Aux souris tristes

Aux souris tristes, ainsi est dédié le livre de François-Henri Désérable,

      Un certain monsieur Piekielny, éd. Gallimard, 2017.

C’est le premier livre de la rentrée littéraire que j’ai lu, mon empressement fut à la hauteur du plaisir que j’avais éprouvé à la lecture de La promesse de l’aube de Romain Gary.

    "Eh bien, quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire ... promets-moi de leur dire : au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny ..."

Monsieur Piekielny, le voisin du petit Roman Kacew et de sa maman Mina à Vilnius, avait fait promettre au jeune garçon de dire cela (au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka …) à tous les grands hommes qu’il rencontrerait plus tard, puisque sa maman le prédestinait à coup sûr à une brillante carrière d’écrivain et d’ambassadeur.

J’avais lu, bu, cru, avalé tout cru cette autobiographie de Romain Gary.
Je ne savais pas qu’elle était romancée. Elle est tellement bien contée.
F.-H. Désérable m’en révèle les mensonges.
Il m’apprend aussi que le pseudo Gary veut dire « brûle » en russe, et son autre pseudo Ajar veut dire « braise ». Comme dit F.-H. Désérable avec humour, on n’y voit que du feu. Et j’ai cru passionnément la fin incandescente de la Promesse de l’Aube au sujet de cette mère exceptionnelle.

Un certain monsieur Piekielny … ce personnage n’est pas certain du tout.
Importance de la place de l’adjectif : une certaine chose n’est pas une chose certaine.
F.-H. Désérable part en vain à la recherche de ce voisin.
Et comme il est dit dans La Recherche, la vraie vie n’est-elle pas dans la littérature ?

Petit homme calme, effacé, monsieur Piekielny ressemblait à une souris triste. On le voit dans le livre, on le croit. Son nom veut dire en polonais « infernal », par antiphrase.
Réalité non fictive, présence effective ? (ces mots-là sont de Houellebecq !)

L’écriture de F.-H. Désérable est vive, pleine d’humour, parfois bavarde. Le livre m’a paru confus, décousu, avec une fin qui traîne, mais certains passages m’ont bien fait rire. Romain Gary dans l’émission télévisée Apostrophes est un vrai morceau d’anthologie avec le pastiche d’une réponse de Patrick Modiano à une question de Bernard Pivot. Désopilant !

Je recommande l’écoute du livre « La Promesse de l’Aube » lu par Hervé Pierre.
J’aurais aimé aussi lire le roman illustré par Johann Sfar, mais le prix de l’ouvrage a freiné mon élan.
Je trouve que le dessinateur a donné à l’écrivain un visage de souris triste.

On peut entendre François-Henri Désérable sur France-Culture :

La nouvelle ombre, tremblante et tendre

      Antoine Chintreuil, Pommiers et genêts en fleurs, musée d’Orsay, notice.

      Cette lumière peut-elle
      tout un monde nous rendre ?
      Est-ce plutôt la nouvelle
      ombre, tremblante et tendre
      qui nous rattache à lui ?
      Elle qui tant nous ressemble
      et qui tourne et tremble
      autour d’un étrange appui.
      Ombres des feuilles frêles,
      sur le chemin et le pré,
      geste soudain familier
      qui nous adopte et nous mêle
      à la trop neuve clarté.

      Rainer Maria Rilke, recueil Vergers, publié en 1926.

      Emile Bernard, Août Verger à Pont Aven, 1886, musée des beaux arts Quimper, notice.

Rainer Maria Rilke a écrit les poèmes de Vergers en français. On le devine, on ressent le léger frisson des mots que la traduction ne rendrait pas .

Le poème que je recopie ici évoque la lumière du printemps, qui tremble comme celle de la fin de l’été, de l’automne. Lumière de demi-saison.

L’ombre de septembre se fait moins sombre, plus fragile, translucide et douce.
Les pommes et les poires jonchent prés et pelouses, ponctuent les chemins.
Revient le temps des compotes, des tartes, des confitures …

Deux pommes :

      Jan van Eyck, La Vierge de Lucques, vers 1437, Städel Francfort, notice, commentaire et agrandissement.

