L’arbre foudroyé

      Odilon Redon, Médoc, l’arbre, vers 1868, musée d’Orsay, notice.

Après avoir admiré cet été au musée de Quimper les nombreux arbres peints et dessinés par Odilon Redon, je suis retournée vers le livre d’Alain Corbin, La douceur de l’ombre, l’arbre, source d’émotions, de l’Antiquité à nos jours.
J’en avais parlé sur cette page et j’avoue que je n’ai toujours pas lu Siloé de Paul Gadenne. Mais j’y viendrai un jour !

Les arbres d’Odilon Redon (qu’Alain Corbin ne mentionne pas, mais il ne pouvait pas tout citer dans son vaste ouvrage dendrologique) m’ont émue et interrogée. Le peintre les a étudiés d’une manière si scrupuleuse, d’un angle si original avec ce cadrage sur les troncs, s’intéressant à des spécimens souvent souffrants, foudroyés, cassés, demi-morts …
on constate avec cet artiste que l’arbre peut être source d’émotion, de dialogue, d’empathie, de joie ou de crainte, il peut avoir lui-même une âme sensible.

Alain Corbin attire notre attention sur l’arbre au centre de cette oeuvre de Mantegna, un arbre imposant que Redon aurait ou a peut-être apprécié :

      Andrea Mantegna, La prière au jardin des oliviers, vers 1459, musée des beaux arts Tours, notice, commentaire .

Dans le site du musée de Tours on peut lire une analyse très instructive du tableau.

Une vigne grimpe le long de l’arbre mort.

La vigne, les grappes de raisin, symbolisent le sang du Christ.
« L’arbre sec » annonce la crucifixion.

Le tronc vertical sert de cadre à la scène de la prière de Jésus, et plus tard, après Mantegna, au début du XVIIème siècle, Ignace de Loyola, dans ses Exercices spirituels, précise que le chrétien doit imaginer un paysage qui encadre sa prière et sa méditation. L’exercice spirituel constitue un cadre vide que la prière remplit.

Les oliviers sont absents de l’oeuvre de Mantegna.
Il a peint des arbres portant des fleurs ou des fruits.
Contraste de l’arbre fécond avec l’arbre mort, promesse de paradis après la mort ?
Symbole de rédemption ?

      Odilon Redon, La fuite en Egypte, musée d’Orsay, notice.

Un petit tableau étrange et merveilleux;
Là aussi un arbre blessé. Il absorbe la lumière colorée qui émane de la Sainte Famille. Il se découpe sur un ciel profond, bleu-nuit de pierre précieuse.
Un jeune arbre frêle, cassé, s’est abattu sur le grand arbre comme s’il était en fuite lui aussi, leur croisement forme une arche au dessus de la famille. Ces arbres symbolisent, à mon sens, la douleur de la persécution, la résistance silencieuse au mal.
Mystère et religiosité.

Les arbres parlent doucement aux oreilles des artistes.

      Odilon Redon, Bouleaux à Bièvres, musée d’Orsay, notice.

La nouvelle ombre, tremblante et tendre

      Antoine Chintreuil, Pommiers et genêts en fleurs, musée d’Orsay, notice.

      Cette lumière peut-elle
      tout un monde nous rendre ?
      Est-ce plutôt la nouvelle
      ombre, tremblante et tendre
      qui nous rattache à lui ?
      Elle qui tant nous ressemble
      et qui tourne et tremble
      autour d’un étrange appui.
      Ombres des feuilles frêles,
      sur le chemin et le pré,
      geste soudain familier
      qui nous adopte et nous mêle
      à la trop neuve clarté.

      Rainer Maria Rilke, recueil Vergers, publié en 1926.

      Emile Bernard, Août Verger à Pont Aven, 1886, musée des beaux arts Quimper, notice.

Rainer Maria Rilke a écrit les poèmes de Vergers en français. On le devine, on ressent le léger frisson des mots que la traduction ne rendrait pas .

Le poème que je recopie ici évoque la lumière du printemps, qui tremble comme celle de la fin de l’été, de l’automne. Lumière de demi-saison.

L’ombre de septembre se fait moins sombre, plus fragile, translucide et douce.
Les pommes et les poires jonchent prés et pelouses, ponctuent les chemins.
Revient le temps des compotes, des tartes, des confitures …

Deux pommes :

      Jan van Eyck, La Vierge de Lucques, vers 1437, Städel Francfort, notice, commentaire et agrandissement.

