Deux maîtres ostendais au musée Fin de siècle de Bruxelles

      Léon Spilliaert, Baigneuse, 1910, encre de Chine, pastel, musées royaux des beaux arts Bruxelles, notice.

Un angle de vue et un cadrage très particuliers, des lignes puissantes, des tons mats, craie, charbon, gris étain, une impression d’étrangeté et c’est Spilliaert.
Léon Spilliaert.

Je note au passage, juste une petite parenthèse, que la baigneuse de Spilliaert me fait penser à Maurice Denis,
par exemple à ce petit tableau que j’aime regarder au musée des beaux arts de Quimper,
Régate à Perros-Guirec, peint en 1892,
la notice complète est ici.

Mêmes lignes ondulantes de la mer dans un goût japonisant, même vue plongeante, et figures noires.

      James Ensor, Les masques singuliers, 1892, musées royaux des beaux arts Bruxelles, notice.

Des couleurs vives, festives, des masques inquiétants, une lumière éclatante, une impression d’étrangeté aussi, et c’est un aspect de l’art multiple d’Ensor.
James Ensor.

Dans le musée Fin de siècle de Bruxelles nous est offert un très beau panorama de l’art de ces deux peintres natifs de la ville d’Ostende en Flandre occidentale.

Ci-dessus deux tableaux d’Ensor : Chinoiseries aux éventails, notice, et Une coloriste, notice.

Ostende.
James Ensor est né en 1860 dans le tranquille petit port de pêche.
Léon Spilliaert est né vingt ans plus tard, en 1881, dans une station balnéaire royale où afflue le beau monde pour se distraire au casino et se promener sur la digue.

Ensor est pour moi un vieux souvenir. J’avais dix-sept ans et un agenda offert par des amis, illustré avec des tableaux de cet artiste. Un de mes premiers étonnements picturaux. Je rêvais d’aller un jour à Ostende sur ses traces. Plus tard mon mari m’offrit un livre écrit en néerlandais sur ce peintre encore inconnu en France.
Et puis voilà, mon désir d’Ostende s’est réalisé cet été 2017 !

A la fin de notre journée dans les musées royaux des beaux arts de Bruxelles, nous prenons le train pour Ostende.
En effet, le thème de nos petites vacances belges était James Ensor.
Nous partions à la recherche de cet artiste insaisissable.
Première approche de ses oeuvres à Bruxelles, puis découverte de sa maison et son lieu de vie sur la côte flamande.

      ci-dessus La dame en bleu, notice.

D’un réalisme impressionniste, où la lumière est traitée en touches douces, floues, Ensor est passé à une esthétique de l’étrange qui s’approchera des surréalistes.

Nous comprendrons bien son évolution dans le musée de la ville d’Ostende.

J’ai eu grand plaisir à retrouver son chou splendide, éclatant de couleur ( notice) !

Le masque apparaît dans l’art d’Ensor à partir de 1883.
Ci-dessus, le grand tableau Les masques scandalisés, voir la notice, montre deux personnages cachés derrière un masque, qui se sont préparés pour le carnaval. Ils semblent rire jaune, la mascarade apparaît grinçante.

      Léon Spilliaert, Autoportrait, notice.

Je venais admirer un peintre d’Ostende et j’en découvre un autre.
Léon Spilliaert ne m’était pas inconnu, j’avais aimé sa figure en contre-jour devant la fenêtre.
Le musée de Bruxelles présente des oeuvres fascinantes.

Dans cet autoportrait, j’ai d’abord cru reconnaître le poète Rilke !

      Boîtes devant une glace, notice.

L’art de Spilliaert surprend, étonne et envoûte, il se tourne vers la modernité que met bien en valeur le musée Fin de siècle.

Le père de Léon Spilliaert créait des parfums et tenait une grande parfumerie à Ostende. Léon dessina des étiquettes pour les flacons.
Il représente ici une pile de boîtes qui se reflètent dans un miroir.

Spilliaert, Rilke, j’ose le parallèle …

      Seule, ô abondante fleur,
      tu crées ton propre espace ;
      tu te mires dans une glace
      d’odeur.

      Ton parfum entoure comme d’autres pétales
      ton innombrable calice.
      Je te retiens, tu t’étales,
      prodigieuse actrice.

