Thanksgiving

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Aujourd’hui 24 novembre ou demain (?), aux Etats Unis, c’est la fête de Thanksgiving, et le célèbre tableau de Doris Lee (1905-1983) est en ce moment à Paris, au musée de l’Orangerie, dans l’exposition La peinture américaine des années 1930. Parisiens, il faut aller le voir !

leedet2aic Les femmes s’activent en cuisine pour la préparation du repas,
la dinde est arrosée comme il se doit …
Le chien somnole, le chat joue,
une convive vient d’arriver et ôte son chapeau fleuri,
un gâteau à la citrouille ira dans l’autre four,
il y a dans ce tableau comme une ambiance des Pays-Bas,
une scène de Jan Steen par exemple,
même carrelage au sol,
même composition …

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Il est question de la préparation d’un repas de fête aussi.
Les huîtres remplacent la dinde, et on remarque qu’on les mange froides ou chaudes, passées au grill dans la cheminée.

steenfetedet1mdh Les enfants jouent avec le chat, ou le chien.
On joue de la musique,
on courtise les dames, l’huître que tient l’homme indique le caractère lubrique de son intention,
et les oeufs cassés au sol, qui sont accompagnés d’une cuiller (phallique), du chapeau masculin et du pot où plonge une autre cuiller, peuvent indiquer la perte de la virginité.

steenfetedet2 Steen avait tenu une auberge à Delft, intitulée « Le serpent », et il a pu observer la vie de ses clients.
Il règne souvent dans ses tableaux une ambiance générale de grand fouillis, un désordre qui fut d’ailleurs surnommé en néerlandais « Huishouden van Jan Steen », « ménage à la Jan Steen ».

Ce désordre se retrouve aussi dans l’âme des humains qui mènent parfois une vie dissolue, et tous les symboles parsemés dans les tableaux de Steen le dénoncent.

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Le tableau de Doris Lee affiche une candeur charmante, donne une peinture du bonheur.
Dans la peinture hollandaise du XVIIème siècle, la morale vient toujours tempérer la joie ambiante. Celle-ci se traduit par des détails de « vanité » qui rappellent que la vie ici-bas est éphémère.

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Devant la cage d’où l’oiseau s’est envolé comme la vertu, un enfant, perché dans les hauteurs de la pièce, souffle des bulles de savon à côté d’un crâne. Ce jeu est bien sûr un symbole de vanité, du côté très fragile et éphémère de la vie.
Le peintre moralisateur rappelle qu’on peut toujours s’amuser en bas, mais la mort guette et le jugement dernier risque d’être redoutable.

Joyeux Thanksgiving malgré tout !

La partie de billard

Le beau musée Carnavalet, ses plaisirs et ses détours …
dans un salon du XVIIIème siècle magnifiquement lambrissé, nous avons la joie unique de découvrir un tableau de Chardin, une oeuvre de sa jeunesse, probablement une enseigne pour un fabricant de billard.
Le tableau est petit, adorable, rare en son espèce dans l’oeuvre du maître.

Les photos sont autorisées dans le musée, qu’il en soit vivement remercié, c’est une joie de pouvoir capter dans la carte mémoire des détails aussi ravissants !

    J.B.S. Chardin, La partie de billard, musée Carnavalet, la photo et la notice du musée sont ici

Le père de Jean Baptiste Siméon Chardin était menuisier, spécialisé dans la fabrication de billards et fournisseur du garde-meuble royal et des Menus-Plaisirs. Il aurait bien aimé que son fils Jean-Siméon reprît son entreprise, mais celui-ci préféra la peinture, c’est le fils cadet, Juste, qui prit la succession.
Jean-Siméon se contenta de peindre une partie de billard, et ce tableau est l’un de ses premiers.

L’éclairage du billard m’a intriguée : il est constitué de réflecteurs en tôle de fer, qui devaient renvoyer la lueur des bougies au dessus de la table.
Chardin abandonnera par la suite des scènes avec autant de personnages, il ne représentera plus que trois personnes au maximum dans ses compositions.