    Où aller pour retrouver la liberté ? Où, l’équanimité de ma vraie existence ? Où, l’innocence dont je ne pouvais plus longtemps me passer ?
    Je me ressaisis ; plus attentivement, passionnément même, comme si un progressif recueillement intérieur s’épanouissait soudain au-dehors, je m’absorbai dans la contemplation de la planche étalée sous mes yeux.

    C’était la Vierge de Lucques de Jean Van Eyck, la gracieuse Vierge au manteau rouge tendant à l’enfant assis, très droit, et qui tète avec gravité, le sein le plus charmant.
    Où ? Où ? …
    Et tout à coup je désirai, je désirai, oh ! désirai de toute la ferveur dont mon coeur a jamais été capable, désirai d’être non pas l’une des deux pommes peintes – du tableau -, sur la tablette de la fenêtre – : même cela me semblait trop de destin … Non : devenir la douce, l’infime, l’imperceptible ombre de l’une de ces pommes – , tel fut le désir en lequel tout mon être se rassembla.
    Et comme si un exaucement était possible, ou comme si ce souhait à lui seul accordait à l’esprit une pénétration miraculeusement sûre, des larmes de reconnaissance me vinrent aux yeux.

    Rainer Maria Rilke, extrait de Le Testament.

Elle est infime en effet l’ombre de la petite pomme.
On reconnaît bien là la modestie, l’humilité de Rilke.
Il aurait pu choisir d’être la minuscule fenêtre, reflet sur la carafe dans le côté opposé du tableau. Il a composé un recueil de poèmes intitulé Les fenêtres.

Le Testament est un recueil de notes, fragments, lettres que Rilke a écrits entre novembre 1920 et mai 1921.
Ces écrits rassemblés sous le titre Le Testament furent publiés pour la première fois en 1974.
Rilke avait été accueilli au château de Berg am Irchel près de Zürich durant cet hiver, dans un état de grande inquiétude et de désespoir. Ebranlé par la guerre mondiale, il ne parvenait pas à achever ses Elégies à Duino commencées en 1912, qu’il plaçait pourtant au centre de son oeuvre poétique.
Il nota ses tourments, commença quelques lettres, s’essaya même à l’écriture automatique avec une suite de mots jetés sur le papier dans l’instinct du moment.
Il considéra que c’étaient là ses derniers écrits et les nomma « testament ».

Mais il acheva Les élégies à Duino en 1922, en 1924 il composa en français Vergers, puis Les quatrains valaisans, Le Roses, Les Fenêtres et Tendres impôts à la France.
Il mourut le 29 décembre 1926.

La nature silencieuse À soi-même

La visite des musées est une occupation bienfaisante.
Il nous faudrait exprimer plus souvent notre gratitude envers les personnes qui travaillent dans les musées pour nous offrir cet espace de beauté et de bien-être.

Le vieux monsieur sur ma photo ci-dessus est le peintre Odilon Redon.
Une exposition lui est, lui a été, devrais-je presque dire maintenant, consacrée musée des beaux arts de Quimper.

Exposition de ses paysages, doux et silencieux comme des natures mortes.

La frénésie de l’été ne m’a vraiment pas permis de visiter cette expo avec toute la disponibilité nécessaire.
Arrivent l’heure alentie de septembre, la lumière plus tamisée, le calme retrouvé, et je peux découvrir le peintre poète et penseur discret, secret, célèbre et méconnu à la fois.

Beaucoup de lecture proposée par cette exposition : joie de regarder, bonheur de lire.

Le journal intime d’Odilon Redon intitulé À soi-même m’a passionnée autant que ses oeuvres, je crois que cette lecture est précieuse pour mieux comprendre encore les paysages de l’artiste.

Redon fut un vrai poète, humble, sensible, bienveillant.
La lecture de sa réflexion profonde, où les termes de beauté, bonté, charité, coeur, rêve, émotion, amour, articulent sa pensée, m’a fait penser à François Cheng et à son livre admirable De l’âme.

Rose. Silence.
Imaginez mon plaisir dans la salle rose, où j’étais seule en compagnie des arbres, des rochers, des nuages murmurant toute leur poésie !

