L’huître est un hasard, un éclair qui passe avec les mois en R

    Henry de Waroquier, Huîtres, coques et verre de vin blanc, 1921, musée des années Trente Boulogne-Billancourt, notice.

      Les Huîtres

      Fêtons ces « truffes de la mer »,
      Qu’en son siècle exaltait Horace,
      Par d’immortels vers pleins de grâce. –
      L’huître, à Rome, est un mets si cher,
      Qu’au dire de Pline et Macrobe,
      Aux seuls pontifes on en sert …
      – Notre bouche aussi les gobe,
      Ces huîtres qu’un moderne en us,
      Nommait « Oreilles de Vénus »,
      Pour leurs qualités excitantes … –
      On sait qu’un des Apicius
      Eut, par ses notions savantes,
      L’art d’en envoyer de vivantes
      À Trajan, vainqueur belliqueux
      Des Parthes … – Aux huîtres, chef queux,
      Me dit-on, offre-nous des fraîches.
      C’est là le secret de leurs pêches :
      L’huître est un hasard, un éclair
      Qui passe avec les mois en R.

      Alexandre Dumas

C’était leur fête en effet à la fin de l’année, quelle queue aux huîtres, affluence chez l’ostréiculteur !

On remarquera dans les deux tableaux ci-dessus la présence du poivre moulu, de la salière ou du poivrier.
C’est ma façon préférée de les déguster, avec du poivre.
Vieille tradition que suivait le mangeuse d’huîtres de Jan Steen. Le poivre moulu était recueilli dans un petit cornet de papier journal. À côté du poivre, on voit du sel, car, selon le rivage, l’huître n’est pas toujours bien salée.

      Jan Steen, La mangeuse d’huîtres, vers 1658-1660, Mauritshuis La Haye, notice et zoom.

L’huître, comme le fait entendre le poème de Dumas, avait un caractère érotique.

La jeune femme regarde le spectateur de son petit air coquin, elle n’a pas l’intention de finir son repas toute seule.

Elle épice son huître avec précision et passion.

On pense à la fable de La Fontaine, Le rat et l’huître
Attention, ne pas se laisser piéger par ce précieux fruit de la mer, car tel est pris qui croyait prendre !

  • Petite précision concernant les mois en R :
    Le 16 août 1766, un règlement de pêche fut édité :
    Consommer les coquillages durant les mois en R, pas de vente de mai à août.
    Le 25 septembre 1771, une ordonnance de police interdit à Paris le commerce, entre le 3à avril et le 1er septembre, des huîtres vivantes enfermées dans leur coquille, des huîtres huîtrées ou huîtres de la chasse (huîtres sans coquille).
    source : Conversations gourmandes avec Madame de Pompadour, Michèle Villemur, éd. Cherche Midi

    • Pieter Claesz, Nature morte au jambon, 1640-1649, Petit Palais Paris, notice et zoom.

    Le mimosa du cinéma

    Le petit cinéma est fermé depuis huit ans déjà.
    Peut-être neuf ans, ma tristesse ne compte pas.
    Abandonné, sans repreneur, l’écran se meurt.
    Mais chaque année son arbre lui redonne vie, mouvement, couleur …
    Sur l’écran bleu du ciel, le mimosa déroule ses images étourdissantes.

    Bonheur des fleurs, mêlé de nostalgie, regrets, souvenirs.
    Images renaissantes.
    La couleur des fleurs me fait revoir ce film, Les citronniers, l’un des derniers chefs-d’oeuvre que nous offrit la petite salle.

    Des films beaux, sensibles, vibrants, odorants, comme le mimosa.
    Confidentiels, éphémères, étranges comme cette fleur.
    Nous offrant toujours du bonheur, comme cette mousse de soleil.
    Authentiques, en version originale, comme cet arbre libre et grandiose.

