Une bête bien affable

Sir Edwin Henry Landseer, On n’est jamais mieux que chez soi, vers 1842, V&A Londres, notice et commentaire.

      On connaissait tellement bien tout le monde, à Combray, bêtes et gens, que si ma tante avait vu par hasard passer un chien « qu’elle ne connaissait point », elle ne cessait d’y penser et de consacrer à ce fait incompréhensible ses talents d’induction et ses heures de liberté.

      – Ce sera le chien de Mme Sazerat, disait Françoise, sans grande conviction, mais dans un but d’apaisement et pour que ma tante ne se « fende pas la tête ».

      – Comme si je ne connaissais pas le chien de Mme Sazerat ! répondait ma tante dont l’esprit critique n’admettait pas si facilement un fait.

      – Ah ! ce sera le nouveau chien que M. Galopin a rapporté de Lisieux.

      – Ah ! à moins de ça.

      – Il paraît que c’est une bête bien affable, ajoutait Françoise qui tenait le renseignement de Théodore, spirituelle comme une personne, toujours de bonne humeur, toujours aimable, toujours quelque chose de gracieux. C’est rare qu’une bête qui n’a que cet âge-là soit déjà si galante. Madame Octave, il va falloir que je vous quitte, je n’ai pas le temps de m’amuser, voilà bientôt dix heures, mon fourneau n’est seulement pas éclairé, et j’ai encore à plumer mes asperges.

      – Comment, Françoise, encore des asperges ! mais c’est une vraie maladie d’asperges que vous avez cette année, vous allez en fatiguer nos Parisiens !

      – Mais non, madame Octave, ils aiment bien ça. Ils rentreront de l’église avec de l’appétit et vous verrez qu’ils ne les mangeront pas avec le dos de la cuiller.

      – Mais à l’église, ils doivent y être déjà ; vous ferez bien de ne pas perdre de temps. Allez surveiller votre déjeuner.

    Marcel Proust, extrait de Du côté de chez Swann, Combray

Tableau au milieu du texte :
Sir Edwin Henry Landseer, Dignité et audace, 1839, Tate Gallery, notice et commentaire.

La tendre et désuète conversation entre la tante Léonie (veuve de son mari Octave donc appelée madame Octave) et Françoise sa cuisinière à Combray nous rappelle qu’il n’y a pas si longtemps encore, les chiens flânaient librement dans les villages. Certains étaient bien connus, appelés par leur nom, considérés comme des êtres à part entière, respectés, c’étaient des figures dans le village, ils faisaient partie du décor, participaient de l’âme du lieu, de son atmosphère.
Ces bonnes bêtes, couchées nonchalamment au milieu de la chaussée, ne se bougeaient qu’au troisième coup de klaxon, ne craignaient pas de se faire écraser. C’était à l’automobiliste d’attendre que l’animal, seul ou avec un compère, se lève pour élire un coin de trottoir. Ils avaient le tort de fouiller les poubelles qui n’avaient pas la hauteur des bennes actuelles, chapardaient, jappaient, animaient la rue.
C’était une autre vie, moins trépidante, encore moins sécuritaire et hygiénique.

Sir Edwin Henry Landseer, Miettes douteuses, 1858-1859, Wallace Collection Londres, notice.

Thanksgiving

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Aujourd’hui 24 novembre ou demain (?), aux Etats Unis, c’est la fête de Thanksgiving, et le célèbre tableau de Doris Lee (1905-1983) est en ce moment à Paris, au musée de l’Orangerie, dans l’exposition La peinture américaine des années 1930. Parisiens, il faut aller le voir !

leedet2aic Les femmes s’activent en cuisine pour la préparation du repas,
la dinde est arrosée comme il se doit …
Le chien somnole, le chat joue,
une convive vient d’arriver et ôte son chapeau fleuri,
un gâteau à la citrouille ira dans l’autre four,
il y a dans ce tableau comme une ambiance des Pays-Bas,
une scène de Jan Steen par exemple,
même carrelage au sol,
même composition …

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Il est question de la préparation d’un repas de fête aussi.
Les huîtres remplacent la dinde, et on remarque qu’on les mange froides ou chaudes, passées au grill dans la cheminée.

steenfetedet1mdh Les enfants jouent avec le chat, ou le chien.
On joue de la musique,
on courtise les dames, l’huître que tient l’homme indique le caractère lubrique de son intention,
et les oeufs cassés au sol, qui sont accompagnés d’une cuiller (phallique), du chapeau masculin et du pot où plonge une autre cuiller, peuvent indiquer la perte de la virginité.

steenfetedet2 Steen avait tenu une auberge à Delft, intitulée « Le serpent », et il a pu observer la vie de ses clients.
Il règne souvent dans ses tableaux une ambiance générale de grand fouillis, un désordre qui fut d’ailleurs surnommé en néerlandais « Huishouden van Jan Steen », « ménage à la Jan Steen ».