    Où aller pour retrouver la liberté ? Où, l’équanimité de ma vraie existence ? Où, l’innocence dont je ne pouvais plus longtemps me passer ?
    Je me ressaisis ; plus attentivement, passionnément même, comme si un progressif recueillement intérieur s’épanouissait soudain au-dehors, je m’absorbai dans la contemplation de la planche étalée sous mes yeux.

    C’était la Vierge de Lucques de Jean Van Eyck, la gracieuse Vierge au manteau rouge tendant à l’enfant assis, très droit, et qui tète avec gravité, le sein le plus charmant.
    Où ? Où ? …
    Et tout à coup je désirai, je désirai, oh ! désirai de toute la ferveur dont mon coeur a jamais été capable, désirai d’être non pas l’une des deux pommes peintes – du tableau -, sur la tablette de la fenêtre – : même cela me semblait trop de destin … Non : devenir la douce, l’infime, l’imperceptible ombre de l’une de ces pommes – , tel fut le désir en lequel tout mon être se rassembla.
    Et comme si un exaucement était possible, ou comme si ce souhait à lui seul accordait à l’esprit une pénétration miraculeusement sûre, des larmes de reconnaissance me vinrent aux yeux.

    Rainer Maria Rilke, extrait de Le Testament.

Elle est infime en effet l’ombre de la petite pomme.
On reconnaît bien là la modestie, l’humilité de Rilke.
Il aurait pu choisir d’être la minuscule fenêtre, reflet sur la carafe dans le côté opposé du tableau. Il a composé un recueil de poèmes intitulé Les fenêtres.

Le Testament est un recueil de notes, fragments, lettres que Rilke a écrits entre novembre 1920 et mai 1921.
Ces écrits rassemblés sous le titre Le Testament furent publiés pour la première fois en 1974.
Rilke avait été accueilli au château de Berg am Irchel près de Zürich durant cet hiver, dans un état de grande inquiétude et de désespoir. Ebranlé par la guerre mondiale, il ne parvenait pas à achever ses Elégies à Duino commencées en 1912, qu’il plaçait pourtant au centre de son oeuvre poétique.
Il nota ses tourments, commença quelques lettres, s’essaya même à l’écriture automatique avec une suite de mots jetés sur le papier dans l’instinct du moment.
Il considéra que c’étaient là ses derniers écrits et les nomma « testament ».

Mais il acheva Les élégies à Duino en 1922, en 1924 il composa en français Vergers, puis Les quatrains valaisans, Le Roses, Les Fenêtres et Tendres impôts à la France.
Il mourut le 29 décembre 1926.

Lire et cueillir

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Octobre, l’automne, voici des feuilles, des fruits et des fleurs …
Lire et cueillir, récolte et lecture, ces mots ont une racine commune, legere, lire et cueillir en latin.

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Octobre, le mois du Rosaire
alors voici des roses, c’est un hasard heureux que le rosier jaune se détache en automne sur des asters mauves, couleur complémentaire.
Je n’ai jamais planté là des asters, ils sont arrivés par erreur, sans doute une racine restée accrochée à un autre plant, ils ont colonisé le parterre.

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Un coing bien jaune lui aussi paraît s’être mis en orbite sur une toile d’araignée.
Nous avons planté le jeune cognassier à la Sainte Catherine l’an dernier, il donne déjà trois coings magnifiques.

des fruits, le jardin en produit tant que je n’ai plus le temps de bloguer …

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Chaque jour j’épluche un cageot de pommes, ou un cageot de poires, je me sens moi-même vieux cageot, qui craque sous le poids des taches ménagères.
compotes, confitures, poêlées, poires au sirop, au vin, ou au vinaigre …
cette semaine j’ai inventé une recette de confiture pomme-citron tout à fait délicieuse.

