Un Millet italien ?

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      Giovanni Segantini, Le dernier labeur du jour, 1891, crayon et crayons de couleur sur papier vélin, musée d’Orsay, commentaire de l’oeuvre.

L’abbé Godard, libre enfin, s’élançait, lorsqu’il se trouva en face des Charles. Son visage s’épanouit d’un large sourire aimable, il lança un grand coup de tricorne. Monsieur majestueux salua, madame fit sa belle révérence. Mais il était dit que le curé ne partirait point, car il n’était pas au bout de la place, qu’une nouvelle rencontre l’arrêta. C’était une grande femme d’une trentaine d’années, qui en paraissait bien cinquante, les cheveux rares, la face plate, molle, jaune de son ; et, cassée, épuisée par des travaux trop rudes, elle chancelait sous un fagot de menu bois.

— Palmyre, demanda-t-il, pourquoi n’êtes-vous pas venue à la messe, un jour de Toussaint ? C’est très mal.

Elle eut un gémissement.

— Sans doute, monsieur le curé, mais comment faire ?… Mon frère a froid, nous gelons chez nous. Alors, je suis allée ramasser ça, le long des haies.

— La Grande est donc toujours aussi dure ?

— Ah bien ! elle crèverait plutôt que de nous jeter un pain ou une bûche.

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Et, de sa voix dolente, elle répéta leur histoire, comment leur grand’mère les chassait, comment elle avait dû se loger avec son frère dans une ancienne écurie abandonnée. Ce pauvre Hilarion, bancal, la bouche tordue par un bec-de-lièvre, était sans malice, malgré ses vingt-quatre ans, si bêta, que personne ne voulait le faire travailler. Elle travaillait donc pour lui, à se tuer, elle avait pour cet infirme des soins passionnés, une tendresse vaillante de mère.

En l’écoutant, la face épaisse et suante de l’abbé Godard se transfigurait d’une bonté exquise, ses petits yeux colères s’embellissaient de charité, sa bouche grande prenait une grâce douloureuse. Le terrible grognon, toujours emporté dans un vent de violence, avait la passion des misérables, leur donnait tout, son argent, son linge, ses habits, à ce point qu’on n’aurait pas trouvé, en Beauce, un prêtre ayant une soutane plus rouge et plus reprisée.

Emile Zola, extrait de La terre, 1887.

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Qu’on me pardonne ce nouveau zoom arrière, je reviens vers ce peintre italien si particulier de la fin du XIXème siècle, Giovanni Segantini (1858-1899), présenté ici il y a quelques jours.

Une chose étrange : aucun musée français ne possède de tableaux de cet artiste, seul le musée d’Orsay conserve un dessin, or, c’est à Paris qu’eut lieu la première rétrospective posthume de ses oeuvres, comme l’a fait remarquer un article de La Revue du Louvre dans le n°1 de 1982.

Segantini devait présenter lors de l’Exposition Universelle de 1900 à Paris un gigantesque panorama de l’Engadine, une peinture circulaire d’un périmètre de 5000m !

On peut s’informer de ce projet dans le site du musée Segantini de Saint Moritz.
Ce panorama trop ambitieux et coûteux fut abandonné, puis le peintre mourut subitement et l’Exposition Universelle de 1900 lui rendit finalement hommage avec une rétrospective.

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      Segantini, Retour du bois, 1890, musée Segantini St Moritz, liste et notice.

Il avait souvent peint la vie rurale, influencé d’abord par les oeuvres de Millet, et il avait lu Zola qu’il appréciait, il s’était façonné une vision personnelle et philosophique de la nature . Un critique français eut la malencontreuse idée de le surnommer un Millet italien, et cela suffit pour qu’aucun musée n’achetât de ses toiles, Millet étant déjà bien présent.
Quel dommage !
Le musée d’Orsay a acquis ce beau dessin, Le dernier labeur du jour, en 1980 seulement.
Segantini fit très peu de dessins préparatoires, il travaillait directement sur la toile, et ses dessins sont la plupart du temps des reproductions ou des adaptations de tableaux qu’il avait peints quelques années auparavant.

Cet artiste n’est pas un peintre social et naturaliste comme Millet , mais symboliste, il représente son idée de la vie à la campagne, alors qu’il est citadin d’origine. Une vision mystique, mystérieuse, très singulière et prenante.