Ce désordre se retrouve aussi dans l’âme des humains qui mènent parfois une vie dissolue, et tous les symboles parsemés dans les tableaux de Steen le dénoncent.

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Le tableau de Doris Lee affiche une candeur charmante, donne une peinture du bonheur.
Dans la peinture hollandaise du XVIIème siècle, la morale vient toujours tempérer la joie ambiante. Celle-ci se traduit par des détails de « vanité » qui rappellent que la vie ici-bas est éphémère.

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Devant la cage d’où l’oiseau s’est envolé comme la vertu, un enfant, perché dans les hauteurs de la pièce, souffle des bulles de savon à côté d’un crâne. Ce jeu est bien sûr un symbole de vanité, du côté très fragile et éphémère de la vie.
Le peintre moralisateur rappelle qu’on peut toujours s’amuser en bas, mais la mort guette et le jugement dernier risque d’être redoutable.

Joyeux Thanksgiving malgré tout !

L’action et le repos

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    Jean-François Gilles dit Colson, Le Repos, 1759, mba Dijon
    Commentaire du musée sur cette page

Quand on clique sur le lien vers la page du musée pour ce tableau de Colson, on peut lire qu’il existe un pendant, intitulé L’Action, et qu’il est dans une collection particulière. La page est ancienne, je l’indiquais en 2010 dans cet article.
Les choses ont changé …

Bonne nouvelle, la société des amis du musée des beaux arts de Dijon a permis d’acquérir en 2014 ce fameux pendant resté en collection privée depuis deux siècles !

Les deux tableaux, que le peintre dijonnais avait conçus l’un pour l’autre, en vrais pendants, en 1759, furent séparés pendant deux cents ans. Les voilà réunis dans le beau musée de Dijon !

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    Jean-François Gilles, dit Colson, L’Action, 1759, mba Dijon, commentaire

Quand on regarde attentivement les deux oeuvres, on constate en effet qu’elles sont faites l’une pour l’autre.Les diagonales de chaque composition sont symétriques.

Fille et garçon, couleurs féminines, couleurs masculines.
Chat et chien.
Intérieur et extérieur d’une maison.
Repos et mouvement.
Et la même allusion pour les deux tableaux.

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Dans Le Repos, le chat prêt à bondir sur l’oiseau est une discrète allusion à la perte de la virginité de la jeune-fille.

Dans L’Action, le jeune garçon mettant le feu aux poudres dans son canon est la même allusion érotique, plus explicite.

Le jeux des regards entre ces deux tableaux est très intéressant : le garçon regarde la fille, le chien guette le chat, et le petit enfant observe l’oiseau.

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Le commentaire du Repos (à lire ici) dit que le chat est interrompu par le spectateur, mais en réalité il a été dérangé par le chien et le jouet bruyant !
Action, réaction !

C’est vraiment heureux que ces deux oeuvres aient pu enfin être réunies, l’une expliquant l’autre.

Le tableau L’Action a été raccourci en haut et en bas, c’est pourquoi il n’a plus le même format que le Repos.
Savoureuse peinture du XVIIIème siècle !

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Je partis Tôt – Pris mon Chien

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Je partis Tôt – Pris mon Chien –
Rendis visite à la Mer –
Les Sirènes du Sous-sol
Montèrent pour me voir –

Et les Frégates – à l’Etage
Tendirent des Mains de Chanvre
Me prenant pour une Souris –
Echouée – sur les Sables –

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Mais nul Homme ne Me Héla – et le Flot
Dépassa ma chaussure –
Puis mon tablier – et ma ceinture
Puis mon Corsage – aussi –

Il menaçait de m’avaler toute –
Comme la rosée
Sur le Gilet d’un Pissenlit –
Alors – je courus – aussi –

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Et Lui – Il me serrait – de près –
Je sentis sur ma cheville
Son Talon d’Argent – Mes Souliers allaient
Déborder de Perles –

Enfin ce fut la Cité Ferme –
Nul, semblait-il, qu’Il connût là –
Et m’adressant – un Impérieux salut –
L’Océan se retira.

