Saisir en quelques traits …

      Antoine Watteau, Deux études d’un jeune enfant coiffé d’un bonnet, D.A.G. Louvre, notice.

Quelle légèreté du crayon, quelle vivacité, liberté, quelles charmantes expressions, et quel oeil de l’artiste !
Hop, c’est croqué, c’est enlevé, c’est dans le carnet !

Ce sont les vacances d’hiver, ma petite-fille est à la maison, j’ai tenté de saisir son regard avec mon appareil photo, mais le cliché n’aura pas la grâce du dessin de Watteau !

L’un des premiers biographes de Watteau, Caylus, a lu devant l’Académie royale de peinture et de sculpture, en février 1748, son mémoire intitulé La vie d’Antoine Watteau, où il rapporte le goût de l’artiste pour les croquis pris sur le vif :

du plaisir de dessiner. Cet exercice avait pour lui un attrait infini ; et quoique la plupart du temps la figure qu’il dessinait d’après le naturel n’avait aucune destination déterminée, il avait toute la peine du monde à s’en arracher. Je dis que le plus extraordinairement il dessinait sans objet … Sa coutume était dessiner ses études dans un livre relié, de façon qu’il en avait toujours un grand nombre sous sa main … Il prenait ses modèles dans les attitudes que la nature lui présentait, en préférant volontiers les plus simples aux autres. Quand il lui prenait en gré de faire un tableau il avait recours à son recueil. Il y choisissait les figures qui lui convenaient les mieux pour le moment. Il en formait ses groupes …

(source : article de J.F. Méjanès, revue du Louvre 1991 n°1)

Watteau a en effet utilisé cette étude de jeune enfant dans plusieurs tableaux, dont certains hélas sont aujourd’hui disparus ;
le croquis de la partie droite se retrouve dans le tableau La gamme d’amour conservé à la National Gallery de Londres (ci-dessous),
et dans L’occupation selon l’âge conservé à la National Gallery de Dublin (en n&b sur la page du musée).

Je trouve que la peinture n’a pas toute la grâce de la sanguine.

Les enfants ne tiennent pas en place, comme de petits animaux sauvages, il faut les croquer ou les photographier rapidement, sur le vif, afin de pouvoir les immobiliser dans un tableau ou un album …

La maladroite

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    George Dunlop Leslie, Alice au pays des merveilles, vers 1879, Royal Pavilion Brighton, notice

Dois-je en parler ? J’hésite.
Ce livre n’est, à mon avis, pas à mettre entre toutes les mains. Âmes sensibles, s’abstenir !
Le bibliothécaire l’a présenté comme son grand coup de coeur, alors je l’ai lu, malgré le sujet : l’enfant maltraité.

Je l’ai pris un soir, dans mon lit, l’ai lu jusqu’au bout, jusque tard dans la nuit, jusqu’aux larmes plein les yeux.

Le bibliothécaire a dit que l’écriture est simple, sobre, c’est une écriture blanche.
Qu’entend-il par écriture blanche ?
J’ai compris, ce récit est dit d’une voix blanche, étouffée par l’angoisse. Sous des mots cliniques qui ressemblent à ceux d’un rapport de gendarmerie se tendent comme un arc une dramatisation croissante, un combat perdu d’avance, une résignation fatale, qui vous tirent une flèche en plein coeur.

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    Mary Cassatt, Mère lavant son enfant ensommeillé, 1880, LACMA Los Angeles, notice

La quatrième de couverture du livre dit qu’il est écrit dans une langue dégagée de tout effet de style.
Et pourtant le lecteur découvre un vrai style, très prenant, original, qui fait parler les personnages chacun sous l’énoncé en majuscules de leur nom ou rôle, comme dans le dialogue d’une pièce de théâtre.
Si cette histoire devait être adaptée au cinéma, je verrai bien Clint Eastwood aux commandes.

