Meilleurs voeux !

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      Rembrandt, et peut-être un élève, La Sainte Famille, 1640, Louvre, notice

La galette est déjà mangée, les fêtes passées, le tourbillon s’assagit, l’année commence et voici le temps des souhaits, bonheur, santé, paix, sérénité, lumière …
Je souhaite à tous les amis qui passent du côté de chez Grillon une bonne année 2016, et je remercie chacun pour les mots gentils et autres sourires postés de diverses façons qui m’ont chaque fois tendrement touchée.

Je choisis une Sainte Famille de Rembrandt, parce que c’est Rembrandt, et parce que c’est le Louvre.

Rembrandt mêle toujours de façon subtile le sacré et le profane, et sous l’apparente simplicité de cette modeste maison de menuisier se déroule une magnifique scène religieuse.
C’est la lumière qui transforme le sujet.
La pénombre noie tous les détails anecdotiques, les objets de la vie quotidienne (le lit défait, les oignons suspendus, le chat, les outils, ustensiles, le berceau …), pour ne pas troubler la compréhension du tableau.

Le soleil coule ses rayons de la fenêtre sur la chemise de Saint Joseph, le décolleté de Marie, et sur l’Enfant Jésus.
La lumière laisse une flaque vive sur le parquet puis se dilue dans celle rougeoyante de l’âtre, où la braise couve doucement.
L’Enfant semble émettre sa propre lumière ou renvoyer le soleil pour éclairer le visage de sa grand-mère, Sainte Anne, qui est assise en contre-jour et lit un livre.

Mais un objet luit doucement dans la clarté : remstefdet2l

Un verre de bière sur le rebord de la fenêtre.
Comment doit-on l’interpréter ?

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C’est un joli détail poétique et rafraîchissant. Joseph travaille, il a posé sa bière derrière lui, il fait beau, la fenêtre laisse entrevoir un coin de ciel bleu. C’est déjà le printemps.
La scène paisible se passe en plein jour de façon assez surprenante, et non la nuit comme souvent dans le sujet de la Sainte Famille.

Un autre détail de la vie aux Pays-Bas : remstefamdet3l

Marie est assise au ras du sol dans ce qui doit être un panier en osier conçu à l’époque pour les nourrices. La nourrice pouvait ainsi s’installer devant le feu pour allaiter et changer son bébé. On voit bien ce panier spécial (« bakermat » en néerlandais) dans le tableau de F. Floris du musée de Douai.

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    Frans Floris I, Sainte Famille, 16ème siècle, musée de la Chartreuse Douai, notice

C’est à travers toute cette douceur feutrée et humaine d’une simple maisonnée que le mystère apparaît le plus étonnant et profondément religieux.

Bonne année !

Lire la poésie

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Les livres de poésie vont s’empiler devant ma lampe de chevet … la nouvelle émission de France-culture depuis septembre les prescrit chaque semaine de manière irrésistible.

Jacques Bonnaffé lit la poésie, l’émission dure quatre minutes avant l’heure du goûter, chaque jour de la semaine:

Litterature_Poésie.1400 les podcasts sont sur cette page.

Jacques Bonnaffé présente un poète chaque semaine, un poète de nos jours, peu ou pas connu, pour notre grand plaisir et notre soif de nouveautés poétiques.

Il m’a déjà donné envie de lire Lucien Suel, Paul Fournel, et je me suis procuré le dernier recueil de Jean-Pierre Chambon, Tout venant, 216 pages aux éditions « Héros Limite »(octobre 2014).

A tout venant, à chaque détour du regard, dans chaque parcelle des choses, chaque rai de lumière, le poète trouve les mots pour agrandir et magnifier le minuscule ordinaire, qui alors devient extraordinaire.
Jean-Pierre Chambon emporte, par ses courts poèmes, dans un monde émouvant qui rappelle la poésie japonaise.

Un exemple :

      La dame qui s'habillait
      en rose mauve ou fushia
      qui était drôle libre et impertinente
      a quitté ce monde grisâtre
      je repasse devant sa maison au portail rose
      son ombre est dans le jardin
      qui hante le seringa.