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Ne pas oublier les fleurs du printemps, j’ai planté hier trois-cents tulipes, et j’ai encore … tout un gros cageot de bulbes à enfouir !

beaucoup de feuilles d’automne multicolores bien sûr …
Je me réserve un peu de temps pour lire

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Solange Bied-Charreton
éd. Stock, août 2016

Ce roman, un peu trop épais à mon goût, sur les 385 pages, deux-cents auraient suffi, dresse le portrait d’une famille bourgeoise catholique dans la France de 2013 sur fond de Manif’ pour Tous.
Satire sobre et mesurée d’une époque chamboulée, d’une jeunesse palote qui a du mal à tenir ses engagements dans une société molle, en déroute. Un grand-père meurt, sa belle propriété est mise en vente, la « liquidation » du patrimoine familial secoue les consciences, interroge les descendants.

Il ne faut pas chercher la subtilité des romans de Mauriac qui décrivit aussi les travers de la bourgeoisie catholique en son temps, mais il y a de beaux moments d’émotion dans ce livre bien inscrit dans le présent.

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Je ne sais plus par quel hasard j’ai décidé de lire L’archipel d’une autre vie de Andreï Makine (éd. Seuil août 2016), ce livre a dû arriver sur ma table de nuit comme les asters dans mon jardin.

Le titre ne m’inspirait pas, le sujet, des militaires en mission et une chasse à l’homme, me paraissait trop masculin pour mon âme fleur bleue éplucheuse de pommes et poires.
Mais l’écrivain russe a été élu à l’Académie française cette année et c’est une garantie de belle écriture.

Oh lala, j’ai été bien inspirée pour cet achat, je crie au chef-d’oeuvre !
Ce roman m’a totalement envoûtée, merveilleusement écrit, profond, philosophique et plein de suspense. Je n’en dis pas plus pour ne rien dévoiler.
Il mérite de rafler tous les prix littéraires !

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Un Millet italien ?

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      Giovanni Segantini, Le dernier labeur du jour, 1891, crayon et crayons de couleur sur papier vélin, musée d’Orsay, commentaire de l’oeuvre.

L’abbé Godard, libre enfin, s’élançait, lorsqu’il se trouva en face des Charles. Son visage s’épanouit d’un large sourire aimable, il lança un grand coup de tricorne. Monsieur majestueux salua, madame fit sa belle révérence. Mais il était dit que le curé ne partirait point, car il n’était pas au bout de la place, qu’une nouvelle rencontre l’arrêta. C’était une grande femme d’une trentaine d’années, qui en paraissait bien cinquante, les cheveux rares, la face plate, molle, jaune de son ; et, cassée, épuisée par des travaux trop rudes, elle chancelait sous un fagot de menu bois.

— Palmyre, demanda-t-il, pourquoi n’êtes-vous pas venue à la messe, un jour de Toussaint ? C’est très mal.

Elle eut un gémissement.

— Sans doute, monsieur le curé, mais comment faire ?… Mon frère a froid, nous gelons chez nous. Alors, je suis allée ramasser ça, le long des haies.

— La Grande est donc toujours aussi dure ?

— Ah bien ! elle crèverait plutôt que de nous jeter un pain ou une bûche.

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Et, de sa voix dolente, elle répéta leur histoire, comment leur grand’mère les chassait, comment elle avait dû se loger avec son frère dans une ancienne écurie abandonnée. Ce pauvre Hilarion, bancal, la bouche tordue par un bec-de-lièvre, était sans malice, malgré ses vingt-quatre ans, si bêta, que personne ne voulait le faire travailler. Elle travaillait donc pour lui, à se tuer, elle avait pour cet infirme des soins passionnés, une tendresse vaillante de mère.

En l’écoutant, la face épaisse et suante de l’abbé Godard se transfigurait d’une bonté exquise, ses petits yeux colères s’embellissaient de charité, sa bouche grande prenait une grâce douloureuse. Le terrible grognon, toujours emporté dans un vent de violence, avait la passion des misérables, leur donnait tout, son argent, son linge, ses habits, à ce point qu’on n’aurait pas trouvé, en Beauce, un prêtre ayant une soutane plus rouge et plus reprisée.

