Poèmes sous la lampe

    Georg Friedrich Kersting, Jeune femme cousant à la lueur de la lampe, 1823, Neue Pinakothek Munich, notice et commentaire.

La lampe de chevet est l’un de ces objets chéris sans lesquels je ne me sentirais pas bien chez moi.
Je ne photographie pas la mienne, on l’apercevrait à peine, dissimulée sous les livres.
Elle est nouvelle, car, même attachée à cet objet quotidien, je peux la changer pour un modèle mieux adapté à ma folie et mon sens du désordre.

Ma nouvelle lampe, en tôle blanche, possède une semelle très fine et plate sur laquelle j’empile une multitude de livres. L’abat-jour monté en haut d’une longue tige surgit juste au dessus de l’échafaudage, diffusant une lumière restreinte au ras de la couverture du premier bouquin.

C’est ainsi que je fais la lumière sur ma boulimie de littérature, dis-moi comment tu lis, je te dirai qui tu es, la lueur empêtrée de ma lampe révèle mes goûts pour l’accumulation hétéroclite de recueils de poèmes, de biographies, de catalogues de musées, de dictionnaires, d’essais en tous genres et de quelques rares romans.

chodowieckingwash gravure de Daniel Nikolaus Chodowiecki, Jeune homme écrivant sous la lampe, 1784, NG Washington, notice.

Chez un bouquiniste j’ai trouvé un livre dont le titre est fait pour moi :
Poèmes sous la lampe
Le poète est Marc Baron, je l’avais présenté ici
édition L’Harmatan, mars 2010.

On pense à Georges Rodenbach qui composa le recueil Les lampes.
Marc Baron compose sous la lampe qui l’éclaire, le chemin n’est pas facile, quête de lumière, quête de soi …

George Clausen, Lecture sous la lampe, vers 1909, National Galleries of Australia, Canberra, notice

Voici un poème de Marc Baron :

      L’épi de blé

      En mon absence   en ma douleur
      Le poème prend place

      Je m’en vais   je me dévaste

      Et la place qu’il prend
      Le poème sur ma page
      C’est l’étendue vivante du désarroi

      Mais je suis là   je veille
      Je vis dans ce silence qui m’éclaire

      Donne-moi le désir
      Donne-moi l’envie de la lampe

Marc Baron m’a forcée à chercher comment taper le code d’une espace !
💡 maintenant je sais !
Ces espaces dans les poèmes sont des silences, des lampes allumées, des lueurs blanches plus ou moins étendues …
Marc Baron l’a écrit dans un autre poème :

      Du silence     des espaces

      Le poème prend sa place

    denislampeo

      Maurice Denis, Jeunes filles à la lampe, 1891, mba Lyon, notice.

Je comprends maintenant pourquoi le mot espace est féminin dans ce cas précis de l’intervalle entre des mots, féminin comme la lampe, la lumière, la bougie, la lune !
Je pense à la lune car je me souviens de cette courte phrase apprise en cours de grec (je n’ai pas le courage de taper le code html de chaque lettre grecque!) : « é séléné lampei » qui veut dire « la lune brille ».

Le site du Côté de chez Grillon du Foyer présente des dysfonctionnements depuis une semaine, la lampe du blogue s’éteint de manière intempestive, j’en suis désolée.
Ma fille cherche quel est le problème, et non, comme on dit maintenant, la problématique ! Je ne supporte plus d’entendre ces mots substantifs « la thématique » ou « la problématique ». Un langage ampoulé est rarement lumineux !

Une valse à trois temps

      Henri Matisse, La nappe rose, 1924-1925, Kelvingrove Museum Glasgow, notice.

Hier, dimanche rose, jour de joie sur le chemin vers Pâques.
J’ai repensé à ce tableau de Matisse que j’avais aimé et photographié au musée de Glasgow.
Le site du musée n’en donne hélas pas de reproduction.

Hier aussi, passage à l’heure d’été.

Le changement d’heure est aujourd’hui centenaire en France.

L’heure d’été fut instituée par une loi votée le 19 mars 1917. Marcel Proust en parle précisément dans Le Temps retrouvé : revoir ici.

Le changement d’heure disparut en 1945, ressuscita en 1976. Mais, changement ou pas, cela ne change rien au cycle du temps.