      Jean-Pierre Chambon, recueil Tout venant, éd. Héros-Limite

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    Edouard Vuillard, La chambre rose, 1910-1911, NG Edimbourg, notice.

La lampe et le livre de chevet

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    Henri Le Sidaner, La chambre à coucher, vers 1890, IMA Indianapolis, notice.

« Alors le docteur ne raffole pas, comme vous, des fleurs, demandait Mme Swann à Mme Cottard.
– Oh ! vous savez que mon mari est un sage ; il est modéré en toutes choses. Si, pourtant, il a une passion.»
L’oeil brillant de malveillance, de joie et de curiosité : « Laquelle, madame ? » demandait Mme Bontemps.
Avec simplicité, Mme Cottard répondait : « La lecture.
– Oh ! c’est une passion de tout repos chez un mari ! s’écriait Mme Bontemps en étouffant un rire satanique.
– Quand le docteur est dans un livre, vous savez !
– Hé bien, madame, cela ne doit pas vous effrayer beaucoup…
– Mais si !… pour sa vue. Je vais aller le retrouver, Odette, et je reviendrai au premier jour frapper à votre porte. À propos de vue, vous a-t-on dit que l’hôtel particulier que vient d’acheter Mme Verdurin sera éclairé à l’électricité ? Je ne le tiens pas de ma petite police particulière, mais d’une autre source : c’est l’électricien lui-même, Mildé, qui me l’a dit. Vous voyez que je cite mes auteurs ! Jusqu’aux chambres qui auront leurs lampes électriques avec un abat-jour qui tamisera la lumière. C’est évidemment un luxe charmant.

Marcel Proust, extrait de À l’ombre des jeunes filles en fleurs, première partie : Autour de Mme Swann

    Eugène Delacroix, Homme lisant dans son lit, D.A.G. Louvre, notice

Lire dans son lit fait partie des délices de la vie simple et terrestre, ou du moins de la retraite, à condition d’avoir un bon éclairage !

Imaginons cette vie avant l’arrivée de l’électricité …
La lecture dans le halo vacillant de la bougie
La lecture dans la lumière d’une intensité pas toujours suffisante d’une lampe Pigeon
La lecture venant à bout des yeux …
C’est le souci de madame Cottard pour son mari.

Et puis un jour est arrivée la fée Electricité !

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    Eugène Delacroix, Homme lisant dans son lit, D.A.G. Louvre, notice

Marcel Proust ne manque jamais de s’intéresser à tous les progrès techniques de la vie quotidienne dans son oeuvre : l’automobile, l’avion, la photographie, la radiologie, le téléphone, l’électricité …
Il cite « Mildé » qui était une maison de fournitures électriques, ayant ouvert à Paris en 1900 un magasin rue du Faubourg Saint-Honoré. C’était vraiment un magasin de luxe !
Durant les dernières années du XIXème siècle, l’électricité domestique était encore très rare.

La Compagnie Générale d’Electricité est fondée en 1898 pour entreprendre la construction du matériel nécessaire à la production et la distribution du courant électrique. En 1900 elle ne compte que deux mille abonnés. Mais cette année-là à l’Exposition Universelle, son fameux Palais de l’Electricité fera le triomphe de la nouvelle Fée.
Madame Verdurin est à la pointe de la modernité !

L’électricité s’installe d’abord, pour les maisons individuelles et appartements, dans les pièces communes, pas encore ou pas toujours dans les chambres à coucher. On lit encore longtemps à la bougie, qui parfois éclaire mieux que les faibles ampoules de l’époque.
Eh oui, une lampe électrique dans la chambre est bien un luxe charmant !

Aujourd’hui, la « PAL », la pile de livres à lire, dépasse parfois en hauteur la lampe électrique avec son abat-jour ou son globe. La lecture peut se prolonger tard dans la nuit.
Le livre et la lampe s’unissent dans le plus heureux des mariages au chevet du lit.