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Les hommes portent des chapeaux tricornes, un joueur s’est mis à l’aise, en chemise avec un bonnet de coton.
Chardin avait préparé son tableau avec des dessins, l’un d’eux se trouve au Nationalmuseum de Stockholm :

    J.B.S. Chardin, Serveur versant à boire à un joueur, Nationalmuseum Stockholm , notice

Au mur à droite, une grande affiche devait probablement rappeler le règlement de service dans ces lieux publics.

Ce tableau me donne l’occasion d’évoquer un petit livre que j’ai lu il y a quelques semaines : Chardin, la petite table de laque rouge de Alice Dekker (éditions Arléa, juin 2012)

L’auteur nous montre Chardin au soir de sa vie, en 1779, malade, âgé de quatre-vingts ans. Il fait le bilan de son parcours en le racontant à son fils, fils défunt, qui s’est suicidé en 1772.
Chardin dresse donc son autobiographie en s’exprimant à la première personne du singulier. Le je est périlleux ! Il est en effet très difficile de faire parler un artiste de lui-même, à plus forte raison Chardin, artiste qu’on connaît mal dans l’intimité, réputé solitaire, travaillant lentement, d’un caractère difficile mais modeste et réservé. Or nous l’encensons aujourd’hui et pour parler de son oeuvre, on ne s’exprime qu’en louange. Ainsi Alice Dekker trébuche entre le « je » personnel de l’artiste et le point de vue du spectateur ou de l’historien d’art, elle attribue à Chardin un étrange sentiment d’autosatisfaction en écrivant ainsi :


    (notice)

    « Trois poires, des noix, un verre de vin et un couteau », « Le gobelet d’argent », sur lequel se reflétaient avec beaucoup de vérité quelques fruits veloutés, et enfin « Le plateau de pêches », furent mes dernières natures mortes, comme un aboutissement parfait, un ultime cadeau débordant d’une infinie reconnaissance à cette nature qui m’avait tant inspiré.


    (notice)

Cependant, dans ce petit livre, la biographie de Chardin est bien documentée, sa technique bien analysée, et ce récit, faut-il dire roman ?, séduira les amoureux de Chardin, malgré un ton monocorde. Personnellement, je reste émerveillée par les phrases de Pierre Rosenberg qui n’a encore jamais été surpassé dans ses écrits au sujet du peintre des lapins morts.

La critique est aisée, l’art est difficile ! Proust a lui aussi commenté l’oeuvre de Chardin et voilà sa conclusion :

Je veux ajouter pour les peintres qui reprochent sans cesse aux littérateurs leur incapacité à parler peinture, leur complaisance à prêter aux peintres des intentions qu’ils n’eurent jamais, que si en effet les peintres font ce que j’ai dit, ou pour être plus précis si Chardin a fait tout ce que j’ai dit, il n’en eut jamais l’intention, il est même fort probable qu’il n’en eut jamais la conscience. Peut-être serait-il fort étonné en apprenant qu’il a rendu si ardemment la vie de la nature qu’on croyait morte, goûté à la coupe nacrée des huitres, à la fraîcheur de l’eau de mer, sympathisé avec la tendresse d’une nappe sur la table, du clair de soleil pour une nappe, de l’obscur pour le clair.

Marcel Proust, vers 1895, Essais et articles

C’est heureux que le musée Carnavalet possède un tableau de Chardin, peintre né et mort à Paris, n’ayant jamais quitté la capitale, logeant au Louvre à la fin de sa vie, peintre d’une vie parisienne paisible comme un doux rêve.

Instants bleus

      Alfred Stevens, La Parisienne japonaise, 1872, Musée d’Art moderne et d’art contemporain (Mamac) Liège

Après la Parisienne en robe bleue, au soulier petite souris, de Renoir, voici la Parisienne de Stevens en kimono bleu.
Un bleu d’origine belge qui devrait plaire à Marie-Magdeleine !

