La solitude d’un chêne

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Au coeur d’une forêt de chênes, de hêtres, de châtaigniers, d’alisiers (mes préférés), de frênes, de trembles, de robiniers faux-acacias, d’érables champêtres, de poiriers et de pommiers sauvages, de merisiers et d’aubépines et d’une dizaine d’autres essences sommes-nous plongés en lisant le livre de

      Jérôme Chantreau, Avant que naisse la forêt (éd. Les escales)

Ce livre mériterait le prix du style (décerné par qui ?).

L’écriture sensuelle nous gonfle les poumons du parfum frais, ruisselant, de la forêt du matin qui se fait femme fontaine.
Au crépuscule, le silence de la forêt est une prière panthéiste.
Les bois profonds s’entourent de mystère, il y a un ermite, des légendes, et puis une maison au coeur de la forêt. Le narrateur, qui vit en région parisienne, y revient à la mort de sa mère.

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Mélancolie, angoisse, bien-être, solitude, souvenirs, sensations mêlées et questionnement, et puis les arbres, la nature présente, prenante, sauvage.
Les sens en éveil, l’odorat, la vue, l’ouïe, des mots puissants … le narrateur se fond dans la forêt, n’en reviendra pas.
Par ailleurs, ses souvenirs l’amènent à tailler un portrait à la tronçonneuse de la société des années soixante-dix, c’est mordant, brutal, on s’y retrouve bien !

J’ai aimé la respiration de ce livre, ses phrases poétiques, cette atmosphère sylvestre particulière, fantastique, mystérieuse, et la fin que je ne dévoile pas.

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J’ai acheté un stylo-bille d’un joli vert chlorophylle, et de cette couleur de houppier printanier j’ai souligné dans le livre toutes les phrases que j’aime, il y en a beaucoup.

J’ai photographié l’hiver dans les arbres couverts de lichen vert de gris, comme givrés de froid sous nos quinze degrés.

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    Marc-Antoine Mathieu, Otto l’homme réécrit, éd. Delcourt

Livre d’images, livre de philosophie.
Etonnant ouvrage. Beau graphisme.
Dès qu’on l’a fini, on éprouve le besoin de le relire.
Sur la couverture, l’homme prend la forme d’un houppier de chêne. C’est l’histoire d’une remontée vers la genèse. Avant que naisse la forêt.

C’est étrange, mes lectures se suivent apparemment sans lien, et pourtant, des liens se trouvent.

Encore un arbre :

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    James Sacré, Un désir d’arbres dans les mots, dessins de Alexandre Hollan, éd. fario

J’ai lu ce livre poétique il y a plus d’un an, je l’avais oublié, je l’ai relu.

Il ne s’agit pas d’une forêt en Mayenne comme avec Jérôme Chantreau, ni de chênes, hêtres ou châtaigniers, mais de la frontière espagnole après Montpellier, et les arbres sont des eucalyptus, des arganiers, des noyers, amandiers, oliviers.

Poésie vibrante, colorée, parfumée, les arbres s’épanouissent dans les mots féconds.
Magnifique !

Comment raconter la lumière

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Récemment, avec deux dames, je discutais de lecture, l’une préférait les biographies, l’autre des romans bien ancrés dans la réalité, elles se moquaient du style, pourvu qu’on apprenne des choses intéressantes, et chérissaient les phrases courtes. Je me démarquais en révélant mon amour de Proust et mon besoin quotidien de poésie. Heureusement pour les libraires, les lecteurs sont multiples !

Je croise rarement des toqués de poésie, mais je rencontre par bonheur des poètes, et voici le tout frais recueil au joli nom :

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      Corinne Pluchart, Fragments, éd. Vagamundo, août 2016

Comment le décrire ? C’est si difficile de transmettre une image juste de la poésie quand tout n’est que ressenti intime, écho personnel ou même hyperesthésie. Le charme de ce livre est tout bonnement indicible puisque je ne sais pas le dire avec les bons mots !

Un extrait:

      Lumière

      Comment raconter la lumière ?
      – Une grâce de l’ombre
      – Un filet d’eau pure
      – Un chemin.

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    Cette semaine je me suis encore laissée tenter par plusieurs livres de poésie … sur amazon je parviens à résister, car je sais bien que si on clique dessus, on claque des sous, mais quand mes pas me conduisent en ville dans une librairie, le livre me fait son numéro de charme entre mes mains, je craque et je croque !