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    Eva Gonzalès, Le réveil, 1876, Kunsthalle Brême

Ballade de la bonne vie

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    C’était au temps de la bonne vie
    Doucement à l’automne
    La pluie glissait sur les saules
    Mes pensées épaulaient les rêveries
    Et j’écrivais des livres
    Entre deux virées

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    C’était au temps de la vie copine
    Les Bars de l’Aven chantaient des sonatines
    Peintres et braconniers
    Forains et journalistes
    Buvaient à la fraternité

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    C’était au temps des corps agiles
    Et de la bonne vôtre
    Ô la santé Ô beau trésor
    Pays, pays aimé
    Pays épousé dans l’or des vagues
    Et les grèves de l’été
    Et la vraie vie était présente
    Au fond des cabarets
    Car la vie est une sainte chose
    Et une chose toute simple
    La vie est une jeune paysanne
    Qui va dans le chemin ancien
    Gonflée de lait et de bonté

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    C’était au temps de la bonne vie
    Mes cantons de tourterelles
    Etaient plus beaux que les royaumes
    Du Pérou
    Au poing et au coeur
    Je portais la Bretagne fraternelle

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    Je vivais de rêve et de pain blanc
    Ainsi avec mon âme
    Mon corps vivait en harmonie
    C’était avant la solitude
    Et retranchement
    Des hideuses maladies

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    Que n’ai-je loué alors
    La terre bien-aimée
    Que n’ai-je loué le plaisir quotidien
    De l’eau vive et de la fontaine
    Que n’ai-je loué l’amour féal
    La lumière et le vent qui respire
    Que n’ai-je loué la mesure
    Et la raison, l’enfance, la comptine
    Que n’ai-je loué le temps des cerises

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    C’était au temps de la bonne vie
    Ardent de gin et d’amitié
    Je descendais à Pont-Aven
    Les cafés bruissaient comme des moulins

    Xavier Grall, Oeuvre poétique, éd. Rougerie, 2011.

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La rentrée s’opère et s’impose, à l’école, en politique, dans la vie professionnelle, associative, ainsi que dans le ciel et la nature, les nuages reprennent leur robe de velours sombre, les arbres se colorent, la fumée chemine dans les cheminées, les plages s’assoupissent après le tumulte estival … et je reprends mes livres de poésie comme les élèves leurs cahiers de textes, avec peut-être plus de nonchalance que ces derniers.

Ce poème de Xavier Grall m’a émue aujourd’hui, j’ai posé entre ses strophes quelques photos de l’été.
Bonne rentrée 🙂 !

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La musique de chambre de l’été

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    William Worcester Churchill, Lecture, 1910, MFA Boston, notice

      […] je m’étais étendu sur mon lit, un livre à la main, dans ma chambre qui protégeait en tremblant sa fraîcheur transparente et fragile contre le soleil de l’après-midi derrière ses volets presque clos où un reflet de jour avait pourtant trouvé moyen de faire passer ses ailes jaunes, et restait immobile entre le bois et le vitrage, dans un coin, comme un papillon posé. Il faisait à peine assez clair pour lire, et la sensation de la splendeur de la lumière ne m’était donnée que par les coups frappés dans la rue de la Cure par Camus (averti par Françoise que ma tante ne « reposait pas » et qu’on pouvait faire du bruit) contre des caisses poussiéreuses, mais qui, retentissant dans l’atmosphère sonore, spéciale aux temps chauds, semblaient faire voler au loin des astres écarlates ;
    The Window 1925 by Pierre Bonnard 1867-1947

    Pierre Bonnard, La fenêtre, 1925, Tate Gallery Liverpool, notice


    et aussi par les mouches, qui exécutaient devant moi, dans leur petit concert, comme la musique de chambre de l’été : elle ne l’évoque pas à la façon d’un air de musique humaine qui, entendu par hasard à la belle saison, vous la rappelle ensuite ; elle est unie à l’été par un lien plus nécessaire : née des beaux jours, ne renaissant qu’avec eux, contenant un peu de leur essence, elle n’en réveille pas seulement l’image dans notre mémoire, elle en certifie le retour, la présence effective, ambiante, immédiatement accessible.

    Marcel Proust, extrait de Du côté de chez Swann, Combray

Je cherchais un passage à propos du lilas dans cette première partie de Swann, Combray, et puis je me suis arrêtée, pensive, gagnée de sensations délicieuses, sur ces phrases décrivant la pénombre d’une chambre d’été.

