La spirale du temps

Le temps s’arrête, le temps s’écoule au musée des beaux arts de Strasbourg, le temps passe, s’enfuit, se suspend et s’allégorise, un banc nous invite à la contemplation et à la réflexion devant un ensemble exceptionnel de natures mortes qui représentent des vanités.

Sur un mur se tiennent des crânes, sur l’autre des citrons.
Ironie, l’un des synonymes du crâne est le citron !

Voici des reproductions plus précises des tableaux.
Le site du musée est hélas très succinct.

On ne sait pas grand chose de Sébastien Bonnecroy, peut-être un protestant d’origine française réfugié aux Pays-Bas. Il aurait vécu à Anvers et à La Haye.
Sa nature morte est fort intéressante, en face du plaisir éphémère du tabac, en face de la richesse, du pouvoir (symbolisé par le parchemin cacheté), que sommes-nous ?
Fragiles comme la flamme de la bougie qui vient de s’éteindre et comme les fétus de paille …
La mort nous attend, comme la résurrection symbolisée par l’épis de blé.

      Simon Renard de Saint André
      Vanité, vers 1665-1670
      page du musée.

Cornelis Gysbrechts, actif à Anvers vers 1660, a certainement influencé Bonnecroy.

      Cornelis Gysbrechts, Vanité, 2ème moitié du XVIIème siècle, notice

A ces trois crânes répondent trois citrons, trois oeuvres magnifiques.
Les voici :

Je laisse la parole à Paul Claudel, qui fut aussi critique d’art et écrivit à propos de la peinture hollandaise :

« La nature morte hollandaise
est un arrangement qui est en train de se désagréger, c’est quelque chose en proie à la durée.
Et si cette montre, que souvent Claesz aime à placer sur le rebord de ses plateaux et dont le disque du citron coupé en deux imite le cadran, ne suffisait pas à nous en avertir, comment ne pas voir dans la pelure suspendue de ce fruit le ressort détendu du temps, que la conque plus haut que l’escargot de nacre nous montre remonté et récupéré, tandis que le vin à côté dans le vidrecome établit comme un sentiment de l’éternité ? »

Paul Claudel, Introduction à la peinture hollandaise, éd. Gallimard 1935

La montre s’appelle parfois un oignon, et avec Claudel elle devient citron !

Ces natures mortes nous donnent une petite leçon de vocabulaire.

Vidrecome est un mot qui vient du verbe allemand wiederkommen = revenir.
Le vidrecome était un grand verre à boire qui se passait de convive en convive, qui revenait donc à son point de départ en ayant fait le tour de la table.

Le nautile monté en pièce d’orfèvrerie se dit parfois hanap, et ce mot vient de l’ancien germanique, hnapf, qui voulait dire écuelle.

Aujourd’hui

      Suzuki Harunobu, La cloche du soir, 1766, estampe, AIC Chicago, notice

Aujourd’hui … quatre heures
non du matin comme on dit
mais de la nuit, quatre heures après minuit
sonne le carillon de la maison
dans le silence tiède de l’été
l’heure étrange où je m’éveille
yeux ouverts sur le velours noir alentour
ne pas se lever, ne pas allumer, écrire
d’une plume virtuelle, long courrier des songes
dans l’insomnie rituelle
ah, si tous mes amis recevaient ces lettres rédigées
à l’encre de nuit sur le papier froissé du sommeil !
quelques mots encore du dictionnaire des rêveries synonymes
et je m’endors
embarquée à bord
de phrases nocturnes, impénétrables, évanouies, oubliées

4 août 2016

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      Paul César Helleu, Femme au lit, estampe, musée Bonnat Bayonne, notice

En bleu adorable

    Lyonel Feininger (1871-1956), Gelmeroda, 1936, Met New York, notice

      En bleu adorable fleurit
      Le toit de métal du clocher. Alentour
      Plane un cri d’hirondelles, autour
      S’étend le bleu le plus touchant. Le soleil
      Au-dessus va très haut et colore la tôle,
      Mais silencieuse, là-haut, dans le vent,
      Crie la girouette. Quand quelqu’un
      Descend au-dessous de la cloche, les marches, alors
      Le silence est vie ; car,
      Lorsque le corps à tel point se détache,
      Une figure sitôt ressort de l’homme.
      Les fenêtres d’où tintent les cloches sont
      Comme des portes, par vertu de leur beauté. Oui,
      Les portes encore étant de la nature, elles
      Sont à l’image des arbres de la forêt. Mais la pureté
      Est, elle, beauté aussi.
      […]