Emily Dickinson, Car l’adieu, c’est la nuit , traduction de Claire Malroux, éd. Poésie / Gallimard

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Parti tôt, pris mon chien est le titre d’un livre que j’avais offert en cadeau de Noël il y a quelques années. J’avais été simplement attirée par ce titre, je n’ai pas lu le livre et n’ai jamais su s’il avait plu à sa destinataire.

Quand je prends mon chien pour aller à la plage, j’y pense, au vers, au livre. Peut-être devrais-je le lire …

51kjz0GYEfL._SX346_BO1,204,203,200_ Je partis Tôt – Pris mon Chien –, il faut l’inventer, un vers comme ça, pour commencer un poème ! C’est là tout le génie déroutant d’Emily Dickinson.

Elle est née en 1830 dans le Massachusetts. Elle commence vraiment à écrire des poèmes vers l’âge de trente ans, et 1863 est une année d’intense production, près d’un poème par jour. Au même moment elle se retranche de la société, ne sortant plus de la demeure familiale, vit dans la solitude et une grande piété. Elle connaît de nombreux deuils et traverse une dépression en 1884, elle meurt en 1886. Sa poésie est publiée en 1890 et le succès est immédiat.

Pourquoi le tiret omniprésent ? Il ponctue et rythme tous ses poèmes, il traduit la démarche haletante, la discontinuité de la pensée qui procède par bonds.

Poésie étonnement moderne, qui surprend et charme. Emily Dickinson était ennemie du temps, à l’âge de quinze ans elle ne savait, ou ne voulait, toujours pas lire l’heure sur une horloge.
Je ne résisterai pas au plaisir de recopier ici prochainement un poème de la pendule 🙂

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Il ne pleut jamais en France ?

Le temps de chien arrange bien les affaires du séducteur.
Le rire de Gérard Philippe, c’était une pluie de grelots dans un jardin ensoleillé.

Comment la supporter, cette pluie qui n’en finit pas de ramollir notre âme ? Les gouttes grignotent le toit et notre humeur.
Alors, un peu de poésie pour colorer la grisaille :

      La pluie, dans la cour où je la regarde tomber, descend à des allures très diverses. Au centre, c’est un fin rideau (ou réseau) discontinu, une chute implacable mais relativement lente de gouttes probablement assez légères, une précipitation sempiternelle sans vigueur, une fraction intense du météore pur.

      Francis Ponge, Pluie / Le parti pris des choses

08-530769Gérard Philipe dans Le diable au corps de Claude Autant-Lara ( notice de la photo)

Cinéma et poésie encore, pour faire passer la pluie …

      Ô bruit doux de la pluie
      Par terre et sur les toits !
      Pour un coeur qui s’ennuie,
      Ô le chant de la pluie !

      Paul Verlaine, extrait de Il pleure dans mon coeur

Et puis le très beau refrain du poème de Baudelaire, Le jet d’eau (recueil Les Fleurs du Mal) :

      La gerbe épanouie
      En mille fleurs,
      Où Phoebé réjouie
      Met ses couleurs,
      Tombe comme une pluie
      De larges pleurs.

GP

Gérard Philipe dans Une si jolie petite plage de Yves Allégret.

Les pensées d’un petit chien

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    Francisco de Goya y Lucientes, Portrait de Luis María de Cistué y Martínez , 1791, Louvre, notice et commentaire

On dort tranquillement dans un rai de soleil qui recouvre de perles mouvantes et folâtres le seuil de la cuisine. Les pots de porcelaine s’amusent à se pousser du coude et à se bousculer au bord des tablettes garnies de dentelles de papier. Les casseroles de cuivre jouent à éparpiller des taches de lumière sur les murs blancs et lisses. Le fourneau maternel chantonne doucement en berçant trois marmites qui dansent avec béatitude, et par le petit trou qui éclaire son ventre, pour narguer le bon chien qui ne peut approcher, lui tire constamment une langue de feu. L’horloge, qui s’ennuie dans son armoire de chêne en attendant qu’elle sonne l’heure auguste du repas, fait aller et venir son gros nombril doré, et les mouches sournoises agacent les oreilles. Sur la table éclatante reposent un poulet, un lièvre, trois perdreaux, à côté d’autres choses qu’on appelle fruits ou légumes : petits pois, haricots, pêches, melons, raisins, et qui ne valent rien.