Emile Zola, extrait de La terre, 1887.

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Qu’on me pardonne ce nouveau zoom arrière, je reviens vers ce peintre italien si particulier de la fin du XIXème siècle, Giovanni Segantini (1858-1899), présenté ici il y a quelques jours.

Une chose étrange : aucun musée français ne possède de tableaux de cet artiste, seul le musée d’Orsay conserve un dessin, or, c’est à Paris qu’eut lieu la première rétrospective posthume de ses oeuvres, comme l’a fait remarquer un article de La Revue du Louvre dans le n°1 de 1982.

Segantini devait présenter lors de l’Exposition Universelle de 1900 à Paris un gigantesque panorama de l’Engadine, une peinture circulaire d’un périmètre de 5000m !

On peut s’informer de ce projet dans le site du musée Segantini de Saint Moritz.
Ce panorama trop ambitieux et coûteux fut abandonné, puis le peintre mourut subitement et l’Exposition Universelle de 1900 lui rendit finalement hommage avec une rétrospective.

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      Segantini, Retour du bois, 1890, musée Segantini St Moritz, liste et notice.

Il avait souvent peint la vie rurale, influencé d’abord par les oeuvres de Millet, et il avait lu Zola qu’il appréciait, il s’était façonné une vision personnelle et philosophique de la nature . Un critique français eut la malencontreuse idée de le surnommer un Millet italien, et cela suffit pour qu’aucun musée n’achetât de ses toiles, Millet étant déjà bien présent.
Quel dommage !
Le musée d’Orsay a acquis ce beau dessin, Le dernier labeur du jour, en 1980 seulement.
Segantini fit très peu de dessins préparatoires, il travaillait directement sur la toile, et ses dessins sont la plupart du temps des reproductions ou des adaptations de tableaux qu’il avait peints quelques années auparavant.

Cet artiste n’est pas un peintre social et naturaliste comme Millet , mais symboliste, il représente son idée de la vie à la campagne, alors qu’il est citadin d’origine. Une vision mystique, mystérieuse, très singulière et prenante.

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Le dessin du musée d’Orsay impressionne, la figure imposante de l’homme sous son fardeau, répétée à droite par celle de sa femme, comme un écho de la peine infinie dans le lointain, captive autant que les personnages décrits avec coeur par Zola.
Comme dans le tableau dont le dessin est issu, la silhouette sombre, massive, sculpturale, résiste encore sous le poids du labeur dans le crépuscule.

Segantini a finement étudié la lumière de la montagne, tantôt cristalline et divine, tantôt pesante sous un ciel menaçant, tantôt mate et fatale dans une neige opaque, et l’âme humaine reflète cet éclairage, dans une grâce douloureuse comme dit Zola.
Cet artiste est décidément fascinant.

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      Giovanni Segantini, La mort, 1896-1899, musée Segantini St Moritz, liste et notice.

Paysage du Erzgebirge

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Ernst Ferdinand Oehme, Paysage du Erzgebirge avec deux ouvriers de la mine en prière, 1826, Louvre, notice

Ce tableau, étrange et fascinant, est entré dans les collections du Louvre en septembre 2013. Il avait été mis en lumière pour le « tableau du mois » et je regrette que le site internet du Louvre ne mette pas en ligne ces tableaux du mois et leurs commentaires, comme cela se fait pour d’autres sites de musée.

Ma déception ne s’arrête pas là : le tableau de Oehme ne figure toujours pas sur le louvre.fr
Pourquoi ?
La collection du romantisme allemand s’enrichit, c’est magnifique, et j’aime tout particulièrement cette période de l’art germanique.
Ma déception fut grande encore en juin dernier, les salles de la peinture du Nord étaient fermées lors de ma visite, je n’ai pas pu voir cette nouvelle acquisition 🙁 .

On trouve heureusement sa reproduction dans le site de la RMN.

Oehme, c’est le romantisme allemand par excellence !

