Le pinceau voyage

    Charles Desavary, Corot peignant en plein air à Saint Nicolas-lez-Arras, photographie, musée d’Orsay, notice
      Gris de Payne
      Jaune de Naples
      Havane
      Orpin de Perse
      Rouge d’Andrinople
      Terre de Sienne
      Vert anglais
      Rouge de Venise

      Mon pinceau voyage
      traçant les contours
      d’une pomme cosmopolite

      Simon Martin, extrait de Comment je ne suis pas devenu peintre, éd. Cheyne, 2015

Et l’on se prend à poursuivre le voyage des couleurs …
Bleu de Prusse, bleu France, bleu turquoise, rose indien, terre de Cassel, Parme, Bordeaux, Sinople, Moreau …

Ce petit livre vert, des éditions Cheyne que longtemps je chérirai, est une merveille de poésie douce, picturale, colorée, sensuelle, qui rend hommage à des peintres et sait émouvoir des lecteurs de tous âges.
Simon Martin écrit aussi pour les enfants,
on s’étonne, d’un coeur d’enfant, devant ses mots simples et soyeux comme une nature morte de Chardin.

      la craie

      du solide friable

      du grand né du tout petit

      de l’éphémère qui dure

      une vie de falaise

      Mélanie Leblanc, extrait de Des Falaises, éd. Cheyne, 2016

Chez Cheyne encore, dans la collection grise, cette autre magie poétique,
du haut des falaises à la fois massives et fragiles,
la sensation, immensité, ciel, blancheur, apesanteur …

bouche ouverte
en plein vent
manger la mer
l’air
la lumière

falaises, empreintes du temps, éboulement, écroulement, écoulement,
les mots nous suspendent au bord du vide comblé de leur poésie et leur rêve nous lance vers le ciel.

De la falaise ouverte sur le grand écran céleste, je saute dans le petit … cette semaine j’ai regardé une série télévisée policière, déjà ancienne, avec un plaisir amusé : Crimes en série.

Mon amnésie habituelle pour ce genre de série me laisse redécouvrir chaque intrigue dans un suspense intact.
C’est la relative ancienneté de cette série qui m’a passionnée.
Commencée en 1998, elle a vingt ans à peine.
Mais que les choses ont changé !
L’euro n’existait pas, les billets en francs paraissent larges comme des mouchoirs en papier.
Les écrans des ordinateurs se limitaient à une petite surface vitrée bombée au milieu d’un engin énorme ventru comme un four à pain.
Les téléphones portables munis d’une antenne ressemblaient au rabot de Saint Joseph.
Les ordinateurs portables étaient plus proches de ceux d’aujourd’hui, mais bien plus épais avec une fente pour la disquette.
L’enquête se basait sur une toute nouvelle méthode, le profilage. Celui-ci est de plus en plus en vogue dans nos séries actuelles, à l’époque il était le dernier recours dans les situations désespérantes et sans issue.
L’équipe, bigarrée et pleine d’humour, se retranche à la cave dans ce qu’elle appelle le bunker, et a recruté deux jeunes malfaiteurs repentis, des cyber-criminels, qui avaient réussi à pénétrer dans les ordinateurs top-secrets des grands ministères. On ne les appelait pas encore des hackers.
On regarde aujourd’hui cette série comme une archive pittoresque, un témoignage d’un passé récent et si lointain. Vertige du temps dans le grand espace de la technologie !

La posturologie de la lecture

    Théophile Alexandre Steinlen, Modèle lisant ou La lettre, estampe, 1898, BnF, notice.

Penser/Classer est un ouvrage de Georges Pérec publié en 1982 après sa mort. Il pensait, classait le monde quotidien à sa manière, fantaisiste, amusante.
Une lecture surprenante.

Dans ce petit livre on peut trouver par exemple 81 fiches cuisine à l’usage des débutants,
classées ainsi : 27 recettes de ris de veau, 27 recettes de sole, 27 recettes de lapin.
On rit bien !