    Comme c’est l’été, c’est le mot feuilles qui m’a emballée.

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      Walt Whitman, Feuilles d’herbe, traduction de Jacques Darras, éd. Poésie/Gallimard
      Nicole Laurent-Catrice, Un front de feuilles, éd. La Part Commune, janvier 2016.

Des livres à lire au jardin, dans un clapotis de soleil sous les feuilles d’un grand arbre …

L’idée végétale et rafraîchissante des feuilles me fait découvrir un poète américain surprenant, Walt Whitman, né dans l’île Long Island en 1819, mort à Camden, le pays des soupes Campbell, en 1892. Il y a quelque chose en lui d’Andy Warhol !
J’y reviendrai.

Nicole Laurent-Catrice part de la feuille pour envisager l’arbre tout entier, le défendre et lui rendre hommage.
Emouvant et beau.
On n’aimera jamais trop les arbres.

Ma belette au pelage de jais, tapie dans l’ombre, guette la lumière de ses yeux fougères …

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Le tout-puissant vert des forêts d’été

4150BRK38PL._SX319_BO1,204,203,200_ Me voilà à nouveau plongée dans les petites histoires de Robert Walser, écrivain et poète singulier, très attachant.

Les rédactions de Fritz Kocher sont des récits d’un genre peu courant, quoique leur origine soit connue de tous les écoliers.
Il s’agit vraiment de rédactions comme on les écrivait autrefois en classe. En France, on appelait aussi cet exercice du nom de « composition française ».
La rédaction était la première étape dans le devoir d’écriture en cours de français, elle avait lieu dans les années du collège, elle était essentiellement une narration. Ensuite au lycée, elle disparaissait, pour être remplacée par la dissertation, qui expulsait le principe de la narration.

Robert Walser se met dans la peau d’un petit garçon, Fritz Kocher, qui rédige des rédactions sur des sujets très variés. Il adopte le style enfantin, avec des phrases courtes, néanmoins l’enfant écrit bien ! Il finit aussi par disserter, en réfléchissant d’une manière philosophique, ce qui trahit l’esprit de l’adulte sous la jeune plume.

Voici un extrait de la rédaction intitulée La forêt.

dutilleuxmbaarras En été la forêt est tout entière couleur, lourde, débordante.
Tout alors est vert, le vert est partout, le vert règne et commande, ne laisse paraître d’autres couleurs, qui voudraient aussi se faire remarquer, que par rapport à lui.
Le vert jette sa lumière sur toutes les formes de sorte que les formes disparaissent et deviennent des éclats.
On ne prend plus garde aux formes en été, on ne voit plus qu’un grand ruissellement de couleur plein de pensées.
Le monde a alors son visage, son caractère, il a ce visage-là ; dans les belles années de notre jeunesse il a eu ce visage, nous y croyons car ne connaissons rien d’autre.
Avec quel bonheur la plupart des gens pensent à leur jeunesse : la jeunesse leur envoie des rayons verts, car c’est dans la forêt qu’elle a été la plus délicieuse et la plus captivante.
[…]
Le vert, le tout-puissant vert des forêts d’été, ne laisse oublier ni des uns ni des autres ; à tous ceux qui vivent, qui veulent arriver, qui grandissent, il est pour toute la vie inoubliable.
Et comme c’est bien que quelque chose d’aussi bon, d’aussi aimable, reste inoubliable de cette façon !
Père et mère et frères et soeurs, et coups et caresses et goujateries, et, liant tout cela, le fil intérieur de ce vert unique !

Robert Walser, extrait de La forêt, recueil Les rédactions de Fritz Kocher, 1904.

    Constant Dutilleux, Le chemin en sous-bois, 1886, musée des beaux arts d’Arras, le musée n’a pas de site, mais une page Facebook :

La couleur verte est le signe de la jeunesse, de la liberté, la couleur de la nature, surtout dans les pays boisés comme la Suisse, pays de Robert Walser, ou comme l’Allemagne.

Le vert ne fut pourtant pas la couleur emblématique de l’époque romantique, c’était plutôt le bleu, le bleu de Novalis, le bleu du personnage Werther de Goethe, le bleu de l’âme ou le bleu à l’âme.