      Rainer Maria Rilke, recueil Les roses.

      Salle de tables d’hôtes, notice.

Les cadres, épurés, aux doux reflets métalliques, s’accordent parfaitement aux oeuvres.

Avec Léon Spilliaert nous parvenons à la fin du musée fin de siècle, et, du septième dessous, nous montons directement au rez-de-chaussée par un très large et original ascenseur dans lequel nous nous asseyons !

Bientôt nous arrivons à Ostende pour suivre Ensor et Spilliaert !

Le mazulipatan

      J.B.S. Chardin, Autoportrait aux bésicles, 1773, pastel, mba Orléans, notice.

Dans ce pastel que Chardin a laissé de lui, le peintre atteint l’étrangeté cocasse d’un vieux touriste anglais.
La comparaison est de Marcel Proust. Il avait écrit un article à propos de Chardin en 1895. Cet écrit de jeunesse était resté inachevé. Mais admirable !

Je me suis replongée avec délice dans cet article après avoir lu, cet hiver, le livre de Marc Pautrel qui retrace la longue vie de Jean-Siméon Chardin.

J’avais beaucoup aimé Une jeunesse de Blaise Pascal de Marc Pautrel.

Cette présente biographie aurait pu se centrer sur une vieillesse de Chardin, la période des pastels, c’est la partie la plus intéressante du livre à mon avis.

À vrai dire, il est très difficile d’écrire sur Chardin après Proust ou Pierre Rosenberg dont les descriptions et réflexions restent inégalables .

Dans le commentaire de cet autoportrait sur le site du Louvre, un passage de l’article de Proust est cité, c’est un beau cadeau qui nous est là offert.

Proust décrit assez longuement ces autoportraits de Chardin, et il s’attarde sur la couleur rose, ce qui ne nous étonne pas, il aime toujours cette couleur associée à la douceur, au bonheur.
Voici un autre passage, qui nous apprend un mot étrange :

      Depuis l’abat-jour vigoureusement enfoncé sur le front jusqu’au mazulipatan noué autour du cou, tout donne envie de sourire, sans qu’on songe à s’en cacher, devant ce vieil original qui doit être si intelligent, si fou, si doucement docile à accepter une raillerie. Si artiste surtout. Car chaque détail de cette toilette formidable et négligée, tout armée pour la nuit, semble autant un défi à la correction un indice de goût. Si ce mazulipatan rose est si vieux, c’est que le vieux rose est plus doux. En voyant ces noeuds roses et jaunes dont la peau jaunie semble garder les reflets, en reconnaissant dans le rebord bleu de l’abat-jour le sombre éclat des bésicles d’acier, l’étonnement, que la mise surprenante du vieillard excite d’abord, se fond en un charme doux, dans le plaisir aristocratique aussi de retrouver jusque dans le désordre apparent du déshabillé d’un vieux bourgeois la noble hiérarchie des couleurs précieuses, l’ordre des lois de la beauté.

      Marcel Proust, extrait de Chardin et Rembrandt.

      J.B.S. Chardin, Autoportrait à l’abat-jour et aux lunettes, 1775, pastel, D.A.G. Louvre, notice.

Le foulard de Chardin se nomme ainsi un mazulipatan. Ce mot étrange, qui fait penser à une langue indienne ou javanaise, que sais-je, car je ne l’ai pas trouvé dans le dictionnaire, avait été employé au XVIIIème siècle par Diderot par exemple. L’étoffe rose était peut-être de Madras.

En nous ouvrant le monde réel c’est sur la mer de beauté qu’il nous entraîne écrit le jeune Proust du grand Chardin.

Saisir en quelques traits …

      Antoine Watteau, Deux études d’un jeune enfant coiffé d’un bonnet, D.A.G. Louvre, notice.

Quelle légèreté du crayon, quelle vivacité, liberté, quelles charmantes expressions, et quel oeil de l’artiste !
Hop, c’est croqué, c’est enlevé, c’est dans le carnet !

Ce sont les vacances d’hiver, ma petite-fille est à la maison, j’ai tenté de saisir son regard avec mon appareil photo, mais le cliché n’aura pas la grâce du dessin de Watteau !