Comme dit Michel Serres, la montre qui indique l’heure est un planétarium de poche.
Elle imite la rotation de la Terre autour du Soleil, elle nous donne le temps de Newton, temps stable qui ne change pas au cours des siècles.
Le temps du chronomètre.

Cependant la montre qui fait tic-tac s’use, se dérègle, réclame des soins, demande à être changée pour donner l’heure. C’est là, en ce qui la concerne, un autre temps, le temps qui coule, de la source vers l’embouchure, de la jeunesse à la vieillesse, de la naissance à la mort. C’est ce deuxième temps, à la recherche duquel Marcel était parti.
Le temps de l’entropie.

Mais le renouvellement, la renaissance, le printemps, permet d’inverser en quelque sorte l’entropie, c’est le temps de Darwin.

Et puis, chez nous, francophones, et dans d’autres pays latins, le temps est aussi terriblement changeant. Il faut parfois consulter ses prévisions pour agir dans les temps, pour choisir le bon moment. Voilà un troisième temps.
Le temps du baromètre.

La météo intervient donc dans l’emploi du temps horaire. C’est peut-être pourquoi nous n’avons qu’un mot pour ces deux temps, alors que les Anglo-saxons ont Weather-time, Wetter-Zeit.

L’heure d’été est arrivée au jour rose du quatrième dimanche de carême, c’est le beau temps !

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    Edouard Vuillard, La chambre rose, 1910-1911, NG Edimbourg, notice.

La spirale du temps

Le temps s’arrête, le temps s’écoule au musée des beaux arts de Strasbourg, le temps passe, s’enfuit, se suspend et s’allégorise, un banc nous invite à la contemplation et à la réflexion devant un ensemble exceptionnel de natures mortes qui représentent des vanités.

Sur un mur se tiennent des crânes, sur l’autre des citrons.
Ironie, l’un des synonymes du crâne est le citron !

Voici des reproductions plus précises des tableaux.
Le site du musée est hélas très succinct.

On ne sait pas grand chose de Sébastien Bonnecroy, peut-être un protestant d’origine française réfugié aux Pays-Bas. Il aurait vécu à Anvers et à La Haye.
Sa nature morte est fort intéressante, en face du plaisir éphémère du tabac, en face de la richesse, du pouvoir (symbolisé par le parchemin cacheté), que sommes-nous ?
Fragiles comme la flamme de la bougie qui vient de s’éteindre et comme les fétus de paille …
La mort nous attend, comme la résurrection symbolisée par l’épis de blé.

      Simon Renard de Saint André
      Vanité, vers 1665-1670
      page du musée.

Cornelis Gysbrechts, actif à Anvers vers 1660, a certainement influencé Bonnecroy.

      Cornelis Gysbrechts, Vanité, 2ème moitié du XVIIème siècle, notice

A ces trois crânes répondent trois citrons, trois oeuvres magnifiques.
Les voici :

Je laisse la parole à Paul Claudel, qui fut aussi critique d’art et écrivit à propos de la peinture hollandaise :

« La nature morte hollandaise
est un arrangement qui est en train de se désagréger, c’est quelque chose en proie à la durée.
Et si cette montre, que souvent Claesz aime à placer sur le rebord de ses plateaux et dont le disque du citron coupé en deux imite le cadran, ne suffisait pas à nous en avertir, comment ne pas voir dans la pelure suspendue de ce fruit le ressort détendu du temps, que la conque plus haut que l’escargot de nacre nous montre remonté et récupéré, tandis que le vin à côté dans le vidrecome établit comme un sentiment de l’éternité ? »

Paul Claudel, Introduction à la peinture hollandaise, éd. Gallimard 1935

La montre s’appelle parfois un oignon, et avec Claudel elle devient citron !

Ces natures mortes nous donnent une petite leçon de vocabulaire.

Vidrecome est un mot qui vient du verbe allemand wiederkommen = revenir.
Le vidrecome était un grand verre à boire qui se passait de convive en convive, qui revenait donc à son point de départ en ayant fait le tour de la table.

Le nautile monté en pièce d’orfèvrerie se dit parfois hanap, et ce mot vient de l’ancien germanique, hnapf, qui voulait dire écuelle.

le vrai livre naît de l’obscurité et du silence

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Dans Le Temps retrouvé le narrateur, dans son analyse de l’art en général et du métier d’écrivain en particulier, explique que l’artiste doit chercher la vérité en profondeur, en dessous des apparences, des passions, des paroles, des habitudes, et de toute l’agitation qui l’entoure et la masque. Son art véritable doit traverser ce qu’il perçoit, et restituer les choses après les avoir mûrement intellectualisées.
La littérature de notation, celle qui se contente de prendre note de ce qui se voit, se dit, bouge et existe, n’a donc selon lui aucune valeur.