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Le dessin du musée d’Orsay impressionne, la figure imposante de l’homme sous son fardeau, répétée à droite par celle de sa femme, comme un écho de la peine infinie dans le lointain, captive autant que les personnages décrits avec coeur par Zola.
Comme dans le tableau dont le dessin est issu, la silhouette sombre, massive, sculpturale, résiste encore sous le poids du labeur dans le crépuscule.

Segantini a finement étudié la lumière de la montagne, tantôt cristalline et divine, tantôt pesante sous un ciel menaçant, tantôt mate et fatale dans une neige opaque, et l’âme humaine reflète cet éclairage, dans une grâce douloureuse comme dit Zola.
Cet artiste est décidément fascinant.

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      Giovanni Segantini, La mort, 1896-1899, musée Segantini St Moritz, liste et notice.

Les oies du frère Philippe

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    Pierre-Hubert Subleyras, Les oies du frère Philippe, 1732-1736, Louvre, notice.

Aujourd’hui 8 mars, journée de la femme.
Voyons comment la femme était perçue au XVIIème siècle et au XVIIIème siècle, ce siècle libertin …

Jean de La Fontaine rédigea en vers des nouvelles de nature licencieuse, certaines inspirées par le Décaméron de Boccace.

Parmi ces contes se trouve l’histoire des Oies de frère Philippe, qui fut illustrée par plusieurs artistes au XVIIIème siècle.

Voici l’histoire : Frère Philippe, veuf, devenu ermite, élève son fils unique loin de la société pour le préserver de ses dangers.
La première fois qu’il l’emmène à la ville, le jeune garçon, curieux de tout, s’étonne de rencontrer un groupe de jeunes femmes et demande à son père de quelle espèce sont ces jolies créatures. Le père lui répond que c’est un oiseau qu’on appelle une oie.
Le fils, habitué à la basse cour, se sent attiré par ce volatile inconnu et s’exclame : « Pourquoi ne pas en ramener une, et l’engraisser ? »

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    François Boucher, Les oies du frère Philippe, gouache sur soie, mbaa Besançon, notice.

La gouache ci-dessus est une oeuvre de jeunesse de Boucher, elle aurait été peinte pour un éventail.
Mais un éventail est un objet destiné aux femmes, et un tel décor n’est guère flatteur pour une femme.
Cette scène est en tous cas fortement influencée par le style de Watteau, Boucher a gravé de très nombreuses oeuvres de celui-ci, et les jeunes femmes, ces tendres oies blanches, sont délicates et très gracieuses.

Les femmes sont souvent traitées de tous les noms d’oiseaux, poule, oie, pie, grue, dinde, pintade, perruche, linotte, bécassine, chouette (quand elle est vieille) …
Mais c’est finalement mieux parfois que vache, truie, limande, jument, girafe, guenon, teigne, sauterelle…

Ah, heureusement, la journée de la femme a lieu alors que le salon de l’agriculture a fermé ses portes !

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Vu de dos

    Gustave Courbet, La source, 1862, Met New York, notice

Le site de la RMN est passionnant à explorer. La Réunion des Musées Nationaux permet de découvrir un très grand nombre d’oeuvres d’art des musées de France et de certains pays étrangers. Le site offre aussi des albums, classés par thèmes, et certains de ces thèmes sont franchement surprenants, comme par exemple celui de la fesse ! Il y a plus, si affinité, par exemple l’album « les seins » …

Cet album fessier est à consulter sur cette page.

Eh oui, comme dit le site, depuis la préhistoire, la représentation des fesses est un sujet récurrent, un des thèmes majeurs de l’histoire de l’art.
Et d’ailleurs la plupart des nouvelles acquisitions coûtent souvent aux musées la peau des fesses.

    François Boucher, Jeune fille se reposant, vers 1751, Alte Pinakothek Munich, page du musée.

Trêve de plaisanterie, dans la peinture religieuse et mythologique le nu est naturel et autorisé, sans connotation sensuelle. Dans la chapelle Sixtine au Vatican, Dieu le père lui-même montre son derrière et on ne saurait y voir une quelconque allusion insolente.

On peut observer, et c’est magnifique, chaque fresque de Michel-Ange en détail, en se promenant virtuellement et en zoomant sur cette page de la chapelle Sixtine.

On découvre au centre de la voûte La création des astres et des plantes qui a lieu le quatrième jour.