L’un des premiers biographes de Watteau, Caylus, a lu devant l’Académie royale de peinture et de sculpture, en février 1748, son mémoire intitulé La vie d’Antoine Watteau, où il rapporte le goût de l’artiste pour les croquis pris sur le vif :

du plaisir de dessiner. Cet exercice avait pour lui un attrait infini ; et quoique la plupart du temps la figure qu’il dessinait d’après le naturel n’avait aucune destination déterminée, il avait toute la peine du monde à s’en arracher. Je dis que le plus extraordinairement il dessinait sans objet … Sa coutume était dessiner ses études dans un livre relié, de façon qu’il en avait toujours un grand nombre sous sa main … Il prenait ses modèles dans les attitudes que la nature lui présentait, en préférant volontiers les plus simples aux autres. Quand il lui prenait en gré de faire un tableau il avait recours à son recueil. Il y choisissait les figures qui lui convenaient les mieux pour le moment. Il en formait ses groupes …

(source : article de J.F. Méjanès, revue du Louvre 1991 n°1)

Watteau a en effet utilisé cette étude de jeune enfant dans plusieurs tableaux, dont certains hélas sont aujourd’hui disparus ;
le croquis de la partie droite se retrouve dans le tableau La gamme d’amour conservé à la National Gallery de Londres (ci-dessous),
et dans L’occupation selon l’âge conservé à la National Gallery de Dublin (en n&b sur la page du musée).

Je trouve que la peinture n’a pas toute la grâce de la sanguine.

Les enfants ne tiennent pas en place, comme de petits animaux sauvages, il faut les croquer ou les photographier rapidement, sur le vif, afin de pouvoir les immobiliser dans un tableau ou un album …

Thanksgiving

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Aujourd’hui 24 novembre ou demain (?), aux Etats Unis, c’est la fête de Thanksgiving, et le célèbre tableau de Doris Lee (1905-1983) est en ce moment à Paris, au musée de l’Orangerie, dans l’exposition La peinture américaine des années 1930. Parisiens, il faut aller le voir !

leedet2aic Les femmes s’activent en cuisine pour la préparation du repas,
la dinde est arrosée comme il se doit …
Le chien somnole, le chat joue,
une convive vient d’arriver et ôte son chapeau fleuri,
un gâteau à la citrouille ira dans l’autre four,
il y a dans ce tableau comme une ambiance des Pays-Bas,
une scène de Jan Steen par exemple,
même carrelage au sol,
même composition …

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Il est question de la préparation d’un repas de fête aussi.
Les huîtres remplacent la dinde, et on remarque qu’on les mange froides ou chaudes, passées au grill dans la cheminée.

steenfetedet1mdh Les enfants jouent avec le chat, ou le chien.
On joue de la musique,
on courtise les dames, l’huître que tient l’homme indique le caractère lubrique de son intention,
et les oeufs cassés au sol, qui sont accompagnés d’une cuiller (phallique), du chapeau masculin et du pot où plonge une autre cuiller, peuvent indiquer la perte de la virginité.

steenfetedet2 Steen avait tenu une auberge à Delft, intitulée « Le serpent », et il a pu observer la vie de ses clients.
Il règne souvent dans ses tableaux une ambiance générale de grand fouillis, un désordre qui fut d’ailleurs surnommé en néerlandais « Huishouden van Jan Steen », « ménage à la Jan Steen ».

Ce désordre se retrouve aussi dans l’âme des humains qui mènent parfois une vie dissolue, et tous les symboles parsemés dans les tableaux de Steen le dénoncent.

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Le tableau de Doris Lee affiche une candeur charmante, donne une peinture du bonheur.
Dans la peinture hollandaise du XVIIème siècle, la morale vient toujours tempérer la joie ambiante. Celle-ci se traduit par des détails de « vanité » qui rappellent que la vie ici-bas est éphémère.

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Devant la cage d’où l’oiseau s’est envolé comme la vertu, un enfant, perché dans les hauteurs de la pièce, souffle des bulles de savon à côté d’un crâne. Ce jeu est bien sûr un symbole de vanité, du côté très fragile et éphémère de la vie.
Le peintre moralisateur rappelle qu’on peut toujours s’amuser en bas, mais la mort guette et le jugement dernier risque d’être redoutable.

Joyeux Thanksgiving malgré tout !