On trouvera aussi les manières de classer les livres dans sa bibliothèque personnelle, des considérations sur les lunettes, et puis, ha, la fameuse posturologie de la lecture !

Voici un extrait que, personnellement, je m’amuse à illustrer de tableaux :

    orpen

    Sir William Orpen, Grace lisant dans la baie de Howth, vers 1900, coll. Part. notice

      Lire debout (c’est la meilleure façon de consulter un dictionnaire)

    Tamara de Lempicka, Kizette en rose, 1926, musée d’arts Nantes, notice .
      Lire assis, mais il y a tellement de manières d’être assis :
      les pieds touchant le sol, les pieds plus hauts que le siège, le corps renversé en arrière (fauteuil, canapé)
      les coudes appuyés sur la table, etc. ;
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    Henri Matisse
    , La liseuse à l’ombrelle, 1921, Tate Modern Londres, notice du musée
      Lire couché ; couché sur le dos ; couché sur le ventre ; couché sur le côté, etc. ;
    hennerliseuso

    Jean-Jacques Henner, La liseuse, 1880-1890, musée d’Orsay, notice.

      Lire à genoux (des enfants feuilletant un livre d’images ; les Japonais ? ) ;

    Robert Braithwaite Martineau, Le dernier chapitre, musée de Birmingham, notice.

      Lire accroupi (Marcel Maus : « la position accroupie est, à mon avis, une position intéressante que l’on peut conserver à un enfant. La plus grosse erreur est de la lui enlever. Toute l’humanité, excepté nos sociétés, l’a conservée. »)

      Lire en marchant. On pense surtout au curé qui prend le frais en lisant son bréviaire. Mais il y a aussi le touriste qui déambule dans une ville étrangère, un plan à la main, ou qui passe devant les tableaux du musée en lisant la description que les guides en donnent. Ou bien marcher dans la campagne, un livre à la main, en lisant à voix haute. Il me semble que c’est de plus en plus rare.

    Georges Pérec, Penser/Classer, extrait de « Lire : esquisse physiologique »

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    Carl Spitzweg, La lecture du bréviaire le soir, vers 1845, Louvre,
    notice.

Au chapitre suivant, Pérec classe les lectures selon les fonctions corporelles.

La nourriture : lire en mangeant

    John Singer Sargent, La table du petit-déjeuner, 1884, Fogg Art Museum Harvard University, notice

La toilette : lire dans son bain

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    Alfred Stevens, Le bain, vers 1867, musée d’Orsay, notice

Les besoins naturels : Louis XIV donnait audience sur sa chaise percée, précise Pérec.
Il recopie ensuite un passage de Ulysse de James Joyce. Très détaillé, ce passage, j’évite de moi-même le retranscrire ici.
Pas trouvé de tableau pour ce cas précis.

    Eugène Delacroix, Homme lisant dans son lit, D.A.G. Louvre, notice

Le sommeil : on lit beaucoup avant de s’endormir

Georges Pérec n’a pas pensé à l’allaitement !
On peut nourrir son enfant et son esprit en même temps.

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    Pieter Fransz. De Grebber
    , Mère et enfant, 1622, Frans Hals Museum Haarlem, notice.

Pérec évoque la lecture dans les moyens de transport, la lecture en vacances, la lecture en convalescence ou pendant une maladie, la lecture dans les squares, au café …

    Augustus Leopold Egg, Compagnons de voyage, 1862, musée de Birmingham, notice

On peut lire en regardant la télé, mon mari parvient à suivre un film tout en avalant un roman policier, il peut même lire en écoutant des chansons, alors que ce genre d’interférence entre mots lus et mots entendus me mettent la tête en bouillie.
Je ne supporterais pas d’entrer au petit coin ou dans la salle de bain avec un livre, mais la lecture au lit est mon péché mignon.
Classer ses livres, telle est la question, surtout quand la récolte est constante, la cueillette compulsive.
J’aurai beaucoup à dire sur tout ce que j’ai à lire, le tout dans un désordre instable sur ma table de nuit.