Mais Werther portait une veste bleue avec une culotte jaune, et ces deux couleurs mêlées donnent le vert. Goethe le montrait et l’illustrait à l’aquarelle dans son traité des couleurs, et il disait que le vert, par ailleurs sa couleur préférée, était une couleur médiane, calme et apaisante.

Le jeune Goethe portait une veste verte :

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      Georg Melchior Kraus, Portrait de Goethe jeune, 1775, Natinalmuseum Weimar

Si le bleu est la couleur de Novalis, il a néanmoins composé en 1798 un poème évoquant le vert, en voici la première strophe :

Es färbte sich die Wiese grün

Es färbte sich die Wiese grün
Und um die Hecken sah ich blühn,
Tagtäglich sah ich neue Kräuter,
Mild war die Luft, der Himmel heiter.
Ich wußte nicht, wie mir geschah,
Und wie das wurde, was ich sah.

J’en donne une traduction personnelle, n’en ayant hélas pas trouvé une autre …

La prairie se colorait de vert
Et au bord des haies je la voyais fleurir,
Chaque jour je voyais de nouvelles herbes,
Doux était l’air, pur le ciel.
Je ne savais pas comment m’arrivait,
Ni comment se produisait ce que je voyais.

C’est là le tout-puissant vert des prés du printemps, le vert magique qui produit des miracles.

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    Paul Klee, Dans la forêt profonde, 1960-61, aquarelle et tempera, Kunstsammlung Nordrhein-Westfallen Düsseldorf, notice et commentaire.

Le poète qui éprouve avec allégresse la beauté de toute chose

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    George Inness, Floraison au printemps, Montclair New Jersey, vers 1891, Met New York, notice et commentaire.

L’espion est debout immobile pour relever des plans, un débauché pour guetter une femme, des hommes bien posés s’arrêtent pour voir le progrès d’une nouvelle construction ou d’une démolition importante.
Mais le poète reste arrêté devant toute chose qui ne mérite pas l’attention de l’homme bien posé, de sorte qu’on se demande si c’est un amoureux ou un espion, et, depuis longtemps qu’il semble regarder cet arbre, ce qu’il regarde en réalité.

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Il reste devant cet arbre et tâche de fermer son oreille aux bruits du dehors et de ressentir encore ce qu’il a tout à l’heure senti, quand au milieu de ce jardin public, seul sur la pelouse, cet arbre est apparu devant lui, semblant garder encore comme après un dégel d’innombrables petites boulettes de neige à la pointe de ses rameaux, tant il porte de fleurs blanches.

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Il reste devant cet arbre, mais ce qu’il cherche est sans doute au delà de l’arbre, car il ne sent plus ce qu’il a senti, puis tout d’un coup il le ressent de nouveau, mais ne peut l’approfondir, aller plus loin.
Il semble naturel qu’un voyageur dans une cathédrale reste en admiration devant les ogives de verre sanglant, que l’artiste a déployées par milliers entre les embranchements de bois du vitrail, ou les petites meurtrières dont il a percé le mur en un nombre infini et selon une symétrie mystérieuse.
Mais il ne semble pas naturel qu’un poète reste une heure devant cet arbre à regarder comment l’inconsciente et sûre pensée architecturale, qui s’appelle l’espèce cerisier double, a disposé, le printemps venant, ces innombrables petites fleurs blanches gaufrées et répandant, tant qu’elles ne sont pas flétries, un léger parfum dans le noir et multiple embranchement de cet arbre.

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[…]
Pendant qu’il regarde un arbre, le passant s’arrête pour regarder un équipage ou pour regarder une devanture de bijoutier. Mais le poète qui éprouve avec allégresse la beauté de toute chose, dès qu’il l’a sentie dans les lois mystérieuses qu’il porte en lui, le petit bout qui aboutit à elles, le petit bout qu’il peindra aussi en les peignant, touchant à leurs pieds ou partant de leur front, le poète éprouve et fait connaître avec allégresse la beauté de toutes choses, d’un verre d’eau aussi bien que des diamants, mais de diamants aussi bien que du verre d’eau, d’un champ aussi bien que d’une statue, mais d’une statue aussi bien que d’un champ.

Marcel Proust, extrait de La contemplation artistique, 1909.

    Les tableaux insérés dans le texte, sont, dans l’ordre :

    Antoine Chintreuil, Pommiers et genêts en fleurs, musée d’Orsay, notice.