Le portrait double

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Encore l’autoportrait !
Celui-ci du musée de Leyde est étonnant.
L’artiste s’est représenté dans son tableau deux fois, à deux âges, jeune et vieux.

Il n’est pas rare que les artistes aient peint leurs autoportraits à des âges différents, on les voit jeunes, ensuite âgés à la fin de leur carrière, mais leurs toiles, produites à différentes époques, sont distinctes.

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Ici, David Bailly, natif de Leyde aux Pays-Bas, se montre jeune, avec ses cheveux bruns, tenant son propre portrait où il est âgé avec des cheveux gris. Il y a comme un certain anachronisme !

Ce tableau est une vanité, le peintre l’a voulu, et il l’a écrit, vanité des vanités, tout n’est que vanité.

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Vanité il y a, c’est évident, le temps passe, l’âme humaine est périssable, le sablier coule, la flamme de la bougie s’éteint, les pièces d’or et les richesses sont vaines, le crâne et les fleurs qui se fanent indiquent bien les vanités de ce bas monde, couronnées par les éphémères bulles de savon.

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Le peintre montre même le portrait de sa jeune femme défunte.
Les deux portraits ovales des époux forment des pendants.

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Outre la fuite du temps, ce tableau indique les cinq sens, l’ouie avec la flûte et la gravure du musicien au mur (d’après Hals), l’odorat avec les fleurs, le goût avec la pipe et le vin, la vue avec le petit miroir de la boîte, et le toucher avec les bulles car elles éclatent dès qu’on les touche.
L’artiste est aussi bon dans l’art du portrait que dans celui de la nature morte.

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Dans le catalogue de l’exposition de vanités du XVIIème siècle qui eut lieu à Paris en 1990, Alain Tapié fait remarquer à propos de ce tableau que, malgré toute la vanité des choses, l’âme humaine n’est pas perdue, on comprend que l’homme peut atteindre la vie éternelle en menant une vie sobre, en cherchant la sagesse.

Dans ce désordre d’images où jeunesse et vieillesse sont mêlées, dans cette construction en abîme, le verre de vin à moitié plein peut signifier la tempérance, les roses l’amour et la résurrection, les livres non usés et apparemment neufs une utilisation positive du savoir …

Méditation sur l’art aussi : le temps passe et altère les faits de l’existence, tandis que la peinture, en mêlant les époques, convie à l’éternité.

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Et puis, l’arrière-plan de cet étonnant tableau dévoile encore un autre portrait !
Sur le site du musée, on peut zoomer et observer le mur au fond de l’atelier du peintre :
Un visage est dessiné, en grand format, à même le mur. Figure fantomatique, passagère, aussi légère que la bulle de savon.
A nouveau sa femme semble-t-il, qui n’est plus et qui ne quitte pas ses pensées.
Le peintre s’est ainsi représenté deux fois, ainsi que son épouse.

Précieux coquillages du XVIIème siècle

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    Balthasar van der Ast, Nature morte aux coquillages, vers 1630, Centraal Museum Utrecht, notice et commentaire.

Ramenés par la compagnie des Indes Orientales, et aussi par la compagnie des Indes occidentales, les coquillages exotiques furent au XVIIème siècle considérés comme de précieux objets de collection, et au début du siècle surtout, comme toute nouveauté, ils se vendaient très cher.
Les collectionneurs, qui les conservaient jalousement, demandaient souvent à des artistes de peindre leurs trésors.

Les peintres les plaçaient dans des natures mortes au côté d’autres objets et de végétaux, les coquillages seuls en motif principal étaient plus rares, et Balthasar van der Ast devint le plus important peintre néerlandais de coquillages avec de petits formats.

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Rembrandt collectionnait aussi les coquillages, et celui-ci, unique dans son oeuvre gravé et très célèbre, est représenté en grandeur nature avec une très grande finesse d’observation.

Un autre peintre de coquillages s’est rendu célèbre à la toute fin du XVIIème siècle, c’est Adriaen Coorte, que j’avais présenté ici. Le Louvre possède deux tableaux, les revoici :

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    Adriaen Coorte, Cinq coquillages sur une tranche de pierre, 1696, musée du Louvre, notice et commentaire.

Coorte a poussé à l’extrême le raffinement du détail.
Joyaux de la mer harmonieusement ciselés.