    Ce petit cinéma diffusait tant de parfums, subtils, frais, hélas volatils car si peu humés, trop peu aimés par les critiques grégaires.
    Il fallait se garer devant le mimosa.
    Un maigre public osa.
    Je fus seule parfois, pour qui les bobines se déroulèrent.

    Maintenant l’arbre continue seul son cinéma.
    Silence, les saisons tournent.
    Le festival annuel se tient en février, déroule son tapis doré.
    La serrure de la porte a fait retentir son clap de fin.
    Mais les prises de vue continuent en décor naturel.
    Contre-plongée vers le ciel et ses panaches acidulés.
    Le plateau se constelle de pompons jaunes.
    Travelling dans les hautes branches.
    Couper, on a envie de couper, pour le bouquet final !
    Les rushes sentent si bon, on veut tout garder.
    Le fondu enchaîné dans les fleurs ne remplacera jamais les intimes séances,
    les conversations avec la propriétaire de ce petit cinéma d’art et d’essai, surtout d’art, celui d’instruire et de plaire.

    La vie continue alentour. Je fais une prière après ce petit story-board végétal, que le grand écran retrouve ses couleurs, comme l’hiver le fait tous les ans avec le mimosa !

    Je pédalais à l’intérieur d’une carte postale mouillée

        Marc Chagall, La Pluie, 1911, Musée Guggenheim Venise, notice.

    Sous une pluie incessante, le jour de la Fête du Travail, j’ai parcouru soixante kilomètres vallonnés, si ondulés qu’ils n’auraient guère rassuré Euclide sur la pertinence de ses axiomes. […] j’aime quand le fond de l’air est frais, s’agite et turbule. D’autant que mes sacoches plastifiées étaient parfaitement étanches, mes mollets élastiques, et que je me sentais en pleine forme. Je découvrais la campagne helvétique, toute d’équilibre en dépit du mauvais temps, avec ses bois, ses maisons solides, ses coteaux, ses tintements de cloches lointaines. La route miroitait. Je pédalais à l’intérieur d’une carte postale mouillée.
    Le statut qu’on accorde à la pluie est relatif. Il est affaire de circonstances et d’équipement, bien sûr, mis aussi de durée. Lorsqu’il est arrivé à Paris en 1911, Chagall a achevé une oeuvre magistrale,
    La Pluie, qui me revient toujours à l’esprit dès que des gouttes à la taille encore incertaine menacent d’accroître l’humidité ambiante. La dynamique de ce tableau est ambivalente, paradoxale même : le gris et le noir du ciel annoncent l’orage ; au centre de la toile, un arbre fruitier au tronc courbé. Sous l’effet d’une rafle de vent ? Peut-être. Pourtant, le feuillage est statique. À droite, un homme sort d’une maison en bois et ouvre placidement son parapluie, comme si la pluie était pour lui une douce joyeuseté.

    Etienne Klein, extrait de Le pays qu’habitait Albert Einstein, éd. Actes Sud

    Me revoilà sous le sujet de la pluie, mais ce n’est qu’un grain passager !

    J’ai lu cette nouvelle biographie d’Einstein alors que la pluie se faisait quotidienne, interminable, et je m’amusais d’apprendre qu’Etienne Klein était parti sur les traces d’Albert en Suisse, à vélo, et par un vrai temps de cochon.
    C’est passionnant de sillonner tout un pays à bicyclette à la recherche d’un illustre savant, et le compte-rendu de ce voyage scientifique à deux roues est lui-même vivant, bien écrit, haletant, d’une lecture très agréable.

    Je me surprends moi-même, moi, qui n’ai jamais eu en physique que des notes lamentables, me suis régalée dans ce récit à la fois personnel, original et très scientifique.

    Etienne Klein invente une conversation entre Galilée et Einstein tout à fait instructive. Mon intelligence n’a pas la vitesse de la lumière, je suis loin de comprendre, mais j’admire !
    Et par nos temps troublés, l’admiration est salutaire, indispensable.