    Antoine Chintreuil, Pommier, musée d’Orsay, notice.

    Gustave Caillebotte, Pommier en fleurs, vers 1885, musée de Brooklyn, notice.

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    Vincent van Gogh, Vue sur les Alpilles, 1890, musée van Gogh Amsterdam, notice.

J’ai choisi ce texte de Marcel Proust parce que bien sûr c’est Marcel, mais j’aurais pu choisir un autre écrivain parmi la bonne centaine qui est rassemblée dans l’anthologie que voici, et qui représente un manifeste démontrant que le poète habite le monde.

Qu’est-ce que la poésie, pourquoi existe-t-elle, à quoi sert-elle, comment vit-elle ?
Comment les poètes perçoivent-ils le monde ?
Toutes ces questions me font penser à celles que pose le Petit Prince à l’aviateur …

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Habiter poétiquement le monde
éditions POESIS, février 2016.

Ce livre épais de 370 pages ne fait pas lire de la poésie, mais fait découvrir son essence à travers tous ceux qui ont écrit sur elle.

Une centaine de poètes, écrivains, philosophes, ont tenté de définir ce qu’est la poésie, et surtout de préciser les relations entre le poète et la poésie, d’étudier sa manière de voir les choses, donc d’habiter notre monde.

Habiter poétiquement le monde , cette expression est empruntée au poète Hölderlin qui l’a créée dans son poème En bleu adorable.
« En bleu adorable » sont les premiers mots de son long poème et déjà cette formule est très belle et poétique.
Je tenterai d’y revenir dans un autre article.

Ce livre au contenu très riche est passionnant, quand on se laisse un peu habiter par la poésie !

Je dois dire que je me débrouille mal avec mes illustrations. Quand j’ai cité le passage de Sodome et Gomorrhe de Proust, où il est question de pommiers (revoir ici), j’ai montré des estampes de cerisiers, et quand je cite Proust parlant de cerisiers, je montre des tableaux de pommiers. Pardon !

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    Kees van Dongen, Printemps, 1908, musée de l’Ermitage Saint Pétersbourg, notice

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Giovanni Segantini,  » Les mauvaises mères  » , 1894, Galerie du Belvédère Vienne, notice.

Dans la sélection du prix CEZAM de cette année figure le livre d’une romancière italienne, Valentina D’Urbino, et son titre sombre, Acquanera, ne m’encourageait guère à la lecture ;
mais on m’en a dit tant de bien que j’ai fini par me plonger dans son eau noire.

aquanera L’histoire est captivante en effet, mystérieuse, retraçant la vie, de mère en fille, de quatre générations de femmes dans un village du Nord de l’Italie.

Un roman en noir et blanc, entre la neige et la brume des montagnes, l’eau profonde du lac, et des secrets et sentiments ténébreux.

Ces femmes ont des pouvoirs surnaturels et génétiques, ce sont plus ou moins des sorcières, l’une d’elle, la mère de la narratrice, est particulièrement médium. Cette mère extralucide n’avait pas vu venir sa grossesse, à l’âge de dix-sept ans, et elle n’a jamais accepté ni aimé sa fille.

Une mauvaise mère au milieu des glaces, des femmes ensorcelées dans la neige, et je pense immédiatement aux tableaux de Segantini.

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J’avais évoqué en 2008 la biographie de ce peintre sur cette page.

Je fus ensuite subjuguée par ce tableau symboliste, à Liverpool en 2011, d’un style tout à fait ensorcelant.

En lisant « Acquanera » qui se déroule à Roccachiara sans que soit précisée la situation géographique exacte, j’imaginais le paysage enneigé de l’Engadine peint par le compatriote de Valentina D’Urbano.
La peinture a guidé ma lecture et m’a fait aimer celle-ci, cela m’arrive d’ailleurs souvent, ce sont des tableaux qui me plongent dans des romans, des peintres qui me font découvrir des écrivains.

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L’atmosphère du roman est aussi étrange que celle du tableau de Segantini que j’avais photographié au musée sous tous les angles, devant l’incompréhension d’une amie anglaise, pour qui Segantini n’était pas du tout la cup of tee.
Ce grand tableau se trouvait dans la même salle que les toiles préraphaélites, non moins étranges, et j’avais bien apprécié cet ensemble pictural racontant à nos yeux intrigués des histoires complexes, parfois impénétrables.
J’y voyais là un charme indicible, irrationnel, bien anglais en quelque sorte.