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    Félix Vallotton, La bibliothèque, 1921, musée du Prieuré Saint Germain en Laye, notice.

La nature silencieuse À soi-même

La visite des musées est une occupation bienfaisante.
Il nous faudrait exprimer plus souvent notre gratitude envers les personnes qui travaillent dans les musées pour nous offrir cet espace de beauté et de bien-être.

Le vieux monsieur sur ma photo ci-dessus est le peintre Odilon Redon.
Une exposition lui est, lui a été, devrais-je presque dire maintenant, consacrée musée des beaux arts de Quimper.

Exposition de ses paysages, doux et silencieux comme des natures mortes.

La frénésie de l’été ne m’a vraiment pas permis de visiter cette expo avec toute la disponibilité nécessaire.
Arrivent l’heure alentie de septembre, la lumière plus tamisée, le calme retrouvé, et je peux découvrir le peintre poète et penseur discret, secret, célèbre et méconnu à la fois.

Beaucoup de lecture proposée par cette exposition : joie de regarder, bonheur de lire.

Le journal intime d’Odilon Redon intitulé À soi-même m’a passionnée autant que ses oeuvres, je crois que cette lecture est précieuse pour mieux comprendre encore les paysages de l’artiste.

Redon fut un vrai poète, humble, sensible, bienveillant.
La lecture de sa réflexion profonde, où les termes de beauté, bonté, charité, coeur, rêve, émotion, amour, articulent sa pensée, m’a fait penser à François Cheng et à son livre admirable De l’âme.

Rose. Silence.
Imaginez mon plaisir dans la salle rose, où j’étais seule en compagnie des arbres, des rochers, des nuages murmurant toute leur poésie !

Un rose mélancolique pour des roches et des plages immémoriales étudiées minutieusement, scrutées attentivement dans l’instant. La terre tourne, le temps passe, l’artiste ausculte humblement la substance du moment présent.

Voir, c’est saisir spontanément les rapports des choses. écrit Redon.

      Un tableau n’enseigne rien ; il attire, il surprend, il exalte, il mène insensiblement et par amour au besoin de vivre avec le beau ; il lève et redresse l’esprit, voilà tout.

      Odilon Redon, extrait de À soi-même, éd. José Corti, 2011.

L’arbre occupe une place majeure et magnifique dans les paysages de Redon.

L’arbre racine.
L’artiste racine.

L’emploi du verbe raciner est oublié aujourd’hui, seuls quelques poètes le retrouvent, j’aime ce mot simple et … profond.

Saisissants portraits d’arbres.
Troncs majestueux, troncs souffrants, troncs pleins de philosophie.

Redon séjourne à Barbizon, dans la forêt qu’il veut connaître et comprendre, il approche l’arbre docilement, inlassablement, naïvement, pour en tirer une étude féconde, pleine de ressources et de surprises pour l’esprit.
Comme Apollinaire, il est un guetteur mélancolique.

Le tronc se dresse dans l’espace comme le « i » qui désigne l’impératif « va » en latin.

En notre époque où l’arbre est souvent sujet de discorde et objet d’élagage, les belles essences d’Odilon Redon émerveillent.

Dans de délicats dessins, la grammaire des feuilles, la syntaxe des nervures, des rameaux, tout le langage de la frondaison, sont très finement étudiés comme un besoin de se tenir au plus près de la nature.

Dans ce petit tableau, la lumière ruisselle à travers le vitrail du feuillage. Je ne m’attendais pas à découvrir cet aspect de l’art de Redon, qu’on connaît plutôt comme un artiste symboliste chez qui le rêve et le fantastique prennent de vives couleurs.
Dans ses paysages naturels le rêve prend sa place aussi, sous une forme silencieuse et sereine.