Un rose mélancolique pour des roches et des plages immémoriales étudiées minutieusement, scrutées attentivement dans l’instant. La terre tourne, le temps passe, l’artiste ausculte humblement la substance du moment présent.

Voir, c’est saisir spontanément les rapports des choses. écrit Redon.

      Un tableau n’enseigne rien ; il attire, il surprend, il exalte, il mène insensiblement et par amour au besoin de vivre avec le beau ; il lève et redresse l’esprit, voilà tout.

      Odilon Redon, extrait de À soi-même, éd. José Corti, 2011.

L’arbre occupe une place majeure et magnifique dans les paysages de Redon.

L’arbre racine.
L’artiste racine.

L’emploi du verbe raciner est oublié aujourd’hui, seuls quelques poètes le retrouvent, j’aime ce mot simple et … profond.

Saisissants portraits d’arbres.
Troncs majestueux, troncs souffrants, troncs pleins de philosophie.

Redon séjourne à Barbizon, dans la forêt qu’il veut connaître et comprendre, il approche l’arbre docilement, inlassablement, naïvement, pour en tirer une étude féconde, pleine de ressources et de surprises pour l’esprit.
Comme Apollinaire, il est un guetteur mélancolique.

Le tronc se dresse dans l’espace comme le « i » qui désigne l’impératif « va » en latin.

En notre époque où l’arbre est souvent sujet de discorde et objet d’élagage, les belles essences d’Odilon Redon émerveillent.

Dans de délicats dessins, la grammaire des feuilles, la syntaxe des nervures, des rameaux, tout le langage de la frondaison, sont très finement étudiés comme un besoin de se tenir au plus près de la nature.

Dans ce petit tableau, la lumière ruisselle à travers le vitrail du feuillage. Je ne m’attendais pas à découvrir cet aspect de l’art de Redon, qu’on connaît plutôt comme un artiste symboliste chez qui le rêve et le fantastique prennent de vives couleurs.
Dans ses paysages naturels le rêve prend sa place aussi, sous une forme silencieuse et sereine.

En Bretagne, Redon s’est intéressé aux moulins, à sa façon, calmement, comme si, je pense, le moulin était un arbre, un tronc massif, vertical, dont la ramure sombre griffe le ciel.
Infinie poésie de ces hautes silhouettes qui semblent raciner elles aussi.

La dernière partie de l’exposition, sur des murs d’un gris-bleu soutenu, montre des oeuvres symbolistes, moins surprenantes à mon avis.

J’ai eu envie de retourner voir les arbres du musée, dans ses collections permanentes, il y en a beaucoup, de l’école hollandaise notamment, et l’on sait que Redon visita les Pays-Bas, aimait beaucoup Rembrandt (qui a dessiné et gravé les fameux trois arbres chers à Proust).

Ma longue visite du musée m’a remplie de bonheur.

La solitude d’un chêne

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Au coeur d’une forêt de chênes, de hêtres, de châtaigniers, d’alisiers (mes préférés), de frênes, de trembles, de robiniers faux-acacias, d’érables champêtres, de poiriers et de pommiers sauvages, de merisiers et d’aubépines et d’une dizaine d’autres essences sommes-nous plongés en lisant le livre de

      Jérôme Chantreau, Avant que naisse la forêt (éd. Les escales)

Ce livre mériterait le prix du style (décerné par qui ?).

L’écriture sensuelle nous gonfle les poumons du parfum frais, ruisselant, de la forêt du matin qui se fait femme fontaine.
Au crépuscule, le silence de la forêt est une prière panthéiste.
Les bois profonds s’entourent de mystère, il y a un ermite, des légendes, et puis une maison au coeur de la forêt. Le narrateur, qui vit en région parisienne, y revient à la mort de sa mère.

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Mélancolie, angoisse, bien-être, solitude, souvenirs, sensations mêlées et questionnement, et puis les arbres, la nature présente, prenante, sauvage.
Les sens en éveil, l’odorat, la vue, l’ouïe, des mots puissants … le narrateur se fond dans la forêt, n’en reviendra pas.
Par ailleurs, ses souvenirs l’amènent à tailler un portrait à la tronçonneuse de la société des années soixante-dix, c’est mordant, brutal, on s’y retrouve bien !