Ainsi dit-il :
chodowieckingwash […] les vrais livres doivent être les enfants non du grand jour et de la causerie mais de l’obscurité et du silence. Et comme l’art recompose exactement la vie, autour des vérités qu’on a atteintes en soi-même, flottera toujours une atmosphère de poésie, la douceur d’un mystère qui n’est que le vestige de la pénombre que nous avons dû traverser, l’indication marquée exactement comme par un altimètre, de la profondeur d’une oeuvre.

Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Matinée chez la princesse de Guermantes.

ci-contre, gravure de Daniel Nikolaus Chodowiecki, Jeune homme écrivant sous la lampe, 1784, NG Washington, notice.

Ces jolies phrases de Proust, et c’est là tout son art, semblent faire jaillir un paradoxe, la vérité profonde n’apparaît pas dans la pleine lumière, mais dans l’obscurité.

L’écrivain dévoile, grâce à sa littérature, la vraie vie, en s’éloignant d’elle pour la retrouver authentique en écrivant, solitaire et silencieux, dans le secret de son bureau, de la chambre (à soi disait Virginia Woolf), du grenier, ou autre cabinet qu’il éclaire d’une lampe ou d’une bougie.

Le peintre aussi, à mon avis, ou le sculpteur, a besoin de détourner son regard du modèle pour puiser une part plus importante de vérité, et de poésie, de tendre mystère, qui n’apparaissent pas sans ce travail d’artiste.

Par ces grandes intempéries estivales, nous sommes obligés de fermer les volets et de lire, nous aussi, sous la lampe dans la pénombre un peu rafraîchie de la pièce !

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      anonyme, jeune femme lisant dans son lit, dessin, musée Magnin Dijon, notice.

Aujourd’hui

      Suzuki Harunobu, La cloche du soir, 1766, estampe, AIC Chicago, notice

Aujourd’hui … quatre heures
non du matin comme on dit
mais de la nuit, quatre heures après minuit
sonne le carillon de la maison
dans le silence tiède de l’été
l’heure étrange où je m’éveille
yeux ouverts sur le velours noir alentour
ne pas se lever, ne pas allumer, écrire
d’une plume virtuelle, long courrier des songes
dans l’insomnie rituelle
ah, si tous mes amis recevaient ces lettres rédigées
à l’encre de nuit sur le papier froissé du sommeil !
quelques mots encore du dictionnaire des rêveries synonymes
et je m’endors
embarquée à bord
de phrases nocturnes, impénétrables, évanouies, oubliées

4 août 2016

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      Paul César Helleu, Femme au lit, estampe, musée Bonnat Bayonne, notice

Aujourd’hui

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Aujourd’hui … la pluie
bonne pluie d’été, fraîche et nourrissante
sous la couette je suis restée
j’ai allumé ma lampe sur la table de nuit
table de nuit d’été
submergée de livres des vacances
je n’aime tant l’été que par ses jours de gros temps
après ses séances de soleil sec et de soif
l’humide promesse des nuages, le vent dans les pages
le glouglou des gouttières, la fenêtre ouverte
un parfum d’automne au creux de l’oreiller
lire encore un peu, un temps pour ne pas penser, un temps pour réfléchir
merci la pluie !

3 août 2016

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Plumitifs ! C’est une histoire de plumitifs !
J’ai beaucoup aimé Gloire tardive d’Arthur Schnitzler (éd. Albin Michel)

Un vieux poète, qui ne compose plus depuis longtemps, rencontre un jeune admirateur qui a déterré son unique recueil, publié sans succès, et qui se confond en propos élogieux.
Le vieux monsieur se sent tout d’un coup flatté, il va se laisser entraîner dans le cercle littéraire de jeunes écrivains prétentieux. Il va pendant un petit moment croire à la reconnaissance, et même à la gloire, il se prend à rêver, mais il retombe très vite sur le sol des réalités. Tout n’est que vanité et mensonge, même dans le milieu de l’écriture.
L’analyse des sentiments, pleins de confusion, est très subtile.
C’est attendrissant, et triste à la fois, de voir le vieux monsieur se laisser enivrer par une gloire soudaine qui pourtant ne le trompe pas, il sait qu’il doit rester lucide, et en observant les autres artistes qui se jouent de lui, il s’analyse lui-même.