        Pierre-Henri de Valenciennes, Ciel à la villa Borghèse : temps de pluie, Louvre, notice.

    Dans ce livre se trouve une citation épatante de Schopenhauer :

        Avoir du talent, c’est atteindre un but que les autres ne peuvent pas atteindre ; avoir du génie, c’est atteindre un but que les autres ne peuvent même pas voir.

        Pierre-Henri de Valenciennes, Le lac de Nemi sous la pluie, Louvre, notice.

    Les allégories de l’hiver

        Attribué à Artus Wolffordt ou Wolfhardt, ou entourage de Simon De Vos, Allégorie de l’Hiver, musée municipal de Soissons, notice.

    C’était il y a huit ans, en février 2009, je rassemblais quelques images d’hiver .

    L’hiver, je l’aime, quand, en se mettant au chaud devant le feu, on en vient à souhaiter que se déclarent la pluie, la neige, même quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort de la réclusion la poésie de l’hivernage, ainsi que l’écrit si bien Proust à propos de la chambre de Tante Léonie.

    L’hiver a ses charmes, ses drames et ses images allégoriques très variées que les artistes interprètent chacun à leur façon.

    Ce monsieur Hiver ci-dessus, barbu, chenu, bien couvert d’un chapeau, peint par on ne sait qui précisément, mais sans doute par un peintre flamand baroque plein de verve qui a vu Rubens et Jordaens, est éclairé d’une chaude lumière par une lanterne posée à gauche dans le tableau. Il réchauffe sa main et, l’oeil pétillant, il semble assez heureux devant son brasero crépitant, animé, bavard.

        Eugène Delacroix, L’hiver, dessin, D.A.G. Louvre, notice

    Aucune source de chaleur, aucun bruit, dans cette allégorie de l’Hiver vue par Delacroix, au contraire, le froid implacable fige la figure centrale dans un certain chagrin.
    La réclusion est mentale, la femme, qu’on devine jeune, à l’opposé du vieil homme qui symbolise souvent l’hiver, est claquemurée, silencieuse, tressaillante, en boule de frissons et d’idées noires, la lumière froide éteint tout espoir.
    Seul le chien apprécie l’hiver, en pourchassant un lièvre blanc comme neige.
    Cette étude préparait le décor d’un dessus de porte. On imagine la porte peinte en tons mats, sourds, gris, blanc cérusé, dans la pièce bien chauffée d’un château.

    Les lignes de ce dessin sont modernes, fluides, filent en vent coulis. Magistral Delacroix !

        Kano Tosen Nakanobu, Scène d’hiver et scène d’été, 1835-1868, British Museum Londres, notice

    Allégorie 2 en 1, l’hiver face à l’été :
    un oiseau ( un mainate, un martin triste ?) au plumage noir et gris, pousse un cri (triste) vers le ciel, perché sur une branche de bambou enneigée. L’oiseau se nourrit d’insectes, or l’hiver tue les insectes.
    L’hiver est hexagonal, anguleux, cette géométrie a peut-être une signification …

    L’été est rond comme le soleil, il est figuré par des fleurs de courges, et par divers insectes qui courent dans le feuillage, nourriture des oiseaux.
    La courge, en raison de ses nombreux pépins, est un symbole d’abondance et de fécondité.

        Georg Hoefnagel, Dolor : Allégorie de l’hiver, 1589, détrempe sur vélin, D.A.G. Louvre, notice

    Des oiseaux et des insectes, il y en a beaucoup dans cette allégorie de l’Hiver, qui ressemble à un cabinet de curiosités.
    C’est tout un récit érudit de la vanité.
    Dans le phylactère en haut est inscrite cette phrase :

        Le malheureux hiver de la vieillesse est raidi par la douleur et la vie chancelante arrive à son terme comme une bulle d’eau

    On peut lire un commentaire détaillé de cette oeuvre dans le site du Louvre.
    Au centre, la mort aux ailes de chauve-souris surmonte la noix, symbole de Jésus Christ. A la mort succède la résurrection, comme à l’hiver, le printemps renaissant.

