Je pédalais à l’intérieur d’une carte postale mouillée

      Marc Chagall, La Pluie, 1911, Musée Guggenheim Venise, notice.

Sous une pluie incessante, le jour de la Fête du Travail, j’ai parcouru soixante kilomètres vallonnés, si ondulés qu’ils n’auraient guère rassuré Euclide sur la pertinence de ses axiomes. […] j’aime quand le fond de l’air est frais, s’agite et turbule. D’autant que mes sacoches plastifiées étaient parfaitement étanches, mes mollets élastiques, et que je me sentais en pleine forme. Je découvrais la campagne helvétique, toute d’équilibre en dépit du mauvais temps, avec ses bois, ses maisons solides, ses coteaux, ses tintements de cloches lointaines. La route miroitait. Je pédalais à l’intérieur d’une carte postale mouillée.
Le statut qu’on accorde à la pluie est relatif. Il est affaire de circonstances et d’équipement, bien sûr, mis aussi de durée. Lorsqu’il est arrivé à Paris en 1911, Chagall a achevé une oeuvre magistrale,
La Pluie, qui me revient toujours à l’esprit dès que des gouttes à la taille encore incertaine menacent d’accroître l’humidité ambiante. La dynamique de ce tableau est ambivalente, paradoxale même : le gris et le noir du ciel annoncent l’orage ; au centre de la toile, un arbre fruitier au tronc courbé. Sous l’effet d’une rafle de vent ? Peut-être. Pourtant, le feuillage est statique. À droite, un homme sort d’une maison en bois et ouvre placidement son parapluie, comme si la pluie était pour lui une douce joyeuseté.

Etienne Klein, extrait de Le pays qu’habitait Albert Einstein, éd. Actes Sud

Me revoilà sous le sujet de la pluie, mais ce n’est qu’un grain passager !

J’ai lu cette nouvelle biographie d’Einstein alors que la pluie se faisait quotidienne, interminable, et je m’amusais d’apprendre qu’Etienne Klein était parti sur les traces d’Albert en Suisse, à vélo, et par un vrai temps de cochon.
C’est passionnant de sillonner tout un pays à bicyclette à la recherche d’un illustre savant, et le compte-rendu de ce voyage scientifique à deux roues est lui-même vivant, bien écrit, haletant, d’une lecture très agréable.

Je me surprends moi-même, moi, qui n’ai jamais eu en physique que des notes lamentables, me suis régalée dans ce récit à la fois personnel, original et très scientifique.

Etienne Klein invente une conversation entre Galilée et Einstein tout à fait instructive. Mon intelligence n’a pas la vitesse de la lumière, je suis loin de comprendre, mais j’admire !
Et par nos temps troublés, l’admiration est salutaire, indispensable.

      Pierre-Henri de Valenciennes, Ciel à la villa Borghèse : temps de pluie, Louvre, notice.

Dans ce livre se trouve une citation épatante de Schopenhauer :

      Avoir du talent, c’est atteindre un but que les autres ne peuvent pas atteindre ; avoir du génie, c’est atteindre un but que les autres ne peuvent même pas voir.

      Pierre-Henri de Valenciennes, Le lac de Nemi sous la pluie, Louvre, notice.

Après la pluie

      Alfred Stieglitz, Berlin vu de ma fenêtre, 1907, photogravure, musée d’Orsay, notice.

      Après la pluie

      Comme un tableau plongé dans l’eau
      la ville prise dans les buées de la vitre
      murs et ciel où roulent les goutelettes
      – impression de la main courant sur l’herbe
      les pailles d’un champ hivernal, main mouillée
      et chaque ombre est épaisse et distante
      le ciel a des lambeaux violacés, une feuille encore
      tremble, racornie, en haut du pommier
      la terre est lourde et muette, enceinte
      d’un imprévisible printemps – la ville
      ici se rassemble comme une botte de paille rose
      couleurs mouillées dans la vitre.

      Paul de Roux, recueil Le front contre la vitre.

Le ciel a voulu honorer L’imprécis de la pluie de Yvette Rodalec, il a plu toute la semaine, et moi-même me laisse transpercer par ce livre ruisselant de beaux textes fluides, en continuant de bloguer sous les gouttes.