    Friedrich Hölderlin (1770-1843), extrait de En bleu adorable, traduction de André du Bouchet, dans Oeuvres, éd. la Pléiade

Voici en allemand le début du long et célèbre poème de Hölderlin :

In lieblicher Bläue blühet
mit dem metallenen Dache der Kirchthurm. Den umschwebet
Geschrei der Schwalben, den umgiebt die rührendste Bläue.
Die Sonne gehet hoch darüber und färbet das Blech,
im Winde aber oben stille krähet die Fahne.
Wenn einer unter der Glocke dann herabgeht, jene Treppen,
ein stilles Leben ist es, weil,
wenn abgesondert so sehr die Gestalt ist,
die Bildsamkeit herauskommt dann des Menschen.
Die Fenster, daraus die Glocken tönen, sind wie Thore an Schönheit.
Nemlich, weil noch der Natur nach sind die Thore,
haben diese die Ähnlichkeit von Bäumen des Walds.
Reinheit aber ist auch Schönheit.
[…]

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En bleu adorable fleurit … on s’attend à ce que le poète encense les fleurs bleues de la nature, comme son compatriote Novalis, mais non, ce bleu est métallique, celui du zinc du clocher. On entrevoit aussi le bleu nuit des hirondelles, le bleu clair du ciel, l’éclat bleu de la girouette, le bleu des heures qui s’égrènent au son des cloches, le bleu profond du silence.
Et le bleu léger de l’âme humaine.

IMGP6484 Le pauvre poète est resté fou durant la moitié de sa vie, on l’appela d’ailleurs le poète fou.

A Tübingen, en Souabe, se trouve sa maison, une tour de couleur jaune, qu’on peut visiter virtuellement sur cette page en cliquant dans les cadres blancs pour progresser.
J’aimerais la visiter réellement !

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Cette semaine j’ai lu un petit livre à la couverture bleue, un livret bleu d’une délicatesse infinie.
Bobin bien sûr, sa poésie myosotis aux éclats de lapis lazuli !

Je ne m’en lasse pas et cite deux de ses phrases ineffables :

      Tout m’est lecture. La plus grande partie de ma bibliothèque est dans le ciel, avec ses volumes dépareillés de nuages, jamais à la même place.

      Je dépose la vieille montre de mon coeur chez Jean Sébastien Bach. Quand je la reprends elle est comme neuve et sonne toutes les secondes.

      Christian Bobin, extrait de Une bibliothèque de nuages, éd. Lettres Vives, 2006.

    La Falaise à Fécamp by Claude Monet Aberdeen Art Gallery and Museums Collection

    Monet
    , La falaise à Fécamp, 1881, musée d’Aberdeen, notice

La vie de Cadran

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Gérard Dou, Nature morte avec une montre et un bougeoir, vers 1660, SKD Gemäldegalerie Alte Meister Dresde, notice

      Une pendule s’est arrêtée –
      Pas celle de la Cheminée –
      L’art de Genève le plus savant
      Ne peut faire plier le pantin ballant –
      Qui vient de se figer –

      Un effroi a saisi la Babiole !
      De douleur – les chiffres se sont tassés –
      Puis dans un spasme ont quitté les Décimales –
      Pour un midi sans Degrés –

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      Il ne bougera pas malgré les Docteurs –
      Ce balancier de neige –
      Le réparateur l’importune –
      Un Non indifférent – froid –

      Tombe des aiguilles Dorées –
      Tombe des Secondes minces –
      Des décennies d’Arrogance entre
      La vie de Cadran –
      Et Lui –

      Emily Dickinson, Car l’adieu, c’est la nuit, traduction de Claire Malroux, éd. Poésie/Gallimard

Pieter Claesz, Nature morte vanité avec autoportrait, vers 1628, musée germanique Nuremberg, notice et commentaire.