Je crois que j’ai bien aimé le roman de Valentina D’Urbino parce qu’il m’a transplantée cinq ans en arrière dans la passionnante Walker Gallery de Liverpool.

Et précisément dans ce musée se tient durant ce printemps une exposition d’oeuvres préraphaélites : Beauty and Rebellion.

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L’arbre de Noël

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    C.D. Friedrich, Première neige, vers 1827, Kunsthalle Hambourg

L’arbre de Noël est le nom que l’on donne à la distribution de cadeaux aux enfants, aux employés, dans les entreprises, les écoles, et autres lieux publics.
Au XIXème siècle, on prit conscience de la misère des enfants déshérités, employés et exploités dans l’industrie, ou abandonnés dans la rue. Dickens avec son fameux Christmas Carol, paru en 1843, et Andersen avec La petite fille aux allumettes, paru en 1845, firent prendre conscience de la situation en Europe et aux Etats Unis, et l’immense succès de ces fables sociales contribua à la popularité de la fête de Noël, empreinte de générosité, de charité, de compassion.
Des chefs d’entreprise, des instituteurs prirent l’initiative dans la seconde moitié du XIXème siècle de lancer la tradition des « arbres de Noël ».

On peut lire la lettre d’un instituteur alsacien à son inspecteur d’académie dans ce précieux petit livre :

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Lettres de Noël, présentées par Nadine Cretin, ed. Le Robert, octobre 2015

      Monsieur l’Inspecteur,

      Les demoiselles Braun-Kiener et Chevalier, de Colmar, qui portent à l’école de Luttenbach l’intérêt le plus bienveillant, ont eu l’idée l’année dernière d’organiser pour mes élèves un « Arbre de Noël » et de symboliser ainsi l’époque solennelle de l’Avent. Cette initiation, de laquelle j’ai rendu compte, en son temps à monsieur votre prédécesseur, a déjà fructifié dans les environs. […]
      Dans la salle affectée se développait un magnifique sapineau décoré et illuminé suivant l’usage immémorial. A l’entour se trouvaient dressées de longues tables sur lesquelles s’étalaient dans de mignonnes corbeilles les dons destinés aux enfants. […]
      Cent quinze enfants se pressaient dans l’enceinte et ne savaient qu’admirer le plus, ou leurs dons ou l’aspect féerique du symbole de Noël. […]

      extrait de la lettre de Jacques Ehretsmann, Luttenbach près Munster, 21 décembre 1858.

      Johann Christian Dahl, Etude de clair de lune , 1822, De Young – Legion of Honor San Francisco, notice

Je n’ai recopié que quelques passages de la lettre, il faut lire le livre qui présente des lettres de Noël très variées, de toutes les époques, rédigées par des écrivains célèbres, des artistes, des chefs d’Etat, des personnes moins connues. Beaucoup d’émotion. On apprend aussi, c’est encore un grand plaisir de lecture de Noël.

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    C.D. Friedrich, Vue de l’Elbe, 1807, Gemäldegalerie Dresde

Michael Kenna, rêveries d’un promeneur solitaire

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      Michael Kenna, échoppes de bouquinistes, étude 2, Paris 2011, photographie, musée Carnavalet Paris

Michael Kenna est un photographe anglo-américain (né en 1953 en Grande-Bretagne, il vit à Seattle).
Il a offert, en 2014 et 2015, quarante-trois de ses photos au musée Carnavalet, qui a organisé une exposition présentée ici.

Aucun personnage dans ses photographies.
La nature seule, la ville, le paysage industriel, surpris dans leur poésie dans de nombreux pays du monde, en Asie, aux Etats Unis, en Europe …

L’arbre occupe une grande place.
Ombre et brouillard, neige, lumière de l’aube, les heures de solitude contemplative.

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    Michael Kenna, arbre du lac Kussharo, étude 2, Kotan Hokkaido Japon 2005.

La Bibliothèque nationale de France avait organisé une exposition de ses photographies en 2010, et on peut admirer les albums sur le site de la BnF, visiter l’exposition virtuelle.
(cliquer en haut à gauche sur le nom de Michael Kenna pour avoir le sommaire des rubriques)

Voici notamment l’album des arbres, qui témoigne du grand sens poétique de l’artiste.