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Ernst Ferdinand Oehme, Procession dans le brouillard, 1828, Galerie neue Meister Dresde, notice

La nature, mystérieuse, prégnante, encadre un fort sentiment religieux.

Oehme, né en 1797 à Dresde, mort dans cette ville en 1855, a travaillé avec Caspard David Friedrich.
On connaît mieux Friedrich, Oehme mériterait une meilleure attention.

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E.F. Oehme, Cathédrale en hiver, 1821, Galerie Neue Meister Dresde, notice

Le tableau du Louvre fut commenté de façon détaillée par Elizabeth Foucart-Walter dans La Revue du Louvre n°1/2014, et l’on apprend que le château fort situé en haut du mont (l’Erzgebirge est une chaîne de montagnes métallifères entre la Saxe et la Bohême) est une image symbolique de Dieu. Le cantique de Luther, très populaire dans l’Allemagne protestante, rappelle que eine feste Burg ist unser Gott, Dieu est notre citadelle.

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Cette forteresse divine se situe au milieu de l’horizon, juste au dessus des têtes des deux mineurs en prière.

Le Christ en croix (des branches d’arbres au pied de la croix peuvent faire allusion à la couronne d’épines) est orienté vers la forteresse, vers la lumière, et non vers les mineurs.

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Cette croix tournée vers l’horizon lumineux rappelle celle de Friedrich dans le retable de Tetschen, et l’on peut penser que Oehme s’inspira de lui, ou rivalisa avec le grand maître.

Le romantisme allemand n’en finit pas de nous livrer son mystère.

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C.D. Friedrich, Croix dans la montagne, retable de Tetschen, 1808, Gemäldegalerie Dresden, notice

Un air d’automne

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      La corbeille

      Choisis-moi, dans les joncs tressés de ta corbeille,
      Une poire d'automne ayant un goût d'abeille,
      Et dont le flanc doré, creusé jusqu'à moitié,
      Offre une voûte blanche et d'un grain régulier.
      Choisis-moi le raisin qu'une poussière voile
      Et qui semble un insecte enroulé dans sa toile.
      Garde-toi d'oublier le cassis desséché,
      La pêche qui balance un velours ébréché
      Et cette prune bleue allongeant sous l'ombrage
      Son oeil d'âne troublé par la brume de l'âge.
      Jette, si tu m'en crois, ces ramures de buis
      Et ces feuilles de chou, mais laisse sur tes fruits
      S'entre-croiser la mauve et les pieds d'alouette
      Qu'un liseron retient dans son fil de clochettes.


      Cécile Sauvage, recueil Tandis que la terre tourne

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De la compote de quetsches, un clafoutis aux reines-claudes, des poires au vin et au cassis, des poires au sirop, des tartes aux pommes, les fruits du jardin abondent et m’occupent bien en cuisine.
Des poires au vinaigre, une recette d’antan savoureuse, sur une glace à la vanille, ô merveille !
Et les confitures, la gelée de coing … octobre généreux, coloré, parfumé, gastronomique, calorique !

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et la musique ! la musique de l’automne, les chansons, les ballades, les Lieder, Vivaldi, Purcell, Prokofiev, Tchaïkovski, Massenet, Fauré, Haydn, Schubert, Britten par exemple . Les musiciens sont aussi nombreux que les poètes à composer le bel automne.
Les mélodies automnales sont souvent mélancoliques, d’un rythme lent, d’un air recueilli, où le violoncelle au son grave tient une grande place, et se réfèrent à l’endormissement de la nature.

Mais le concerto de Vivaldi doit peut-être son immense célébrité à sa gaieté.
Dans le troisième concerto des Quatre Saisons, qui représente l’automne, le premier mouvement est un allegro.
Les notes vives et joyeuses du violon s’adressent aux paysans qui vont récolter les fruits du verger et de la vigne.
Je vois, ou entends, même dans ces notes de violon les guêpes se régalant dans le fruit mûr !
L’heureuse récolte se fait en dansant et en chantant. Bacchus enivre les têtes et les endort peu à peu dans la félicité.