Quand les mouches bombillent ou, comme dit Rimbaud, bombinent, c’est qu’en effet l’été s’est installé.
J’aime le frais silence de la maison à l’heure de la sieste, la lecture dans une obscurité légère, limpide, griffonnée par le zézaiement d’une mouche et parfois celui du réfrigérateur.

Sur le cadre de ce beau tableau des heures estivales se pose alors en songe un papillon à la manière de Whistler …

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    Edmund Charles Tarbell, A travers la pièce, 1899, Met New York, notice

Une chambre pleine de choses qui ne servaient à rien et qui dissimulaient pudiquement, jusqu’à en rendre l’usage extrêmement difficile, celles qui servaient à quelque chose.

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Mais c’est justement de ces choses qui n’étaient pas là pour ma commodité, mais semblaient être venues pour leur plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté.

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Ces hautes courtines blanches qui dérobaient aux regards le lit placé comme au fond d’un sanctuaire ; la jonchée de couvre-pieds en marceline, de courtes-pointes à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d’oreillers en batiste, sous laquelle disparaissait le jour, comme un autel au mois de Marie sous les festons et les fleurs,

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et que le soir, pour pouvoir me coucher, j’allais poser avec précaution sur un fauteuil où ils consentaient à passer la nuit ;

lit5 à côté du lit la trinité du verre à dessins bleus, du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis le lendemain de mon arrivée sur l’ordre de ma tante qui craignait de me la voir « répandre »), sorte d’instruments du culte – presque aussi saints que la précieuse liqueur de fleur d’oranger placée près d’eux dans une ampoule de verre –

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que je n’aurais plus cru de profaner ni même possible d’utiliser pour mon usage personnel que si ç’avaient été des ciboires consacrés, mais que je considérais longuement avant de me déshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement ;

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ces petites étoles ajourées au crochet qui jetaient sur le dos des fauteuils un manteau de roses blanches qui ne devaient pas être sans épines puisque, chaque fois que j’avais fini de lire et que je voulais me lever, je m’apercevais que j’y étais resté accroché ; cette cloche de verre, sous laquelle, isolée des contacts vulgaires, la pendule bavardait dans l’intimité pour des coquillages venus de loin et pour une vieille fleur sentimentale, mais qui était si lourde à soulever que,

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quand la pendule s’arrêtait, personne, excepté l’horloger, n’aurait été assez imprudent pour entreprendre de la remonter ; cette blanche nappe en guipure qui, jetée comme revêtement d’autel sur la commode ornée de deux vases, d’une image du Sauveur et d’un buis bénit, la faisait ressembler à la Sainte Table (dont un prie-Dieu, rangé là tous les jours quand on avait « fini la chambre » achevait d’évoquer l’idée)
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mais dont les effilochements toujours engagés dans la fente des tiroirs en arrêtaient si complètement le jeu que je ne pouvais jamais prendre un mouchoir sans faire tomber d’un seul coup image du Sauveur, vases sacrés, buis bénit, et sans trébucher moi-même en me rattrapant au prie-Dieu ;

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cette triple superposition enfin de petits rideaux d’étamine, de grands rideaux de mousseline et de plus grands rideaux de basin, toujours souriants dans leur blancheur d’aubépine souvent ensoleillée, mais au fond bien agaçants dans leur maladresse et leur entêtement à jouer autour de leurs barres de bois parallèles et à se prendre les uns dans les autres et tous dans la fenêtre dès que je voulais l’ouvrir ou la fermer, un second étant toujours prêt, si je parvenais à en dégager un premier, à venir prendre immédiatement sa place dans les jointures aussi parfaitement bouchées par eux qu’elles l’eussent été par un buisson d’aubépines réelles ou par des nids d’hirondelles qui auraient eu la fantaisie de s’installer là, de sorte que cette opération, en apparence si simple, d’ouvrir ou fermer ma croisée, je n’en venais à bout sans le secours de quelqu’un de la maison ;

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toutes ces choses, qui non seulement ne pouvaient répondre à aucun de mes besoins, mais apportaient même une entrave, d’ailleurs légère, à leur satisfaction, qui évidemment n’avaient jamais été mises là pour l’utilité de quelqu’un, peuplaient une chambre de pensées en quelque sorte personnelles,

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avec cet air de prédilection d’avoir choisi de vivre là et de s’y plaire, qu’ont souvent, dans une clairière, les arbres, et, au bord des chemins ou sur les vieux murs, les fleurs.