Une vanité hollandaise me semble tout à fait capable d’illustrer ce poème même si la montre n’a pas de balancier.
Emily Dickinson évoque la mort, celle qui arrête l’horloge interne, qui immobilise l’être humain et le fait ressembler au balancier blême et froid comme neige. Celui-ci, au terme de sa vie vaniteuse, arrogante, de cadran indiquant l’heure, se trouve alors face à Dieu.
Midi sans degrés, c’est le moment où les aiguilles se superposent et prennent la forme d’un corps immobile, le moment où elles terminent un cycle, un tour de cadran.

De même, Pieter Claesz montre la vanité des choses et des âmes, le temps qui passe, il représente une boule de cuivre, qui a le même symbole que l’Homo Bulla, que la bulle de savon, image de la vie éphémère.
Mais, dit le commentaire du musée, le peintre a fait son autoportrait dans la boule, et la peinture saura ainsi surmonter la fugacité humaine, car elle assurera la renommée de l’artiste au delà de sa mort.

Emily Dickinson ne savait pas ou n’aimait pas lire l’heure dans sa jeunesse, sans doute était-elle fâchée avec ce temps minuté qui régente par la façon dont les humains le comptent, le divisent, le répartissent et le calculent. J’ai connu les mêmes difficultés, je n’ai pas su lire l’heure avant un âge bien avancé, blocage révélateur sans doute, et aujourd’hui encore le temps qui passe est pour moi une chose qui fâche. Je rêverais d’un cadre de vie sans cadran !

Mais le temps en littérature, en poésie, en musique, en peinture, j’aime bien ! Revoir la catégorie qui rassemble les articles sur cette page, et puis sur celle-là.

Une chambre pleine de choses qui ne servaient à rien et qui dissimulaient pudiquement, jusqu’à en rendre l’usage extrêmement difficile, celles qui servaient à quelque chose.

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Mais c’est justement de ces choses qui n’étaient pas là pour ma commodité, mais semblaient être venues pour leur plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté.

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Ces hautes courtines blanches qui dérobaient aux regards le lit placé comme au fond d’un sanctuaire ; la jonchée de couvre-pieds en marceline, de courtes-pointes à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d’oreillers en batiste, sous laquelle disparaissait le jour, comme un autel au mois de Marie sous les festons et les fleurs,

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et que le soir, pour pouvoir me coucher, j’allais poser avec précaution sur un fauteuil où ils consentaient à passer la nuit ;

lit5 à côté du lit la trinité du verre à dessins bleus, du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis le lendemain de mon arrivée sur l’ordre de ma tante qui craignait de me la voir « répandre »), sorte d’instruments du culte – presque aussi saints que la précieuse liqueur de fleur d’oranger placée près d’eux dans une ampoule de verre –

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que je n’aurais plus cru de profaner ni même possible d’utiliser pour mon usage personnel que si ç’avaient été des ciboires consacrés, mais que je considérais longuement avant de me déshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement ;

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ces petites étoles ajourées au crochet qui jetaient sur le dos des fauteuils un manteau de roses blanches qui ne devaient pas être sans épines puisque, chaque fois que j’avais fini de lire et que je voulais me lever, je m’apercevais que j’y étais resté accroché ; cette cloche de verre, sous laquelle, isolée des contacts vulgaires, la pendule bavardait dans l’intimité pour des coquillages venus de loin et pour une vieille fleur sentimentale, mais qui était si lourde à soulever que,

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quand la pendule s’arrêtait, personne, excepté l’horloger, n’aurait été assez imprudent pour entreprendre de la remonter ; cette blanche nappe en guipure qui, jetée comme revêtement d’autel sur la commode ornée de deux vases, d’une image du Sauveur et d’un buis bénit, la faisait ressembler à la Sainte Table (dont un prie-Dieu, rangé là tous les jours quand on avait « fini la chambre » achevait d’évoquer l’idée)
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mais dont les effilochements toujours engagés dans la fente des tiroirs en arrêtaient si complètement le jeu que je ne pouvais jamais prendre un mouchoir sans faire tomber d’un seul coup image du Sauveur, vases sacrés, buis bénit, et sans trébucher moi-même en me rattrapant au prie-Dieu ;