J’ai aimé la respiration de ce livre, ses phrases poétiques, cette atmosphère sylvestre particulière, fantastique, mystérieuse, et la fin que je ne dévoile pas.

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J’ai acheté un stylo-bille d’un joli vert chlorophylle, et de cette couleur de houppier printanier j’ai souligné dans le livre toutes les phrases que j’aime, il y en a beaucoup.

J’ai photographié l’hiver dans les arbres couverts de lichen vert de gris, comme givrés de froid sous nos quinze degrés.

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    Marc-Antoine Mathieu, Otto l’homme réécrit, éd. Delcourt

Livre d’images, livre de philosophie.
Etonnant ouvrage. Beau graphisme.
Dès qu’on l’a fini, on éprouve le besoin de le relire.
Sur la couverture, l’homme prend la forme d’un houppier de chêne. C’est l’histoire d’une remontée vers la genèse. Avant que naisse la forêt.

C’est étrange, mes lectures se suivent apparemment sans lien, et pourtant, des liens se trouvent.

Encore un arbre :

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    James Sacré, Un désir d’arbres dans les mots, dessins de Alexandre Hollan, éd. fario

J’ai lu ce livre poétique il y a plus d’un an, je l’avais oublié, je l’ai relu.

Il ne s’agit pas d’une forêt en Mayenne comme avec Jérôme Chantreau, ni de chênes, hêtres ou châtaigniers, mais de la frontière espagnole après Montpellier, et les arbres sont des eucalyptus, des arganiers, des noyers, amandiers, oliviers.

Poésie vibrante, colorée, parfumée, les arbres s’épanouissent dans les mots féconds.
Magnifique !

Comment raconter la lumière

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Récemment, avec deux dames, je discutais de lecture, l’une préférait les biographies, l’autre des romans bien ancrés dans la réalité, elles se moquaient du style, pourvu qu’on apprenne des choses intéressantes, et chérissaient les phrases courtes. Je me démarquais en révélant mon amour de Proust et mon besoin quotidien de poésie. Heureusement pour les libraires, les lecteurs sont multiples !

Je croise rarement des toqués de poésie, mais je rencontre par bonheur des poètes, et voici le tout frais recueil au joli nom :

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      Corinne Pluchart, Fragments, éd. Vagamundo, août 2016

Comment le décrire ? C’est si difficile de transmettre une image juste de la poésie quand tout n’est que ressenti intime, écho personnel ou même hyperesthésie. Le charme de ce livre est tout bonnement indicible puisque je ne sais pas le dire avec les bons mots !

Un extrait:

      Lumière

      Comment raconter la lumière ?
      – Une grâce de l’ombre
      – Un filet d’eau pure
      – Un chemin.

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    Cette semaine je me suis encore laissée tenter par plusieurs livres de poésie … sur amazon je parviens à résister, car je sais bien que si on clique dessus, on claque des sous, mais quand mes pas me conduisent en ville dans une librairie, le livre me fait son numéro de charme entre mes mains, je craque et je croque !

    Comme c’est l’été, c’est le mot feuilles qui m’a emballée.

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      Walt Whitman, Feuilles d’herbe, traduction de Jacques Darras, éd. Poésie/Gallimard
      Nicole Laurent-Catrice, Un front de feuilles, éd. La Part Commune, janvier 2016.

Des livres à lire au jardin, dans un clapotis de soleil sous les feuilles d’un grand arbre …

L’idée végétale et rafraîchissante des feuilles me fait découvrir un poète américain surprenant, Walt Whitman, né dans l’île Long Island en 1819, mort à Camden, le pays des soupes Campbell, en 1892. Il y a quelque chose en lui d’Andy Warhol !
J’y reviendrai.

Nicole Laurent-Catrice part de la feuille pour envisager l’arbre tout entier, le défendre et lui rendre hommage.
Emouvant et beau.
On n’aimera jamais trop les arbres.

Ma belette au pelage de jais, tapie dans l’ombre, guette la lumière de ses yeux fougères …

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Le tout-puissant vert des forêts d’été

4150BRK38PL._SX319_BO1,204,203,200_ Me voilà à nouveau plongée dans les petites histoires de Robert Walser, écrivain et poète singulier, très attachant.