    Louise Abbéma ci-dessous, son allégorie s’est vidée des symboles, elle se veut avant tout décorative, avec les élégantes fleurs ou branches hivernales, le gui, le houx et l’ellébore.

    Et le mimosa ?
    À suivre !

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        Louise Abbéma, Allégorie de l’hiver, 1902-06, musée d’Orsay, notice

    La fête des crêpes

        La chandeleur : Gosses mangeant des crêpes, image de presse, 1933, BnF Paris, notice.

    2 Février : Chandeleur
    Une petite anecdote m’a amusée, monsieur le curé a raconté qu’il est client chez Darty et qu’il reçoit par courriel la newsletter de ce commerçant. Cette semaine, Darty l’a prévenu que c’est la fête des crêpes ce jeudi ! Il avait donc le choix pour s’équiper d’une crêpière électrique …

    On en voit trente-six chandelles sur internet !
    Le mot chandeleur n’a plus l’heur d’être compris ou d’être accepté dans un cadre laïc.

    Ne pas oublier de mettre dans la pâte à crêpes la pointe de sel qui relève le goût de notre vie sur terre !

        Jeune fille préparant des crêpes, image de presse, 1932, BnF , notice

    La solitude d’un chêne

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    Au coeur d’une forêt de chênes, de hêtres, de châtaigniers, d’alisiers (mes préférés), de frênes, de trembles, de robiniers faux-acacias, d’érables champêtres, de poiriers et de pommiers sauvages, de merisiers et d’aubépines et d’une dizaine d’autres essences sommes-nous plongés en lisant le livre de

        Jérôme Chantreau, Avant que naisse la forêt (éd. Les escales)

    Ce livre mériterait le prix du style (décerné par qui ?).

    L’écriture sensuelle nous gonfle les poumons du parfum frais, ruisselant, de la forêt du matin qui se fait femme fontaine.
    Au crépuscule, le silence de la forêt est une prière panthéiste.
    Les bois profonds s’entourent de mystère, il y a un ermite, des légendes, et puis une maison au coeur de la forêt. Le narrateur, qui vit en région parisienne, y revient à la mort de sa mère.

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    Mélancolie, angoisse, bien-être, solitude, souvenirs, sensations mêlées et questionnement, et puis les arbres, la nature présente, prenante, sauvage.
    Les sens en éveil, l’odorat, la vue, l’ouïe, des mots puissants … le narrateur se fond dans la forêt, n’en reviendra pas.
    Par ailleurs, ses souvenirs l’amènent à tailler un portrait à la tronçonneuse de la société des années soixante-dix, c’est mordant, brutal, on s’y retrouve bien !

    J’ai aimé la respiration de ce livre, ses phrases poétiques, cette atmosphère sylvestre particulière, fantastique, mystérieuse, et la fin que je ne dévoile pas.

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    J’ai acheté un stylo-bille d’un joli vert chlorophylle, et de cette couleur de houppier printanier j’ai souligné dans le livre toutes les phrases que j’aime, il y en a beaucoup.

    J’ai photographié l’hiver dans les arbres couverts de lichen vert de gris, comme givrés de froid sous nos quinze degrés.

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      Marc-Antoine Mathieu, Otto l’homme réécrit, éd. Delcourt

    Livre d’images, livre de philosophie.
    Etonnant ouvrage. Beau graphisme.
    Dès qu’on l’a fini, on éprouve le besoin de le relire.
    Sur la couverture, l’homme prend la forme d’un houppier de chêne. C’est l’histoire d’une remontée vers la genèse. Avant que naisse la forêt.

    C’est étrange, mes lectures se suivent apparemment sans lien, et pourtant, des liens se trouvent.

