Etre le sujet du verbe allumer

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    Mary Cassatt, Sous la lampe, gravure, vers 1882, AIC Chicago, notice

Objets inanimés, avez-vous donc une âme, qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? Oui ai-je envie de répondre. Je suis amoureuse de ma lampe de chevet.

L’hiver, quand les tempêtes se succèdent, quand la pluie ne cesse d’obscurcir les fenêtres, la bonne lampe compense le manque de lumière. Et j’ai remarqué que j’aimais ce geste d’allumer une lampe, de regarder son flot doré et progressif se répandre sur mon ouvrage, que ce soit un livre, un tricot, une broderie … J’aime l’instant hésitant, fragile et doux où la lumière cherche son intensité. Ce moment, hélas très court, nous est accordé par les ampoules électriques à basse consommation, et c’est amusant de voir comme les techniques modernes nous rapprochent des anciennes, du temps de la lampe à pétrole, avec sa flamme grandissante.
J’aime en hiver lire dans le halo intime de la petite lampe, alors qu’en été j’aime lire au jardin dans l’ombre large d’un tilleul.

      L’ampoule électrique ne nous donnera jamais les rêveries de cette lampe vivante qui, avec de l’huile, faisait de la lumière. Nous sommes entrés dans l’ère de la lumière administrée. Notre seul rôle est de tourner un commutateur. Nous ne sommes plus que le sujet mécanique d’un geste mécanique. Nous ne pouvons pas profiter de cet acte pour nous constituer, en un orgueil légitime, comme le sujet du verbe allumer.

      Gaston Bachelard, extrait de La flamme d’une chandelle.

Gaston Bachelard regrette la lampe à l’ancienne mode, et on le comprend quand on lit le très beau recueil de poésies consacrées à la lampe, composé par Georges Rodenbach.
Ce recueil n’est plus édité, mais il peut être lu, imprimé gratuitement sur le site gallica de la BnF : sur cette page.
Voici l’un des poèmes :

    Georg Friedrich Kersting, Jeune femme cousant à la lueur de la lampe, 1823, Neue Pinakothek Munich, notice et commentaire.

La lampe dans la chambre …

La lampe dans la chambre est une rose blanche
Qui s’ouvre tout à coup au jardin gris du soir ;
Son reflet au plafond dilate un halo noir
Et c’est assez pour croire un peu que c’est dimanche.

La lampe dans la chambre est une lune blanche
Qui fait fleurir dans les miroirs des nénuphars ;
On ne sait plus quel jour il est, ni s’il est tard,
Sauf qu’on est doux comme à la fin d’un beau dimanche.

Sourire de la lampe en sa dentelle blanche
Qu’on dirait une coiffe où dorment des cheveux ;
Lampe amicale aux lents regards d’un calme feu
Qui donne à l’air de chaque soir l’air du dimanche.

Georges Rodenbach, recueil Les lampes dans Le miroir du ciel natal.

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    Edouard Vuillard, La partie de cartes, vers 1935, pastel, musée d’Orsay, notice.

La flamme est un sablier qui coule vers le haut

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Georges de La Tour est à la mode en ce moment dans la littérature.
C’est avec joie 😀 que j’empruntai à la bibliothèque un roman mettant en scène le tableau présenté ci-dessus !
J’allais revenir par ma lecture dans le beau musée des beaux arts de New York, j’aime tant les livres qui parlent de musées !

kristensen Mirjam Kristensen, Un après-midi d’automne, éd. Phébus

C’est l’histoire d’un jeune couple norvégien s’offrant un voyage à New York . Le mari veut absolument voir un tableau bien précis au Met, La Madeleine de Georges de La Tour. Pendant qu’il s’abîme dans sa contemplation, sa jeune femme, semble-t-il moins passionnée par le clair obscur, part aux toilettes, et à son retour, son homme a disparu. Impossible de le retrouver. Elle se lance alors dans une longue, pénible et infructueuse enquête.

Le tableau, véritable objet du voyage pour le jeune homme, devait, à mon sens, être au centre de l’intrigue et c’est en lui que l’auteur aurait pu nouer une histoire et trouver des clefs pour l’énigme de cette mystérieuse disparition. Il n’en est rien, la Madeleine continue de méditer sagement dans le musée, la jeune mariée oublie peu à peu son mari, et le récit se dilue dans un jus incolore et ennuyeux.
C’est bien dommage, Georges de La Tour méritait quelque chose de plus profond.
Mirjam Kristensen est norvégienne et, sans doute pour faire plaisir à ses lecteurs compatriotes, place Munch au côté de La Tour, Rembrandt, et Vermeer dans le vaste musée 😳 .

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    Copie de Georges de La Tour, Irène soignant Saint Sébastien à la lanterne, vers 1640, mba Rouen, notice

Un autre livre paru cette année propose de se pencher sur un tableau de Georges de La Tour, ou du moins l’une des onze copies connues, puisque l’original a disparu comme le Norvégien du roman de M. Kristensen.
C’est une très belle copie, qui peut engendrer en effet un joli roman, et j’ai donc voulu le lire avec impatience.

