Thanksgiving

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Aujourd’hui 24 novembre ou demain (?), aux Etats Unis, c’est la fête de Thanksgiving, et le célèbre tableau de Doris Lee (1905-1983) est en ce moment à Paris, au musée de l’Orangerie, dans l’exposition La peinture américaine des années 1930. Parisiens, il faut aller le voir !

leedet2aic Les femmes s’activent en cuisine pour la préparation du repas,
la dinde est arrosée comme il se doit …
Le chien somnole, le chat joue,
une convive vient d’arriver et ôte son chapeau fleuri,
un gâteau à la citrouille ira dans l’autre four,
il y a dans ce tableau comme une ambiance des Pays-Bas,
une scène de Jan Steen par exemple,
même carrelage au sol,
même composition …

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Il est question de la préparation d’un repas de fête aussi.
Les huîtres remplacent la dinde, et on remarque qu’on les mange froides ou chaudes, passées au grill dans la cheminée.

steenfetedet1mdh Les enfants jouent avec le chat, ou le chien.
On joue de la musique,
on courtise les dames, l’huître que tient l’homme indique le caractère lubrique de son intention,
et les oeufs cassés au sol, qui sont accompagnés d’une cuiller (phallique), du chapeau masculin et du pot où plonge une autre cuiller, peuvent indiquer la perte de la virginité.

steenfetedet2 Steen avait tenu une auberge à Delft, intitulée « Le serpent », et il a pu observer la vie de ses clients.
Il règne souvent dans ses tableaux une ambiance générale de grand fouillis, un désordre qui fut d’ailleurs surnommé en néerlandais « Huishouden van Jan Steen », « ménage à la Jan Steen ».

Ce désordre se retrouve aussi dans l’âme des humains qui mènent parfois une vie dissolue, et tous les symboles parsemés dans les tableaux de Steen le dénoncent.

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Le tableau de Doris Lee affiche une candeur charmante, donne une peinture du bonheur.
Dans la peinture hollandaise du XVIIème siècle, la morale vient toujours tempérer la joie ambiante. Celle-ci se traduit par des détails de « vanité » qui rappellent que la vie ici-bas est éphémère.

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Devant la cage d’où l’oiseau s’est envolé comme la vertu, un enfant, perché dans les hauteurs de la pièce, souffle des bulles de savon à côté d’un crâne. Ce jeu est bien sûr un symbole de vanité, du côté très fragile et éphémère de la vie.
Le peintre moralisateur rappelle qu’on peut toujours s’amuser en bas, mais la mort guette et le jugement dernier risque d’être redoutable.

Joyeux Thanksgiving malgré tout !

Une chasse aux oeufs …

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En ce samedi de Pâques, sous le fin duvet gris du ciel, nous sommes partis avec les petits-enfants à la chasse aux oeufs … et nous avons (re)découvert les sortilèges de la laisse de mer.

Il n’y a pas que dans les jardins que les cloches de Pâques déposent des oeufs … vers le mois d’avril se trouvent sur la plage des oeufs d’un genre particulier.

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Une forme de gros scarabée, une paire d’antennes de chaque côté du corps, je me suis longtemps demandé dans mon enfance si cette chose noire, sèche et craquante, quoique robuste, était un végétal ou un animal.
Cette capsule plate et rectangulaire est en réalité un oeuf de poisson.

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Ce sac vide abandonné par la mer sur le rivage est appelé paraît-il bourses de sirènes
(je n’ai jamais entendu ce nom, l’ai simplement lu dans un document diffusé par l’A.P.E.C.S. Association Pour l’Etude et la Conservation des Sélaciens, qui présente aussi une page ici).
Il indique qu’une nurserie de raies se trouve à proximité.

La raie dépose au fond de la mer son oeuf, bien emballé dans une enveloppe de kératine. Les cornes de la capsule lui permettent de s’ancrer dans le sable.