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Dieu sépare, dans un geste ample de ses bras, le soleil doré et la lune grise. Puis il se retourne et désigne avec l’index un arbre ou un buisson végétal qu’il vient de créer. Je ne sais pas si Michel Ange fit volontairement de l’humour en peignant une autre lune, on sait surtout qu’il était artistiquement passionné par les formes musculeuses du corps humain.

Ces rotondités me font penser à un vrai trait d’humour, proustien celui-là, dans la Recherche, quand Jupien lance au baron de Charlus une remarque dénuée de distinction mais bien pittoresque : Vous en avez un gros pétard !

    Corot, Femme nue couchée couchée sur le côté gauche de dos, dessin, D.A.G. Louvre, notice.

Trompe l’oeil ou tromperie ?

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      Etienne Moulinneuf, Autoportrait en trompe-l’oeil avec coquillages et objets scientifiques, 1769, musée d’art et d’histoire Sainte Ménehould, notice

Pour diverses raisons ce tableau est tout à fait étonnant.
Je cherchais des coquillages et voilà que je découvre un ormeau !
J’étais fière de ma trouvaille, ce charmant coquillage est aussi rare en peinture que sur la plage, et je voulus m’intéresser de plus près à cette oeuvre. Elle s’observe comme un objet de curiosité, et d’ailleurs le tableau est exposé au musée de Sainte Ménehould dans une salle consacrée aux cabinets de curiosité, qui furent très prisés au XVIIIème siècle.

Ces tableaux, eux-mêmes représentant des objets rares, étaient appréciés des collectionneurs, car ils pouvaient remplacer dans les cabinets les objets véritables.

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Ce tableau associe trois genres, la nature morte, le portrait, le trompe l’oeil.

Le peintre, Etienne Moulinneuf, était marseillais (vers 1715-1789), commissaire de police, peintre officiel de la ville et membre de son Académie .

Il fut nommé en 1753 secrétaire perpétuel de l’Académie de Marseille, et il participe à ses expositions annuelles en se spécialisant dans les natures mortes d’objets scientifiques et de coquillages.

moulinneufmenehoulddet4 Un article de Michael Schuler dans la Revue du Louvre en 2012 (n°3) fut consacré à ce tableau, à l’occasion de son acquisition par le musée de Sainte Ménehould.
On apprend que l’oeuvre résulta d’un litige opposant le peintre aux membres du jury.

Une étiquette au dos du tableau indique qu’il est le pendant d’un autre tableau, similaire, dans lequel Moulinneuf avait peint en trompe l’oeil une gravure représentant l’Enlèvement d’Europe par François Boucher.

Ce tableau (aujourd’hui disparu) avec la gravure d’après Boucher était le morceau de réception de Moulinneuf à l’Académie, mais il fut contesté, déclenchant une polémique.
Le jury accusait le peintre d’avoir collé dans sa composition une vraie gravure de Boucher, et de la faire passer pour une vraie peinture en trompe l’oeil.

Trompe l’oeil doublement trompeur ?

moulinneufmenehoulddet2 Pour prouver son honnêteté, Moulinneuf décida de peindre un pendant de ce tableau contesté, en remplaçant le motif de la gravure d’après Boucher par une gravure de son autoportrait.
Sachant que son autoportrait n’avait jamais été gravé, il ne pouvait pas avoir collé sur sa toile une authentique gravure, et donc, la gravure figurant dans le tableau était bien une peinture en trompe l’oeil.

Le réalisme est frappant. Moulinneuf représente chaque trait de gravure, ciselure laissée par le burin, chaque irrégularité du papier, et le trompe l’oeil est parfait. Moulinneuf est accepté cette fois à l’Académie, mais il ne fait pas taire pour autant ses détracteurs.

moulinneufrl Le tableau est en effet peint sur papier collé sur toile qui elle-même est marouflée sur bois.
On soupçonne le peintre d’avoir utilisé une feuille de papier dont le fond avait été gravé.

Faussaire ou pas ?
Il a fallu attendre presque deux-cent-cinquante ans pour être certain, grâce à l’étude faite au C2RMF (centre de recherche et de restauration des musées de France).
Il n’y a bien qu’une seule feuille de papier recouvrant tout le tableau, et la fausse gravure est un vrai trompe l’oeil. Le peintre a travaillé comme les miniaturistes avec un pinceau monopoil.

Moulinneuf fut bien un virtuose du trompe l’oeil.