Après Camus, je me suis plongée dans les poèmes éclairants de Paul de Roux, que j’aime beaucoup.

      Clarence Hudson White, Gouttes de pluie, 1908, héliogravure, musée d’Orsay, notice.

Au coeur de l’hiver, j’aime vivre un moment particulier, un heure exactement, lumineuse, solitaire, mensuelle, dans la nuit du premier vendredi du mois, à l’église. C’est moi qui choisis ce temps nocturne, parmi ces vingt-quatre heures (de 9h le vendredi à 9h le samedi) de ce qui s’appelle l’adoration du saint sacrement.
Ce titre peut-être grandiloquent ne dira pas grand-chose à certains, j’explique brièvement : L’église est ouverte tout le jour et la nuit, on s’inscrit pour venir prier durant une heure devant l’ostensoir, on est deux au maximum dans l’église afin de ménager l’intimité et le grand silence.

Le choeur est éclairé de cierges et multiples petites lampes, l’orfèvrerie prend un relief merveilleux, surtout dans l’obscurité des heures nocturnes.
Dans la nuit, le silence entre les murs d’époque romane est millénaire, pur, profond, enveloppant.
L’église n’est pas chauffée, le système est en panne depuis presque un an …
Mon heure choisie est 1H-2H dans la longue nuit hivernale.
J’apporte une couverture, et, emmitouflée dans les lainages, je descends au fond de mon coeur et oublie le temps.

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    Nicolas Poussin, L’hiver ou le déluge, entre 1660 et 1664, musée du Louvre, notice

Cette nuit, le silence fut perturbé.
Mais la régularité du bruit qui s’invitait à la méditation permit finalement d’accompagner celle-ci de façon naturelle.
Le fauteur de trouble était la pluie.
Vigoureuse, tapageuse, elle criblait les toits, chutait de la nef sur les bas-côtés en rideaux tumultueux. Elle ne cessait pas.
Ce fond sonore et céleste, sourd et lointain dans les hauteurs de l’architecture, se fondait dans le silence habité du lieu saint. La pluie ne favorise-t-elle pas aussi la fertilité spirituelle ?
Déluge dans le ciel et flaque de lumière sur l’autel, singulière contemplation.
Je bravai à nouveau la pluie en sortant de l’église, puis me glissai en silence dans le lit, au chaud, au sec et l’âme sereine.

Camus et la pluie

      Gaston-Ernest Marché (1864-1932), Alger vu d’Hussein-Dey, château-musée Nemours, notice.

Dans son Imprécis de la pluie, Yvette Rodalec cite Camus :

    Voici du moins l’âpre leçon des étés d’Algérie. Mais déjà, la saison tremble et l’été bascule. Premières pluies de septembre, après tant de violences et de raidissements, elles sont comme les premières larmes de la terre délivrée, comme si pendant quelques jours ce pays se mêlait de tendresse. À la même époque pourtant, les caroubiers mettent une odeur d’amour sur toute l’Algérie. Le soir où après la pluie, la terre entière, son ventre mouillé d’une semence au parfum d’amande amère, repose pour s’être donnée tout l’été au soleil. Et voici qu’à nouveau cette odeur consacre les noces de l’homme et de la terre, et fait lever en nous le seul amour vraiment viril en ce monde : périssable et généreux.

    Albert Camus, extrait de L’été à Alger, Noces.

En lisant ce très beau passage de la pluie revenue sur la terre chaude d’Algérie, j’ai pensé à la pluie de New York que Camus a décrite dans ses carnets après son séjour aux Etats Unis en 1946.
Les carnets furent publiés en 1965 par Gallimard.
La différence entre les deux textes est frappante, les sensations de l’écrivain sous la pluie sont opposées.
En Algérie l’averse délivre la terre, exalte ses parfums, la féconde. À New York elle emprisonne, fait perdre espoir, fait tout vaciller dans la grisaille. Les seules couleurs persistantes sont le rouge ou le vert des feux de signalisation.