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Les variétés de raie sont très nombreuses, on en compte près de six cents à travers le monde, et une cinquantaine sur les côtes européennes.
Mais la raie pond relativement peu d’oeufs chaque année, entre 40 et 150 selon son espèce.
Elle se reproduit au bout de cinq à dix ans.
Ce poisson est chez nous en situation critique d’extinction, car, par sa forme rhomboïdale et sa longue queue, elle se prend facilement dans les filets dès son plus jeune âge.

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Cette capsule de huit à dix cm de long appartient à la raie brunette, ou la raie douce, ou la raie fleurie, ou la raie bouclée …

L’oeuf, dans cette sorte de coquille, se développe pendant plusieurs mois, on ne sait pas encore combien exactement, puis, quand la petite raie est bien formée, elle sort de sa poche, et cette dernière vient s’échouer aux grandes marées sur la plage.

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La raie est un poisson cartilagineux appartenant à la sous-classe des élasmobranches, elle est un genre de requin aplati.
Un autre poisson pond des oeufs similaires, de forme plus étroite, il s’agit de la roussette, autre sorte de petit requin allongé.
Les raies sont des rajidés, leurs rejetons s’appellent des rajetons !

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Cette chasse aux oeufs nous a fait prendre un bon bol d’air et une belle leçon de choses.
J’avais blogué à propos de la raie il y a quelques années, revoir le poisson sur cette page et sur celle-là.

Joyeuses Pâques 😀 !

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Chaste châtaigne

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    Maurice De Vlaminck, Châtaigniers à Chatou, musée d’art moderne Troyes, notice.

Je ne connaissais la Provence que par les grenadiers, les orangers et les jasmins ; voilà comme on nous la dépeint. Pour nous, ce sont des châtaignes qui font notre ornement ; j’en avais l’autre jour trois ou quatre paniers autour de moi. J’en fis bouillir, j’en fis rôtir, j’en mis dans ma poche. On en sert dans les plats, on marche dessus ; c’est la Bretagne dans son triomphe.

Madame de Sévigné, lettre à madame de Grignan, Aux Rochers dimanche 11 octobre 1671.

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    Jules René Lalique, Etude d’un fruit de châtaignier, musée d’Orsay,notice.

La Bretagne a en effet le triomphe piquant en automne ! Les rues et chemins se tapissent de coussins vert tendre, le dernier vert clair de l’année, un vert tilleul, frais, printanier. Après lui ne resplendiront plus que les verts sombres et persistants du houx, du sapin, verts de Noël. Le vert lumineux des bogues de châtaignes est vif et piquant comme les premiers froids matinaux de la saison.

Bogue, le mot vient justement du breton, bolc’h, qui désigne la cosse de lin.

Ce vert tilleul se fend lentement pour laisser apparaître le brun charmant et automnal.

Que devine-ton dans l’échancrure ?
Chaste et pure … la châtaigne.

Dans la culture chrétienne, selon le livre La nature et ses symboles des éditions Hazan, la châtaigne évoque Jésus Christ lors de sa Passion, avec sa couronne d’épines. Ce fruit renvoie aussi à la Vierge Marie et à l’Immaculée Conception. La châtaigne naît au milieu des épines sans être égratignée, comme Marie naît indemne du péché originel malgré ce qui l’environne.
Le nom latin de la châtaigne est castanea qui contient la racine de castus , pur et chaste, mais apparemment sans vrai lien étymologique.

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    John F.Francis, Nature morte aux pommes jaunes, 1858, DIA Detroit, notice

La secrète châtaigne reste chaste et pure jusqu’au moment où sa bogue est écrasée par une voiture !
En ce moment les roues écrasent des milliers de châtaignes dans un son mat et sourd, transformant les chaussées en vieux paillassons, et je crains pour mes pneus de vélo.

La nature est étrange. Au milieu d’un désordre de piquants où s’enchevêtrent toutes sortes de débris végétaux, de luisantes châtaignes s’emboîtent dans une géométrie parfaite. Elles sont bien protégées, et, fait étrange encore, l’automobile, particulièrement contre-nature, fait la joie des oiseaux, des pigeons surtout. Ils trouvent sur la route la chair éclatée des châtaignes et n’ont qu’à baisser le bec pour la déguster. Ces pigeons dodus, engraissés aux marrons, sont si accaparés par leur festin qu’ils se laisseraient facilement écraser eux aussi, si les freins ne ralentissaient pas les roues. Ils s’écartent alors d’un vol nonchalant, empesé par la digestion.
Le bel automne !