Ce livre est si fort, si dur, à la fois si nécessaire, qu’on le referme bouleversé, meurtri … je ne pouvais plus trouver le sommeil. Il m’aurait fallu prendre ensuite un livre de poésie.

Voilà, j’en ai dit quelques mots, qui sont bien faibles face à ce premier roman magistral d’Alexandre Seurat, La maladroite, éd. la brune au rouergue, mai 2015.
Il fait partie du prix CEZAM 2016.

Un écrivain prometteur.

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La liste de mes envies

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Dans la médiathèque de Fouesnant a été installée en décembre une boîte aux lettres, qui porte cet écriteau : La liste de mes envies. On y dépose sa liste pour le père Noël, et comme il s’agit d’une bibliothèque, le titre est littéraire, en référence au livre de Grégoire Delacourt.

Les listes, qui peuvent être signées ou rester anonymes, seront plus tard exposées et pourront être lues par les visiteurs. On y jette ses envies, concrètes ou de l’ordre de l’abstrait, l’abstraction est même souhaitable même si elle prend la forme d’un coup de gueule.

Je n’ai pas encore écrit ma liste, je ne sais pas si j’en aurai le temps, mais ce sujet me paraît amusant et me pose des questions. Une réflexion que j’entreprends ici-même …

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    Georges d’Espagnat, La gare de banlieue, vers 1895, musée d’Orsay, notice

La liste de mes envies n’est pas celle de mes rêves. Et les envies sont-elles la même chose que des souhaits, des désirs, des volontés ?

L’envie fut d’abord un péché, le mot vient du latin invidia, jalousie, regard malveillant. A partir du XIIème, l’envie a pris parallèlement deux sens : jalousie haineuse et satisfaction d’un désir.

Le mot au pluriel désigne les petites peaux qui se détachent autour d’un ongle (pourquoi donc ?), et, en général il a un sens positif, il concerne les désirs sans jalousie particulière envers autrui.

Il me semble qu’il y a une différence de poids entre les envies et les rêves. Les premières sont légères, de peu d’importance, personnelles, réalisables, tandis que ces derniers sont grands, profonds, souvent sérieux, altruistes, et leur gravité les suspend la plupart du temps dans le domaine idéal.

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    Georges d’Espagnat, Au piano, 1910, musée Albert André Bagnols sur Cèze, notice

La liste de nos envies a le poids d’un sachet de fleurs de tilleul, de feuilles de verveine, pour l’infusion des sentiments du moment, le fait d’écrire les mots de nos envies positives ou négatives nous soulage déjà.

Que sont les mots des envies ? Goût, besoin, faim, désir, fringale, appétit, convoitise, tentation, inclination, souhait, caprice …

La liste de nos envies gonfle comme un édredon, qu’elles soient petites, grandes, pressantes, subites, saugrenues, sauvages, urgentes, furieuses, passagères, organiques, mimétiques, lubriques, ces lubies, folies, coup de coeur ou de calcaire ne pèsent pas lourd dans le fond de notre âme. On a envie d’une cerise à l’eau de vie, mais on rêve de la paix dans le monde.

Si tous les êtres humains de notre Terre pouvaient vivre heureux dans le pays qui les a vus naître … cela est un rêve. Plus personne ne serait forcé de se lancer sur les routes dangereuses de l’émigration. Chacun serait libre de partir vers un ailleurs pour aimer le découvrir. Selon son envie.
Je pense alors que le plus beau rêve serait celui qui pourrait avoir la légèreté d’une simple envie.

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      Colette, Cadeaux de Noël, textes choisis et présentés par Frédéric Maget, éd. L’Herne, novembre 2015.