Et puis le deuxième mouvement se fait adagio molto car l’air léger et caressant de la saison invite à un doux sommeil, à se reposer après le travail et à profiter du beau jour.

Mais bien vite l’allegro revient, car, hop, le chasseur se lève à l’aube et part à la chasse, son pas est grave et décidé, hélas meurtrier !

Ces très beaux fruits d’automne ont été peints par l’Américain Joseph Decker et sont conservés à la National Gallery de Washington.

Par ce temps d’arrière-saison

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    Camille Pissarro, Place du Théâtre Français, Paris : pluie, 1898, MIA Minneapolis, notice.
      Il pleut

      Il pleut – c’est merveilleux. Je t’aime.
      Nous resterons à la maison :
      Rien ne nous plaît plus que nous-mêmes
      Par ce temps d’arrière-saison.

      Il pleut. Les taxis vont et viennent.
      On voit rouler les autobus
      Et les remorqueurs sur la Seine
      Font un bruit … qu’on ne s’entend plus.

      C’est merveilleux : il pleut. J’écoute
      La pluie dont le crépitement
      Heurte la vitre goutte à goutte …
      Et tu me souris tendrement.

      Je t’aime. Oh ! ce bruit d’eau qui pleure,
      Qui sanglote comme un adieu.
      Tu vas me quitter tout à l’heure :
      On dirait qu’il pleut dans tes yeux.

      Francis Carco (1886-1958), recueil La Bohème et mon coeur, 1912

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    Camille Pissarro, Rue Saint Honoré l’après-midi, effet de pluie, 1897, musée Thyssen Bornemisza Madrid, notice et commentaire

Cette poésie devint une chanson. Francis Carco chanta lui-même ses poèmes, on peut entendre (ci-dessous) sa voix au Lapin Agile en 1952. À Montmartre il fut l’ami de Pierre Mac Orlan, Roland Dorgelès, Guillaume Apollinaire, Max Jacob entre autres poètes et écrivains, et puis des peintres … Et il était l’ami de Colette qu’il admirait beaucoup, il passa des vacances dans sa maison de Rozven en Bretagne.

Mais ses poèmes contiennent leur propre musique et sont beaux à lire en silence.
J’ai trouvé Il pleut dans ce magnifique livre illustré :

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      Jean Orizet, Les plus beaux poèmes, anthologie du moyen âge à nos jours, éd. Gründ, 2015

Les multiples anthologies publiées par Jean Orizet permettent toutes de découvrir des beautés méconnues de la poésie francophone.
Cet ouvrage est sa vingtième anthologie et rassemble la fine fleur du lyrisme français.

La pluie frappe au carreau et donne un ciel Pissarro.

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    Camille Pissaro, Le pont Boieldieu à Rouen sous la pluie, 1896, Staatliche Kunsthalle Karlsruhe

Méditation

      Coll IMJ, Photo (c) IMJ

      Paul Cézanne, maison près d’une rivière, vers 1890, Israel museum Jérusalem, notice et commentaire

      Prenez un toit de vieilles tuiles
      un peu avant midi.

      Placez tout à côté
      un tilleul déjà grand
      remué par le vent.

      Mettez au-dessus d’eux
      un ciel de bleu, lavé
      par des nuages blancs.

      Laissez-les faire
      regardez-les.

      Eugène Guillevic, recueil Avec, 1966

Après le sujet grave des crânes de Cézanne, on peut se dire des mots comme jeu, néant, vide, rien, ou au contraire on a envie d’un peu de légèreté, de couleurs, en cette fête de tous les saints, d’un petit poème et de paysages.

Le vent, les nuages, le ciel bleu pâle et l’orangé des toits, c’est l’automne.
Et Cézanne peint.

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    Paul Cézanne, Nature morte au crâne, 1896-1898, Barnes Foundation Philadelphie, notice

C’est la fête d’halloween, avec ses citrouilles et ses figures macabres !
Le sujet n’est pas folichon, mais l’occasion se présente de se pencher sur ces natures mortes qui portent bien leur nom, les études de crânes de Cézanne.