      Henri Delaporte, Le panier d’oeufs, 1788, musée du Louvre, notice

J’ai longtemps cru que le bogue au masculin découlait de la bogue au féminin. Je pensais qu’un bogue informatique était à l’image d’une boule emmêlée de piquants, comme une pelote d’épingles, qui bloque tout dans le système. Comme si l’ordinateur se mettait en boule à la manière du hérisson et ne voulait plus travailler !

Le bogue est le mot francisé pour bug qui en anglais veut dire cafard, punaise.
Le bug informatique est né aux Etats Unis, les anomalies de fonctionnement étaient dues aux insectes qui pénétraient dans les premiers ordinateurs pour chercher la chaleur. Les lampes faisaient chauffer les engins et les petites bêtes causaient des perturbations.
Punaises, ce temps a bien changé !

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    Pierre Roy, L’été de la Saint Michel, 1932, Centre Pompidou Paris, notice.

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    À mes pieds l’oeuf d’oiseau brisé sur l’herbe fleurie. Un vent tranchant, qui a passé sur les Alpes blanches, divise et pourchasse l’air chaud qui reposait sur le golfe.

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    Hier, Lyon se terrait, transi ; Marseille, retranché derrière les vitres de ses cafés,regardait le froid comme il eût assisté à une catastrophe.Mais envers et contre tout, le printemps célèbre Pâques.

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    La tulipe clôt en forme d’oeuf ses pétales blancs liserés de rouge. Les boutons de rosiers, oeufs pointus par un bout, éclatent chaque jour ; le muscari dresse sa grappe serrée d’oeufs minuscules, bleu foncé, qui sentent la prune mûre.

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    Et le golfe lui-même m’a jeté ce matin ses oeufs revêches, don épineux d’une coléreuse mer : une demi-douzaine d’oursins.

    Colette, Oeufs de Pâques, fin du texte, recueil « En pays connu »

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Il m’a fallu lire ce texte de Colette pour découvrir que le jardin au printemps est rempli d’oeufs de Pâques, petits, grands, multicolores.
La tulipe prend vraiment la forme d’un oeuf avant d’ouvrir ses pétales. Le soleil au fil des jours la déballe comme une friandise de Pâques, corne, entr’ouvre son papier bigarré , le fripe, le déchire, et ne fait qu’une bouchée de la fleur dévêtue.

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Ces oeufs végétaux, resplendissants de lumière, ne présentent aucun danger pour le taux de triglycérides, ils sont le festin des yeux !

Avec ce récit de printemps savoureusement troussé par Colette, je souhaite à tous de bonnes fêtes de Pâques.

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    Fernand Guéry-Colas (1902-1957), Nature morte aux oeufs, 1944, Centre Pompidou Paris, notice

    Un oeuf de chocolat pâle, presque mauve ; un oeuf de sucre rose, diamanté de petits cristaux, et jarreté d’une dentelle de papier rose ; un oeuf de bois tourné, verni, écossais, vert et rouge (mais je n’ai jamais su repriser les bas) ; un oeuf de velours bleu, vide … Tous ceux-là furent égarés sans regrets, mangés sans plaisir. La forme éternelle de l’oeuf n’est méritée que par les nourritures succulentes, et les matières précieuses ou translucides. Il convient qu’elle surprenne, flatte ou émeuve l’esprit. Aussi gardé-je, oeuf enclos dans un oeuf, une noix de muscade logée à l’intérieur d’un oeuf de bois rare, à sa taille. Quand à l’oeuf d’opaline blanche que m’offrit Léopold Marchand, le temps ne saurait le dépouiller de l’agrément particulier qui s’attache à l’oeuf sans jaune, stérile, probablement magique, trouble comme l’orgeat, comme la perle du gui, comme l’oeil du chaton qui s’ouvre en son neuvième jour …