La pluie de New York est une pluie d’exil. Abondante, visqueuse et compacte, elle coule inlassablement entre les hauts cubes de ciment, sur les avenues soudain assombries comme des fonds de puits. Réfugié dans un taxi, arrêté aux feux rouges, relancé aux feux verts, on se sent tout à coup pris au piège, derrière les essuie-glaces monotones et rapides, qui balaient une eau sans cesse renaissante. On s’assure qu’on pourrait ainsi rouler pendant des heures, sans jamais se délivrer de ces prisons carrées, de ces citernes où l’on patauge, sans l’espoir d’une colline ou d’un arbre vrai. Dans la brume grise, les gratte-ciel devenus blanchâtres se dressent comme les gigantesques sépulcres d’une ville de morts, et semblent vaciller un peu sur leurs bases. Ce sont alors les heures de l’abandon.

La terre est ronde

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et aux grandes marées la terre s’arrondit encore.
le titre de mon billet est plat comme l’estran, je n’en trouve pas de mieux aujourd’hui.
L’automne est là, l’été laisse derrière lui ses dernières transparences, ses grands espaces de lumière.

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Je ne me lasse jamais de contempler les pêcheurs grattouillant le sable, et le gris barbouillant le bleu de ce paysage d’aquarelle.

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Paysages de Boudin, reflets de Lansyer, bleus de Stael, ou ciel de Ruysdael, l’atmosphère est picturale, sentimentale.

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Les nuages griffonnent sur le papier gros-bleu du sable humide.
Le fusain du contre-jour croque rapidement les silhouettes.

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L’heure bascule, la mer remonte, va gommer tous les exercices de la main humaine … même ce coeur que le hasard de deux semelles aux empreintes imbriquées a dessiné ! J’aime toujours photographier mes rencontres amusantes et inopinées avec un coeur gravé dans la nature, petite paréidolie du bonheur.

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Le calme règne, nous imprègne, dans cette douceur pastel.
Je n’ai rien à ajouter, la beauté du lieu n’appelle aucun commentaire, que le bien-être des yeux, de la tête.
Ou si, peut-être …

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dans ce ciel fluide et serein, balayé de soie blanche, une mouette étend ses ailes comme un oiseau de Magritte.
Une dentelle de soleil mousse sur la mer, un calme voluptueux de Baudelaire.

Je reprends le chemin de la maison, tournant le dos à ce tableau presque rêvé, je dois faire à manger, qu’aurais-je donc à mijoter ?
Une salade, du saucisson … la terre est ronde !

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La soupe et les nuages

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    La soupe et les nuages

    Ma petite folle bien-aimée me donnait à dîner, et par la fenêtre ouverte de la salle à manger je contemplais les mouvantes architectures que Dieu fait avec les vapeurs, les merveilleuses constructions de l’impalpable. Et je me disais, à travers ma contemplation : « toutes ces fantasmagories sont presque aussi belles que les yeux de ma bien-aimée, la petite folle monstrueuse aux yeux verts. »
    Et tout à coup je reçus un violent coup de poing dans le dos, et j’entendis une voix rauque et charmante, une voix hystérique et comme enrouée par l’eau de vie, la voix de ma chère petite bien-aimée, qui disait : « -Allez-vous bientôt manger votre soupe, s… b… de marchand de nuages ? »

    Charles Baudelaire, recueil Le spleen de Paris, 1869.

Que j’aime ce petit poème en prose !

Je ne devrais pas le dire, mais que j’aime le retour des nuages !

Le temps s’est rafraîchi, le ciel a revêtu sa petite laine argentée, sa doudoune de mohair. Les bleus purs des canots affrontent les pastels célestes et le gris marin, léger contraste atmosphérique, chromatique.
La bonne pluie d’été.

Contemplation

Dans Sorbonne Plage (revoir ici) Edouard Launet fait remarquer que les mots temple et atome ont une racine commune.

Ah, le petit régal d’étymologie !

Temple vient de templum, terme latin de la langue augurale désignant l’espace carré délimité par l’augure dans le ciel et sur la terre, à l’intérieur duquel il recueille et interprète les présages ( Dictionnaire historique de la langue française).

Par extension templum s’est dit du ciel tout entier, des régions infernales, des plaines de la mer, et de l’édifice consacré au ciel, aux dieux.
Le mot latin est rapproché du grec temenos, enclos sacré, issu du verbe temnein, couper, qui donne les racines tome, tomie.