Marcel Proust, extrait de Journées de lecture, recueil Pastiches et mélanges, éd. L’IMAGINAIRE / Gallimard

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Une phrase, une seule, serpentine, fanfreluchée, truffée de tiroirs, de plis et replis, toute brodée de mots, grouillante d’images comme un store bouillonné, gonflée comme un oreiller, une phrase pleine d’humour qui fait rire, et puis sourire à un passé enfui, retrouvé, une phrase à l’image d’une chambre d’antan, de grand’tante, une chambre où passait délicatement le plumeau, et où revient le stylo …

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On peut relire ces merveilleuses journées de lecture de Proust dans cette réédition de Gallimard qui date de septembre 2013, L’imaginaire, une collection de petits livres blancs que j’aime beaucoup.

Un jeu, cette très longue phrase m’a donné envie de jouer, de piocher dans Pinterest les chambres les plus froufrous que j’ai pu trouver !

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L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient

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    Sir George Clausen
    , The quiet room, vers 1929, Crawford Art Gallery Cork, notice

Silence, tranquillité, concentration, la dame écrit …
J’aime beaucoup ce tableau, son atmosphère paisible.
J’aime son titre anglais, the quiet room, la pièce tranquille, et je m’aperçois que le petit mot quiet a disparu de la langue française. Dans le même sens que « quiet », on n’emploie plus que le mot quiétude.
En revanche, son contraire, inquiet, fait partie de notre vocabulaire courant, ainsi que inquiétude.

L’adjectif quiet a deux dérivés encore employés : coi et quitte.
Coi, c’est tranquille, immobile et silencieux
Quitte, c’est libéré d’une obligation, exonéré.
De ce « quitte », et de « quiet », dérivent aussi acquitter, acquit, quittance, quitter, acquiescer, requiem, cela ferait l’objet d’un autre sujet.

Je reviens au tableau qui me plaît tant. La dame quiète, calme, silencieuse, absorbée dans son travail se livre probablement à sa correspondance et je l’admire. Elle répond à son courrier, ce que je peine à faire. Elle s’inquiète de l’autre, son inquiétude est altruiste, et elle le fait dans la quiétude de son salon.
Il me faut absolument trouver moi aussi une quiet room pour répondre aux lettres merveilleuses que je reçois.
Prendre sa plume favorite et, quiètement, écrire, peut-être avec un peu de nostalgie, en sentant autour de soi l’air plein du frisson des choses qui s’enfuient. Ce vers est de Baudelaire et m’est venu en regardant le tableau si quiet de George Clausen.

La ville renommée

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      Au moment où j’écris, la pluie tombe ; les tuiles sonnent ; mille petites rigoles bavardent ; l’air est lavé et comme filtré ; les nuées ressemblent à des haillons magnifiques. Il faut apprendre à saisir ces beautés-là.

      Alain, Propos, L’art d’être heureux, 8 septembre 1910

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Au moment où j’écris, aujourd’hui 31 mars, la pluie tombe …
Le ciel était gris, l’air était doux, là-bas même chaud pour février, et il allait presque pleuvoir quand nous montâmes dans l’avion à l’aéroport Pulkovo (c’est le nom des petites collines qui se situent à l’horizon). Notre voyage à Saint Pétersbourg se terminait, et, comme madame Vigée Le Brun, je me sentais triste de quitter une si belle ville.

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Nous avions visité le matin même le beau musée russe et j’avais encore ses tableaux dans la tête.
Le petit groupe de personnes que nous avons appris à connaître au cours de ce voyage était fort sympathique, et nos deux guides excellentes, une guide russe très cultivée et passionnante et une guide française pétulante et compétente (je m’aperçois que la sonorité de ces deux adjectifs est ventée !). L’organisation de ce voyage culturel était l’oeuvre de Intermèdes (site) , que je recommande, même si les voyages en groupe ne nous conviennent guère, nous privant de l’indispensable flânerie dans les musées et d’un contact plus authentique avec les habitants, mais dans un pays où il est ardu de décrocher un visa tout seul, il vaut mieux passer par une agence.