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cette triple superposition enfin de petits rideaux d’étamine, de grands rideaux de mousseline et de plus grands rideaux de basin, toujours souriants dans leur blancheur d’aubépine souvent ensoleillée, mais au fond bien agaçants dans leur maladresse et leur entêtement à jouer autour de leurs barres de bois parallèles et à se prendre les uns dans les autres et tous dans la fenêtre dès que je voulais l’ouvrir ou la fermer, un second étant toujours prêt, si je parvenais à en dégager un premier, à venir prendre immédiatement sa place dans les jointures aussi parfaitement bouchées par eux qu’elles l’eussent été par un buisson d’aubépines réelles ou par des nids d’hirondelles qui auraient eu la fantaisie de s’installer là, de sorte que cette opération, en apparence si simple, d’ouvrir ou fermer ma croisée, je n’en venais à bout sans le secours de quelqu’un de la maison ;

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toutes ces choses, qui non seulement ne pouvaient répondre à aucun de mes besoins, mais apportaient même une entrave, d’ailleurs légère, à leur satisfaction, qui évidemment n’avaient jamais été mises là pour l’utilité de quelqu’un, peuplaient une chambre de pensées en quelque sorte personnelles,

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avec cet air de prédilection d’avoir choisi de vivre là et de s’y plaire, qu’ont souvent, dans une clairière, les arbres, et, au bord des chemins ou sur les vieux murs, les fleurs.

Marcel Proust, extrait de Journées de lecture, recueil Pastiches et mélanges, éd. L’IMAGINAIRE / Gallimard

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Une phrase, une seule, serpentine, fanfreluchée, truffée de tiroirs, de plis et replis, toute brodée de mots, grouillante d’images comme un store bouillonné, gonflée comme un oreiller, une phrase pleine d’humour qui fait rire, et puis sourire à un passé enfui, retrouvé, une phrase à l’image d’une chambre d’antan, de grand’tante, une chambre où passait délicatement le plumeau, et où revient le stylo …

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On peut relire ces merveilleuses journées de lecture de Proust dans cette réédition de Gallimard qui date de septembre 2013, L’imaginaire, une collection de petits livres blancs que j’aime beaucoup.

Un jeu, cette très longue phrase m’a donné envie de jouer, de piocher dans Pinterest les chambres les plus froufrous que j’ai pu trouver !

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L’heure bleue

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      c’est l’heure que je préfère,
      on l’appelle l’heure bleue
      où tout devient plus beau, plus doux, plus lumineux
      c’est comme un voile de rêve
      qu’elle mettrait devant les yeux
      cette heure bien trop brève
      et qui s’appelle l’heure bleue
      c’est une heure incertaine, c’est une heure entre deux
      où le ciel n’est pas gris même quand le ciel pleut

Cette belle chanson de Françoise Hardy peut s’écouter ici

L’heure bleue m’a inspirée dans un récent atelier d’écriture ; la consigne était de décrire, heure par heure, une journée, en faisant le tour du cadran. Douze heures, douze moments. Une journée à soi ou une autre …
Je décidai de passer cette journée à ne rien faire sur la plage (ce que je ne fais jamais en réalité), et j’avais des tableaux de Monet en tête. C’est pourquoi je blogue aujourd’hui sur ce même sujet, pour retrouver quelques bleus atmosphériques, temporels, intemporels aussi, de Monet.

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    Monet, Ile aux orties près de Vernon, 1897, Met New York, notice

9H – Neuf heures, petit matin de l’été, c’est l’heure neuve, fraîche et bleue du ciel encore vaporeux. La plage silencieuse est mienne, fondue dans le bleu céleste. La mer au loin murmure, se distingue à peine du sable, du ciel, le soleil se devine sous les voiles humides de l’aquarelle.

10H – Dix heures, la brume opale se dissipe, tout s’agite, de vifs rayons piquent l’air duveteux et l’assèchent, un zéphyr lance des bandes turquoise sur la mer, l’horizon apparaît en pointillé dans un lait bleuté. Contemplation.

11H – Onze heures, ascension des couleurs, arrivée des baigneurs ; je m’allonge ; le soleil grimpe vers le zénith, les bleus de l’eau montent en gamme, la mer monte aussi sur un sable irisé comme un fer blanc trempé de reflets bleus.