1540-1 Gaelle Josse, L’ombre de nos nuits, éd. Notabila

On note encore un exercice de style à la mode actuellement : l’alternance de deux époques, un chapitre dans le passé (le 17ème siècle de Georges de La Tour), un chapitre dans le présent (une femme réfléchit sur son amour perdu et trouve dans le tableau du musée de Rouen un écho à son histoire). Il s’établit, comme dans plusieurs romans de la dernière rentrée littéraire, un parallèle entre la vie d’un artiste du passé et la vie d’une personne éprouvée de nos jours.
Dans ce roman, on balance avec une régularité de métronome d’une époque à l’autre, le ton est toujours monocorde, sage, sans surprise, trop scolaire quand il s’agit d’expliquer la vie du peintre dans sa Lorraine natale. Le tableau aurait pu faire naître une réflexion plus profonde, l’histoire reste convenue, c’est dommage, je pense que si l’auteur avait écrit moins vite, avait beaucoup mieux creusé son sujet, elle aurait pu donner un roman aussi lumineux que le tableau.

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Finalement déçue par mes deux lectures, je me suis réconfortée dans le plus merveilleux des petits bouquins, qui parle justement de l’éclairage à la bougie.

519ZcrUIRkL._SX326_BO1,204,203,200_ Gaston Bachelard, La flamme d’une chandelle, éd. PUF

Point de grands mots philosophiques dans ce petit livre qui est toute poésie !

Nous avons tous fait l’expérience de regarder vaciller la flamme d’une bougie. S’installe alors une rêverie.

Tout rêveur de flamme est un poète en puissance.

Toute rêverie devant la flamme est une rêverie qui admire.

Déjà, en une toute simple veillée, la flamme de la chandelle est un modèle de vie tranquille et délicate.

Dans la flamme, même le temps se met à veiller.

La flamme est un sablier qui coule vers le haut.

Tant de phrases me paraissent si belles dans ce livre que je serais tentée de les recopier toutes.
Si on n’a pas encore lu ce livre (à la lueur tamisée de la lampe de chevet), il faut se le procurer pour y découvrir le tendre esprit poète du philosophe. Comme dans un relais de la flamme qui ne s’éteint pas, il donne aussi envie de lire d’autres écrivains éclairés par la petite chandelle.

La vie de Cadran

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Gérard Dou, Nature morte avec une montre et un bougeoir, vers 1660, SKD Gemäldegalerie Alte Meister Dresde, notice

      Une pendule s’est arrêtée –
      Pas celle de la Cheminée –
      L’art de Genève le plus savant
      Ne peut faire plier le pantin ballant –
      Qui vient de se figer –

      Un effroi a saisi la Babiole !
      De douleur – les chiffres se sont tassés –
      Puis dans un spasme ont quitté les Décimales –
      Pour un midi sans Degrés –

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      Il ne bougera pas malgré les Docteurs –
      Ce balancier de neige –
      Le réparateur l’importune –
      Un Non indifférent – froid –

      Tombe des aiguilles Dorées –
      Tombe des Secondes minces –
      Des décennies d’Arrogance entre
      La vie de Cadran –
      Et Lui –

      Emily Dickinson, Car l’adieu, c’est la nuit, traduction de Claire Malroux, éd. Poésie/Gallimard

Pieter Claesz, Nature morte vanité avec autoportrait, vers 1628, musée germanique Nuremberg, notice et commentaire.

Une vanité hollandaise me semble tout à fait capable d’illustrer ce poème même si la montre n’a pas de balancier.
Emily Dickinson évoque la mort, celle qui arrête l’horloge interne, qui immobilise l’être humain et le fait ressembler au balancier blême et froid comme neige. Celui-ci, au terme de sa vie vaniteuse, arrogante, de cadran indiquant l’heure, se trouve alors face à Dieu.
Midi sans degrés, c’est le moment où les aiguilles se superposent et prennent la forme d’un corps immobile, le moment où elles terminent un cycle, un tour de cadran.

De même, Pieter Claesz montre la vanité des choses et des âmes, le temps qui passe, il représente une boule de cuivre, qui a le même symbole que l’Homo Bulla, que la bulle de savon, image de la vie éphémère.
Mais, dit le commentaire du musée, le peintre a fait son autoportrait dans la boule, et la peinture saura ainsi surmonter la fugacité humaine, car elle assurera la renommée de l’artiste au delà de sa mort.

Emily Dickinson ne savait pas ou n’aimait pas lire l’heure dans sa jeunesse, sans doute était-elle fâchée avec ce temps minuté qui régente par la façon dont les humains le comptent, le divisent, le répartissent et le calculent. J’ai connu les mêmes difficultés, je n’ai pas su lire l’heure avant un âge bien avancé, blocage révélateur sans doute, et aujourd’hui encore le temps qui passe est pour moi une chose qui fâche. Je rêverais d’un cadre de vie sans cadran !

Mais le temps en littérature, en poésie, en musique, en peinture, j’aime bien ! Revoir la catégorie qui rassemble les articles sur cette page, et puis sur celle-là.

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