En Bretagne, Redon s’est intéressé aux moulins, à sa façon, calmement, comme si, je pense, le moulin était un arbre, un tronc massif, vertical, dont la ramure sombre griffe le ciel.
Infinie poésie de ces hautes silhouettes qui semblent raciner elles aussi.

La dernière partie de l’exposition, sur des murs d’un gris-bleu soutenu, montre des oeuvres symbolistes, moins surprenantes à mon avis.

J’ai eu envie de retourner voir les arbres du musée, dans ses collections permanentes, il y en a beaucoup, de l’école hollandaise notamment, et l’on sait que Redon visita les Pays-Bas, aimait beaucoup Rembrandt (qui a dessiné et gravé les fameux trois arbres chers à Proust).

Ma longue visite du musée m’a remplie de bonheur.

Deux maîtres ostendais au musée Fin de siècle de Bruxelles

      Léon Spilliaert, Baigneuse, 1910, encre de Chine, pastel, musées royaux des beaux arts Bruxelles, notice.

Un angle de vue et un cadrage très particuliers, des lignes puissantes, des tons mats, craie, charbon, gris étain, une impression d’étrangeté et c’est Spilliaert.
Léon Spilliaert.

Je note au passage, juste une petite parenthèse, que la baigneuse de Spilliaert me fait penser à Maurice Denis,
par exemple à ce petit tableau que j’aime regarder au musée des beaux arts de Quimper,
Régate à Perros-Guirec, peint en 1892,
la notice complète est ici.

Mêmes lignes ondulantes de la mer dans un goût japonisant, même vue plongeante, et figures noires.

      James Ensor, Les masques singuliers, 1892, musées royaux des beaux arts Bruxelles, notice.

Des couleurs vives, festives, des masques inquiétants, une lumière éclatante, une impression d’étrangeté aussi, et c’est un aspect de l’art multiple d’Ensor.
James Ensor.

Dans le musée Fin de siècle de Bruxelles nous est offert un très beau panorama de l’art de ces deux peintres natifs de la ville d’Ostende en Flandre occidentale.

Ci-dessus deux tableaux d’Ensor : Chinoiseries aux éventails, notice, et Une coloriste, notice.

Ostende.
James Ensor est né en 1860 dans le tranquille petit port de pêche.
Léon Spilliaert est né vingt ans plus tard, en 1881, dans une station balnéaire royale où afflue le beau monde pour se distraire au casino et se promener sur la digue.

Ensor est pour moi un vieux souvenir. J’avais dix-sept ans et un agenda offert par des amis, illustré avec des tableaux de cet artiste. Un de mes premiers étonnements picturaux. Je rêvais d’aller un jour à Ostende sur ses traces. Plus tard mon mari m’offrit un livre écrit en néerlandais sur ce peintre encore inconnu en France.
Et puis voilà, mon désir d’Ostende s’est réalisé cet été 2017 !

A la fin de notre journée dans les musées royaux des beaux arts de Bruxelles, nous prenons le train pour Ostende.
En effet, le thème de nos petites vacances belges était James Ensor.
Nous partions à la recherche de cet artiste insaisissable.
Première approche de ses oeuvres à Bruxelles, puis découverte de sa maison et son lieu de vie sur la côte flamande.

      ci-dessus La dame en bleu, notice.

D’un réalisme impressionniste, où la lumière est traitée en touches douces, floues, Ensor est passé à une esthétique de l’étrange qui s’approchera des surréalistes.

Nous comprendrons bien son évolution dans le musée de la ville d’Ostende.

J’ai eu grand plaisir à retrouver son chou splendide, éclatant de couleur ( notice) !

Le masque apparaît dans l’art d’Ensor à partir de 1883.
Ci-dessus, le grand tableau Les masques scandalisés, voir la notice, montre deux personnages cachés derrière un masque, qui se sont préparés pour le carnaval. Ils semblent rire jaune, la mascarade apparaît grinçante.

      Léon Spilliaert, Autoportrait, notice.