Ce petit livre peut figurer dans une jolie liste de livres de Noël, parce que Colette a évoqué Noël et le Jour de l’An à sa manière unique, et à tout moment on peut être pris d’une envie de Colette.
Voici rassemblés ses nombreux écrits autour de Noël et du Jour de l’An, articles souvent parus dans la presse en fin d’année, ou épisodes repris dans divers ouvrages. Noëls de l’enfance, Noëls païens parce que sa mère Sido n’était pas croyante, Noëls désuets de la campagne, Noëls pittoresques ou souhaits de Jour de l’An bien troussés, à lire et à relire à l’envi !

Des feuilles, des feuilles …

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    Francisco de Goya, José Costa y Bonells dit Pepito, vers 1810, Met New York, notice

      Sur le sable du temps

      A Bruno Doucey

      Mon cheval à roulettes
      noir et blanc pommelé
      galope encore
      sur la terrasse de l’enfance
      et les frêles bateaux de papier
      dansent
      vers le bassin de l’Esplanade
      par les étroits canaux de la fontaine
      canyons géants du Colorado

      La cadence des roulettes
      accompagne les voix profondes
      du violoncelle de ma mère
      inaltérées pour toujours
      seul j’ai vieilli
      mais demeure l’enfant
      comme la mer soupire
      sur le sable du temps

      Frédéric Jacques Temple, recueil Périples, éd. Bruno Doucey, 2012

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    Claude Monet, Jean Monet sur son cheval de bois, 1872, Met New York, notice

Le petit livre pourpre, et doucement rayé comme le sont tous les livres édités par Bruno Doucey, a reçu le prix Guillaume Apollinaire en 2013. Je l’ai reçu moi-même cet été pour mon anniversaire, et, dans la lumière striée, comme la couverture, par les rayons d’un après-midi estival passé sous un pin odorant, j’ai découvert un nouveau poète.

Frédéric Jacques Temple est né en 1921 à Montpellier et a beaucoup voyagé. Il dit les couleurs de sa terre natale méditerranéenne, de ses voyages à Cuba, à Santa Fé, à Dublin, en Grèce, au Brésil, au Canada …
Bruno Doucey a réédité son recueil Phares, Balises & Feux brefs qui était épuisé, et publié à sa suite le recueil de vingt-et-un poèmes inédits Périples.

Le poète dit des mots tellement beaux, tellement délicats, tellement tout ça … ah …

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Un grand merci à Bruno Doucey de faire mieux connaître ce poète, et merci à lui aussi d’avoir écrit Le carnet retrouvé de monsieur Max !

Ce livre, « Le carnet retrouvé de monsieur Max » de Bruno Doucey édité par lui-même en avril 2015, est un pastiche.

A vrai dire, je n’apprécie pas bien le pastiche, il n’y a que ceux de Marcel Proust que j’aime, mais ce pastiche-là, dont le titre, d’ailleurs, fait penser au Temps retrouvé, est rédigé de façon si émouvante, qu’on s’y croit, on se surprend au creux du récit de Monsieur Max lui-même.
Il n’y avait qu’un poète, et Bruno Doucey est un poète, pour écrire à la manière du poète Max Jacob.
Il raconte son arrestation à Saint-Benoît sur Loire, son enfer à Drancy, et les larmes nous montent aux yeux.
Bruno Doucey a su retrouver la tendresse, la sensibilité et l’humour de Max Jacob, avec une justesse bouleversante.

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Puisque je suis dans les livres, je dis un mot de celui dans lequel je suis plongée depuis hier.

Gérard Lefort, Les amygdales, éd. de l’Olivier, août 2015.