    La Falaise à Fécamp by Claude Monet Aberdeen Art Gallery and Museums Collection

    Monet
    , La falaise à Fécamp, 1881, musée d’Aberdeen, notice

12H – Midi, déjeuner de soleil sous la soie tendue et crissante du ciel chauffé à blanc ; la mer se pâme d’outremer, blêmit entre mes paupières, l’éclat violacé du sable diamanté m’aveugle au delà de mon parasol ; les couleurs saturées s’affolent, perdent la bataille contre un soleil impérial et s’éteignent en contre-jour.

13H – le débat entre le soleil et la mer continue, l’astre garde le dessus, gomme encore tout reste d’azur de ses flots lumineux, le miroir liquide, étal, soupirant dans une molle pulsation, mousse d’étoiles blanches devant mes yeux somnolents.

14H- L’horizon a trouvé sa ligne droite, contrastée, exotique, liseré violet entre l’eau saphir et le ciel céruléen, infini tropical. Des voiles blanches, gonflées de beau temps, voguant au large, accentuent les riches bleus minéraux de l’océan. Je goûte l’heure voluptueuse.

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    Monet, Antibes, 1888, Institut Courtauld, notice

15H – Quinze heures, les tons s’apaisent, la chaleur baisse, le paysage muse dans les demi-teintes, les nuances fugitives ; des sillons virides et mouvants se diluent dans le bleu plus clair de la mer, le vent se lève et des estivants jouent aux cerfs-volants qui accrochent leurs couleurs dans le ciel tiède.

16H – Seize heures, c’est l’heure chocolat du goûter sur la plage, devant le sourire blanc des vaguelettes. Le sable s’est bariolé de serviettes, la grande bleue se constelle de maillots, de ballons, de pagaies, d’objets fluo et flottants. J’hésite, le bleu est une couleur froide.

17H – Dix-sept heures, l’heure indigo d’une belle journée, grains de sable entre les pages du roman, une histoire de fleur bleue, une bluette de l’été. Presque terminée.

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18H – Dix-huit heures, le soleil commence sa descente vers le sable qui se libère et s’éclaire d’un reflet doré. La mer se retire aussi, revêt un satin bleu voilé de rose, un tendre mauve invitant à la paresse.

19H – Dix-neuf heures, l’heure des retardataires, des amoureux du littoral et de la lecture dans les lueurs chaudes et rasantes du soleil. Le bleu du ciel se nourrit de ses derniers feux, approfondit la plage de longues ombres pourpres. Même pas faim, le dîner est là, servi sur la palette fouillée des bleus maritimes, prenons encore un peu de soleil.

20H – Vingt heures, il faut songer à plier sa serviette, ne rien oublier sur la plage rendue au silence, qui se prépare à plonger dans le long soir bleu.
Et puis bleu nuit.

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    Monet, Soleil couchant à Lavacourt, détail, 1880, Petit Palais Paris, page du musée

Un présentoir de cartes postales

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    Trésor
    Ornement
    Urbanité
    Représentation
    Nature morte
    Iconographie
    Qualité
    Ubiquité
    Emotion
    Tendresse

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Cette année, j’ai enfin trouvé le moyen de ranger mes cartes, qui ne sont pas précisément postales mais muséales.
Ce tourniquet est déjà plein des nombreux souvenirs de mes visites de musées.
Et il est abondamment pourvu par une amie qui pense toujours à moi dans chacune de ses visites culturelles. Je viens d’ailleurs de recevoir de nouvelles cartes de sa part et je l’en remercie vivement.

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Ce n’est pas un manège à bisous, il n’y a le plus souvent rien d’écrit au dos de ces cartes, ce sont simplement des souvenirs, d’un beau voyage, d’un instant d’émotion, d’une découverte, et l’image transporte des années en arrière dans un institut de beauté, c’est comme ça qu’on peut aussi appeler un musée. On fait tourner les cartes dans les cases, on fait tourner le présentoir, et les yeux font le tour de l’Europe … ou plus large encore.

Une carte postale en général est un message d’amitié, de politesse, de pensée affectueuse, et quand elle est muette en provenance d’un musée, elle laisse l’artiste nous parler tendrement à l’oreille d’un passé lointain.