Je venais admirer un peintre d’Ostende et j’en découvre un autre.
Léon Spilliaert ne m’était pas inconnu, j’avais aimé sa figure en contre-jour devant la fenêtre.
Le musée de Bruxelles présente des oeuvres fascinantes.

Dans cet autoportrait, j’ai d’abord cru reconnaître le poète Rilke !

      Boîtes devant une glace, notice.

L’art de Spilliaert surprend, étonne et envoûte, il se tourne vers la modernité que met bien en valeur le musée Fin de siècle.

Le père de Léon Spilliaert créait des parfums et tenait une grande parfumerie à Ostende. Léon dessina des étiquettes pour les flacons.
Il représente ici une pile de boîtes qui se reflètent dans un miroir.

Spilliaert, Rilke, j’ose le parallèle …

      Seule, ô abondante fleur,
      tu crées ton propre espace ;
      tu te mires dans une glace
      d’odeur.

      Ton parfum entoure comme d’autres pétales
      ton innombrable calice.
      Je te retiens, tu t’étales,
      prodigieuse actrice.

      Rainer Maria Rilke, recueil Les roses.

      Salle de tables d’hôtes, notice.

Les cadres, épurés, aux doux reflets métalliques, s’accordent parfaitement aux oeuvres.

Avec Léon Spilliaert nous parvenons à la fin du musée fin de siècle, et, du septième dessous, nous montons directement au rez-de-chaussée par un très large et original ascenseur dans lequel nous nous asseyons !

Bientôt nous arrivons à Ostende pour suivre Ensor et Spilliaert !

Le mazulipatan

      J.B.S. Chardin, Autoportrait aux bésicles, 1773, pastel, mba Orléans, notice.

Dans ce pastel que Chardin a laissé de lui, le peintre atteint l’étrangeté cocasse d’un vieux touriste anglais.
La comparaison est de Marcel Proust. Il avait écrit un article à propos de Chardin en 1895. Cet écrit de jeunesse était resté inachevé. Mais admirable !

Je me suis replongée avec délice dans cet article après avoir lu, cet hiver, le livre de Marc Pautrel qui retrace la longue vie de Jean-Siméon Chardin.

J’avais beaucoup aimé Une jeunesse de Blaise Pascal de Marc Pautrel.

Cette présente biographie aurait pu se centrer sur une vieillesse de Chardin, la période des pastels, c’est la partie la plus intéressante du livre à mon avis.

À vrai dire, il est très difficile d’écrire sur Chardin après Proust ou Pierre Rosenberg dont les descriptions et réflexions restent inégalables .

Dans le commentaire de cet autoportrait sur le site du Louvre, un passage de l’article de Proust est cité, c’est un beau cadeau qui nous est là offert.

Proust décrit assez longuement ces autoportraits de Chardin, et il s’attarde sur la couleur rose, ce qui ne nous étonne pas, il aime toujours cette couleur associée à la douceur, au bonheur.
Voici un autre passage, qui nous apprend un mot étrange :

      Depuis l’abat-jour vigoureusement enfoncé sur le front jusqu’au mazulipatan noué autour du cou, tout donne envie de sourire, sans qu’on songe à s’en cacher, devant ce vieil original qui doit être si intelligent, si fou, si doucement docile à accepter une raillerie. Si artiste surtout. Car chaque détail de cette toilette formidable et négligée, tout armée pour la nuit, semble autant un défi à la correction un indice de goût. Si ce mazulipatan rose est si vieux, c’est que le vieux rose est plus doux. En voyant ces noeuds roses et jaunes dont la peau jaunie semble garder les reflets, en reconnaissant dans le rebord bleu de l’abat-jour le sombre éclat des bésicles d’acier, l’étonnement, que la mise surprenante du vieillard excite d’abord, se fond en un charme doux, dans le plaisir aristocratique aussi de retrouver jusque dans le désordre apparent du déshabillé d’un vieux bourgeois la noble hiérarchie des couleurs précieuses, l’ordre des lois de la beauté.