On découpait un morceau de ciel pour y lire l’avenir.
Présages des nuages.
Pré carré du devin.

Contempler était à l’origine un mot de la langue augurale formé à partir de cum et de templum.
La contemplation était en latin chrétien l’action de considérer attentivement par les yeux et la pensée Dieu et les choses divines.

A force de considérer l’atome, qui, l’étymologie le dit, était une particule insécable et ultime, donc impossible à couper, les physiciens rendirent cette notion de l’indivisible complètement abstraite. L’adjectif atomique ne peut plus désormais désigner quelque chose qui ne peut pas être coupé, il prend la valeur plus générale de « connaissances et techniques liées à la structure de la matière ».

Pour la contemplation, des oeuvres de Magritte qui vécut dans la ville de l’atomium !

En bleu adorable

    Lyonel Feininger (1871-1956), Gelmeroda, 1936, Met New York, notice

      En bleu adorable fleurit
      Le toit de métal du clocher. Alentour
      Plane un cri d’hirondelles, autour
      S’étend le bleu le plus touchant. Le soleil
      Au-dessus va très haut et colore la tôle,
      Mais silencieuse, là-haut, dans le vent,
      Crie la girouette. Quand quelqu’un
      Descend au-dessous de la cloche, les marches, alors
      Le silence est vie ; car,
      Lorsque le corps à tel point se détache,
      Une figure sitôt ressort de l’homme.
      Les fenêtres d’où tintent les cloches sont
      Comme des portes, par vertu de leur beauté. Oui,
      Les portes encore étant de la nature, elles
      Sont à l’image des arbres de la forêt. Mais la pureté
      Est, elle, beauté aussi.
      […]

    Friedrich Hölderlin (1770-1843), extrait de En bleu adorable, traduction de André du Bouchet, dans Oeuvres, éd. la Pléiade

Voici en allemand le début du long et célèbre poème de Hölderlin :

In lieblicher Bläue blühet
mit dem metallenen Dache der Kirchthurm. Den umschwebet
Geschrei der Schwalben, den umgiebt die rührendste Bläue.
Die Sonne gehet hoch darüber und färbet das Blech,
im Winde aber oben stille krähet die Fahne.
Wenn einer unter der Glocke dann herabgeht, jene Treppen,
ein stilles Leben ist es, weil,
wenn abgesondert so sehr die Gestalt ist,
die Bildsamkeit herauskommt dann des Menschen.
Die Fenster, daraus die Glocken tönen, sind wie Thore an Schönheit.
Nemlich, weil noch der Natur nach sind die Thore,
haben diese die Ähnlichkeit von Bäumen des Walds.
Reinheit aber ist auch Schönheit.
[…]

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En bleu adorable fleurit … on s’attend à ce que le poète encense les fleurs bleues de la nature, comme son compatriote Novalis, mais non, ce bleu est métallique, celui du zinc du clocher. On entrevoit aussi le bleu nuit des hirondelles, le bleu clair du ciel, l’éclat bleu de la girouette, le bleu des heures qui s’égrènent au son des cloches, le bleu profond du silence.
Et le bleu léger de l’âme humaine.

IMGP6484 Le pauvre poète est resté fou durant la moitié de sa vie, on l’appela d’ailleurs le poète fou.

A Tübingen, en Souabe, se trouve sa maison, une tour de couleur jaune, qu’on peut visiter virtuellement sur cette page en cliquant dans les cadres blancs pour progresser.
J’aimerais la visiter réellement !

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Cette semaine j’ai lu un petit livre à la couverture bleue, un livret bleu d’une délicatesse infinie.
Bobin bien sûr, sa poésie myosotis aux éclats de lapis lazuli !

Je ne m’en lasse pas et cite deux de ses phrases ineffables :

      Tout m’est lecture. La plus grande partie de ma bibliothèque est dans le ciel, avec ses volumes dépareillés de nuages, jamais à la même place.

      Je dépose la vieille montre de mon coeur chez Jean Sébastien Bach. Quand je la reprends elle est comme neuve et sonne toutes les secondes.

      Christian Bobin, extrait de Une bibliothèque de nuages, éd. Lettres Vives, 2006.