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La métaphysique des tubes de boutons

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La semaine dernière, j’ai renversé ma boîte de boutons. Trop vieille cette boîte, frappée d’ostéoporose, son plastique s’est fendu sous mes doigts, un morceau m’est resté dans la main tandis que le reste et son contenu valsaient par terre. C’était comme si la nacre était retournée à la plage, et, courbée vers le sol, j’ai d’abord trié les coquillages dans l’éparpillement multicolore, et puis zut à la fin, j’ai ratissé le tout, mêlant la poussière textile de mon atelier de couture à la myriade de boutons.

Je revis alors ce passage d’un livre lu et paru récemment, passage que m’avait signalé une amie en pensant à moi, et elle avait bien pensé, car j’ai acheté ce livre en deux versions, kindle et papier, c’est un tic chez moi, si je charge un ouvrage sur ma liseuse électronique, il me le faut aussi en volume réel.
Toujours ce besoin de palper.

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      …que c’est ce bouton qui ira et pas un autre, qui saura dire où se niche ce plaisir sensuel dénué de passion qui touche à la fois à la gourmandise, au sens de l’harmonie, au goût du secret et du dévoilé (l’enfant à la bobine de Freud), à l’appréhension délicieuse de l’envers du caché des choses et de ce qui pourrait advenir. Que sais-je encore ? une certaine idée de l’infini(celui du sable qui coule entre les doigts), de l’indénombrable, le sentiment contrasté de la gratuité et de la nécessité des choses et par dessus tout : la sensation d’approcher le caché, l’occulté, le secret, le déjà-là, la présence dans l’absence : au fond, dans la boîte, la béatitude de découvrir l’infini.

      Françoise Héritier, Le goût des mots, décembre 2013, éd. Odile Jacob

boutons2 Ce petit livre de Françoise Héritier fera la joie des ateliers d’écriture, il ouvre des portes sur de longs registres de vocabulaire et d’expressions.
Le passage que j’ai recopié traite de l’exploration d’une boîte à couture.

Mon goût pour les boîtes à boutons date de la prime enfance, comme pour la plupart des petites filles, de même que les boîtes de boulons attirent les petits garçons. Et vice versa, boutons et boulons séduisent tous les genres !
C’est le phénomène Amélie Poulain, l’ineffable plaisir de plonger sa main dans un sac de grains, d’avoir la singulière sensation de la multitude caressant la peau.

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Le tri est un jeu enfantin, classer par tailles, par couleur, par forme, par matière … un jeu de grandes personnes aussi.
Etant obligée de ranger mes boutons dans une nouvelle boîte, j’ai eu l’idée de classer les plus petits dans des tubes à essai. J’ai acheté dans une épicerie des épices vendues en tubes, les ai transvasées dans les classiques flacons Ducros et je me suis décarcassée pour trouver un présentoir de laboratoire.
Il me reste à me procurer d’autres tubes, la cuisine va être épicée chez Grillon !

Trouver le bouton qui convient … telle est la question. Si on découvre au fond de la boîte le bouton parfait, le compte n’y est pas, alors on achète de nouveaux boutons.

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La boîte du mot bouton est bien remplie : vient du mot bout et du verbe bouter qui veut dire « pousser ».
L’arc-boutant, par exemple, dans les cathédrales exerce une poussée pour l’équilibre de l’architecture.
Il y a aussi dans cette boîte, entre autres, debout, emboutir, aboutir, débouter, rebouter, boutonner, bouterolle, boutade, boutis, bouture, boute-hors, boute-en-train, botte, bouts-rimés, boutefeu, bousculer …

Aboutonnons les boutons de bottine au bout du pied
Le verbe aboutonner était d’usage populaire, Françoise le disait au petit Marcel quand il enfilait son paletot !

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Je me souviens dans ma jeunesse, on disait souvent que pour tricoter une veste, il avait plus cher de boutons que de laine. Mais le joli bouton est le plaisir final, la touche d’élégance, la récompense du beau travail. J’aime acheter les boutons qui « iront », les choisir avec soin. Les coudre est l’étape ultime, quand on arrive au bout de sa peine !

Ces petits ouvrages que je viens de finir vont aboutir chez mon petit-fils en Allemagne !

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Papier blanc

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    Claudio Bravo, Le paquet, 1967, pastel, musée de Puerto Rico, notice

Bonne année, bonne santé, tous mes voeux de bonheur et sérénité à tous les amis de ces pages !