      Marcel Proust, extrait de Chardin et Rembrandt.

      J.B.S. Chardin, Autoportrait à l’abat-jour et aux lunettes, 1775, pastel, D.A.G. Louvre, notice.

Le foulard de Chardin se nomme ainsi un mazulipatan. Ce mot étrange, qui fait penser à une langue indienne ou javanaise, que sais-je, car je ne l’ai pas trouvé dans le dictionnaire, avait été employé au XVIIIème siècle par Diderot par exemple. L’étoffe rose était peut-être de Madras.

En nous ouvrant le monde réel c’est sur la mer de beauté qu’il nous entraîne écrit le jeune Proust du grand Chardin.

Saisir en quelques traits …

      Antoine Watteau, Deux études d’un jeune enfant coiffé d’un bonnet, D.A.G. Louvre, notice.

Quelle légèreté du crayon, quelle vivacité, liberté, quelles charmantes expressions, et quel oeil de l’artiste !
Hop, c’est croqué, c’est enlevé, c’est dans le carnet !

Ce sont les vacances d’hiver, ma petite-fille est à la maison, j’ai tenté de saisir son regard avec mon appareil photo, mais le cliché n’aura pas la grâce du dessin de Watteau !

L’un des premiers biographes de Watteau, Caylus, a lu devant l’Académie royale de peinture et de sculpture, en février 1748, son mémoire intitulé La vie d’Antoine Watteau, où il rapporte le goût de l’artiste pour les croquis pris sur le vif :

du plaisir de dessiner. Cet exercice avait pour lui un attrait infini ; et quoique la plupart du temps la figure qu’il dessinait d’après le naturel n’avait aucune destination déterminée, il avait toute la peine du monde à s’en arracher. Je dis que le plus extraordinairement il dessinait sans objet … Sa coutume était dessiner ses études dans un livre relié, de façon qu’il en avait toujours un grand nombre sous sa main … Il prenait ses modèles dans les attitudes que la nature lui présentait, en préférant volontiers les plus simples aux autres. Quand il lui prenait en gré de faire un tableau il avait recours à son recueil. Il y choisissait les figures qui lui convenaient les mieux pour le moment. Il en formait ses groupes …

(source : article de J.F. Méjanès, revue du Louvre 1991 n°1)

Watteau a en effet utilisé cette étude de jeune enfant dans plusieurs tableaux, dont certains hélas sont aujourd’hui disparus ;
le croquis de la partie droite se retrouve dans le tableau La gamme d’amour conservé à la National Gallery de Londres (ci-dessous),
et dans L’occupation selon l’âge conservé à la National Gallery de Dublin (en n&b sur la page du musée).

Je trouve que la peinture n’a pas toute la grâce de la sanguine.

Les enfants ne tiennent pas en place, comme de petits animaux sauvages, il faut les croquer ou les photographier rapidement, sur le vif, afin de pouvoir les immobiliser dans un tableau ou un album …

Thanksgiving

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Aujourd’hui 24 novembre ou demain (?), aux Etats Unis, c’est la fête de Thanksgiving, et le célèbre tableau de Doris Lee (1905-1983) est en ce moment à Paris, au musée de l’Orangerie, dans l’exposition La peinture américaine des années 1930. Parisiens, il faut aller le voir !

leedet2aic Les femmes s’activent en cuisine pour la préparation du repas,
la dinde est arrosée comme il se doit …
Le chien somnole, le chat joue,
une convive vient d’arriver et ôte son chapeau fleuri,
un gâteau à la citrouille ira dans l’autre four,
il y a dans ce tableau comme une ambiance des Pays-Bas,
une scène de Jan Steen par exemple,
même carrelage au sol,
même composition …

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Il est question de la préparation d’un repas de fête aussi.
Les huîtres remplacent la dinde, et on remarque qu’on les mange froides ou chaudes, passées au grill dans la cheminée.