    Encore un arbre :

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      James Sacré, Un désir d’arbres dans les mots, dessins de Alexandre Hollan, éd. fario

    J’ai lu ce livre poétique il y a plus d’un an, je l’avais oublié, je l’ai relu.

    Il ne s’agit pas d’une forêt en Mayenne comme avec Jérôme Chantreau, ni de chênes, hêtres ou châtaigniers, mais de la frontière espagnole après Montpellier, et les arbres sont des eucalyptus, des arganiers, des noyers, amandiers, oliviers.

    Poésie vibrante, colorée, parfumée, les arbres s’épanouissent dans les mots féconds.
    Magnifique !

    Thanksgiving

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    Aujourd’hui 24 novembre ou demain (?), aux Etats Unis, c’est la fête de Thanksgiving, et le célèbre tableau de Doris Lee (1905-1983) est en ce moment à Paris, au musée de l’Orangerie, dans l’exposition La peinture américaine des années 1930. Parisiens, il faut aller le voir !

    leedet2aic Les femmes s’activent en cuisine pour la préparation du repas,
    la dinde est arrosée comme il se doit …
    Le chien somnole, le chat joue,
    une convive vient d’arriver et ôte son chapeau fleuri,
    un gâteau à la citrouille ira dans l’autre four,
    il y a dans ce tableau comme une ambiance des Pays-Bas,
    une scène de Jan Steen par exemple,
    même carrelage au sol,
    même composition …

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    Il est question de la préparation d’un repas de fête aussi.
    Les huîtres remplacent la dinde, et on remarque qu’on les mange froides ou chaudes, passées au grill dans la cheminée.

    steenfetedet1mdh Les enfants jouent avec le chat, ou le chien.
    On joue de la musique,
    on courtise les dames, l’huître que tient l’homme indique le caractère lubrique de son intention,
    et les oeufs cassés au sol, qui sont accompagnés d’une cuiller (phallique), du chapeau masculin et du pot où plonge une autre cuiller, peuvent indiquer la perte de la virginité.

    steenfetedet2 Steen avait tenu une auberge à Delft, intitulée « Le serpent », et il a pu observer la vie de ses clients.
    Il règne souvent dans ses tableaux une ambiance générale de grand fouillis, un désordre qui fut d’ailleurs surnommé en néerlandais « Huishouden van Jan Steen », « ménage à la Jan Steen ».

    Ce désordre se retrouve aussi dans l’âme des humains qui mènent parfois une vie dissolue, et tous les symboles parsemés dans les tableaux de Steen le dénoncent.

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    Le tableau de Doris Lee affiche une candeur charmante, donne une peinture du bonheur.
    Dans la peinture hollandaise du XVIIème siècle, la morale vient toujours tempérer la joie ambiante. Celle-ci se traduit par des détails de « vanité » qui rappellent que la vie ici-bas est éphémère.

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    Devant la cage d’où l’oiseau s’est envolé comme la vertu, un enfant, perché dans les hauteurs de la pièce, souffle des bulles de savon à côté d’un crâne. Ce jeu est bien sûr un symbole de vanité, du côté très fragile et éphémère de la vie.
    Le peintre moralisateur rappelle qu’on peut toujours s’amuser en bas, mais la mort guette et le jugement dernier risque d’être redoutable.

    Joyeux Thanksgiving malgré tout !

    Le changement d’heure

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    Il y a cent ans, ou presque, le changement d’heure existait en France. Je ne sais pas quand il fut supprimé, je me souviens bien de son retour il y a quarante ans.

    Proust en parle dans la Recherche :

      Tout en me rappelant la visite de Saint-Loup j’avais marché, puis, pour aller chez Mme Verdurin, fait un long crochet ; j’étais presque au pont des Invalides. Les lumières, assez peu nombreuses (à cause des gothas), étaient allumées un peu trop tôt, car le changement d’heure avait été fait un peu trop tôt, quand la nuit venait encore assez vite, mais stabilisé pour toute la belle saison (comme les calorifères sont allumés et éteints à partir d’une certaine date), et au-dessus de la ville nocturnement éclairée, dans toute une partie du ciel – du ciel ignorant de l’heure d’été et de l’heure d’hiver, et qui ne daignait pas savoir que 8 heures et demie était devenu 9 heures et demie – dans toute une partie du ciel bleuâtre il continuait à faire un peu jour.