Je ris beaucoup ! Le livre désopile, décoince, dilate, ça fait du bien de temps en temps.
Aucune poésie cette fois, rien que de l’humour. De l’émotion parfois.
Gérard Lefort raconte son enfance dans un milieu bourgeois, entre un père fantasque, deux frères encombrants, une petite soeur plutôt laide, et une maman impayable ! Son imagination débordante lui joue des tours pendables, lui fait vivre la vie au carré, au cube même.
On se retrouve soi-même dans son époque, surtout quand on a le même âge que lui, ce qui est mon cas.
Il écrit bien, très bien.
Trop bien peut-être, dans le sens où l’enfant qu’il fut cède la place au journaliste qu’il est, ses souvenirs se recouvrent parfois de tournures percutantes comme les gros titres de faits divers, d’images démesurées, qui balaient la sensibilité enfantine, ne restituent pas vraiment le regard de l’adolescent (c’est mon ressenti).
Mais je sais bien qu’il est très difficile de décrire son enfance, dans le verbe décrire, il y a le préfixe qui a une valeur intensive, qui renforce l’écriture, et la tentation est grande de forcer le trait.

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    Robert Peckham, Le dada, vers 1840, NG Washington, notice

Mon récit d’enfance préféré reste encore celui de Nathalie Sarraute, pour lequel l’écrivain adulte interroge l’enfant, chacun a sa place, ses mots, le tour est habile, envoûtant, inimitable bien sûr.

Allons, encore un livre, lu cet été, mon anniversaire fut comblé de bons livres 🙂 !

Sophie Lemp, Le fil, éd. de Fallois, avril 2015.

Ce petit livre est le premier texte publié d’une jeune femme qui travaille pour France-Culture. Son écriture est remarquable, de finesse, de sobriété, de bonté.
Sophie Lemp raconte son enfance également, à travers le souvenir de sa grand-mère. Celle-ci avait rédigé sur trois carnets ses journées avec sa petite-fille, c’était son journal de grand-mère, et elle le lui avait dédié pour lui dire tout son bonheur, son amour.
Ce fil infrangible, tendu entre la jeune femme et son aïeule, est extraordinairement touchant, sans mièvrerie.

J’ai été moi-même tant occupée par mes petits-enfants cet été, que je n’avais pas trouvé le temps de faire la louange de ce livre, voilà qui est fait !

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Iris, lis, ancolie, anémone, le langage oublié des fleurs

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      Atelier de Dürer, La madone aux iris, 1500-1510, National Gallery Londres, notice

Poursuite de ma promenade parmi les iris

Les feuilles de l’iris ont la forme d’une lame d’épée, d’un glaive, (disons, dans ce cas, d’un fleuret !) et c’est pourquoi la fleur évoque la douleur de la Vierge Marie à la mort de son fils sur la croix. Ce symbole provient de l’interprétation d’un passage de l’Evangile selon Saint Luc (Lc 2- 35), la prophétie de Syméon lors de la présentation de Jésus au temple:

      Son père et sa mère étaient dans l’émerveillement de ce qui se disait de lui. Syméon les bénit et dit à Marie, sa mère : « Vois ! Cet enfant doit amener la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël ; il doit être un signe en butte à la contradiction, -et toi-même un glaive te transpercera l’âme !-, afin que se révèlent les pensées intimes d’un grand nombre.
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Les fleurs d’iris, dans ce tableau, se détachent dans le ciel au côté de la figure de Dieu le Père. Elles ne se trouvent pas au sol comme dans bien d’autres tableaux religieux, elles développent leurs volutes parmi les nuages, parce qu’elles aussi annoncent la prophétie.

L’iris apparaît parfois dans des tableaux de l’Annonciation, il est confondu avec le lys, le remplace notamment chez les peintres nordiques.
Ces deux fleurs sont parfois mêlées, comme dans ce bouquet où se trouve aussi l’ancolie :

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Revenons au tableau de la madone aux iris, il présente des couleurs merveilleuses, une harmonie étonnante et fruitée de rouge, orange et rose.

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Le site du musée permet de zoomer pour admirer les détails … et grâce au zoom on découvre une autre fleur …

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L’anémone, au bord droit du tableau, est associée, comme l’iris, à la mort du Christ.
Cette fleur éphémère, dont le nom grec désigne le vent, a une signification funèbre. Vénus était tombée amoureuse du bel Adonis, mais celui-ci fut mortellement blessé par un sanglier à la chasse, et de son sang naquit une anémone. Le symbolisme chrétien a repris ce mythe, une anémone figure au pied de la croix, rougie du sang versé.