Les rédactions de Fritz Kocher sont des récits d’un genre peu courant, quoique leur origine soit connue de tous les écoliers.
Il s’agit vraiment de rédactions comme on les écrivait autrefois en classe. En France, on appelait aussi cet exercice du nom de « composition française ».
La rédaction était la première étape dans le devoir d’écriture en cours de français, elle avait lieu dans les années du collège, elle était essentiellement une narration. Ensuite au lycée, elle disparaissait, pour être remplacée par la dissertation, qui expulsait le principe de la narration.

Robert Walser se met dans la peau d’un petit garçon, Fritz Kocher, qui rédige des rédactions sur des sujets très variés. Il adopte le style enfantin, avec des phrases courtes, néanmoins l’enfant écrit bien ! Il finit aussi par disserter, en réfléchissant d’une manière philosophique, ce qui trahit l’esprit de l’adulte sous la jeune plume.

Voici un extrait de la rédaction intitulée La forêt.

dutilleuxmbaarras En été la forêt est tout entière couleur, lourde, débordante.
Tout alors est vert, le vert est partout, le vert règne et commande, ne laisse paraître d’autres couleurs, qui voudraient aussi se faire remarquer, que par rapport à lui.
Le vert jette sa lumière sur toutes les formes de sorte que les formes disparaissent et deviennent des éclats.
On ne prend plus garde aux formes en été, on ne voit plus qu’un grand ruissellement de couleur plein de pensées.
Le monde a alors son visage, son caractère, il a ce visage-là ; dans les belles années de notre jeunesse il a eu ce visage, nous y croyons car ne connaissons rien d’autre.
Avec quel bonheur la plupart des gens pensent à leur jeunesse : la jeunesse leur envoie des rayons verts, car c’est dans la forêt qu’elle a été la plus délicieuse et la plus captivante.
[…]
Le vert, le tout-puissant vert des forêts d’été, ne laisse oublier ni des uns ni des autres ; à tous ceux qui vivent, qui veulent arriver, qui grandissent, il est pour toute la vie inoubliable.
Et comme c’est bien que quelque chose d’aussi bon, d’aussi aimable, reste inoubliable de cette façon !
Père et mère et frères et soeurs, et coups et caresses et goujateries, et, liant tout cela, le fil intérieur de ce vert unique !

Robert Walser, extrait de La forêt, recueil Les rédactions de Fritz Kocher, 1904.

    Constant Dutilleux, Le chemin en sous-bois, 1886, musée des beaux arts d’Arras, le musée n’a pas de site, mais une page Facebook :

La couleur verte est le signe de la jeunesse, de la liberté, la couleur de la nature, surtout dans les pays boisés comme la Suisse, pays de Robert Walser, ou comme l’Allemagne.

Le vert ne fut pourtant pas la couleur emblématique de l’époque romantique, c’était plutôt le bleu, le bleu de Novalis, le bleu du personnage Werther de Goethe, le bleu de l’âme ou le bleu à l’âme.

Mais Werther portait une veste bleue avec une culotte jaune, et ces deux couleurs mêlées donnent le vert. Goethe le montrait et l’illustrait à l’aquarelle dans son traité des couleurs, et il disait que le vert, par ailleurs sa couleur préférée, était une couleur médiane, calme et apaisante.

Le jeune Goethe portait une veste verte :

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      Georg Melchior Kraus, Portrait de Goethe jeune, 1775, Natinalmuseum Weimar

Si le bleu est la couleur de Novalis, il a néanmoins composé en 1798 un poème évoquant le vert, en voici la première strophe :

Es färbte sich die Wiese grün

Es färbte sich die Wiese grün
Und um die Hecken sah ich blühn,
Tagtäglich sah ich neue Kräuter,
Mild war die Luft, der Himmel heiter.
Ich wußte nicht, wie mir geschah,
Und wie das wurde, was ich sah.

J’en donne une traduction personnelle, n’en ayant hélas pas trouvé une autre …

La prairie se colorait de vert
Et au bord des haies je la voyais fleurir,
Chaque jour je voyais de nouvelles herbes,
Doux était l’air, pur le ciel.
Je ne savais pas comment m’arrivait,
Ni comment se produisait ce que je voyais.

C’est là le tout-puissant vert des prés du printemps, le vert magique qui produit des miracles.