J’espère que les fêtes se sont bien passées et que chacun prend le chemin de la nouvelle année avec entrain.

Nous avons emballé, enrubanné, scotché tant de paquets cadeaux et de colis postaux ce mois dernier, que ce tableau ci-dessus m’a amusée pour commencer l’année. C’est un pastel, d’une virtuosité étonnante. Bravo l’artiste !

bravodet3pr Claudio Bravo (1936-2011) est un peintre chilien, sa biographie est .

Représentation du papier sur du papier, hyperréalisme et poésie du bout de ficelle. Le travail des tons blancs est extraordinaire.

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Reflets lactescents du papier
Plis et replis opalins
Volets éburnéens
Lien albugineux
Noeud crayeux
Ombres écrues
Reliefs ivoirins …

L’artiste a vécu à Madrid, c’est du blanc d’Espagne !

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Claudio Bravo a été impressionné par les tableaux de Zurbaran au musée du Prado, et sa source d’inspiration pour son paquet de papier blanc est, cela peut surprendre, le linge entourant les hanches du Christ sur la croix. Zurbaran avait étudié avec une extraordinaire maîtrise le drapé du linge et les nuances infinies de blanc.

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      Francisco de Zurbaran, Christ sur la croix, 1640, musée du Prado Madrid, page du musée

Janvier est le mois du blanc, plongeons-nous dans le blanc …

La blancheur du papier se mesure, elle a son échelle, sa qualité, sa luminosité. La blancheur du papier est la quantité d’énergie lumineuse qu’il renvoie.
Le corps le plus blanc connu est l’oxyde de magnésium, son degré de blancheur est 100. Les très beaux papiers blancs ont une valeur de 88 à 92, les papiers ordinaires de 55 à 66.

Ce très bon et très lumineux petit livre de papier blanc se trouve haut placé dans l’échelle de la blancheur!

Georges-François Rey, Envies de blanc, éd. Albin Michel bien sûr (-> Albin !)

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L’ange et la plume

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      Parfois, le soir, quand elle était fatiguée, il me faisait remarquer tout bas comme elle donnait sans s’en rendre compte à ses mains pensives le mouvement délié, un peu tourmenté de la Vierge qui trempe sa plume dans l’encrier que lui tend l’ange, avant d’écrire sur le livre saint où est déjà tracé le mot Magnificat. Mais il ajoutait : « Surtout ne le lui dites pas, il suffirait qu’elle le sût pour qu’elle fît autrement. »

      Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Autour de madame Swann

Charles Swann contemple Odette et voit en elle toute la grâce d’un Botticelli. On sourit de manière attendrie devant l’admiration tendre de Swann qui fait toujours se superposer sa femme à une oeuvre d’art.
Le jeu des mains dans ce tableau est en effet merveilleux.
Un geste délié pour de magnifiques déliés.

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    Sandro Botticelli, La Madone du Magnificat, 1481, Galerie des Offices Florence, wikipedia

Les quatre évangélistes furent des écrivains, ils tinrent la plume pour rédiger leurs évangiles, et ce sujet a fourni de nombreux et magnifiques tableaux.

Voici Saint Matthieu et l’ange, dans un tableau que j’aime beaucoup :

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    Barent Fabritius, Saint Matthieu et l’ange, 1656, musée des beaux arts de Montréal, notice

Barent Fabritius était le frère de Carel, et fut influencé par Rembrandt, qui, lui aussi, traitera un peu plus tard ce sujet, revoir sur cette page.
Matthieu écoute ce que lui dicte l’ange. Il paraît pensif, il médite, cherche ses mots pour écrire.

Puisque Jordaens est à l’honneur à Paris cet automne, citons ce très beau tableau du Louvre :

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    Jacob Jordaens, Les quatre évangélistes, 1625-1630, Louvre, notice

La personne qui servit de modèle pour Saint Matthieu avec sa plume à droite dans le tableau s’appelait Abraham de Graef, dit Grapheus, et il était calligraphe, il tenait les registres de la guilde de Saint Luc. Il était donc bien à sa place dans le rôle de Saint Matthieu.

Fermons l’encrier, la plume de la Bible sera le point final de mon sujet. Mais je ne jette pas l’encre et reviendrai bien un jour vers ces plumes des belles lettres !

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