Bien que simplement oeuvre de l’atelier de Dürer et non de la main du maître, ce tableau enchante, la Vierge a des cheveux angéliques.

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Dans les représentations de l’Annonciation ou de la Vierge à l’Enfant, on aperçoit parfois des ancolies, autre fleur mariale, l’ancolie traduit aussi la souffrance de la Vierge, et les deux fleurs sont parfois associées comme dans cet intéressant bouquet de Memling.

Comme par hasard, don du ciel, en ce mois de mai, mois de Marie, une belle ancolie sauvage et violette est venue fleurir parmi mes iris !

Et à demain pour des iris plus joyeux !

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L’humble enfance

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      Pieter Fransz. De Grebber, La Vierge apprenant à lire à l’Enfant Jésus, vers 1630, musée des beaux arts Quimper, notice.

    Petit Jésus qu’il nous faut être,
    Si nous voulons voir Dieu le Père,
    Accordez-nous d’alors renaître

    En purs bébés, nus, sans repaire
    Qu’une étable, et sans compagnie
    Qu’un âne et qu’un bœuf, humble paire ;

    D’avoir l’ignorance infinie
    Et l’immense toute-faiblesse
    Par quoi l’humble enfance est bénie ;

    De n’agir sans qu’un rien ne blesse
    Notre chair pourtant innocente
    Encor même d’une caresse,

    Sans que notre œil chétif ne sente
    Douloureusement l’éclat même
    De l’aube à peine pâlissante,

    Du soir venant, lueur suprême,
    Sans éprouver aucune envie
    Que d’un long sommeil tiède et blême…

    En purs bébés que l’âpre vie
    Destine — pour quel but sévère
    Ou bienheureux ? — foule asservie

    Ou troupe libre, à quel calvaire ?

    Paul Verlaine, extrait des Liturgies intimes

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Du dimanche des amis au dimanche de l’Avent

Dimanche dernier j’étais au musée, investi par ses Amis. Les amis du musée, membres de l’association, présentaient au public leur oeuvre préférée, disaient pourquoi celle-ci captait leur faveur. Idée originale et charmante pour faire connaître des merveilles.
J’ai participé, commenté, et mon tableau préféré à Quimper est ce gamin de Haarlem, angéliquement blond et dénudé.
Je n’explique pas à nouveau qui est cet enfant, c’est un très beau profil marial que sa maman présente à ses côtés.

Ce dimanche est le premier de l’Avent, nous entrons dans le mystère de la nativité. J’adore cette période de l’attente et j’ai lu ce matin ce poème peu connu de Verlaine qui m’a rappelé le tableau de dimanche dernier.

ticket2Je ne sais pas si le ticket du musée a remis la scène à l’endroit depuis 2009.

      En Avent toute !

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Dimanche, c’était avant
Lundi, c’était hier
Ce premier lundi d’Avent est né mon petit-fils !
Il est né un peu avant
Prévu pour l’Epiphanie, il est né avec l’Avent
Tout petit, tout mignon
pur bébé, humble enfance
comme un hasard souriant, je lus le poème de Verlaine
Et mon petit-fils est arrivé
Joie chez Grillon du Foyer !

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      Pieter Fransz. De Grebber
      , Mère et enfant, 1622, Frans Hals Museum Haarlem, notice.

Mercredi 4 décembre, j’ouvre la fenêtre du calendrier de l’Avent sur ce peintre, Pieter De Grebber, né vers 1600 à Haarlem, mort vers 1652-53 dans cette même ville. Le musée de Haarlem convoitait le premier tableau montré ci-dessus, vendu aux enchères à Amsterdam en 1985. Exploit, chance, merveille, le musée de Quimper a pu l’emporter grâce à une subvention exceptionnelle de la Direction des Musées de France.