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    Paul Klee, Dans la forêt profonde, 1960-61, aquarelle et tempera, Kunstsammlung Nordrhein-Westfallen Düsseldorf, notice et commentaire.

Le poète qui éprouve avec allégresse la beauté de toute chose

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    George Inness, Floraison au printemps, Montclair New Jersey, vers 1891, Met New York, notice et commentaire.

L’espion est debout immobile pour relever des plans, un débauché pour guetter une femme, des hommes bien posés s’arrêtent pour voir le progrès d’une nouvelle construction ou d’une démolition importante.
Mais le poète reste arrêté devant toute chose qui ne mérite pas l’attention de l’homme bien posé, de sorte qu’on se demande si c’est un amoureux ou un espion, et, depuis longtemps qu’il semble regarder cet arbre, ce qu’il regarde en réalité.

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Il reste devant cet arbre et tâche de fermer son oreille aux bruits du dehors et de ressentir encore ce qu’il a tout à l’heure senti, quand au milieu de ce jardin public, seul sur la pelouse, cet arbre est apparu devant lui, semblant garder encore comme après un dégel d’innombrables petites boulettes de neige à la pointe de ses rameaux, tant il porte de fleurs blanches.

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Il reste devant cet arbre, mais ce qu’il cherche est sans doute au delà de l’arbre, car il ne sent plus ce qu’il a senti, puis tout d’un coup il le ressent de nouveau, mais ne peut l’approfondir, aller plus loin.
Il semble naturel qu’un voyageur dans une cathédrale reste en admiration devant les ogives de verre sanglant, que l’artiste a déployées par milliers entre les embranchements de bois du vitrail, ou les petites meurtrières dont il a percé le mur en un nombre infini et selon une symétrie mystérieuse.
Mais il ne semble pas naturel qu’un poète reste une heure devant cet arbre à regarder comment l’inconsciente et sûre pensée architecturale, qui s’appelle l’espèce cerisier double, a disposé, le printemps venant, ces innombrables petites fleurs blanches gaufrées et répandant, tant qu’elles ne sont pas flétries, un léger parfum dans le noir et multiple embranchement de cet arbre.

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[…]
Pendant qu’il regarde un arbre, le passant s’arrête pour regarder un équipage ou pour regarder une devanture de bijoutier. Mais le poète qui éprouve avec allégresse la beauté de toute chose, dès qu’il l’a sentie dans les lois mystérieuses qu’il porte en lui, le petit bout qui aboutit à elles, le petit bout qu’il peindra aussi en les peignant, touchant à leurs pieds ou partant de leur front, le poète éprouve et fait connaître avec allégresse la beauté de toutes choses, d’un verre d’eau aussi bien que des diamants, mais de diamants aussi bien que du verre d’eau, d’un champ aussi bien que d’une statue, mais d’une statue aussi bien que d’un champ.

Marcel Proust, extrait de La contemplation artistique, 1909.

    Les tableaux insérés dans le texte, sont, dans l’ordre :

    Antoine Chintreuil, Pommiers et genêts en fleurs, musée d’Orsay, notice.

    Antoine Chintreuil, Pommier, musée d’Orsay, notice.

    Gustave Caillebotte, Pommier en fleurs, vers 1885, musée de Brooklyn, notice.

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    Vincent van Gogh, Vue sur les Alpilles, 1890, musée van Gogh Amsterdam, notice.

J’ai choisi ce texte de Marcel Proust parce que bien sûr c’est Marcel, mais j’aurais pu choisir un autre écrivain parmi la bonne centaine qui est rassemblée dans l’anthologie que voici, et qui représente un manifeste démontrant que le poète habite le monde.

Qu’est-ce que la poésie, pourquoi existe-t-elle, à quoi sert-elle, comment vit-elle ?
Comment les poètes perçoivent-ils le monde ?
Toutes ces questions me font penser à celles que pose le Petit Prince à l’aviateur …

41JfXl0+FEL._SX324_BO1,204,203,200_ Anthologie manifeste
Habiter poétiquement le monde
éditions POESIS, février 2016.

Ce livre épais de 370 pages ne fait pas lire de la poésie, mais fait découvrir son essence à travers tous ceux qui ont écrit sur elle.