En bleu adorable

    Lyonel Feininger (1871-1956), Gelmeroda, 1936, Met New York, notice

      En bleu adorable fleurit
      Le toit de métal du clocher. Alentour
      Plane un cri d’hirondelles, autour
      S’étend le bleu le plus touchant. Le soleil
      Au-dessus va très haut et colore la tôle,
      Mais silencieuse, là-haut, dans le vent,
      Crie la girouette. Quand quelqu’un
      Descend au-dessous de la cloche, les marches, alors
      Le silence est vie ; car,
      Lorsque le corps à tel point se détache,
      Une figure sitôt ressort de l’homme.
      Les fenêtres d’où tintent les cloches sont
      Comme des portes, par vertu de leur beauté. Oui,
      Les portes encore étant de la nature, elles
      Sont à l’image des arbres de la forêt. Mais la pureté
      Est, elle, beauté aussi.
      […]

    Friedrich Hölderlin (1770-1843), extrait de En bleu adorable, traduction de André du Bouchet, dans Oeuvres, éd. la Pléiade

Voici en allemand le début du long et célèbre poème de Hölderlin :

In lieblicher Bläue blühet
mit dem metallenen Dache der Kirchthurm. Den umschwebet
Geschrei der Schwalben, den umgiebt die rührendste Bläue.
Die Sonne gehet hoch darüber und färbet das Blech,
im Winde aber oben stille krähet die Fahne.
Wenn einer unter der Glocke dann herabgeht, jene Treppen,
ein stilles Leben ist es, weil,
wenn abgesondert so sehr die Gestalt ist,
die Bildsamkeit herauskommt dann des Menschen.
Die Fenster, daraus die Glocken tönen, sind wie Thore an Schönheit.
Nemlich, weil noch der Natur nach sind die Thore,
haben diese die Ähnlichkeit von Bäumen des Walds.
Reinheit aber ist auch Schönheit.
[…]

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En bleu adorable fleurit … on s’attend à ce que le poète encense les fleurs bleues de la nature, comme son compatriote Novalis, mais non, ce bleu est métallique, celui du zinc du clocher. On entrevoit aussi le bleu nuit des hirondelles, le bleu clair du ciel, l’éclat bleu de la girouette, le bleu des heures qui s’égrènent au son des cloches, le bleu profond du silence.
Et le bleu léger de l’âme humaine.

IMGP6484 Le pauvre poète est resté fou durant la moitié de sa vie, on l’appela d’ailleurs le poète fou.

A Tübingen, en Souabe, se trouve sa maison, une tour de couleur jaune, qu’on peut visiter virtuellement sur cette page en cliquant dans les cadres blancs pour progresser.
J’aimerais la visiter réellement !

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Cette semaine j’ai lu un petit livre à la couverture bleue, un livret bleu d’une délicatesse infinie.
Bobin bien sûr, sa poésie myosotis aux éclats de lapis lazuli !

Je ne m’en lasse pas et cite deux de ses phrases ineffables :

      Tout m’est lecture. La plus grande partie de ma bibliothèque est dans le ciel, avec ses volumes dépareillés de nuages, jamais à la même place.

      Je dépose la vieille montre de mon coeur chez Jean Sébastien Bach. Quand je la reprends elle est comme neuve et sonne toutes les secondes.

      Christian Bobin, extrait de Une bibliothèque de nuages, éd. Lettres Vives, 2006.

    La Falaise à Fécamp by Claude Monet Aberdeen Art Gallery and Museums Collection

    Monet
    , La falaise à Fécamp, 1881, musée d’Aberdeen, notice

la bonne chanson

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      Le foyer

      Le foyer, la lueur étroite de la lampe ;
      La rêverie avec le doigt contre la tempe
      Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés ;
      L’heure du thé fumant et des livres fermés ;
      La douceur de sentir la fin de la soirée ;
      La fatigue charmante et l’attente adorée ;
      De l’ombre nuptiale et de la douce nuit,
      Oh ! tout cela, mon rêve attendri le poursuit
      Sans relâche, à travers toutes remises vaines,
      Impatient des mois, furieux des semaines !