Cependant il faut admettre que ces tableaux ci-dessus, représentant tous deux une mère, son enfant et un livre, auraient pu être réunis d’une manière passionnante et instructive dans le musée de Haarlem.

Deux épisodes de lecture, deux sujets différents, deux styles aussi.
Dans le tableau de Haarlem, une maman, habillée simplement, lit ou parcourt un livre en tenant sur ses genoux son enfant pour l’allaiter. Scène touchante de la vie quotidienne. Le style est influencé par les Flamands, par la manière de Rubens, Jordaens, que Pieter De Grebber étudia au début de sa carrière. Les couleurs sont vives, les ombres nettes, les matières réalistes. Le tableau date de 1622.

Dans le tableau du musée de Quimper, on perçoit quelque chose de très différent. La maman ne tient pas son enfant sur ses genoux, une certaine distance troublante s’établit entre eux deux, comme une respectueuse retenue. L’enfant est nu, ce qui enlève à la scène son banal caractère de vie quotidienne. Sous un couvert de scène profane, il s’agit d’une scène religieuse. L’enfant nu est l’Enfant Jésus. Le réalisme flamand s’évanouit, laisse place à une lumière toute rembranesque, blonde, mystérieuse et douce. Le fond travaillé du tableau de Haarlem a disparu, on a là un fond uni gris velouté, cher à Rembrandt aussi dans les années 1630-1640. Ce tableau de Quimper est donc plus tardif, des années trente. La maman est revêtue d’un magnifique châle de soie brodée d’or, c’est la Vierge.

Ces deux moments de lecture offrent deux lectures distinctes de la peinture. N’est-ce pas passionnant ?

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Il ne faut pas éveiller le chat qui dort



    Charles Le Brun
    , Le sommeil de l’Enfant Jésus, 1655, Louvre, notice

« Chut » dit la Vierge au petit Jean-baptiste turbulent qui aimerait bien jouer avec Jésus. C’est une scène touchante, transposée dans une belle demeure, le petit lit de l’Enfant Jésus est un meuble bien élégant.
L’Enfant dort, abandonné sur les genoux de sa mère, celle-ci demande de ne pas le réveiller, de ne pas troubler son insouciance, le temps de sa Passion viendra si rapidement.

Le Brun s’est inspiré de ce tableau :

    Le Dominiquin, La Vierge avec l’Enfant Jésus et Saint Jean-Baptiste, vers 1605, Louvre, notice

Une belle image du sommeil bienheureux !

Le Brun, qui savait très bien dessiner les animaux, a peint un chat somnolant sous le radiateur. Le peintre ne doit pas avoir placé un chat dans son tableau par hasard, il aurait probablement désigné par là ce proverbe : il ne faut pas éveiller un chat qui dort.
Cela voulait dire : il faut laisser les choses au calme, ne pas risquer de soulever d’éventuels dangers, de réveiller de vieilles querelles.
Or on connaît l’histoire religieuse, il faut laisser l’Enfant profiter de son repos. Il est le Verbe incarné, je suis tentée de dire qu’il faut le laisser pour cet instant merveilleux sur son mode infinitif !

Le temps est gris velours aujourd’hui, doux et opaque comme un chat des Chartreux, et je sommeillerais volontiers toute la journée !

Le monde à l’envers

La plus grande faute que pouvait commettre une épouse aux Pays-Bas autrefois, c’était de mal tenir sa maison, d’y laisser régner le désordre matériel aussi bien que mental. Je me trouve actuellement au coeur de ce péché capital !
Entre mes travaux de bricolage qui n’en finissent pas et mon jeune chien qui fait pipi partout, je deviens une caricature de Jan Steen.
Je vais faire mon possible pour que les choses retrouvent calme et beauté ce week end, et en attendant je me repose un peu devant ce magnifique tableau du Metropolitan museum. Le zoom , dans le site du musée, permet de scruter tous les détails en haute résolution.