Ses pommes et ses baigneuses sont plus célèbres, mais Cézanne a peint aussi, à l’huile ou à l’aquarelle, de nombreux crânes humains vers la fin de sa vie.

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    Paul Cézanne, Le jeune homme à la tête de mort, 1896-1898, Barnes Foundation Philadelphie, notice

Cézanne avait dit : Que c’est beau à peindre un crâne !

Il possédait trois crânes dans son atelier. Leur rondeur pouvait l’attirer au même titre que celle des pommes ou d’autres fruits, mais la signification du crâne va au delà de l’intérêt graphique. Cézanne était hanté par sa propre mort dès la fin des années 1870, et il fut très marqué par la mort de sa mère en 1897 après une longue maladie qui l’affecta beaucoup. Ils s’adoraient.

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    Paul Cézanne, Trois crânes, vers 1900, DIA Detroit, notice

A la fin de sa vie, sa foi est croissante. Il conserve pieusement dans son atelier, dans le grand salon du Jas de Bouffan, le crucifix en ivoire de sa mère et trois crânes sans mâchoire.
L’absence de mâchoire laisse une large place aux cavités oculaires saisissantes.
Ces crânes, où siégeait la pensée, gardent un regard poignant, obscur, profond, d’une intensité insoutenable.
Je suis tentée de dire que ces natures mortes sont une mise sur orbite d’un certain art abstrait, il fallait oser scruter à ce point ces yeux vides de vie mais pas de sens.

Dans ce tableau appartenant à une collection particulière et datant de ces années 1898-1900, voir ici, la pyramide est impressionnante, et le crâne le plus clair se trouve au sommet, comme dans cet autre tableau :

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    Paul Cézanne, Trois crânes sur un tapis oriental, 1898-1905, Kunstmuseum Soleure, page du musée

Dans le catalogue de l’exposition Cézanne qui eut lieu au Grand Palais à Paris en 1995-96, on peut lire ce que le peintre Emile Bernard avait dit de cette toile, lorsqu’il rendit visite à Cézanne en février 1904:


      Il y avait un mois qu’il y travaillait tous les matins, de six heures à dix heures et demie. […] Ce qui me manque, me disait-il devant ses trois têtes de mort, c’est la réalisation. J’y arriverai peut-être, mais je suis vieux, et il se peut que je meure sans avoir touché ce point suprême : Réaliser comme les Vénitiens ! […] C’est ainsi que je le vis peiner, durant tout le mois que je fus à Aix, sur le tableau des têtes de mort que je considère comme son testament.

Emile Bernard (1868-1941), du groupe de Pont Aven, a écrit pendant deux décennies sur l’art de Cézanne, ses critiques se partageant entre admiration, interrogation, incompréhension. Il fut le premier à livrer une analyse conceptuelle de l’art et de la méthode de Cézanne.

Le crâne, malgré sa mâchoire disparue, a quelque chose du cri de Munch. Ces tableaux aux têtes de mort apparaissent comme un cri de détresse dans l’oeuvre de Cézanne qui nous a habitués à des natures mortes gaiement colorées et sereines.
Ces têtes de mort sur un tapis oriental reprennent la tradition des vanités hollandaises avec le même genre de tapis.
Les toiles peintes à l’huile paraissent plus graves, tandis que l’aquarelle apporte un brin de légèreté à ce sujet morbide.
Paul Cézanne, le « père » de tous les peintres après lui, le maître à tous, le modèle spirituel, est mort le 23 octobre 1906, vingt ans après son père mort le 23 octobre 1886. Toujours en conflit avec ce père autoritaire qui ne l’encouragea jamais dans la voie de la peinture, Paul suivit malgré lui son exemple pour le jour de sa mort.

Happy halloween !

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    Paul Cézanne, Les trois crânes, 1902-1906, aquarelle, AIC Chicago, notice

Chaste châtaigne

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    Maurice De Vlaminck, Châtaigniers à Chatou, musée d’art moderne Troyes, notice.