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    Adriaen Coorte, Six coquillages sur une tranche de pierre, 1696, musée du Louvre, notice.

On comprend que ces espèces, découvertes par les marins embarqués vers de si lointaines contrées, suscitèrent alors un engouement exceptionnel. Nous sommes moins étonnés aujourd’hui, et certainement plus admiratifs devant les oeuvres d’art qu’elles ont engendrées.

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    Jacob de Later, Douze coquillages, gravure d’après Maria Sibilla Merian, 1705, Rijksmuseum Amsterdam, notice.

Le jardin Filiger

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Le nouveau musée de Pont-Aven s’agrémente d’un petit jardin étagé, paysagé, et pictural, qui s’appelle Filiger en l’honneur du peintre que j’avais évoqué sur cette page.

Je me suis offert au musée le ravissant sac en toile décoré du tableau de Filiger, qui est conservé dans le musée, et qui a inspiré le plan du jardin.

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La notice du tableau est imprimée à l’intérieur du sac !

Le paysage peint par Filiger est la côte du Pouldu, non loin de Pont-Aven.

Les Grands-Bretons choisissent le Brexit et les Bretons du continent maîtrisent le Breizh it !

Ce jardin breton, qui reprend le dessin du tableau, est une belle réalisation (il faut le temps aux plantes de pousser), une très bonne idée pour faire connaître cet artiste très attachant, et les objets dérivés vendus au musée, mugs, sacs, bijoux … sont charmants.

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C’est un artiste quasiment inconnu du grand public qui a été élu pour donner son nom et son art au jardin, bravo !
Il pleuvait quand je suis revenue au musée, mais lors d’une prochaine visite ensoleillée j’irai m’asseoir devant ce synthétisme végétal dont Charles Filiger serait fier.

Le site web du musée de Pont Aven n’est hélas pas détaillé, mais la page facebook montre beaucoup de photos que nous pouvons regarder ici.

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L’action et le repos

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    Jean-François Gilles dit Colson, Le Repos, 1759, mba Dijon
    Commentaire du musée sur cette page

Quand on clique sur le lien vers la page du musée pour ce tableau de Colson, on peut lire qu’il existe un pendant, intitulé L’Action, et qu’il est dans une collection particulière. La page est ancienne, je l’indiquais en 2010 dans cet article.
Les choses ont changé …

Bonne nouvelle, la société des amis du musée des beaux arts de Dijon a permis d’acquérir en 2014 ce fameux pendant resté en collection privée depuis deux siècles !

Les deux tableaux, que le peintre dijonnais avait conçus l’un pour l’autre, en vrais pendants, en 1759, furent séparés pendant deux cents ans. Les voilà réunis dans le beau musée de Dijon !

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    Jean-François Gilles, dit Colson, L’Action, 1759, mba Dijon, commentaire

Quand on regarde attentivement les deux oeuvres, on constate en effet qu’elles sont faites l’une pour l’autre.Les diagonales de chaque composition sont symétriques.

Fille et garçon, couleurs féminines, couleurs masculines.
Chat et chien.
Intérieur et extérieur d’une maison.
Repos et mouvement.
Et la même allusion pour les deux tableaux.

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Dans Le Repos, le chat prêt à bondir sur l’oiseau est une discrète allusion à la perte de la virginité de la jeune-fille.

Dans L’Action, le jeune garçon mettant le feu aux poudres dans son canon est la même allusion érotique, plus explicite.

Le jeux des regards entre ces deux tableaux est très intéressant : le garçon regarde la fille, le chien guette le chat, et le petit enfant observe l’oiseau.

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Le commentaire du Repos (à lire ici) dit que le chat est interrompu par le spectateur, mais en réalité il a été dérangé par le chien et le jouet bruyant !
Action, réaction !

C’est vraiment heureux que ces deux oeuvres aient pu enfin être réunies, l’une expliquant l’autre.

Le tableau L’Action a été raccourci en haut et en bas, c’est pourquoi il n’a plus le même format que le Repos.
Savoureuse peinture du XVIIIème siècle !

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Des parenthèses de dentelle

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En revoyant dernièrement mes photos prises dans la Walker Art Gallery de Liverpool, je pensais à ce peintre des dentelles (ainsi le surnommai-je) qui m’avait étonnée par sa délicatesse.