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La cuisinière vide un grand poisson d’argent et jette les entrailles (au lieu de les offrir!) dans la boîte aux ordures. – Ah ! la boîte aux ordures ! trésor inépuisable, réceptacle d’aubaines, joyau de la maison ! On en aura sa part exquise et subreptice, mais il ne convient pas qu’on ait l’air de savoir où elle se trouve. Il est strictement interdit d’y fouiller. L’homme défend ainsi maintes choses agréables, et la vie serait morne et les jours seraient nus s’il fallait obéir à tous les commandements de l’office, de la cave et de la salle à manger. Par bonheur il est distrait et ne se souvient pas longtemps des ordres qu’il prodigue. On le trompe aisément. On arrive à ses fins et l’on fait ce qu’on veut, pourvu qu’avec patience on sache attendre l’heure.

Maurice Maeterlinck, extrait de Le double jardin, La mort d’un petit chien

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Le chien, qui s’exprime dans ce récit de Maeterlinck est un petit bouledogue qui, hélas, mourut très jeune. Ce petit chien nous fait observer la cuisine à travers son regard canin, les légumes ne présentent vraiment aucun intérêt, mais la boîte aux ordures, ah, la poubelle tant convoitée …
Comme c’est mignon, et bien étudié !
Il y a chez le chien une candeur enfantine.
Pour accompagner ce texte, c’est le tableau de Chardin qu’il faudrait montrer, Le Buffet, mais je suis tombée, par hasard au moment de ma lecture, sous le charme de cet enfant peint par Goya.

Qu’il est mignon, lui aussi, comme il doit bien s’amuser avec son chien !
Les tableaux de Goya que je préfère sont les portraits d’enfants, le peintre a rendu, avec une extraordinaire justesse et une grande sensibilité, l’expression enfantine, sobre et naturelle .

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      Francisco de Goya, Portrait de Dom Manuel Osorio Manrique de Zuniga, 1788, Met New York, page du musée

Francisco de Goya (Spanish, 1746 - 1828 ), Victor Guye, 1810, oil on canvas, Gift of William Nelson Cromwell

Francisco de Goya, Victor Guye, 1810, NG Washington, notice.

Goya choisit pour les enfants un fond neutre, brun ou gris, vide et discret, qui ne vient pas gêner l’expression délicate du jeune visage, et qui met bien en valeur la beauté du costume, la subtilité des matières, des étoffes.

Manet,qui s’est beaucoup intéressé à la peinture espagnole, suivra son exemple, on peut le remarquer par exemple dans LE FIFRE.

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    Francisco de Goya, José Costa y Bonells dit Pepito, vers 1810, Met New York, notice

Lentillement

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    Renoir, L’auberge de la mère Anthony, 1866, Nationalmuseum Stockholm, notice

    La restaurantière

    La restaurantière avait belles arcades
    Sourcilères ; ses cils parlaient sans ambassade.

    Elle m’a vu entrer, a pensé : « Il va manger ! »
    Et même elle m’a dit : « Il faut manger ! »
    Et moi, j’avais envie de la regarder.

    Elle osa me servir un mets très abondant ;
    Je devais manger, lentille par lentille lentillement
    Quelque chose qui s’appelait comme un escalopement.

    Ce manger c’était comme un escaladement
    Et moi j’écrivais un poème lentille par lentille, lentillement,
    Sur la restaurantière que je regardais restaureusement.

    Armand Robin, recueil Ma vie sans moi, Poésie/Gallimard

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    Renoir, Conversation, Nationalmuseum Stockholm, notice

J’aime les mots sautillants, comme des grelots, de ce petit poème.
J’aime bien escalopement qui apparaît comme un petit ragoût à l’anglaise de escapade et de elopement qui veut dire fuite.
L’auteur de ce ravissement est un poète breton, consulter sa page wikipedia, qui parlait de nombreuses langues.
Il a écrit des poèmes très variés, dans tous les genres, on peut l’aimer haricotement !