steenfetedet1mdh Les enfants jouent avec le chat, ou le chien.
On joue de la musique,
on courtise les dames, l’huître que tient l’homme indique le caractère lubrique de son intention,
et les oeufs cassés au sol, qui sont accompagnés d’une cuiller (phallique), du chapeau masculin et du pot où plonge une autre cuiller, peuvent indiquer la perte de la virginité.

steenfetedet2 Steen avait tenu une auberge à Delft, intitulée « Le serpent », et il a pu observer la vie de ses clients.
Il règne souvent dans ses tableaux une ambiance générale de grand fouillis, un désordre qui fut d’ailleurs surnommé en néerlandais « Huishouden van Jan Steen », « ménage à la Jan Steen ».

Ce désordre se retrouve aussi dans l’âme des humains qui mènent parfois une vie dissolue, et tous les symboles parsemés dans les tableaux de Steen le dénoncent.

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Le tableau de Doris Lee affiche une candeur charmante, donne une peinture du bonheur.
Dans la peinture hollandaise du XVIIème siècle, la morale vient toujours tempérer la joie ambiante. Celle-ci se traduit par des détails de « vanité » qui rappellent que la vie ici-bas est éphémère.

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Devant la cage d’où l’oiseau s’est envolé comme la vertu, un enfant, perché dans les hauteurs de la pièce, souffle des bulles de savon à côté d’un crâne. Ce jeu est bien sûr un symbole de vanité, du côté très fragile et éphémère de la vie.
Le peintre moralisateur rappelle qu’on peut toujours s’amuser en bas, mais la mort guette et le jugement dernier risque d’être redoutable.

Joyeux Thanksgiving malgré tout !

Le portrait double

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Encore l’autoportrait !
Celui-ci du musée de Leyde est étonnant.
L’artiste s’est représenté dans son tableau deux fois, à deux âges, jeune et vieux.

Il n’est pas rare que les artistes aient peint leurs autoportraits à des âges différents, on les voit jeunes, ensuite âgés à la fin de leur carrière, mais leurs toiles, produites à différentes époques, sont distinctes.

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Ici, David Bailly, natif de Leyde aux Pays-Bas, se montre jeune, avec ses cheveux bruns, tenant son propre portrait où il est âgé avec des cheveux gris. Il y a comme un certain anachronisme !

Ce tableau est une vanité, le peintre l’a voulu, et il l’a écrit, vanité des vanités, tout n’est que vanité.

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Vanité il y a, c’est évident, le temps passe, l’âme humaine est périssable, le sablier coule, la flamme de la bougie s’éteint, les pièces d’or et les richesses sont vaines, le crâne et les fleurs qui se fanent indiquent bien les vanités de ce bas monde, couronnées par les éphémères bulles de savon.

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Le peintre montre même le portrait de sa jeune femme défunte.
Les deux portraits ovales des époux forment des pendants.

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Outre la fuite du temps, ce tableau indique les cinq sens, l’ouie avec la flûte et la gravure du musicien au mur (d’après Hals), l’odorat avec les fleurs, le goût avec la pipe et le vin, la vue avec le petit miroir de la boîte, et le toucher avec les bulles car elles éclatent dès qu’on les touche.
L’artiste est aussi bon dans l’art du portrait que dans celui de la nature morte.

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Dans le catalogue de l’exposition de vanités du XVIIème siècle qui eut lieu à Paris en 1990, Alain Tapié fait remarquer à propos de ce tableau que, malgré toute la vanité des choses, l’âme humaine n’est pas perdue, on comprend que l’homme peut atteindre la vie éternelle en menant une vie sobre, en cherchant la sagesse.

Dans ce désordre d’images où jeunesse et vieillesse sont mêlées, dans cette construction en abîme, le verre de vin à moitié plein peut signifier la tempérance, les roses l’amour et la résurrection, les livres non usés et apparemment neufs une utilisation positive du savoir …

Méditation sur l’art aussi : le temps passe et altère les faits de l’existence, tandis que la peinture, en mêlant les époques, convie à l’éternité.