Dans une grande salle aux murs tendus d’un somptueux damas bleu cendré se trouvait rassemblée l’aristocratie britannique, dont l’ensemble des portraits pouvait sembler ennuyeux mais bien exposé dans son décor grand siècle.
Ces nobles ladies tout amidonnées de leur réserve innée ne passionnent plus, la plupart de ces femmes a le relief et la raideur de planches à repasser, mais l’une d’entre elles, un peu plus naturelle dans sa lecture, m’avait vraiment émerveillée.

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Il s’agit du portrait de Emily, comtesse de Kildare, peint par Allan Ramsay en 1765.

Allan Ramsay (1713-1784) était un peintre écossais, portraitiste de la cour et principal rival de Sir Joshua Reynolds.

Après notre visite de Liverpool, nous allions poursuivre, mon mari et moi, notre voyage vers Edimbourg, où j’eus le plaisir de retrouver des portraits d’Allan Ramsay. Et toujours des dentelles.

J’avais aimé le fond bleu Nattier, et la douceur veloutée de cette peinture qui prenait l’aspect d’un pastel. La lumière tamisée s’accordait bien à l’heure silencieuse de la lecture, au toucher soyeux de la dentelle. Point d’effets de manches dans cette scène, seulement l’intime et discret plaisir des pages dont la tranche délicatement moirée charme les yeux.
Est-ce une reliure à décor à la dentelle ?

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Je fus bien inspirée de photographier le tableau d’Emily, car le site web assez limité de la Walker Art Gallery ne le montre pas.
Ces livres dans leur écrin de dentelle m’avaient enchantée, la lecture ne pouvait qu’être engageante !
Roland Barthes a appelé le détail d’une photographie qui attire particulièrement l’oeil le punctum. Ce détail est le point qui happe le regard. J’avais personnellement photographié mon punctum du tableau.

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    Allan Ramsay, Portrait de Jean Abercromby, 1767, musée de York, notice

A l’époque d’Allan Ramsay, la machine qui fabriquait la dentelle mécanique n’avait pas encore été inventée en Angleterre (revoir sur cette page), et ce textile savamment travaillé était un luxe.
La virtuosité du peintre force l’admiration. La dentelle, qu’elle soit blanche, noire, écrue, prend vie et souplesse sous son pinceau, elle paraît jaillir en flots aussi libres et naturels que la dame qui les porte peut sembler parfois guindée.

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Toutes les étoffes sont remarquables, satinées, moirées, frappées, aiguilletées, plissées, gaufrées, froncées, filetées, mercerisées, brochées, granitées, pékinées … le talent du peintre n’a pas de limite dans ces matières !

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    Allan Ramsay, Elizabeth Lambart, vers 1751, NGV Melbourne, notice.

Dans la National Gallery d’Edimbourg, la photographie n’était hélas pas autorisée. Je n’ai pas pu glisser dans mon appareil des échantillons de dentelle de Ramsay. Même si l’on sait que la photo sera tremblée, que l’on achètera de toutes façons des reproductions et des catalogues, ce qu’on photographie dans un musée est la joie du moment, l’heure exquise de la découverte, le détail qui rend l’oeuvre simplement unique à nos yeux. Et bien plus tard, quand la mémoire s’effiloche en dentelle, il reste du musée le souvenir de quelques tableaux vraiment attachants.

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    Allan Ramsay, Portrait de Mme Mary Martin, musée de Birmingham, notice.

Un Millet italien ?

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      Giovanni Segantini, Le dernier labeur du jour, 1891, crayon et crayons de couleur sur papier vélin, musée d’Orsay, commentaire de l’oeuvre.

L’abbé Godard, libre enfin, s’élançait, lorsqu’il se trouva en face des Charles. Son visage s’épanouit d’un large sourire aimable, il lança un grand coup de tricorne. Monsieur majestueux salua, madame fit sa belle révérence. Mais il était dit que le curé ne partirait point, car il n’était pas au bout de la place, qu’une nouvelle rencontre l’arrêta. C’était une grande femme d’une trentaine d’années, qui en paraissait bien cinquante, les cheveux rares, la face plate, molle, jaune de son ; et, cassée, épuisée par des travaux trop rudes, elle chancelait sous un fagot de menu bois.