Voici l’indigne maîtresse de maison !
Trop bu, trop mangé, trop ri, sa tenue débraillée fait honte, son tablier se tortille autour de sa taille, et autour d’elle tout part en vrille. Elle piétine la sainte bible et redemande à boire.
La servante remplit volontiers son verre parce que le maître a des intentions sur elle.

Le maître fume, boit et fait le geste obscène.
Le chat a, comme dit bien le site du musée,  » carte blanche  » dans ce lieu de perdition et en profite.

Gourmandise, ivresse, luxure, paresse, jeu, irrespect, égoïsme, négligence, sacrilège … tous les aspects de l’intempérance sont décrits dans ce tableau.

Et dans toute cette vanité, le temps passe, se déroule inexorablement, comme l’indiquent la montre au sol et le zeste de citron au bord de la table.

Laideur morale mais peinture merveilleuse, la nature morte au centre de la toile est de toute beauté. Ces fruits rappellent les valeurs divines que cette famille dissolue méprise.

Le désordre sème la discorde, et ce dernier mot est accentué par les cordes cassées de l’instrument :

Les enfants manquent de respect, le petit frère veut réveiller la grand-mère en la chatouillant, femme endormie qui elle-même est une image de la paresse, et le grand frère ne donne rien au mendiant qui réclame une aumône ou quelque chose à manger.

Ce qui guette cette famille dépravée, c’est la mendicité, l’extrême pauvreté, la maladie peut-être.
Le drapeau accroché au plafond indique que le fils n’aura en dernier recours que l’armée pour trouver du travail.
Le panier suspendu au dessus des têtes, qui comporte un mélange hétéroclite d’objets, serait une sorte de prédiction de l’avenir, ou de mise en garde.

La carte à jouer montre un valet de pique : c’est un mauvais présage.
L’épée est une image de la justice, le martinet la punition.
La béquille, le gobelet et la crécelle en bois font allusion aux lépreux. Ce panier contient la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare. Le riche n’a pas voulu secourir Lazare malade de la lèpre et au jugement dernier, Lazare est monté au ciel avec les anges et le riche a connu les flammes de l’Enfer.
Cette famille ne se préoccupant pas du mendiant à sa porte risque de finir comme le mauvais riche.

Au côté de la crécelle, un paquet de pailles : les pauvres vendaient des pailles dans la rue pour une bouchée de pain (l’expression est bien à prendre en son sens premier non figuré).

Ce sujet moralisateur, Jan Steen l’a souvent traité, au point que la langue néerlandaise a adopté cette expression : het huishouden van Jan Steen, le ménage à la Jan Steen, pour désigner un intérieur sens dessus dessous.
J’avais déjà parlé de cette expression ici.

Bien, j’ai assez joué aujourd’hui avec cet intéressant tableau, je retourne faire le ménage, sinon je vois ce qui m’attend !
Bon week-end 😀 !

Un nid d’azur

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    Gerrit Dou ( 1613-1675 ), La jeune mère, 1658, Mauritshuis La Haye, notice

En ce quatrième dimanche de l’Avent consacré à la Vierge Marie sur le point d’enfanter, mes pensées du jour se sont tournées vers ce tableau de Gerrit Dou, que j’aime tout particulièrement et que j’ai plusieurs fois admiré au Mauritshuis.

Il ne s’agit pourtant pas d’un tableau religieux, mais cette jeune mère baignée d’une ineffable harmonie de tons bleus me rappelle la Vierge en manteau bleu agenouillée dans la crèche.

Et cette jeune maman porte un tablier bleu !
Il y a trois ans j’avais montré ce tableau en parlant de tricot, la page est ici, et c’est une preuve que j’aime ce tableau, je n’ai pas supprimé la page comme j’aurais dû le faire.