      Paul Verlaine, recueil La bonne chanson, 1869-1870

J’avais laissé de côté ce poème pour mon sujet de la lampe, mais j’y reviens en musique.
Le nom du recueil est La bonne chanson, ce titre indique que les vingt et un poèmes réunis peuvent être mis en musique.
Ils l’ont été par de nombreux musiciens, les plus connus étant Gabriel Fauré, Claude Debussy, Reynaldo Hahn …
Puis au XXème siècle, un grand nombre de chanteurs ont interprété ces poèmes, comme par exemple Léo Ferré, Julos Beaucarne, Brassens, Trenet …

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Ce poème Le Foyer, qui convient bien à Grillon !, fut mis en musique en 1901 par Gabriel Dupont, un compositeur très peu connu aujourd’hui.
Je pense que Marcel Proust a dû entendre la musique de Dupont, elle est proche de celle de Fauré que l’écrivain aimait beaucoup.
Proust aimait surtout les mouvements lents, empreints de tendresse et douceur, les thèmes mélancoliques, mélodies d’un bonheur ineffable qui créent une petite musique intérieure berçant les souvenirs involontaires.

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      Georges Lebrun, Lecture le soir, 1908, dessin, musée d’Orsay, notice.

Verlaine (1844-1896) eut très tôt une conception musicale de la poésie, et il fut lu et entendu dans ce sens, aucun autre poète n’a autant inspiré musiciens et chanteurs.
Il effectua lui aussi une introversion, et plus tard une conversion spirituelle, il rechercha constamment une intimité tranquille que la poésie serait venue bercer. Une berceuse, une bonne chanson, pouvait calmer son angoisse. En peinture il aimait particulièrement Watteau et les impressionnistes, leur vision douce du monde, alors que lui-même vécut de façon tumultueuse, violente, passant deux ans en prison en 1873-1875.

La lueur étroite de la lampe laisse deviner l’heure vespérale, rêveuse et douce.

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      Maurice Denis, Jeunes filles à la lampe, 1891, mba Lyon, notice.

lampes en rampe dans les rames

Les lampes disposées en rampe centrale au plafond de la rame de TGV ressemblaient au pas d’un animal géométrique – un animal créé pour éclairer l’homme. Les pattes de l’animal étaient des rectangles aux coins légèrement arrondis ; elles s’espaçaient avec régularité, comme des traces. De temps à autre, une forme ronde s’intercalait entre les traces de pas – comme si l’animal, telle une mouche géante, avait irrégulièrement apposé sa trompe sur le plafond.

De tout cela émanait, il faut bien le dire, une vie assez inquiétante.

Michel Houellebecq, extrait de Poésie, Renaissance

Le TGV atlantique glissait dans la nuit avec une efficacité terrifiante. L’éclairage était discret. Sous les parois de plastique d’un gris moyen, des êtres humains gisaient dans leurs sièges ergonomiques. Leurs visages ne laissaient transparaître aucune émotion. Se tourner vers la fenêtre n’aurait servi à rien : l’opacité des ténèbres était absolue. Certains rideaux, d’ailleurs, étaient tirés ; leur vert acide composait une harmonie un peu triste avec le gris sombre de la moquette. Le silence, presque absolu, n’était troublé que par le nasillement léger des walkmans. Mon voisin immédiat, les yeux clos, se retirait dans une absence concentrée. Seul le jeu lumineux des pictogrammes indiquant les toilettes, la cabine téléphonique et le bar Cerbère trahissait une présence vivante dans la voiture. Soixante êtres humains y étaient rassemblés.

Michel Houellebecq, extrait de Poésie, Le sens du combat

Station Boucicaut. Une lumière liquide coulait sur les voûtes de carrelage blanc ; et cette lumière semblait – paradoxe atroce – couler vers le haut.

À peine installé dans la rame, je me sentis obligé d’examiner le tapis de sol – un tapis de caoutchouc gris, parsemé de nombreuses rondelles. Ces rondelles étaient légèrement en relief ; tout à coup, j’eus l’impression qu’elles respiraient. Je fis un nouvel effort pour me raisonner.

Michel Houellebecq, extrait de Poésie, Renaissance.

Comme chez Bachelard, la lumière coule vers le haut …

Et l’on se demande si dans le TGV la vitesse de la lumière s’ajoute à celle du train !

Les poètes, écrivains, et artistes changent notre regard des choses, ils font de l’ordinaire une chose extraordinaire.