    La Falaise à Fécamp by Claude Monet Aberdeen Art Gallery and Museums Collection

    Monet
    , La falaise à Fécamp, 1881, musée d’Aberdeen, notice

Les vents m’ont dit

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C’est l’hiver qu’il faut visiter la Bretagne. C’est à l’époque des vents fous et meurtriers qu’il faut battre ses chemins, visiter ses ports, se glisser dans ses chapelles humides. Armez-vous de manteaux et de bottes et arpentez ses grèves et collines.

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[…]L’hiver breton, entre deux marées, entre deux averses, présente parfois l’azur impeccable d’un ciel rageusement lessivé par le vent de galerne. Du haut des collines dépeuplées de leurs frondaisons, on voit plusieurs clochers pareils à des épées plantées dans le firmament. Le pays, débarrassé de ses compromissions touristiques, respire son air, étale toutes les nuances de ses couleurs, accueille les oiseaux étranges et migrateurs dans ses labours frais.

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Il me tarde de le revoir ainsi, dans l’oeil de ses ogives, tout chargé de mémoire, à l’extrêmité de ses môles, à l’abri des allées et des chemins qui conduisent tantôt à des ruines, tantôt à des rias secrètes, parfois à des grèves bondissantes où n’errent plus que des chiens fauves.

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Intimiste ou métaphysique, repliée dans ses talus ou livrée au mystère du monde, c’est toujours aux âmes que la Bretagne s’adresse au temps d’hiver. Et c’est au temps d’hiver, hélas, que les visteurs la désertent.
Dommage !

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Ce texte s’intitule Hiver.
Ecrit par Xavier Grall et publié dans la revue La Vie le 5 novembre 1981.
Le poète breton rédigeait une chronique chaque semaine dans cette revue.
Ses billets ont été rassemblés dans un livre qui s’appelle Le vents m’ont dit, paru en 1982.

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C’est un recueil de toute beauté qui fait aimer la tempête, la mer ingrate, le ton sourd, mat et puissant des hivers déchaînés, comme l’aurait dit Gauguin.
Les vents m’ont dit, ces mots sont de Grall, il avait écrit en 1977 dans La Vie :

Les vents, je vous prie de me croire, y soufflent avec une incroyable superbe. Longtemps je les ai craints. Il me prend aujourd'hui de les aimer. Ils sont les grands marcheurs de l'espace et, dans ma retraite immobile, ils empoignent mes idées et mes rêves pour d'hauturières bourlingues. Au vrai, ils portent dans leur gorge la grande voix de la mer. Je vous dirai des rages et des naufrages. Je vous dirai des marées. Je vous dirai des souffles ... Les vents me disent que le monde est beau, que rien n'est fixé pour toujours, que la vie est un mouvement musical et perpétuel.

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Les vents m’ont dit, c’était aussi le nom d’une librairie de Quimper, largement tournée vers la poésie, qui fut hélas emportée par les vents impitoyables de l’économie.

L’âpre vent sait faire des miracles, ménager des trouées bleues, étirer des neiges d’écume, faire moutonner les flots virides et nous embarquer à tire d’aile dans sa poésie.

Ces photos datent d’hier, entre deux grains, entre ciel et sable et sous les embruns au goût de sel.

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Au bonheur des listes

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Vite, il pleut, la jeune femme court dans le jardin pour décrocher à l’aide d’une perche son kimono en train de sécher, et dans sa course elle perd une sandale. Quelle grâce et poésie !

La pluie incessante n’incite pas à suspendre le linge dehors en ce moment, ce temps interminable et surtout minable pousse plus que jamais à la lecture …

chevet Je suis en train de lire un ouvrage surprenant, fascinant :
Notes de chevet , Sei Shônagon, traduction de André Beaujard, éd. Gallimard/Unesco

Ce livre touffu se picore, se lit par chapitre au gré de nos envies. Une femme noble de la cour impériale japonaise, Sei Shônagon, prend des notes sur la vie quotidienne et observe avec une grande finesse ses concitoyens.