Dans les années 1860, le japonisme faisait fureur, et l’artiste bruxellois Alfred Stevens s’était intéressé à cette mode d’extrême Orient avant Whistler qui a peint aussi des femmes en kimono.

Ce tissu brodé est une merveille !

Stevens devait aimer le bleu, il a plusieurs fois glissé les femmes dans le velours ou le satin bleu, en voici deux exemples :



    Alfred Stevens
    , La duchesse, Sterling and Francine Clark Institute, Williamstown, notice

Une femme de la haute société a reçu une lettre, et la lecture la laisse pensive. Elle regarde un portrait, une aïeule ou elle-même plus jeune, en robe bleue aussi. Le décor est japonisant. Le velours était fort à la mode aussi en ce temps-là. Quel bleu !

Encore une lettre :



    Alfred Stevens
    , Hésitation, vers 1867, AIC Chicago, notice

La dame en bleu interrompt sa tapisserie (un motif japonisant semble-t-il), parce qu’une lettre a été glissée sous la porte. Elle regarde le pli, hésite, s’inquiète, ce qu’elle devrait y lire ne paraît pas la rassurer. Ou alors cet mot glissé sous la porte ne lui est pas adressé.
Ces femmes en bleu avec une lettre me font penser à ce tableau de Vermer, du Rijksmuseum d’Amsterdam.

C’est le temps des voeux, je retourne vers mes lettres et mon encre bleue !

Intérieur intime

Quand on se trouve sur le seuil d’une porte, l’intérieur est plus en dedans de la pièce que là où on est. Ah bon … vraiment ?

Intérieur vient de l’adjectif comparatif latin interior qui veut dire  » plus en dedans que  » . L’intérieur se trouve donc en comparaison avec un autre espace. C’est un espace compris entre des limites avec d’autres choses.

Après le comparatif vient le superlatif. Le plus en dedans, le plus intérieur, c’est en latin l’adjectif superlatif intimus qui a donné en français intime.
L’intime est plus intérieur que l’intérieur, c’est la partie la plus profonde.

Pour illustrer ces étymologies que je trouve intéressantes, je propose ce tableau de Samuel van Hoogstraten.
Je l’ai souvent évoqué ici, c’est l’un de mes tableaux préférés du Louvre.
Le site du musée du Louvre a restructuré son intérieur et donne maintenant une image bien meilleure de cette oeuvre ainsi qu’un commentaire très instructif.

Le tableau nous fait entrer dans l’intérieur d’une maison et, par son interprétation qui progresse au coeur de l’oeuvre, nous découvrons – du moins nous supposons – la vie intime de la maîtresse de cette maison.

Cette femme mène apparemment une vie légère, on le dit mais cela ne nous regarde pas !
Ce qui est intime peut se voir mais ne nous concerne pas. On peut lire dans Le Robert que le mot intime à partir du XVIIIème siècle désigne ce qui est étroitement lié à une chose ou à une personne par ce qu’il y a de plus profond.

L’intime crée un lien, établit un ensemble de liens avec des choses ou des êtres.
Ami intime, relation intime, repas intime, journal intime … on a une connexion particulière, approfondie, avec une ou des personnes, des choses, et ce lien dépend de l’autre, de son regard si c’est quelqu’un, en créant un monde dans un autre monde. Et c’est paradoxal, ce lien intime nous projette donc hors de nous-même vers l’autre alors que l’intime réside dans ce qu’on a au fond de soi.

La série  » Philosophie  » animée par Raphaël Enthoven sur la chaîne ARTE a développé ce thème de l’intime, je ne fais que livrer les quelques bribes que j’en ai retenues, le sujet me semble passionnant. A écouter dans son canapé avec ses pantoufles !

S’il y a très souvent des portes ouvertes dans les scènes d’intérieur en peinture, c’est que l’intime ouvre sur un autre monde !