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    Alexander Gerasimov (1881-1963), Après-midi pluie chaude, musée russe, Saint Pétersbourg.

J’ai raconté l’essentiel de nos visites, nous avons aussi vécu l’indispensable soirée au théâtre Marinsky.
Nous y avons vu un ballet, La bayadère, c’était beau, ce spectacle était déjà passé à Paris auparavant. J’aurais préféré un vrai bon concert de musique russe, Rachmaninov, Tchaïkovski, Scriabine par exemple … mais au moins nous avons pu nous mêler aux habitants de la ville. Le théâtre était plein, et c’était touchant de voir les petites filles menues en dentelles coquettes venues admirer les danseuses, accompagnées de leurs mamans et grands-mamans souvent habillées dans les couleurs gaies des poupées de bois et faisant défiler sous nos yeux l’éclectisme décalé des années soixante-dix à deux mille, comme si la mode n’avaient aucune prise sur elles. Cela vaut bien l’uniforme gris noir et informe des années de crise dans nos pays occidentaux.

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    Kuzma Petrov-Vodkin
    (1878-1939), Violon, 1918, musée russe Saint Pétersbourg

De la musique avant toute chose ! s’exclamèrent les poètes symbolistes russes, qui, inspirés par Verlaine, désiraient rompre avec la littérature qui dominait en leur temps, et voulaient donner à la forme de leurs vers une vraie musique, faisant passer leur contenu au second plan.

Ces poètes s’appelaient Brioussov, Balmont, Biely, Anna Akhmatova, Alexandre Blok, et me voilà plongée dans une biographie de Blok !

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    Nathan Altman, Portrait d’Anna Akhmatova, 1915, musée russe Saint Pétersbourg

Anna Akhmatova écrivit, comme Alexandre Blok, des poèmes sur Pétersbourg en détresse, comme le fit aussi Pouchkine dans le Cavalier de bronze.
Après 1917, Pétersbourg n’est plus qu’une beauté mutilée.

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Cela sert à ça, les voyages, à vous plonger dans les livres. Je lis donc « Alexandre Blok et son temps » de Nina Berberova. Le poète naquit à Saint Pétersbourg en 1880 et y mourut en 1921. Il envisageait de quitter l’URSS, comme le fit réellement Nina Berberova en 1922. Tous deux ont décrit le désarroi des intellectuels russes pendant ces années noires de la révolution.

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    Jean Pougny (1894-1956), Violon, 1919, musée russe Saint Pétersbourg

      Une ville nouvelle allait naître, avec des gratte-ciel, des cités ouvrières, des stades immenses, des parcs de culture, des monuments aux héros de la révolution, une ville avec d’autres luttes, d’autres forces, d’autres espoirs, une ville qui devait même changer de nom.

      Nina Berberova, Alexandre Blok et son temps, 1947, éd. Actes Sud

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    Nicolas Roerich, Bataille céleste, 1912, musée russe Saint Pétersbourg

La ville fut à nouveau renommée, abandonna ses noms de Petrograd et Leningrad, retrouva sa splendeur.

Notre avion s’enfonce dans l’épais molleton de nuages, et je repense aux mousselines diaphanes des musées.
Fin du récit !

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Rigolette

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    La mansarde

    Sur les tuiles où se hasarde
    Le chat guettant l’oiseau qui boit,
    De mon balcon une mansarde
    Entre deux tuyaux s’aperçoit.

    Pour la parer d’un faux bien-être,
    Si je mentais comme un auteur,
    Je pourrais faire à sa fenêtre
    Un cadre de pois de senteur,

    Et vous y montrer Rigolette
    Riant à son petit miroir,
    Dont le tain rayé ne reflète
    Que la moitié de son oeil noir ;

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    Ou, la robe encor sans agrafe,
    Gorge et cheveux au vent, Margot
    Arrosant avec sa carafe
    Son jardin planté dans un pot ;

    Ou bien quelque jeune poète
    Qui scande ses vers sibyllins,
    En contemplant la silhouette
    De Montmartre et de ses moulins.

