veste verte :

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      Georg Melchior Kraus, Portrait de Goethe jeune, 1775, Natinalmuseum Weimar

Si le bleu est la couleur de Novalis, il a néanmoins composé en 1798 un poème évoquant le vert, en voici la première strophe :

Es färbte sich die Wiese grün

Es färbte sich die Wiese grün
Und um die Hecken sah ich blühn,
Tagtäglich sah ich neue Kräuter,
Mild war die Luft, der Himmel heiter.
Ich wußte nicht, wie mir geschah,
Und wie das wurde, was ich sah.

J’en donne une traduction personnelle, n’en ayant hélas pas trouvé une autre …

La prairie se colorait de vert
Et au bord des haies je la voyais fleurir,
Chaque jour je voyais de nouvelles herbes,
Doux était l’air, pur le ciel.
Je ne savais pas comment m’arrivait,
Ni comment se produisait ce que je voyais.

C’est là le tout-puissant vert des prés du printemps, le vert magique qui produit des miracles.

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    Paul Klee, Dans la forêt profonde, 1960-61, aquarelle et tempera, Kunstsammlung Nordrhein-Westfallen Düsseldorf, notice et commentaire.
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