Ce tableau de Samuel van Hoogstraten fut attribué dans le passé à Vermeer ou à Pieter de Hooch.
Pieter de Hooch a développé le thème de la vie domestique, la vie intérieure.
Vermeer est allé plus loin, a illustré la vie intime de ses personnages, nous faisant pénétrer dans les rêveries de telle servante endormie, dans les secrets de telle dame rédigeant une lettre, dans les pensées de telle laitière, dentellière, toutes agissant dans une sphère plus profonde que le monde alentour.
Vermeer superlatif de Hooch ? !

Après la vie légère suggérée dans le tableau ci-dessus, voici, dans son intérieur, une maîtresse de maison irréprochable dans celui-ci, l’action de peler des pommes étant le symbole de la parfaite épouse :

L’annonce faite au golfeur

Sport et tourisme pour commencer la semaine 😀 !

La Martyre, tel est le nom du village où se dresse fièrement cette église.
Le nom de ce charmant village vient du martyre du roi Salomon de Bretagne en 874, et l’église abrite ses reliques.
Il s’agit donc d’une église bretonne, exactement du Finistère, près de Landerneau, dans la vallée de l’Elorn.

Voici le plus ancien des grands enclos paroissiaux : milieu du XVème siècle.
Le porche au sud date de 1450 et décrit la nativité.

Hélas l’Enfant Jésus a été supprimé au XIXème siècle.
Ce n’est pas pour cette touchante scène de Noël que mon mari m’a emmenée visiter La Martyre, mais pour me montrer une originalité assez surprenante …

Sur le montant gauche du portail et dans les voussures, les mages arrivent, les visiteurs accourent avec des présents.

Et de l’autre côté, à droite, l’ange annonce aux bergers la grande nouvelle

Un berger tend les yeux vers l’apparition, tandis qu’un autre berger, n’ayant peut-être pas entendu, continue de jouer.

Le berger joue à ce qui deviendra plus tard le golf.

Il y a quelques années j’avais montré cette gravure de Rembrandt, qui confirme, ainsi que de nombreux tableaux hollandais du XVIIème siècle, que le kolf ( kolf est le mot néerlandais qui désigne le bâton ou la crosse ) était un jeu très populaire aux Pays-Bas.

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    Rembrandt, Le jeu de kolf, 1654, eau-forte, musée du Petit Palais Paris

Le petit golfeur de La Martyre, datant du milieu du XVème siècle, fait remonter, semble-t-il, les origines du golf encore plus loin dans le temps.

Il porte les grandes braies des Bretons, mais sa tenue ressemble à la culotte du golfeur du milieu du XXème siècle :

    ci-dessus the great Bobby Jones !

Son coup n’est pas facile, très technique, il lui faut bien l’intercession angélique pour réussir !

Outre cette singularité golfique , l’église vaut le détour, je tâcherai d’y revenir dans ce blogue !

 » Je suis à court de fleurs. « 

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    Louis L. Betts (1873-1961 ) , Le parasol jaune, vers 1925, The Morris Museum of Art Augusta ( Géorgie ), page du musée

Mars rieur, soleil, jaune la couleur radieuse … ce tableau enchante et chante le printemps. Le parasol mimosa jette sa douceur citron sur la mousseline des robes printanières.
Ah, rêve de tenues légères ! mais il fait encore bien frais dehors … le fond de l’air est plus doux dans les livres :

 » Le trottoir au soleil  » de Philippe Delerm m’a apporté le même enchantement que ce tableau.

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Il est excellent ce dernier Delerm ! Il reprend les descriptions par petits chapitres de ces infimes détails qui font la saveur des choses et cette fois, il creuse encore dans la chair des sentiments pour en extraire les sucs les plus volatils. C’est savoureux, émouvant, parfumé et sensible comme le mimosa.