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      Dans toute la partie de la ville que dominent les tours du Trocadéro, le ciel avait l’air d’une immense mer nuance de turquoise qui se retire, laissant déjà émerger toute une ligne légère de rochers noirs, peut-être même de simples filets de pêcheurs alignés les uns auprès des autres, et qui étaient de petits nuages. Mer en ce moment couleur turquoise et qui emporte avec elle, sans qu’ils s’en aperçoivent, les hommes entraînés dans l’immense révolution de la terre, de la terre sur laquelle ils sont assez fous pour continuer leurs révolutions à eux, et leurs vaines guerres, comme celle qui ensanglantait en ce moment la France.

      Marcel Proust, extrait de Le Temps retrouvé, M. de Charlus pendant la guerre.

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    Dans cet extrait (pendant la première guerre mondiale), il s’agit du passage à l’heure d’été. Comme dit Proust, le ciel ne sait pas que les hommes changent l’heure.
    Les mouettes non plus.
    La plage ne montre pas ostensiblement le changement de saison.
    Juste un peu plus pastel.
    La lumière se décante plus lentement, l’horizon est moins sanglant, avant les batailles du vent d’hiver.
    Chic, l’heure d’hiver !
    Une heure de lecture en plus dans le lit le matin.
    Du temps retrouvé !

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    Je partis Tôt – Pris mon Chien

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    Je partis Tôt – Pris mon Chien –
    Rendis visite à la Mer –
    Les Sirènes du Sous-sol
    Montèrent pour me voir –

    Et les Frégates – à l’Etage
    Tendirent des Mains de Chanvre
    Me prenant pour une Souris –
    Echouée – sur les Sables –

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    Mais nul Homme ne Me Héla – et le Flot
    Dépassa ma chaussure –
    Puis mon tablier – et ma ceinture
    Puis mon Corsage – aussi –

    Il menaçait de m’avaler toute –
    Comme la rosée
    Sur le Gilet d’un Pissenlit –
    Alors – je courus – aussi –

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    Et Lui – Il me serrait – de près –
    Je sentis sur ma cheville
    Son Talon d’Argent – Mes Souliers allaient
    Déborder de Perles –

    Enfin ce fut la Cité Ferme –
    Nul, semblait-il, qu’Il connût là –
    Et m’adressant – un Impérieux salut –
    L’Océan se retira.

    Emily Dickinson, Car l’adieu, c’est la nuit , traduction de Claire Malroux, éd. Poésie / Gallimard

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    Parti tôt, pris mon chien est le titre d’un livre que j’avais offert en cadeau de Noël il y a quelques années. J’avais été simplement attirée par ce titre, je n’ai pas lu le livre et n’ai jamais su s’il avait plu à sa destinataire.

    Quand je prends mon chien pour aller à la plage, j’y pense, au vers, au livre. Peut-être devrais-je le lire …

    51kjz0GYEfL._SX346_BO1,204,203,200_ Je partis Tôt – Pris mon Chien –, il faut l’inventer, un vers comme ça, pour commencer un poème ! C’est là tout le génie déroutant d’Emily Dickinson.

    Elle est née en 1830 dans le Massachusetts. Elle commence vraiment à écrire des poèmes vers l’âge de trente ans, et 1863 est une année d’intense production, près d’un poème par jour. Au même moment elle se retranche de la société, ne sortant plus de la demeure familiale, vit dans la solitude et une grande piété. Elle connaît de nombreux deuils et traverse une dépression en 1884, elle meurt en 1886. Sa poésie est publiée en 1890 et le succès est immédiat.