Illusion du coeur

Elles ont été nombreuses au XVIIème siècle aux Pays-Bas, seulement six sont arrivées jusqu’à nous, ces boîtes étranges n’ont peut-être pas été prises au sérieux durant les siècles suivants, ont été données aux enfants pour jouer … Et pourtant elles représentaient un exercice difficile et captivant pour les peintres du XVIIème siècle qui s’intéressaient de près à l’optique.

La boîte la plus célèbre est conservée à la National Gallery de Londres, peinte par Samuel van Hoogstraten : voir ici .

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La boîte conservée à Détroit ne représente pas seulement un intérieur hollandais mais aussi une nature morte, qui est une vanité.
Le titre inscrit en haut de la porte le dit clairement : memento mori.

Il faudrait regarder cet intérieur de maison dans l’intérieur en trois dimensions de la boîte, et heureusement le site du DIA nous offre de nombreuses photos.

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Le thème de cette perspective en boîte est la vanité des choses terrestres, le temps qui passe.
Le temps passe en effet sur la montre … et le monde n’est qu’illusoire dans le miroir, autre symbole de vanité, qui se trouve quelque part, je n’ai pas encore bien compris où …

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On voit apparaître une forme de coeur dans la boule métallique décorant la porte au fond de la boîte. Et puis à l’avant, l’assiette devient un coeur anamorphique.

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Ce coeur au premier plan, transpercé d’un couteau qu’on imagine être une flèche, semble faire écho au couple se tenant au fond de la pièce.
De chaque côté du grand hall on aperçoit, en glissant le regard en coulisse, des personnages, un homme écrivant près d’une fenêtre et comme inspiré par Rembrandt, et, derrière le fromage, un autre homme debout.

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Mais les nourritures terrestres sont périssables, les illusions s’évanouissent, l’amour est fragile, et souviens-toi que tu vas mourir !

Vivat flamand et gourmandise

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Pas finie l’Epiphanie ! En janvier la fête des rois s’étire tout le long du mois, il y a une reine, il y a un roi, et tout le monde boit. Hier encore j’étais invitée à une galette.

J’ai eu l’heureuse occasion, il y a quinze jours, de visiter l’exposition Jordaens au musée du Petit Palais à Paris. (Présentation ici)
On pouvait y découvrir l’oeuvre très varié, peint et dessiné, de cet artiste flamand.

Trois vastes toiles traitant du même sujet étaient rassemblées, produisant un effet joyeux, coloré, enivrant … il s’agit du thème de la fête des rois, précisément Driekoningenfeest = fête des trois rois, thème que Jordaens a traité dans presque une dizaine de grandes toiles.
Les trois toiles exposées venaient du musée des beaux arts de Bruxelles, du musée d’Israël de Jérusalem, et du musée des beaux arts de Valenciennes. Elles étaient donc d’actualité en ce mois de janvier et j’y reviens aujourd’hui pour le plaisir.

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    Jacob Jordaens, Le roi boit !, vers 1638-1640, musées royaux des beaux arts Bruxelles, notice

Dans le cartouche, en haut du tableau, est écrit: In een vry gelach / Ist goet gast syn, ce qui veut dire : où la boisson est gratuite, il fait bon être invité.

Alors invitons-nous à entrer dans la scène. Les couleurs sont vives et chatoyantes, bien plus belles que sur le site du musée de Bruxelles qui offre néanmoins à voir des agrandissements.
C’est dans ces toiles que jaillit tout le talent de Jordaens pour la nature morte. Les victuailles, la vaisselle, sont rendus avec verve, au premier plan le plateau renversé fait presque sortir les gobelets du tableau.

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Les cinq sens sont sollicités : scène assourdissante, regard comblé de couleurs et de mouvements, goût des gaufres et galettes, toucher des tissus soyeux, du pelage animal, de la chair tendre, et odeurs plutôt désagréables du bébé qu’il faut changer et du buveur qui vomit.
Ce dernier, buveur qui a trop bu, au premier plan à gauche, serait l’autoportrait du peintre.

On retrouve l’autoportrait de Jordaens dans le tableau du mba de Valenciennes :

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Jordaens est le joueur de cornemuse.