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Nouveauté dans ce genre de récit qui lui est propre, Philippe Delerm quitte le  » on  » impersonnel pour la première personne du singulier dans certains chapitres. Ce je de l’égo est particulièrement captivant, touchant, il révèle des moments plus personnels, des sentiments intimes, qui, avec ce regain d’authenticité, deviennent des instants de grâce.

     » À Saint-Lazare, le 22 janvier 1970, j’ai dit à une étudiante aux yeux gris-vert que je connaissais depuis trois mois à peine :  » je suis à court de fleurs.  » Référence à une chanson d’Anne-Sylvestre plutôt ironique […]
    Je nous savais déjà très compatibles. Depuis la vie a passé, ensemble.
    J’ai cherché lentement les mots. J’ai mis beaucoup de je dans des romans, qui me menaient vers autre chose. Un jour est venue l’envie de dire on. Un livre est né, qui n’utilisait que ce pronom, et ce livre a changé ma vie. « 
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Sentimental, nostalgique, ensoleillé, je recommande vivement ce petit livre, et comme c’est samedi, c’est poésie, voici un poème que j’aime follement, nostalgique, certes triste, mais si beau :

    Colloque sentimental

    Dans le vieux parc solitaire et glacé
    Deux formes ont tout à l’heure passé.

    Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
    Et l’on entend à peine leurs paroles.

    Dans le vieux parc solitaire et glacé
    Deux spectres ont évoqué le passé.

    – Te souvient-il de notre extase ancienne?
    – Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne?

    – Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom?
    Toujours vois-tu mon âme en rêve? – Non.

    Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
    Où nous joignions nos bouches ! – C’est possible.

    – Qu’il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir !
    – L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

    Tels ils marchaient dans les avoines folles,
    Et la nuit seule entendit leurs paroles.

    Paul Verlaine, recueil Fêtes galantes

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    Anthony Thieme
    , Charleston doorway, 1946-47, The Morris museum Augusta, page du musée

Beau et bon week-end au soleil 🙂 !

Les heures silencieuses

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Un roman, un tableau, j’aime bien les histoires qui se trament à partir d’une oeuvre peinte ou sculptée, du moment que les personnages du roman n’égratignent pas la vérité historique. Tracy Chevalier n’a hélas aucune crainte à ce propos et griffe la vérité jusqu’à la diffamation.
Ce n’est pas le cas de Gaelle Josse qui a composé un séduisant petit roman, intitulé Les heures silencieuses à partir du tableau d’Emmanuel de Witte :

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    Emmanuel de Witte, Intérieur avec une dame au virginal, 1665-1670, musée Boijmans van Beuningen Rotterdam, commentaire du musée

D’une lecture agréable, d’une écriture sobre et pudique, l’histoire nous entraîne dans la vie intime de cette dame jouant de l’épinette dans sa jolie maison de Delft.
Son époux est un marin de commerce, appartenant à la V.O.C, le livre n’emploie pas ces initiales mais elles sont si célèbres aux Pays-Bas qu’il est bon de les rappeler : comprendre  » Vereenigde Oostindische Compagnie « , c’est à dire Compagnie réunie des Indes Orientales.

Le roman se présente sous la forme d’un journal intime, chaque chapitre étant une page, un jour du carnet secret de la maîtresse de maison, et comme celle-ci raconte la vie active de son mari, il est intéressant de lire ce roman avant ou après une visite du musée de la Compagnie des Indes à Port-Louis en face de Lorient !

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Je suis cependant un peu déçue par l’histoire inventée par Gaelle Josse de cette femme au foyer, car l’intrigue sous-entendue dans le tableau lui-même aurait faire pu naître une romance plus croustillante.

La vie de Magdalena ( c’est son prénom ) est rangée, résignée, et le style du roman est retenu, peut-être un peu trop à mon goût, j’aime les écritures audacieuses et les images poétiques ou fortes, mais ce n’est que mon penchant personnel et le livre se tient parfaitement.

Que dit le tableau en réalité ?
Il faut zoomer sur le site du musée et découvrir les détails, c’est magnifique !