Une centaine de poètes, écrivains, philosophes, ont tenté de définir ce qu’est la poésie, et surtout de préciser les relations entre le poète et la poésie, d’étudier sa manière de voir les choses, donc d’habiter notre monde.

Habiter poétiquement le monde , cette expression est empruntée au poète Hölderlin qui l’a créée dans son poème En bleu adorable.
« En bleu adorable » sont les premiers mots de son long poème et déjà cette formule est très belle et poétique.
Je tenterai d’y revenir dans un autre article.

Ce livre au contenu très riche est passionnant, quand on se laisse un peu habiter par la poésie !

Je dois dire que je me débrouille mal avec mes illustrations. Quand j’ai cité le passage de Sodome et Gomorrhe de Proust, où il est question de pommiers (revoir ici), j’ai montré des estampes de cerisiers, et quand je cite Proust parlant de cerisiers, je montre des tableaux de pommiers. Pardon !

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    Kees van Dongen, Printemps, 1908, musée de l’Ermitage Saint Pétersbourg, notice

Acquanera

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Giovanni Segantini,  » Les mauvaises mères  » , 1894, Galerie du Belvédère Vienne, notice.

Dans la sélection du prix CEZAM de cette année figure le livre d’une romancière italienne, Valentina D’Urbino, et son titre sombre, Acquanera, ne m’encourageait guère à la lecture ;
mais on m’en a dit tant de bien que j’ai fini par me plonger dans son eau noire.

aquanera L’histoire est captivante en effet, mystérieuse, retraçant la vie, de mère en fille, de quatre générations de femmes dans un village du Nord de l’Italie.

Un roman en noir et blanc, entre la neige et la brume des montagnes, l’eau profonde du lac, et des secrets et sentiments ténébreux.

Ces femmes ont des pouvoirs surnaturels et génétiques, ce sont plus ou moins des sorcières, l’une d’elle, la mère de la narratrice, est particulièrement médium. Cette mère extralucide n’avait pas vu venir sa grossesse, à l’âge de dix-sept ans, et elle n’a jamais accepté ni aimé sa fille.

Une mauvaise mère au milieu des glaces, des femmes ensorcelées dans la neige, et je pense immédiatement aux tableaux de Segantini.

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J’avais évoqué en 2008 la biographie de ce peintre sur cette page.

Je fus ensuite subjuguée par ce tableau symboliste, à Liverpool en 2011, d’un style tout à fait ensorcelant.

En lisant « Acquanera » qui se déroule à Roccachiara sans que soit précisée la situation géographique exacte, j’imaginais le paysage enneigé de l’Engadine peint par le compatriote de Valentina D’Urbano.
La peinture a guidé ma lecture et m’a fait aimer celle-ci, cela m’arrive d’ailleurs souvent, ce sont des tableaux qui me plongent dans des romans, des peintres qui me font découvrir des écrivains.

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L’atmosphère du roman est aussi étrange que celle du tableau de Segantini que j’avais photographié au musée sous tous les angles, devant l’incompréhension d’une amie anglaise, pour qui Segantini n’était pas du tout la cup of tee.
Ce grand tableau se trouvait dans la même salle que les toiles préraphaélites, non moins étranges, et j’avais bien apprécié cet ensemble pictural racontant à nos yeux intrigués des histoires complexes, parfois impénétrables.
J’y voyais là un charme indicible, irrationnel, bien anglais en quelque sorte.

Je crois que j’ai bien aimé le roman de Valentina D’Urbino parce qu’il m’a transplantée cinq ans en arrière dans la passionnante Walker Gallery de Liverpool.

Et précisément dans ce musée se tient durant ce printemps une exposition d’oeuvres préraphaélites : Beauty and Rebellion.

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L’arbre de Noël

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    C.D. Friedrich, Première neige, vers 1827, Kunsthalle Hambourg

L’arbre de Noël est le nom que l’on donne à la distribution de cadeaux aux enfants, aux employés, dans les entreprises, les écoles, et autres lieux publics.
Au XIXème siècle, on prit conscience de la misère des enfants déshérités, employés et exploités dans l’industrie, ou abandonnés dans la rue. Dickens avec son fameux Christmas Carol, paru en 1843, et Andersen avec La petite fille aux allumettes, paru en 1845, firent prendre conscience de la situation en Europe et aux Etats Unis, et l’immense succès de ces fables sociales contribua à la popularité de la fête de Noël, empreinte de générosité, de charité, de compassion.
Des chefs d’entreprise, des instituteurs prirent l’initiative dans la seconde moitié du XIXème siècle de lancer la tradition des « arbres de Noël ».