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    Jacob Jordaens, Les jeunes piaillent comme chantent les vieux, vers 1640-1645, mba Valenciennes

Dans le cartouche en haut du tableau, il est écrit cette fois en latin : Ut genus est genius / concors consentus ab ortu. C’est la traduction d’un célèbre proverbe flamand qui dit « les jeunes piaillent comme chantent les vieux ».

La grand-mère chante une chanson dont le texte est écrit sur la feuille en commençant par ce titre « een nieu liedeken » = un petit chant nouveau. Au dessus d’elle veille la chouette : est-elle le symbole de la sagesse, ou un présage funeste, ou les deux ?
La vie populaire flamande est rendue dans toute sa truculence.

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L’ancêtre, le roi, fait aussi de la musique, il donne le rythme en agitant le couvercle de la cruche d’étain.
Un autre symbole semble intervenir dans cette scène joviale : le zeste de citron, vanité du temps qui se déroule et s’écoule.
Toujours de magnifiques morceaux de nature morte.

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Dans le tableau de Jérusalem, le bébé est encore fesses nues, et là, on a la surprise de le voir faire pipi.
IMGP0344 Le spectateur reçoit presque le jet sur les pieds ! et de l’autre côté du tableau, un convive vomit aussi. Une fête chrétienne teintée de vulgarité.

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    Jacob Jordaens, Le roi boit !, vers 1645, musée d’Israël Jérusalem

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Le peintre s’est encore représenté lui-même, grimaçant, et tenant son béret d’une main. Derrière le roi se tient le fou. On admire encore les très beaux objets, comme le rafraîchissoir au premier plan.

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Ce très bel ensemble dans l’exposition du Petit Palais prouvait bien que le plat pays belge est depuis longtemps une terre d’artistes de bandes dessinées.

Ces trois tableaux pourraient illustrer le péché de gourmandise.
Un péché, la gourmandise ?
Petit travers, vilain défaut, péché véniel, ou capital ?
Il faut écouter cet excellent débat à propos de la gourmandise, que j’ai suivi sur la chaîne KTO-tv il y a juste un an, et qui expose toutes les facettes de ce qui représente un dérèglement dans l’alimentation.

La pendule et la plume

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      Vers sans rimes

      Le bruit de ton aiguille et celui de ma plume
      Sont le silence d’or dont on parla d’argent.
      Ah ! cessons de nous plaindre, insensés que nous fûmes,
      Et travaillons tranquillement au nez des gens !

      Quant à souffrir, quant à mourir, c’est nos affaires
      Ou plutôt celles des toc-tocs et des tic-tacs
      De la pendule en garni dont la voix sévère
      Voudrait persévérer à nous donner le trac

      De mourir le premier ou le dernier. Qu’importe,
      Si l’on doit, ô mon Dieu, se revoir à jamais ?
      Qu’importe la pendule et notre vie, ô Mort ?
      Ce n’est plus nous que l’ennui de tant vivre effraye !

      Paul Verlaine, recueil Chair

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Arrêtons les pendules, pour une heure seulement ! Elles repartiront à l’heure … d’hiver, et c’est une heure supplémentaire, qui est accordée aujourd’hui à nos plumes … de couettes, d’oreillers, et peut-être d’encrier !

Le bruit de la plume prenait autrefois la cadence de l’horloge, gratte-gratte-tic-tac, c’était la sonate de l’écrivain dans son bureau.
A l’école aussi, la pendule rythmait les pages d’écriture, la sonnerie générale faisait se reposer les plumes dans les plumiers.

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    François Boucher, Portrait de la marquise de Pompadour, 1756, Alte Pinakothek Munich, notice

Dans ce portrait, que j’ai choisi car il présente à la fois une pendule et une plume, on peut remarquer un détail intéressant. Au sol, devant le petit chien noir de la marquise, qui s’appelait Mimi, se trouvent des roses et ce qui ressemble à des plumes métalliques.
Il n’est pas certain que ce porte-plume porte bien une plume en métal, mais on pourrait le penser. Les plumes métalliques artisanales étaient fabriquées depuis très longtemps à titre expérimental et ponctuel, elles n’empêchaient pas l’emploi de la plume d’oie traditionnelle. La marquise de Pompadour était curieuse des nouveautés, lisait et écrivait beaucoup, elle aurait pu s’intéresser à ce mode particulier d’écriture.

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Les roses et la pendule caractérisent la vanité, l’aspect éphémère de la vie, la fuite du temps. Seuls les écrits restent !

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