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    Michael Kenna, Topiaire non taillée, Vaux le Vicomte, 1988

L’homme est absent mais son empreinte silencieuse est bien présente.
L’architecture prend parfois des formes abstraites et le regard du photographe devient surréaliste.

1540-1 (1) L’artiste a très souvent séjourné en France, un livre de ses photographies françaises est paru il y a un an (ci-dessus, et là),
et la BnF a aussi publié un beau livre : kenna

Ses arbres, ses clochers, admirés avec calme, sérénité, dans un certain lyrisme, me font penser à Proust, à Hudimesnil, à Martinville …

Cet artiste n’utilise pas du tout le procédé numérique, uniquement des pellicules argentiques en noir et blanc (qui ne doivent plus être faciles à trouver), avec un Hasselblad, parfois un Leica, un Nikon ou un Holga.
Est-ce par nostalgie de la photographie d’antan ?

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    Michael Kenna, Char d’Apollon, étude 1, Versailles, 1988

Un temps de poème

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      Jours de patience
      Comme des perles de vie
      Notes qui s’égrènent

      Du silence sans couture
      Venez écouter le chant

      Terre d’asphodèles
      Champs de trèfles boutons d’or
      Frissons d’églantiers

      Du printemps vivant
      Les talus stridulent
      Une araignée s’effiloche

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      Un temps de poème
      L’âme se recueille
      Dans la ferveur des chemins

      Des fleurs vont s’offrir
      L’arbre resurgit
      Branches habillées de chants !

    Jean-Pierre Boulic, extrait de Patiente variation, 2010, éd. La Part Commune

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Cet après-midi, la poésie m’a fait parcourir cent-trente kilomètres afin que j’aille l’écouter. Elle seule peut me contraindre à conduire une voiture alors que je déteste ça ! J’ai traversé de splendides paysages, qui eux-mêmes se présentaient comme des poèmes de lumière, pour rencontrer quatre poètes à l’abbaye de Landevennec. Parmi eux Jean-Pierre Boulic et le frère Gilles Baudry.
Deux heures et demie de beauté, sérénité, dans la musique des mots.

J’ai déjà cité Jean-Pierre Boulic ici, et puis , et encore ici.

J’avais fait part de ma découverte de Gilles Baudry ici

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Les poètes ont parlé de leur art et je tente de retenir et transcrire ici une part de leurs phrases qui m’ont beaucoup plu.
Ils ont dit simplement qu’ils sont des artisans des mots, mais ceux-ci ne leur appartiennent pas, ils les cueillent, c’est pourquoi les poèmes se tiennent dans des recueils. Le poète n’est qu’un dépositaire d’un langage qui lui est offert.
Le poème est une mise au monde, il guide sur le chemin de l’intériorité, et le rôle de la poésie est de combler le manque d’intériorité de notre société moderne.
Il ne s’agit pas de réfléchir au sens de la vie mais de vivre ce qui fait sens. Le poème permet d’exprimer son être le plus profond, et à partir du réel, du concret, de la nature, on peut atteindre l’invisible.

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Gilles Baudry constate, et nous le savons tous, que la poésie reste de nos jours un art confidentiel, que les éditeurs, les libraires, et les lecteurs préfèrent les romans, la poésie a du mal à se faire publier, distribuer, reconnaître … nous sommes actuellement dans le « présentisme », et non dans le présent, dans l’instantané, et non dans l’instant, non pas dans la durée, nous vivons dans l’immédiateté et la superficialité, le présent qui nous fait vivre l’instant profond semble aujourd’hui perdu. La poésie nous restitue la profondeur.
Mais pourtant, dans notre monde agité, quand survient un malheur, un décès, on a recours à la poésie, on cherche un poème à graver sur une tombe …

Nous étions une cinquantaine d’auditeurs, venus des quatre coins du Finistère, c’était bien tout de même, la poésie contemporaine a encore des admirateurs. J’ai demandé aux poètes pourquoi la Bretagne reste-t-elle une région aussi riche de poètes, bien plus féconde qu’ailleurs en France. Ils ne surent répondre, ont ajouté que l’autre région la plus poétique de France est la Belgique. Par la poésie, la Belgique devient une province française !