    Pourquoi le tiret omniprésent ? Il ponctue et rythme tous ses poèmes, il traduit la démarche haletante, la discontinuité de la pensée qui procède par bonds.

    Poésie étonnement moderne, qui surprend et charme. Emily Dickinson était ennemie du temps, à l’âge de quinze ans elle ne savait, ou ne voulait, toujours pas lire l’heure sur une horloge.
    Je ne résisterai pas au plaisir de recopier ici prochainement un poème de la pendule 🙂

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    Un hiver sans mimosa :-(

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    Avec un ciel en cul de poêle à frire presque chaque jour, le mimosa n’a pas ensoleillé notre mois de janvier.
    Trop précoce en décembre, la floraison est passée inaperçue, furtive entre les averses.
    La pluie a étouffé de son épaisse cape de laine grise les pompons mousseux de soie citron.
    Et voilà, les beaux mimosas nous donnent maintenant rendez-vous pour l’année prochaine.
    On se consolera dans les musées.
    Mimosas en aquarelle, en peinture à l’huile, en porcelaine, en orfèvrerie …

    Sur la photo ci-dessus, des branches de mimosa des quatre saisons (moins mousseux que le mimosa d’hiver) décorent un vase en porcelaine de Sèvres, style art nouveau (1905) et conservé au musée des beaux arts de Quimper.

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    Dans la même vitrine « emmimosée » de ce musée, se trouve un collier de la même époque. Il me plaît tant que j’aimerais pouvoir en porter une copie comme sait en proposer la boutique en ligne des musées (voir ici) !

    Invention de la terre

      Jan Abrahamsz. Beerstraten, Vue de l’église de Sloten en hiver, Rijksmuseum Amsterdam, notice

    Hiver en Flandre

    Ils vont sous les pommiers vers l’horizon, la neige
    virevolte sans fin et loin dans le silence. Ici
    une pie s’est posée sur le piquet de bois. Le champ est blanc
    jusqu’aux arbres là-bas. Des hommes pesamment
    s’élancent, d’autres reviennent
    le long de l’eau gelée sur le sentier de pas, l’un d’eux
    tire au bout d’une corde la luge, elle hésite, on entend
    les cris d’enfants au loin, très loin, déchire le silence.

    Dans le ciel, deux corneilles très vite ont passé, comme l’heureux
    soleil
    sur le joie du matin et les éclats de glace. Le temps est toujours
    bref.

    Partir pour revenir, dehors l’hiver
    immobile, ciel pris parmi les flaques, feuille
    gelée de chêne à la couronne rousse, un gland
    à terre dans la vitre du froid, la neige encore, toute la neige.
    Et ces pensées cherchant la terre immaculée d’hermine.
    Partir pour revenir, où irons-nous ? l’horizon s’assombrit,
    notre temps se délabre. Nous habitons ici. Voici le ciel fermé, le fil
    d’une fumée tout près, qui navigue, se penche,
    hésite et se repent. Le soir déjà promet la nuit. Nos pieds
    sont sensibles dans les chaussures qui ont creusé la neige.

    L’oiseau sans un cri vole, écho noir du silence. Buse
    ou corneille. Peut-être s’accomplit ici-bas, sous nos yeux incrédules
    ce qui n’a pas de nom et qui paraît, disparaît comme un chien
    à l’entrée de la ferme s’agite et fuit, soulevant une écume,
    infligeant au sol pur de l’hiver immobile
    la guirlande d’étoiles noires de ses griffes.

    Philippe Delaveau, recueil Invention de la terre, éd. Gallimard, octobre 2015

    41IE4miPibL._SX338_BO1,204,203,200_Invention de la terre, comment comprendre ce titre ? Le mot est à prendre en son sens étymologique, du latin invenire, trouver, découvrir.
    L’invention de la terre est une découverte éblouie de notre univers par le poète.
    Il est ébloui et nous le sommes par ses mots.
    Son observation attentive et passionnée est également mystique, il rend grâce à Dieu du bonheur de sa contemplation.