On peut lire la lettre d’un instituteur alsacien à son inspecteur d’académie dans ce précieux petit livre :

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Lettres de Noël, présentées par Nadine Cretin, ed. Le Robert, octobre 2015

      Monsieur l’Inspecteur,

      Les demoiselles Braun-Kiener et Chevalier, de Colmar, qui portent à l’école de Luttenbach l’intérêt le plus bienveillant, ont eu l’idée l’année dernière d’organiser pour mes élèves un « Arbre de Noël » et de symboliser ainsi l’époque solennelle de l’Avent. Cette initiation, de laquelle j’ai rendu compte, en son temps à monsieur votre prédécesseur, a déjà fructifié dans les environs. […]
      Dans la salle affectée se développait un magnifique sapineau décoré et illuminé suivant l’usage immémorial. A l’entour se trouvaient dressées de longues tables sur lesquelles s’étalaient dans de mignonnes corbeilles les dons destinés aux enfants. […]
      Cent quinze enfants se pressaient dans l’enceinte et ne savaient qu’admirer le plus, ou leurs dons ou l’aspect féerique du symbole de Noël. […]

      extrait de la lettre de Jacques Ehretsmann, Luttenbach près Munster, 21 décembre 1858.

      Johann Christian Dahl, Etude de clair de lune , 1822, De Young – Legion of Honor San Francisco, notice

Je n’ai recopié que quelques passages de la lettre, il faut lire le livre qui présente des lettres de Noël très variées, de toutes les époques, rédigées par des écrivains célèbres, des artistes, des chefs d’Etat, des personnes moins connues. Beaucoup d’émotion. On apprend aussi, c’est encore un grand plaisir de lecture de Noël.

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    C.D. Friedrich, Vue de l’Elbe, 1807, Gemäldegalerie Dresde

Michael Kenna, rêveries d’un promeneur solitaire

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      Michael Kenna, échoppes de bouquinistes, étude 2, Paris 2011, photographie, musée Carnavalet Paris

Michael Kenna est un photographe anglo-américain (né en 1953 en Grande-Bretagne, il vit à Seattle).
Il a offert, en 2014 et 2015, quarante-trois de ses photos au musée Carnavalet, qui a organisé une exposition présentée ici.

Aucun personnage dans ses photographies.
La nature seule, la ville, le paysage industriel, surpris dans leur poésie dans de nombreux pays du monde, en Asie, aux Etats Unis, en Europe …

L’arbre occupe une grande place.
Ombre et brouillard, neige, lumière de l’aube, les heures de solitude contemplative.

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    Michael Kenna, arbre du lac Kussharo, étude 2, Kotan Hokkaido Japon 2005.

La Bibliothèque nationale de France avait organisé une exposition de ses photographies en 2010, et on peut admirer les albums sur le site de la BnF, visiter l’exposition virtuelle.
(cliquer en haut à gauche sur le nom de Michael Kenna pour avoir le sommaire des rubriques)

Voici notamment l’album des arbres, qui témoigne du grand sens poétique de l’artiste.

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    Michael Kenna, Topiaire non taillée, Vaux le Vicomte, 1988

L’homme est absent mais son empreinte silencieuse est bien présente.
L’architecture prend parfois des formes abstraites et le regard du photographe devient surréaliste.

1540-1 (1) L’artiste a très souvent séjourné en France, un livre de ses photographies françaises est paru il y a un an (ci-dessus, et là),
et la BnF a aussi publié un beau livre : kenna

Ses arbres, ses clochers, admirés avec calme, sérénité, dans un certain lyrisme, me font penser à Proust, à Hudimesnil, à Martinville …

Cet artiste n’utilise pas du tout le procédé numérique, uniquement des pellicules argentiques en noir et blanc (qui ne doivent plus être faciles à trouver), avec un Hasselblad, parfois un Leica, un Nikon ou un Holga.
Est-ce par nostalgie de la photographie d’antan ?

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    Michael Kenna, Char d’Apollon, étude 1, Versailles, 1988

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