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Le commentaire du musée explique que le sujet du tableau est une intrigue amoureuse.
Un homme est couché dans le lit, on distingue vaguement son visage, ses vêtements et son épée reposent sur la chaise, il est alité car il est sans doute malade.
La musique jouée sur un instrument est une allusion à l’amour. Il faut comprendre que l’homme qui l’écoute est malade d’un chagrin d’amour, atteint d’une mélancolie érotique. La musique est un remède à sa souffrance. Le sujet fut fréquemment traité dans la peinture hollandaise , mais le plus souvent du côté féminin, une femme étant malade. Ici, c’est l’homme.

L’auteur du roman n’a pas retenu cette version, et a écrit que c’est le peintre lui-même qui s’est représenté derrière les rideaux. Mais un peintre ne viendrait pas avec une épée, si ? non ?

Dans le roman Magdalena n’aura plus de relations charnelles avec son mari après un accouchement tragique, et on peut comprendre aussi que son mari en souffre …

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    Jan Vermeer, Femme tenant une balance, vers 1664, NG Washington, commentaire

Le roman Les heures silencieuses attire l’attention du lecteur sur un autre tableau, de Vermeer, La femme tenant une balance. L’auteur rend Magdalena ignorante, un brin nunuche, car celle-ci a vu ce tableau chez une amie, et ne comprend pas pourquoi la femme ( son amie portraiturée ) suspend une balance vide.

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Magdalena, en bonne bourgeoise hollandaise cultivée, devrait se douter que les peintres de son pays sont intellectuels, philosophes, travaillent à partir de symboles, et que cette balance suspendue n’est autre qu’une répétition de la scène peinte au mur, derrière la dame, scène du Jugement dernier.

La National Gallery de Washington propose un dossier complet au sujet du tableau de Vermeer sur cette page.

Décidément même dans les romans, on prend les FAF ( femmes au foyer ) pour des écervelées incultes !

Mais que cela n’empêche pas de découvrir ce sage et joli roman !

L’ambivalence du coeur

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    George Dunlop Leslie, En retenue, 1876, Tate Gallery Londres, notice

on retient par coeur malgré soi et voilà pourquoi nous disons retenir par coeur, car ce qui touche le coeur se grave dans la mémoire

Voltaire, Dictionnaire philosophique

Apprendre par coeur, l’expression me paraît si jolie que j’avais blogué à ce propos il y a quelques années, et j’y reviens par plaisir.
Que vient faire le coeur dans cet apprentissage ? On apprend d’abord avec la tête, non ?
Dans l’Antiquité, le coeur ( -> Le robert ) était considéré comme le siège des fonctions vitales, des émotions et des passions, et aussi de l’intelligence, de la volonté et de la mémoire. Plus tard, grâce aux progrès de la science de l’anatomie, ces dernières valeurs seront rattachées au cerveau.

Le mot coeur est en latin  » cor, cordis « , en grec  » kardia « , d’où viennent entre autres les mots accord, concorde, cordial, discorde, miséricorde, courage …

Il fallait du courage autrefois pour apprendre les interminables récitations imposées par la maîtresse ou le professeur de français. On les apprenait à contre-coeur, et pourtant il fallait bien les savoir par coeur sous peine de punition. Si le coeur n’y était pas, la tête ne retenait pas, et c’était la retenue !

Je me souviens qu’en classe de quatrième, Le Cid m’a fait décrocher le premier prix de récitation. Et pourtant Corneille ne m’emballait pas, je n’avais pas encore découvert Gérard Philipe, mais le professeur m’avait attribué le rôle de Chimène, celui de Rodrigue à un garçon de la classe, et nous devions donc réciter en duo. Le garçon m’aimait bien et m’avait dit que j’étais sa jolie Chimène, alors, sous les feux de cette déclaration, j’avais rassemblé tout mon courage et mis tout mon coeur à déclamer de mon mieux les vers de Corneille.