Mais, il y a décidément toujours un mais rétorqué à Moulinneuf, la Revue du Louvre remarque que, même si l’artiste a démontré l’étendue de son talent, l’illusion aurait été encore plus spectaculaire s’il avait transformé par l’art du trompe l’oeil une toile en papier, et non peint un gravure sur du papier.

Cette histoire du XVIIIème siècle n’est pas si éloignée de notre ère du copié-collé, de l’image virtuelle et de sa manipulation.

Le ton sourd, mat et puissant de la peinture

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Un beau livre fait le bonheur des yeux. Il est généralement de grand format, richement illustré de belles images, fait de beau papier, la beauté se glisse dans toute son essence, il s’appelle beau livre car ce bel objet fait la fierté de la bibliothèque.
Un bon livre fait le bonheur de l’esprit. Il doit son qualificatif à la valeur de son contenu. Bien souvent, il n’est pas illustré, c’est son texte qui est remarquable pour sa qualité, l’intérêt général, le plaisir qu’il donne.

J’ai reçu pour Noël un beau et bon livre !
Un grand, gros et très beau livre, dont le texte est passionnant à lire : au grand plaisir des yeux s’ajoute celui de la lecture.

Gauguin et l’Ecole de Pont Aven, André Cariou, éd. Hazan, août 2015.

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    Paul Gauguin, Petites Bretonnes devant la mer, 1889, Musée d’art occidental Tokyo, notice et commentaire.

Ce livre d’art retraçant l’histoire de l’Ecole de Pont Aven autour de Gauguin se lit comme un roman, un bon roman qu’on n’a pas envie de lâcher malgré toutes les obligations domestiques en cette période de fêtes ! Je ne l’ai heureusement pas fini, de bons moments de lecture m’attendent encore en ces jours excessivement pluvieux.

On croyait bien connaître ce mouvement de la peinture française de la fin du XIXème siècle, mais on découvre des oeuvres et on apprend beaucoup.
On prend surtout conscience grâce à ce livre très documenté (le travail de recherche paraît colossal) que Gauguin, arrivé pour la première fois à Pont Aven en 1886 (il effectue dans la région cinq séjours entre 1886 et 1894) a entraîné ses amis peintres dans une grande et vibrante aventure humaine.

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    Emile Bernard, La moisson, 1888, musée d’Orsay, notice

Pont Aven fête un anniversaire en cette année 2016 : il y a cent-cinquante ans, en 1866, ce village devint la résidence d’une colonie artistique, d’abord composée d’une majorité de peintres américains. C’était alors un écho à l’Ecole de Barbizon. Vingt ans plus tard arrivait Gauguin, sans le sou, rêvant de contrées lointaines, Pont Aven était un pis aller où la vie, disait-on, n’était vraiment pas chère. Il écrit qu’il s’en va faire de l’art dans un trou.

Gauguin quitte le trou, voyage, revient, repart, voyage encore au gré de ses finances. Il correspond beaucoup avec les frères van Gogh, étudie les estampes japonaises, découvre Panama et la Martinique, et essaie de retrouver en Bretagne la force des couleurs antillaises. Il écrit de Pont Aven ces mots célèbres et décisifs : j’y trouve le sauvage le primitif. Quand mes sabots résonnent sur ce sol de granit, j’entends le ton sourd, mat et puissant que je cherche en peinture.

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    Maxime Maufra, La pointe de Beg an Hebrellec, 1894, Musée des beaux arts du Canada Ottawa, notice et commentaire.

Le livre nous fait suivre alors cette douloureuse recherche des couleurs et des formes authentiques. Les piquantes anecdotes et les nombreux extraits de lettres échangées entre les artistes, les critiques, les marchands, les écrivains, nous font bien saisir l’incompréhension totale de l’entourage, et l’on est captivé à la fois par les dissensions et chamailleries entre les peintres eux-mêmes, par leurs réflexions artistiques, philosophiques, religieuses, par leur évolution depuis l’impressionnisme vers le synthétisme. On comprend aussi comment Gauguin mélange sur la toile ce qu’il a vu durant ses voyages, les traditions de divers pays, pour atteindre une forme d’art qui est bien lui, rien que lui.
Le petit trou de mille habitants projettera une large influence sur plusieurs générations d’artistes jusqu’à l’abstraction.

En résumé, je trouve un plaisir fou dans le récit par monsieur Cariou de cette folle aventure picturale.

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    Paul Gauguin, Jeune chrétienne, 1894, Sterling and Francine Clark Art Institute Williamstown, notice et commentaire.

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