Je ne connaissais la Provence que par les grenadiers, les orangers et les jasmins ; voilà comme on nous la dépeint. Pour nous, ce sont des châtaignes qui font notre ornement ; j’en avais l’autre jour trois ou quatre paniers autour de moi. J’en fis bouillir, j’en fis rôtir, j’en mis dans ma poche. On en sert dans les plats, on marche dessus ; c’est la Bretagne dans son triomphe.

Madame de Sévigné, lettre à madame de Grignan, Aux Rochers dimanche 11 octobre 1671.

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    Jules René Lalique, Etude d’un fruit de châtaignier, musée d’Orsay,notice.

La Bretagne a en effet le triomphe piquant en automne ! Les rues et chemins se tapissent de coussins vert tendre, le dernier vert clair de l’année, un vert tilleul, frais, printanier. Après lui ne resplendiront plus que les verts sombres et persistants du houx, du sapin, verts de Noël. Le vert lumineux des bogues de châtaignes est vif et piquant comme les premiers froids matinaux de la saison.

Bogue, le mot vient justement du breton, bolc’h, qui désigne la cosse de lin.

Ce vert tilleul se fend lentement pour laisser apparaître le brun charmant et automnal.

Que devine-ton dans l’échancrure ?
Chaste et pure … la châtaigne.

Dans la culture chrétienne, selon le livre La nature et ses symboles des éditions Hazan, la châtaigne évoque Jésus Christ lors de sa Passion, avec sa couronne d’épines. Ce fruit renvoie aussi à la Vierge Marie et à l’Immaculée Conception. La châtaigne naît au milieu des épines sans être égratignée, comme Marie naît indemne du péché originel malgré ce qui l’environne.
Le nom latin de la châtaigne est castanea qui contient la racine de castus , pur et chaste, mais apparemment sans vrai lien étymologique.

    francisdia

    John F.Francis, Nature morte aux pommes jaunes, 1858, DIA Detroit, notice

La secrète châtaigne reste chaste et pure jusqu’au moment où sa bogue est écrasée par une voiture !
En ce moment les roues écrasent des milliers de châtaignes dans un son mat et sourd, transformant les chaussées en vieux paillassons, et je crains pour mes pneus de vélo.

La nature est étrange. Au milieu d’un désordre de piquants où s’enchevêtrent toutes sortes de débris végétaux, de luisantes châtaignes s’emboîtent dans une géométrie parfaite. Elles sont bien protégées, et, fait étrange encore, l’automobile, particulièrement contre-nature, fait la joie des oiseaux, des pigeons surtout. Ils trouvent sur la route la chair éclatée des châtaignes et n’ont qu’à baisser le bec pour la déguster. Ces pigeons dodus, engraissés aux marrons, sont si accaparés par leur festin qu’ils se laisseraient facilement écraser eux aussi, si les freins ne ralentissaient pas les roues. Ils s’écartent alors d’un vol nonchalant, empesé par la digestion.
Le bel automne !

      Henri Delaporte, Le panier d’oeufs, 1788, musée du Louvre, notice

J’ai longtemps cru que le bogue au masculin découlait de la bogue au féminin. Je pensais qu’un bogue informatique était à l’image d’une boule emmêlée de piquants, comme une pelote d’épingles, qui bloque tout dans le système. Comme si l’ordinateur se mettait en boule à la manière du hérisson et ne voulait plus travailler !

Le bogue est le mot francisé pour bug qui en anglais veut dire cafard, punaise.
Le bug informatique est né aux Etats Unis, les anomalies de fonctionnement étaient dues aux insectes qui pénétraient dans les premiers ordinateurs pour chercher la chaleur. Les lampes faisaient chauffer les engins et les petites bêtes causaient des perturbations.
Punaises, ce temps a bien changé !

    royetestmpompidou

    Pierre Roy, L’été de la Saint Michel, 1932, Centre Pompidou Paris, notice.

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