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    Henri Geoffroy, En classe, Ministère de l’Education Nationale Paris

 » Rodrigue, as-tu du coeur ?  » : dans cette question le mot coeur est à prendre au sens de courage. Le choix cornélien s’opère entre le coeur et la vertu, entre l’amour et l’honneur, et le mot coeur garde son ambivalence initiale, ses deux côtés, affectif et volontaire.

Une autre expression est restée, dans laquelle le mot coeur s’associe au courage et à la volonté : le coeur à l’ouvrage.
Apprendre un texte par coeur, c’est mettre tout son coeur et son courage dans l’ouvrage du poète, de l’écrivain.

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    George Dunlop Leslie
    , Alice au pays des merveilles, vers 1879, musée de Brighton, notice

Les récitations de notre enfance sont des souvenirs finalement délicieux, car ce qui reste d’un apprentissage parfois pénible, c’est la beauté des mots, de leur musique.

Victor Hugo ne m’a pas laissé la meilleure impression en classe de sixième, de cinquième peut-être. Il était trop bavard ce barbu ! Ses poèmes n’en finissaient pas et leur récitation devenait une torture. Longtemps je l’ai détesté, rejeté, mais d’un de ses poèmes un mot m’est resté, un mot sucré qui me laisse revoir, chaque fois que je le prononce, ma salle de classe, claire et ensoleillée, mes onze ou douze ans …

Feuillantines

Le titre du poème de Hugo était : Aux feuillantines
J’ai tout oublié du poème pourtant beau, peut-être appris trop tôt, mais  » Feuillantines « , ce mot gravé par le coeur, friable et doré comme un chausson aux pommes, contient en ses longues syllabes nostalgiques le parfum chaud des pralines, le bruit crépitant de l’automne, le souvenir des goûters chez ma grand-mère. Oh, je ne suis pas loin du petit coquillage du pâtissier !

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    Winslow Homer, Ecole de campagne, 1871, Saint Louis Art Museum ( Missouri ) commentaire

Aux Feuillantines
Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.
Notre mère disait: jouez, mais je défends
Qu’on marche dans les fleurs et qu’on monte aux échelles.

Abel était l’aîné, j’étais le plus petit.
Nous mangions notre pain de si bon appétit,
Que les femmes riaient quand nous passions près d’elles.

Nous montions pour jouer au grenier du couvent.
Et là, tout en jouant, nous regardions souvent
Sur le haut d’une armoire un livre inaccessible.

Nous grimpâmes un jour jusqu’à ce livre noir ;
Je ne sais pas comment nous fimes pour l’avoir,
Mais je me souviens bien que c’était une Bible.

Ce vieux livre sentait une odeur d’encensoir.
Nous allâmes ravis dans un coin nous asseoir.
Des estampes partout ! quel bonheur ! quel délire!

Nous l’ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux,
Et dès le premier mot il nous parut si doux
Qu’oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire.

Nous lûmes tous les trois ainsi, tout le matin,
Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain,
Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes.

Tels des enfants, s’ils ont pris un oiseau des cieux,
S’appellent en riant et s’étonnent, joyeux,
De sentir dans leur main la douceur de ses plumes.

Victor Hugo, recueil Les contemplations

Portes et pantoufles

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    Hendrik van der Burgh, Interieur avec une veste sur une chaise, Gemäldegalerie Berlin

Fantaisies d’hiver : un paletot de velours brun souligné d’hermine, faste de la fourrure parfumée de vétiver, souliers de satin blanc ou pantoufles de vair … madame est sortie peut-être , et les regards indiscrets se glissent dans l’intérieur cossu. Un tableau richement encadré annonce le menu, du homard, c’est la saison.

Le rien négligé de la veste dans le vestibule prête à un soigneux et soyeux camaïeu de bruns et de blancs.