La particularité de ce journal intime est sa forme : Sei dresse des listes, toutes sortes de listes, parfois surprenantes, comme la liste des choses qui gagnent à être peintes, ou la liste des choses qui donnent une impression de chaleur, ou bien la liste des choses qui sont bonnes quand elles sont grandes.

On apprend à connaître les traditions du Japon. La dame ne se limite pas à la seule liste, elle détaille, raconte des anecdotes, livre sa réflexion, délicate et poétique.

dantzig Tous ces listes me font alors penser au livre de Charles Dantzig, Encyclopédie capricieuse du tout et du rien, éd. Grasset

C’était en 2009, Charles Dantzig scrutait aussi, à travers d’innombrables listes, la vie de ses contemporains, la vie artistique et littéraire notamment, avec l’érudition et l’humour qu’on lui connaît. J’avais beaucoup aimé ce gros livre qui pouvait aussi se lire par tranches piochées au hasard. Et justement, Charles Dantzig place dans sa liste des dames so chic Sei Shônagon !

Sei Shônagon et Charles Dantzig sont tous deux des esthètes, très sensibles aux couleurs, aux harmonies. Je me souviens que Dantzig aime beaucoup porter un pull camel sur un pantalon de flanelle anthracite, et Sei Shônagon aime les vestes dans la nuance azalée ou la teinte cerisier au printemps, vert-feuille-morte en automne.

On pourrait penser que ces deux écrivains sont contemporains, mais Sei Shônagon a vécu au XIème siècle !

Elégies pour le temps de vivre

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      Je ne sais pas, je ne sais rien, je
      ne compte plus les années, je suis
      une vitre sensible où les songes
      se concentrent, un tourbillon de
      brume et de limpidité – l’inquiétude
      est comme une empreinte, un astre tardif
      qui commence à mourir, une fleur malmenée
      auprès d’une vasque. Je ne sais rien,
      je ne sais pas quel équilibre
      rendrait le ciel à la terre.

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      Ce qui réchauffe mes paupières
      et les averses fugitives vient
      d’une image ineffable qui s’obstine
      dans ma mémoire – car il est un pays
      plus présent que le monde, celui
      qui rêve en nous, où l’on se réfugie :
      au jardin des prés, hirondelles, école
      apaisée, ruisseaux, fermes tranquilles
      sous la neige, clôtures et collines
      impalpables qui tiennent tête à l’infini.

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      On a tous, dans notre sommeil,
      des audaces qu’aucune ombre ne peut
      atteindre, on remonte à la surface
      les éclaircies et les visages qui
      portent en eux notre origine – plus
      d’outrages, plus de tourments, nous
      nous posons sur l’aile du temps

      qu’on voudrait aussi légère, aussi
      douce, au moment de quitter
      notre froide carcasse.

      Richard Rognet, poème extrait de Elégies pour le temps de vivre, 2005-2009, Poésie/Gallimard, octobre 2015.

rognet j’ai découvert ce livre et ce poète à la librairie, avec le même émerveillement que les étoiles sur la plage.

Richard Rognet écrit, réfléchit et compose, sur la crête sensible entre le présent quotidien et le passé lointain.
Sa poésie du souvenir engendré par les images de la vie quotidienne et de la nature est bien élégiaque, elle révèle la solitude, la perte de l’être cher, le désenchantement, mais dans sa douceur elle contient une forme d’espérance et de bonheur.
Je suis profondément charmée par ces mots, qui me rappellent Modiano, et ces strophes, qui surprennent agréablement par leur musique et leur ponctuation.

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J’ai choisi ce poème car les pauvres étoiles de mer, arrachées du fond marin par la tempête et échouées sur le sable, apparaissent comme des astres en train de s’éteindre et comme des fleurs malmenées auprès des vagues.
Il y en avait des centaines avant-hier sur la plage, certaines disloquées, perdant leurs branches, mais qu’elles étaient belles dans leur agonie !

Leur gris mimétique les fond dans le sable grossier. Saupoudrées de mauve, de bleu, d’orange ou de vert, elles semblent éclore comme des roses de Noël, des roses coupées vouées à se faner rapidement. La mer ébranlée rejette ses entrailles, gris de perle incarné, insufflé des couleurs les plus subtiles du ciel en colère. C’est à la fois triste et beau, tout à fait une élégie.

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