    Colette, Oeufs de Pâques , extrait, recueil « En pays connu »

Il y a quelques années, ma fille m’a apporté d’un voyage vers des contrées lointaines des noix de muscade. Elles m’ont paru très grosses, plus lisses, et de couleur plus foncée que celles proposées par notre Ducros national. J’ai voulu en râper une, le résultat me déçut énormément, bois dur, aucun parfum ! Mais j’entendais un petit bruit sourd à l’intérieur de la noix, toc, toc … je pris un casse-noix pour découvrir ce qu’il y a à l’intérieur d’une noix … de muscade. Eh bien, c’est tout à fait extraordinaire, il y a une noix de muscade, la noix que l’on connaît, striée, d’un ton châtain clair, et odorante. Le parfum ainsi scellé dans sa coque n’en était que plus concentré, et soudain révélé à mes narines occidentales.

J’aime ce tableau ci-dessous, qui semble constitué d’une multitude de formes ovoïdes, comme des oeufs dans les oeufs.

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      André Beaudin (1895-1979), L’oeuf à la coque, 1923, musée des années Trente Boulogne-Billancourt, notice

Oeufs de Pâques -3-

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    Isidore Opsomer
    (1878-1967), Nature morte aux oeufs, 1927, Centre Pompidou, notice

Aux « roulées », les enfants de choeur quêtaient, et rapportaient des panerées, des sacs, des monceaux d’oeufs, dont les paysans se montraient moins avares que de pain bis. Le facteur rural, qui s’appelait Roussine et ne savait pas comment nourrir ses sept enfants, revenait de sa tournée riche une fois par an, et fier de soixante douzaines d’oeufs, qu’il cédait aux deux pâtissiers et au patron de l’auberge. « J’en ai retiré, me confiait-il avec orgueil, jusqu’à des dix-huit et vingt francs. Seulement, dans les campagnes, ils me les mettent de côté un peu trop tôt. » Il rapportait aussi quelques uns de ces fromages plats, et durs, qu’on étoile d’un coup de poing, comme une vitre, et les dernières pommes ridées …

Colette , 0eufs de Pâques, extrait, recueil « En pays connu »

Je ne sais pas ce qu’étaient ces roulées dont parle Colette. Si quelqu’un peut nous le dire … merci !
Le mot « panerée » se perd, il est pourtant simple et beau pour désigner le contenu d’un panier.

Isidore Opsomer est un peintre flamand postimpressionniste, auteur de beaux paysages, natures mortes, autoportraits, qu’on aperçoit ici.

Dick Ket est un artiste néerlandais ( wikipedia ) qui a peint plusieurs natures mortes avec des oeufs, dans un style croisé de réalisme, expressionnisme, dadaisme, cubisme, il a fait de nombreux autoportraits à la manière des peintres flamands du XVème siècle. Cet artiste original, surprenant, inventif, est mort hélas jeune, d’une malformation cardiaque.

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    Dick Ket (1902-1940), Nature morte aux petits pains, Gemeentemuseum La Haye, notice

Oeufs de Pâques -2-

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    Charles Cottet, Verres et fruits, 1887, musée d’Orsay, notice

Le samedi de Pâques, autrefois, je les trouvais par terre, étrange fruit des bordures de buis taillé. Je les pouvais cueillir aussi entre les tiges aqueuses de la jacinthe et des narcisses trompette. Les couleurs épaisses des oeufs durs de Pâques – un bleu d’encre, un rouge triste et violacé – sont bon teint dans mon souvenir.
Leur bleu, leur rouge, traversaient parfois la coquille, veinaient le blanc de l’oeuf. « Ne les mange pas, disait alors ma nourrice, c’est de la poison ! ». Elle rentrait du marché, le mardi de Pâques, en proie à un scandale annuel. « Quatorze sous la douzaine, les oeufs ! Et on dit qu’on les verra à seize ! Qu’est-ce que le pauvre monde va bien pouvoir manger ? »

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L’oeuf, en ces temps lointains, était l’ordinaire des pauvres. Il était aussi le plus modeste des dons, un appoint alimentaire qu’on échangeait de porte à porte comme le brin de cerfeuil, la feuille de laurier, une « verrinée » de lait. Un oeuf ! Qui songeait à vendre un oeuf ? On l’offrait à un enfant en guise de bonbon : « Tu veux gober un caquin ? Il est tout chaud de la poule blanche !