    La beauté, la profondeur, la sagesse de ce recueil me traversent.
    Il fait gris chez moi, froid mais pas assez pour l’apparition de flocons, j’ai lu sous ceux de l’édredon ce livre lumineux, rempli d’émotion.

    De Pilippe Delaveau, j’avais évoqué le recueil « Ce que disent les vents » (les vents parlent décidément à l’oreille des poètes) sur cette page.

    Sa poésie se tourne souvent vers le Nord, il contemple des tableaux de Rembrandt, il cherche la beauté, le silence, Sa présence, dans le train, l’avion, les pommes, les arbres, les oiseaux, des villes et des quartiers … un livre à chérir tout particulièrement !

    Les vents m’ont dit

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    C’est l’hiver qu’il faut visiter la Bretagne. C’est à l’époque des vents fous et meurtriers qu’il faut battre ses chemins, visiter ses ports, se glisser dans ses chapelles humides. Armez-vous de manteaux et de bottes et arpentez ses grèves et collines.

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    […]L’hiver breton, entre deux marées, entre deux averses, présente parfois l’azur impeccable d’un ciel rageusement lessivé par le vent de galerne. Du haut des collines dépeuplées de leurs frondaisons, on voit plusieurs clochers pareils à des épées plantées dans le firmament. Le pays, débarrassé de ses compromissions touristiques, respire son air, étale toutes les nuances de ses couleurs, accueille les oiseaux étranges et migrateurs dans ses labours frais.

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    Il me tarde de le revoir ainsi, dans l’oeil de ses ogives, tout chargé de mémoire, à l’extrêmité de ses môles, à l’abri des allées et des chemins qui conduisent tantôt à des ruines, tantôt à des rias secrètes, parfois à des grèves bondissantes où n’errent plus que des chiens fauves.

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    Intimiste ou métaphysique, repliée dans ses talus ou livrée au mystère du monde, c’est toujours aux âmes que la Bretagne s’adresse au temps d’hiver. Et c’est au temps d’hiver, hélas, que les visteurs la désertent.
    Dommage !

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    Ce texte s’intitule Hiver.
    Ecrit par Xavier Grall et publié dans la revue La Vie le 5 novembre 1981.
    Le poète breton rédigeait une chronique chaque semaine dans cette revue.
    Ses billets ont été rassemblés dans un livre qui s’appelle Le vents m’ont dit, paru en 1982.

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    C’est un recueil de toute beauté qui fait aimer la tempête, la mer ingrate, le ton sourd, mat et puissant des hivers déchaînés, comme l’aurait dit Gauguin.
    Les vents m’ont dit, ces mots sont de Grall, il avait écrit en 1977 dans La Vie :

    Les vents, je vous prie de me croire, y soufflent avec une incroyable superbe. Longtemps je les ai craints. Il me prend aujourd'hui de les aimer. Ils sont les grands marcheurs de l'espace et, dans ma retraite immobile, ils empoignent mes idées et mes rêves pour d'hauturières bourlingues. Au vrai, ils portent dans leur gorge la grande voix de la mer. Je vous dirai des rages et des naufrages. Je vous dirai des marées. Je vous dirai des souffles ... Les vents me disent que le monde est beau, que rien n'est fixé pour toujours, que la vie est un mouvement musical et perpétuel.

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    Les vents m’ont dit, c’était aussi le nom d’une librairie de Quimper, largement tournée vers la poésie, qui fut hélas emportée par les vents impitoyables de l’économie.

    L’âpre vent sait faire des miracles, ménager des trouées bleues, étirer des neiges d’écume, faire moutonner les flots virides et nous embarquer à tire d’aile dans sa poésie.

    Ces photos datent d’hier, entre deux grains, entre ciel et sable et sous les embruns au goût de sel.

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