Cette année ce tableau me fait bavarder autour du tablier, Dou, ce maître de la Feinmalerei , mériterait des sujets plus intéressants et consistants !
En observant ce tableau dans le musée, on est subjugué par la prodigieuse finesse d’exécution. Cette incroyable précision du pinceau attire l’oeil au plus près de l’oeuvre, on veut savourer l’imperceptible touche qui fait du visage de la jeune mère aux yeux bleus une merveille de fraîcheur et de jeunesse.

Il faut cependant s’éloigner du tableau pour découvrir le sublime halo bleu qui ennuage de sa douceur azurée la mère et ses enfants.
Du vitrail aux reflets saphir semble couler un flot de lumière bleue depuis le rideau jusque sur la robe, le tablier mué en pétale d’iris, les linges du berceau.
La couleur bleue tisse un cocon soyeux et maternel dans cette très haute pièce plus théâtrale qu’intime.
Elle crée un tableau dans un tableau.

De la splendeur du musée des beaux arts de Cambrai

Le ciel par dessus le toit de la vieille église jésuite de Cambrai était merveilleusement bleu ce vendredi 8 juillet 2011.
Derrière cette magnifique façade commence la rue de L’Epée où se situe le musée des beaux arts de Cambrai.

Depuis longtemps je voulais le visiter, le temps me manquait toujours, c’est l’inconvénient d’avoir de la famille à rencontrer avant toute chose dans la région.

Coup de foudre pour ce splendide musée !
Comme au musée Matisse du Cateau, à quelques kilomètres de Cambrai, un beau bâtiment classique fut agrandi d’une aile moderne qui s’intègre bien à l’architecture du XVIIIème siècle dans cette grande cour ensoleillée.

Les collections, de l’art de l’Antiquité à l’art moderne, sont excellemment mises en valeur dans ce musée lumineux, offrant de multiples perspectives captivantes à observer. Les photos étaient permises et j’ai pris un grand plaisir à emporter dans mon appareil toutes ces lignes de fuite, ces reflets, ces points de vue graphiques et ces décors qui composent un passionnant musée.

La qualité des oeuvres exposées est remarquable, avec des pièces uniques en leur genre.
Mais pourquoi n’est-il donc pas mieux connu ce musée ?
Matisse lui fait sans doute de l’ombre et c’est bien dommage ! On vient dans le Cambrésis pour les découpages d’Henri mais on oublie tout simplement Cambrai qui vaut pourtant le détour.

Je suis arrivée dans ce musée avec un désir bien précis, celui de voir la statue de Chana Orloff. J’avais découvert cette femme sculpteur au musées des années Trente à Boulogne-Billancourt et, en me renseignant à son propos, j’avais vu une photo d’une statue conservée à Cambrai.
La forme si originale de cette maternité m’avait enthousiasmée et je n’avais plus qu’une idée en tête, aller la découvrir dans sa vitrine.

La voilà, la vitrine, dans une petite pièce, au côté d’un portrait de Van Dongen et d’une sculpture de Léon Drivier.

Emotion devant cette statuette de 1914, un plâtre patiné original, interprétant avec une intelligente délicatesse l’amour maternel ! Une maman tient son enfant contre elle et se cambre naturellement pour laisser le petit corps reposer doucement sur son sein. Est-ce parce qu’elle est cambrée qu’elle est à Cambrai ?!

Le site de Chana Orloff ( 1888-1968 ) est à visiter ici

Cette maternité ne m’a pas déçue, au contraire, présentée dans ce magnifique musée, elle a dépassé mes espérances de félicité. Longiligne, fluide et sobre, d’un style original et affirmé qui ne contrarie pas une grande expression de tendresse , elle séduit et marque l’esprit.

Il me faudra bloguer à nouveau autour de ce musée, riche et surprenant, d’un accueil charmant, qui conserve beaucoup d’oeuvres intéressantes et qui mériterait d’être aussi réputé que les bonbons de sa ville !

Son site web est ici

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