Bref, je suis repartie avec encore une moisson de recueils sous le bras !
(mes photos ci-dessus montrent le parc de Boutiguéry à Gouesnach en Finistère Sud)

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Les fleurs sessiles du mimosa

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Il y a trois ans j’avais proposé, pour le temps du mimosa, un texte de Francis Ponge, la première partie de son exercice de style autour du Mimosa, paru dans La rage de l’expression (éd. Poésie/Gallimard).
Revoir ici.
Je pourrais y revenir chaque année, car cette déclinaison du mimosa dans tous ses états linguistiques et botaniques prend vingt pages du recueil. De quoi régaler les amoureux de cet arbre !

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Ponge plonge dans le Larousse et recopie les définitions :

      Mimosa, s.f. (mais d’après les botanistes s.m.) : nom latin d’un genre de légumineuses dont la plus connue est la sensitive (mimosa pudica). Etymologie : voir mimeux.

      Mimeux : se dit des plantes qui, lorsqu’on les touche, se contractent. Les plantes mimeuses. Etym. : de mimus, parce qu’en se contractant ces plantes semblent représenter les grimaces d’un mime.

      Eumimosa : Ce curieux petit arbuste aime la pleine lumière et des arrosages fréquents en été. Fleurs petites, sessiles. Inflorescences ressemblant à des houppes soyeuses à cause du très grand nombre de longues étamines qui les hérissent.

      Mimosées : Cette famille forme le passage des légumineuses aux rosacées.

    Francis Ponge, Le mimosa, recueil La rage de l’expression, 1941.

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Je plonge à mon tour dans le dictionnaire et n’ai point trouvé d’eumimosa, mais c’est un plat que j’aime préparer, on écrase les jaunes des oeufs durs avec un presse-purée, et ils s’éparpillent en houppettes jaunes, on les mélange à de la mayonnaise et du persil frais haché, on remplit les demi-coques blanches et c’est une entrée simple, printanière et délicieuse.

J’aime bien l’adjectif sessile, de la même famille que le verbe asseoir, et peut-être aussi le Sessel allemand qui désigne le fauteuil, en botanique, cet adjectif qualifie les fleurs ou feuilles sans pédoncule, tige ou pétiole. Des fleurs assises, confortablement épanouies dans leurs houppes soyeuses !

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Le mimosa du cinéma

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Fermé depuis six ans déjà mon petit cinéma !
Il n’a pas trouvé de repreneur, mais son enveloppe de pierres et d’ardoises demeure là, immobile et muette, posée comme un inquiétant point d’interrogation sur un terrain qui devient de plus en plus vague. Il était né au temps de la nouvelle vague, et celle dévastatrice de la présente crise l’a emporté. Sa propriétaire s’est enfuie soudainement sur un dernier clap, personne ne sait ce qu’elle devient. Elle menait sa nef obscure avec coeur pourtant, seule aux machines, à la caisse, à l’entretien de la salle et au choix des films. On se sentait bien chez elle, on prolongeait la séance par une critique animée du film, un bavardage nourri de sa culture. On voyait toujours les films en version originale, l’authentique et la plus fidèle, on découvrait des raretés du monde entier dans ce bouquet multicolore d’art et d’essais. La grande variété des langues et des genres était inversement proportionnelle au groupe de spectateurs, nous étions dix au maximum, toujours les mêmes.

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La dernière affiche annonçant une prochaine programmation dégouline sous la pluie acide des ans. L’année de sortie du film témoigne de l’année de fermeture : 2009. Je n’ai pas vu ce film, la dame m’avait dit d’un ton résigné de fleur fanée qu’il montrait trop bien l’aspect négatif de la société française, qu’il ne faisait pas rêver comme d’autres films ignorés du public grégaire, issus de pays plus pauvres, mais si riches d’émotion.
Le titre de ce film devint ironique, le petit cinéma avait une dernière chose à nous dire à l’oreille, quelque chose comme merci d’être venu, ou bien, vous allez maintenant me regretter.

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Aujourd’hui le parking est en friche, mais un mois par an, en février, le public vient nombreux … pour cueillir du mimosa. L’écran technicolor est éteint mais l’arbre sensitif, sensible comme les toiles projetées autrefois, fait son cinéma.

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On lève les yeux sur la toile bleue du ciel où, comme la marguerite de Gaumont, fleurit l’âme du petit cinéma perdu.

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