Colette, Oeufs de Pâques, extrait, recueil « En pays connu ».

Tableau inséré dans le texte :
Jean Pougny, Assiette aux oeufs, vers 1917-1918, Centre Pompidou Paris, notice

Chaque année pendant la semaine sainte, je me lance dans une chasse aux oeufs dans les musées. C’est très amusant ! J’ai découvert avec grand plaisir une fort belle nature morte de Charles Cottet, un peintre que j’aime beaucoup, discret, qui a merveilleusement saisi la lumière tragique de certains bords de mer en Bretagne.

Dans ses « oeufs de Pâques », Colette nous livre ses réflexions piquantes et pittoresques autour des oeufs.
A suivre 🙂 !

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    André Derain
    , Nature morte aux oranges, 1931, Centre Pompidou Paris , notice

Oeufs de Pâques -1-

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    William Henry Hunt, Nid de pinson et aubépines, vers 1845, aquarelle, The Courtauld Institute of Art Londres, notice

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De mon oeuf de Pâques, je n’aurai que les débris. Qu’il était petit et fragile ! Sa coque – comme les bulles de verre qui soutiennent, au sein d’une bouteille de verre scellée pleine d’eau, les ex-voto légers offerts à la Vierge noire de Sainte-Liesse – se pulvérise sous les doigts. Blanc, piqueté de marron, d’abord je l’ai cru entier. Qui l’avait apporté là ? Point de branches et point de nid au dessus de ma tête. Un oeuf volé …

Primroses and Bird's Nest null by William Henry Hunt 1790-1864

Je sais bien que les chats errants, dans la campagne, mangent tout plutôt que de mourir. Faute de gibier, ils croquent le bout rose de l’asperge, parfois la fraise, le melon par préférence ; on a vu, l’été, des matous mordre des poires …
En Bretagne, la martre, la belette, la blonde fouine, autour de la maison, visitaient les nids. Mais ici, j’accuserais plutôt la couleuvre. L’an passé, mieux que l’oeuf, elle a enlevé le poussin. Dans le jardin de mes voisins, elle le tenait tout piaillant par le croupion, et elle a pris le large sans le lâcher. La jungle est si proche de l’Eden …
D’une couvée d’oiseau, il ne reste à mes pieds qu’une coupelle délicate et tavelée, bien léchée par la bête scélérate. Je chercherai donc d’autres oeufs de Pâques, quand ce ne serait que dans ma mémoire.

Colette , Oeufs de Pâques, première partie, recueil En pays connu

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    William Henry Hunt, Nid et aubépines, aquarelle, V&A Londres, notice

Suite du texte de Colette demain !

La notice de l’oeuvre dans le texte est :
William Henry Hunt, primevères et nid d’oiseau, Tate Gallery Londres, notice

W.H. Hunt (1790-1864) était surnommé Bird’s Nest Hunt (chasse au nid d’oiseau), parce qu’il a peint de très nombreuses aquarelles avec des nids, cependant, ce peintre anglais prolifique a peint des sujets très variés, des portraits, des paysages, des natures mortes. La délicatesse avec laquelle il représenta les oeufs d’oiseaux sauvages est aussi fine que les descriptions de Colette.

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    William Henry Hunt, Primevères et nids d’oiseaux, vers 1850, aquarelle, V&A Londres, notice

Aïe, Ei, ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier !

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    Anonyme Flandre, Le paiement de la dîme, 1617, Louvre, page du musée

La collecte des oeufs de Pâques n’est pas finie, car cette semaine est la semaine de l’octave, elle prolonge de huit jours les fêtes de Pâques, jusqu’à dimanche prochain, qui s’appelait le dimanche blanc et s’appelle désormais le dimanche de la miséricorde.