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Et puis, l’arrière-plan de cet étonnant tableau dévoile encore un autre portrait !
Sur le site du musée, on peut zoomer et observer le mur au fond de l’atelier du peintre :
Un visage est dessiné, en grand format, à même le mur. Figure fantomatique, passagère, aussi légère que la bulle de savon.
A nouveau sa femme semble-t-il, qui n’est plus et qui ne quitte pas ses pensées.
Le peintre s’est ainsi représenté deux fois, ainsi que son épouse.

Précieux coquillages du XVIIème siècle

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    Balthasar van der Ast, Nature morte aux coquillages, vers 1630, Centraal Museum Utrecht, notice et commentaire.

Ramenés par la compagnie des Indes Orientales, et aussi par la compagnie des Indes occidentales, les coquillages exotiques furent au XVIIème siècle considérés comme de précieux objets de collection, et au début du siècle surtout, comme toute nouveauté, ils se vendaient très cher.
Les collectionneurs, qui les conservaient jalousement, demandaient souvent à des artistes de peindre leurs trésors.

Les peintres les plaçaient dans des natures mortes au côté d’autres objets et de végétaux, les coquillages seuls en motif principal étaient plus rares, et Balthasar van der Ast devint le plus important peintre néerlandais de coquillages avec de petits formats.

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Rembrandt collectionnait aussi les coquillages, et celui-ci, unique dans son oeuvre gravé et très célèbre, est représenté en grandeur nature avec une très grande finesse d’observation.

Un autre peintre de coquillages s’est rendu célèbre à la toute fin du XVIIème siècle, c’est Adriaen Coorte, que j’avais présenté ici. Le Louvre possède deux tableaux, les revoici :

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    Adriaen Coorte, Cinq coquillages sur une tranche de pierre, 1696, musée du Louvre, notice et commentaire.

Coorte a poussé à l’extrême le raffinement du détail.
Joyaux de la mer harmonieusement ciselés.

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    Adriaen Coorte, Six coquillages sur une tranche de pierre, 1696, musée du Louvre, notice.

On comprend que ces espèces, découvertes par les marins embarqués vers de si lointaines contrées, suscitèrent alors un engouement exceptionnel. Nous sommes moins étonnés aujourd’hui, et certainement plus admiratifs devant les oeuvres d’art qu’elles ont engendrées.

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    Jacob de Later, Douze coquillages, gravure d’après Maria Sibilla Merian, 1705, Rijksmuseum Amsterdam, notice.

Le jardin Filiger

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Le nouveau musée de Pont-Aven s’agrémente d’un petit jardin étagé, paysagé, et pictural, qui s’appelle Filiger en l’honneur du peintre que j’avais évoqué sur cette page.

Je me suis offert au musée le ravissant sac en toile décoré du tableau de Filiger, qui est conservé dans le musée, et qui a inspiré le plan du jardin.

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La notice du tableau est imprimée à l’intérieur du sac !

Le paysage peint par Filiger est la côte du Pouldu, non loin de Pont-Aven.

Les Grands-Bretons choisissent le Brexit et les Bretons du continent maîtrisent le Breizh it !

Ce jardin breton, qui reprend le dessin du tableau, est une belle réalisation (il faut le temps aux plantes de pousser), une très bonne idée pour faire connaître cet artiste très attachant, et les objets dérivés vendus au musée, mugs, sacs, bijoux … sont charmants.

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C’est un artiste quasiment inconnu du grand public qui a été élu pour donner son nom et son art au jardin, bravo !
Il pleuvait quand je suis revenue au musée, mais lors d’une prochaine visite ensoleillée j’irai m’asseoir devant ce synthétisme végétal dont Charles Filiger serait fier.

Le site web du musée de Pont Aven n’est hélas pas détaillé, mais la page facebook montre beaucoup de photos que nous pouvons regarder ici.

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