J’aime beaucoup les descriptions par Michel Houellebecq des trains, qui semblent alors dégager une atmosphère inquiétante à la Edward Hopper : personnages déshumanisés, éclairage étrange.
Hopper a d’ailleurs peint des trains, et aussi des personnages assis en ligne comme dans les rames d’un véhicule de transport public.

Dans le tableau de Hopper ci-dessous, les lampes au plafond, qui se réfléchissent dans la baie vitrée, ressemblent aux empreintes animales et régulières que Houellebecq remarque dans le train.

Les trains ont ainsi des correspondances, entre littérature et peinture !

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Sous la lampe de Marcel

.

Longtemps je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ;

Les trois premières phrases du roman indiquent d’emblée l’éclairage de toute la Recherche : la lueur intime ou fantastique d’une flamme, d’une lampe de chevet, d’une lanterne magique, d’un lustre, d’un vitrail, des phares d’une voiture, du flash d’un appareil photo, la lumière artificielle, ou bien naturelle mais toujours filtrée, la lumière recomposée, imaginée, rallumée et transformée par la mémoire et l’écriture.

La photographie occupe une grande place dans À la recherche du temps perdu, et, en son sens étymologique, elle est l’écriture de la lumière.
L’oeuvre de Marcel Proust a d’ailleurs été écrite à la lueur de sa lampe de chevet, dans sa chambre.

Alors, dans ce petit chapitre que je consacre aux lampes, il me semble utile de rendre hommage à la lampe de Marcel, qui nous éclaire de si belle façon.

Les premières pages nous montrent comment l’esprit du narrateur insomniaque divague entre rêveries et réalité. Il éteint, rallume sa lumière, dans ce jeu de l’obscurité intermittente, il ne sait plus vraiment où il se trouve. Les souvenirs affluent.

      « Tiens, j’ai fini par m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire bonsoir », j’étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien des années ; et mon corps, le côté sur lequel je me reposais, gardiens fidèles d’un passé que mon esprit n’aurait jamais dû oublier, me rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme d’urne, suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes grands-parents, en des jours lointains qu’en ce moment je me figurais actuels sans me les représenter exactement, et que je reverrais mieux tout à l’heure quand je serais tout à fait éveillé.
      Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude ; le mur filait dans une autre direction : j’étais dans ma chambre chez Mme de Saint-Loup, à la campagne. Mon Dieu ! Il est au moins dix heures, on doit avoir fini de dîner ! J’aurai trop prolongé la sieste que je fais tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup, avant d’endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, c’étaient les reflets rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C’est un autre genre de vie qu’on mène à Tansonville, chez Mme de Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu’à la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au soleil ; et la chambre où je me serai endormi au lieu de m’habiller pour le dîner, de loin je l’aperçois, quand nous rentrons, traversée par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.

      Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray

    vuillardchambrerosedimbourg

    Edouard Vuillard, La chambre rose, 1910-1911, NG Edimbourg, notice.

Le narrateur se souvient de l’église de Combray, dans laquelle il allait chaque dimanche : qu’il l’aimait, qu’il revoit bien son église !
Ses vitraux bleus, myosotis de verre, ses tapisseries de soie lumineuses ou fanées, ses sculptures …
Dans une absidiole, un tombeau :

      et s’enfonçant avec sa crypte dans une nuit mérovingienne où, nous guidant à tâtons sous la voûte obscure et puissamment nervurée comme la membrane d’une immense chauve-souris de pierre, Théodore et sa soeur nous éclairaient d’une bougie le tombeau de la petite fille de Sigebert, sur lequel une profonde valve – comme la trace d’un fossile – avait été creusée, disait-on, « par une lampe de cristal qui, le soir du meurtre de la princesse franque, s’était détachée d’elle-même des chaînes d’or où elle était suspendue à la place de l’actuelle abside, et, sans que le cristal se brisât, sans que la flamme s’éteignît, s’était enfoncée dans la pierre et l’avait fait mollement céder sous elle ».

      Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray

    Adolf Menzel, Intérieur avec la soeur de l’artiste, Neue Pinakothek Munich, notice

La lampe révèle, trahit, éclaire de sa chaleur unique un moment précieux, fixe un souvenir.
Quand Albertine disparaît, le narrateur prend conscience qu’il n’apercevra plus de la rue la lampe d’Albertine à l’étage : Je compris combien cette lumière qui me semblait venir d’une prison contenait pour moi de plénitude, de vie et de douceur

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