Hendrik van der Burgh était un beau-frère de Pieter de Hooch. Ces pantoufles font bien sûr penser au tableau du Louvre, Hoogstraten fut d’ailleurs pris pour Pieter de Hooch :

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    Samuel van Hoogstraten ( 1627-1678 ), Les pantoufles, musée du Louvre, notice.

Les objets vivent à la place et en l’absence de leur maîtresse.

Grillon n’est pas sortie aujourd’hui, un genre de grippe m’assaille et mon esprit divague entre les portes de la rêverie.

L’année dernière j’avais rencontré ces portes (ci-dessous ) dans le site du Met de New York …
Portes hollandaises ripolinées, même poésie.

Je vais me recoucher !

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    Charles Sheeler, Porte ouverte, crayon, 1932, Met New York, notice

La maison orange de Dalécarlie

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 » Comme le Petit Hyttnäs avait changé en trois ans ! D’un ensemble de constructions plus ou moins abandonnées avait surgi cette maison peinte d’une couleur presque abricot, un peu plus pâle que le rouge de Falun traditionnel, comme si les Larsson avaient donné d’emblée leur tonalité, leur différence.
[…]

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Lumière. En ce matin d’été, elle semblait même éblouissante dans le salon. Le soleil entrait à flots par la façade de fenêtres contiguës qui s’ouvraient sur l’étang. Tous les meubles étaient peints en blanc, le sofa recouvert d’un tissu à rayures bleu pâle et blanc. Sur le sol, les lirettes confortablement entassées donnaient envie de s’asseoir par terre. Jamais je n’avais senti cet équilibre de recherche et de nonchalance. Devant la baie vitrée, une large marche faisait comme une petite scène. Encore entortillée dans sa serviette, Suzanne y grimpa, un petit arrosoir à la main, pour abreuver la longue série de fleurs en pots qui couraient tout au long des fenêtres.
[…]

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La chambre des enfants était toute claire, elle aussi, avec son parquet aux larges planches peintes en blanc, son toit du même vert que les volets et les parements de la maison.
[…]

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Au dessus de la porte menant à la cuisine, Carl avait écrit en lettres rouges et noires une devise en français :  » Bien faire et laisser dire  » . Ces mots m’avaient frappé, non que leur sens me parût étonnant, au regard de la vie des Larsson, mais par ce qu’ils laissaient supposer de blessures déjà reçues. La pièce était toute lambrissée de vert amande, les portes, les fenêtres rehaussées de cet orange abricot qui habillait les murs extérieurs de la maison.
[…]

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Ce que Karin réalisait était une oeuvre aussi, une oeuvre toute entière consacrée à la célébration de la maison, de la vie, de l’instant qui passe. Et puis un jour elle reprendrait ses pinceaux, ses palets d’aquarelle.
[…]

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Noël chez les Larsson. Noël dans la solitude blanche de Sundborn. La neige est si haute et si douce. Comme une vague immobile, elle reste suspendue à mi-hauteur des murs orangés.  »

Philippe Delerm, Sundborn ou les jours de lumière, extraits.

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Je ne poursuis pas le texte de Philippe Delerm, je propose d’y revenir en période de Noël !

Les aquarelles, ci-dessus, de Carl Larsson font partie d’un album de 26 aquarelles intitulé  » Notre maison  » et illustrant les pièces du Petit Hyttnäs et la vie quotidienne de la famille. Cet album est conservé au musée national de Stockholm et on trouve chaque reproduction dans le site web, il faut taper le nom de Carl Larsson sur cette page.

Cet album continue de faire école en matière de décoration !

null Sundborn se trouve près de Falun en Dalécarlie, région de Suède. Philippe Delerm raconte de manière romancée la vie de cette colonie d’artistes scandinaves qui vinrent à la fin du XIXème siècle s’installer à Grez-sur-Loing près de Barbizon. C’est à Grez que Carl Larsson rencontra une artiste compatriote, Karin, qu’il épousa. Ils revinrent vivre en Suède et achetèrent une bicoque qu’ils restaurèrent avec beaucoup de goût et de zestes d’orange !

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