Cherchez les oeufs dans ce tableau satirique !
Il existe une centaine de toiles de ce genre, le monde des hommes de loi et collecteurs d’impôts était souvent raillé.

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La jungle de l’administration ne date pas d’hier, l’accumulation sans fin des paperasses était déjà l’objet de moqueries au XVIème siècle. Les collecteurs d’impôts avaient eux-mêmes une trogne à l’image de leurs comptes dans les oeuvres de Marinus van Reymerswaele et de son entourage :

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      d’après Marinus van Reymerswaele, Les collecteurs d’impôts, Louvre, notice

D’autres collecteurs d’impôts se trouvent sur cette page

Pouvait-on payer ses impôts en nature ? Avec des veaux, vaches, cochons, poules, oeufs ?
Dans la Frise, au XVIème siècle, il était possible, quand on manquait d’argent, de payer avec des oeufs. Mais il en fallait une grande quantité, car un stuiver (= une pièce de cinq centimes) équivalait à 32 oeufs !

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En allemand, et en néerlandais, le mot oeuf se dit ei.
Ei désigne aussi en allemand l’argent, donc à l’aide du jeu de mots, on peut payer avec des oeufs !
Et ei ! qui se prononce « aïe », est également l’interjection aïe ! qui traduit la douleur, l’énervement, l’étonnement.

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Dans le tableau ci-dessous, l’enfant brandit un oeuf en regardant le spectateur, on peut se demander pourquoi, mais si on prend en compte le jeu de mots entre l’oeuf et le cri, on comprend que cet enfant nous dit aïe! à propos de la collecte des impôts !

La dame, épouse du percepteur peut-être, invite la paysanne à déposer son panier d’oeufs, mais la fermière tient à récupérer sa poule, car c’est elle qui pondra les oeufs de la prochaine collecte.

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    Atelier de Jan Massys, Chez le percepteur des impôts, 1539, Gemäldegalerie Alte Meister Dresden, notice

Des oeufs dans la cuisine

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      Willem Kalf (1619-1693), Un coin de cuisine, 1642-1644, DIA Detroit, notice

Willem Kalf est réputé pour ses natures mortes somptueuses, ses pièces d’orfèvrerie époustouflantes, ses porcelaines chinoises, ses tapis persans et ses zestes de citron d’une délicatesse extraordinaire.
On connaît moins bien les oeuvres de sa jeunesse, elles sont pourtant très intéressantes, d’un genre totalement opposé au faste des précieuses toiles de sa maturité.

kalfdetdia A ses débuts, Kalf peignait principalement des intérieurs de maisons paysanes, des cours de ferme, de sobres cuisines.

Il est né à Rotterdam en 1619, il travaille à La Haye où il a de la famille, puis en 1642 s’installe à Paris, où il reste jusqu’en 1646. Pendant ces années parisiennes, il vit dans le quartier de Saint Germain des Prés, où il retrouve la communauté des artistes flamands et hollandais, et il peint des intérieurs paysans.

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      Willem Kalf, Cuisine, vers 1642, musée de Philadelphie, page du musée

Le rendu lumineux des matières est parfaitement maîtrisé, les métaux, le bois, la terre vernissée, les légumes forment de magnifiques morceaux de nature morte.
On reconnaît dans ses oeuvres les ustensiles français, les marmites, chaudrons, pots et saloirs tels qu’on les fabriquait en France à l’époque.

kalfphil1det Au XVIIIème siècle, les artistes français admirent ces toiles de Kalf et s’en inspirent, Boucher, Chardin notamment.

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    Willem Kalf, Ustensiles de cuisine, 1642-1646, Louvre, notice

En 1653, Kalf part s’installer à Amsterdam chez un riche commerçant de la compagnie des Indes Occidentales (la WOC et non la VOC !). Ce marchand collectionne les objets rares et précieux, les riches vaisselles et tapisseries, et Kalf découvre une autre peinture dans laquelle il va exceller.
Adieu les oeufs nichés dans la paille ou cassés sur la terre battue!

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    Willem Kalf, Nature morte avec un verre, Mauritshuis La haye, notice

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