— Palmyre, demanda-t-il, pourquoi n’êtes-vous pas venue à la messe, un jour de Toussaint ? C’est très mal.

Elle eut un gémissement.

— Sans doute, monsieur le curé, mais comment faire ?… Mon frère a froid, nous gelons chez nous. Alors, je suis allée ramasser ça, le long des haies.

— La Grande est donc toujours aussi dure ?

— Ah bien ! elle crèverait plutôt que de nous jeter un pain ou une bûche.

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Et, de sa voix dolente, elle répéta leur histoire, comment leur grand’mère les chassait, comment elle avait dû se loger avec son frère dans une ancienne écurie abandonnée. Ce pauvre Hilarion, bancal, la bouche tordue par un bec-de-lièvre, était sans malice, malgré ses vingt-quatre ans, si bêta, que personne ne voulait le faire travailler. Elle travaillait donc pour lui, à se tuer, elle avait pour cet infirme des soins passionnés, une tendresse vaillante de mère.

En l’écoutant, la face épaisse et suante de l’abbé Godard se transfigurait d’une bonté exquise, ses petits yeux colères s’embellissaient de charité, sa bouche grande prenait une grâce douloureuse. Le terrible grognon, toujours emporté dans un vent de violence, avait la passion des misérables, leur donnait tout, son argent, son linge, ses habits, à ce point qu’on n’aurait pas trouvé, en Beauce, un prêtre ayant une soutane plus rouge et plus reprisée.

Emile Zola, extrait de La terre, 1887.

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Qu’on me pardonne ce nouveau zoom arrière, je reviens vers ce peintre italien si particulier de la fin du XIXème siècle, Giovanni Segantini (1858-1899), présenté ici il y a quelques jours.

Une chose étrange : aucun musée français ne possède de tableaux de cet artiste, seul le musée d’Orsay conserve un dessin, or, c’est à Paris qu’eut lieu la première rétrospective posthume de ses oeuvres, comme l’a fait remarquer un article de La Revue du Louvre dans le n°1 de 1982.

Segantini devait présenter lors de l’Exposition Universelle de 1900 à Paris un gigantesque panorama de l’Engadine, une peinture circulaire d’un périmètre de 5000m !

On peut s’informer de ce projet dans le site du musée Segantini de Saint Moritz.
Ce panorama trop ambitieux et coûteux fut abandonné, puis le peintre mourut subitement et l’Exposition Universelle de 1900 lui rendit finalement hommage avec une rétrospective.

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      Segantini, Retour du bois, 1890, musée Segantini St Moritz, liste et notice.

Il avait souvent peint la vie rurale, influencé d’abord par les oeuvres de Millet, et il avait lu Zola qu’il appréciait, il s’était façonné une vision personnelle et philosophique de la nature . Un critique français eut la malencontreuse idée de le surnommer un Millet italien, et cela suffit pour qu’aucun musée n’achetât de ses toiles, Millet étant déjà bien présent.
Quel dommage !
Le musée d’Orsay a acquis ce beau dessin, Le dernier labeur du jour, en 1980 seulement.
Segantini fit très peu de dessins préparatoires, il travaillait directement sur la toile, et ses dessins sont la plupart du temps des reproductions ou des adaptations de tableaux qu’il avait peints quelques années auparavant.

Cet artiste n’est pas un peintre social et naturaliste comme Millet , mais symboliste, il représente son idée de la vie à la campagne, alors qu’il est citadin d’origine. Une vision mystique, mystérieuse, très singulière et prenante.

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Le dessin du musée d’Orsay impressionne, la figure imposante de l’homme sous son fardeau, répétée à droite par celle de sa femme, comme un écho de la peine infinie dans le lointain, captive autant que les personnages décrits avec coeur par Zola.
Comme dans le tableau dont le dessin est issu, la silhouette sombre, massive, sculpturale, résiste encore sous le poids du labeur dans le crépuscule.

Segantini a finement étudié la lumière de la montagne, tantôt cristalline et divine, tantôt pesante sous un ciel menaçant, tantôt mate et fatale dans une neige opaque, et l’âme humaine reflète cet éclairage, dans une grâce douloureuse comme dit Zola.
Cet artiste est décidément fascinant.

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      Giovanni Segantini, La mort, 1896-1899, musée Segantini St Moritz, liste et notice.
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