    Par malheur, ma mansarde est vraie ;
    Il n’y grimpe aucun liseron,
    Et la vitre y fait voir sa taie,
    Sous l’ais verdi d’un vieux chevron.

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    Pour la grisette et pour l’artiste,
    Pour le veuf et pour le garçon,
    Une mansarde est toujours triste :
    Le grenier n’est beau qu’en chanson.

    Jadis, sous le comble dont l’angle
    Penchait les fronts pour le baiser,
    L’amour, content d’un lit de sangle,
    Avec Suzon venait causer.

    Mais pour ouater notre joie,
    Il faut des murs capitonnés,
    Des flots de dentelle et de soie,
    Des lits par Monbro festonnés.

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    Un soir, n’étant pas revenue,
    Margot s’attarde au mont Breda,
    Et Rigolette entretenue
    N’arrose plus son réséda.

    Voilà longtemps que le poète,
    Las de prendre la rime au vol,
    S’est fait reporter de gazette,
    Quittant le ciel pour l’entresol.

    Et l’on ne voit contre la vitre
    Qu’une vieille au maigre profil,
    Devant Minet, qu’elle chapitre,
    Tirant sans cesse un bout de fil.

    Théophile Gautier, recueil Emaux et Camées

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Une aiguille, un chat, un dé ! Le chat, avec un t et non un s, apparaît seulement dans le poème. Le dé s’ajoute à ma collection !

Voici la notice du tableau, qui peut se consulter ici :
Joseph-Désiré Court, Rigolette cherchant à se distraire pendant l’absence de Germain, 1844, mba Rouen.

J’avais remarqué ce tableau il y a six mois déjà dans le site de la RMN, mais hélas, la photo n’était pas assez grande pour y distinguer nettement le dé. Et puis, il y a quelques semaines, comme un messager charmant me faisant le don providentiel du précieux détail, comme un envoyé spécial dépêché gracieusement pour moi au musée de Rouen, une amie délicate et attentionnée a pris les photos pour moi de la petite main, l’ouvrière Rigolette. C’est ainsi grâce à elle que je peux ajouter ce dé virtuel à ma collection, et je l’en remercie infiniment !

Le sujet de ce tableau est emprunté aux Mystères de Paris d’Eugène Sue. Cette oeuvre est expliquée sur cette page.
Rigolette est une modeste cousette, une Mimi Pinson, une tendre grisette, et son dé doré me fait risette 🙂 !

L’éveil de la conscience

    The Awakening Conscience 1853 by William Holman Hunt 1827-1910

    William Holman Hunt, L’éveil de la conscience, 1853, Tate Gallery Londres, page du musée

Cherchons le chat : il est sous le guéridon à gauche du tableau.
Ce qui surprend, c’est que son regard est le même que celui de la jeune femme. Elle se lève soudain, lance un regard étonné vers le haut, la bouche bée … l’animal aussi lève la tête, entrouvre ses babines et dirige ses prunelles dorées vers elle.
L’histoire racontée par ce tableau est une soudaine prise de conscience, une épiphanie.

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Dans sa garçonnière, où il a installé sa maîtresse, un jeune homme joue du piano et chante avec elle une chanson intitulée « Oft in the stilly night », dans laquelle il est question d’une jeune femme se souvenant de son enfance innocente.
Sur ces douces paroles, la demoiselle prend elle-même conscience de son innocence perdue, et se lève des genoux de son amant, en regardant par la fenêtre. Elle y voit la nature, la lumière, la liberté, la beauté pure du jardin qui lui renvoie sa triste image de prisonnière dans cet appartement luxueux dédié à la luxure.
Le peintre a utilisé le miroir pour montrer ce jardin, miroir de la vérité, de la beauté. Le miroir est par définition un objet de réflexion. Il fait réfléchir la jeune personne à sa condition de captive entretenue.

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Tous les détails du tableau ont un sens, et le but de l’histoire est moral. Hunt avait créé en Angleterre avec deux autres peintres, Millais et Rossetti, le mouvement pré-raphaélite, qui voulait revenir à l’époque précédent Raphaël et la Renaissance, à l’époque du moyen-âge, avec ses épopées, ses contes moraux.

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La pendule présente, semble-t-il, la figure de la Vertu retenant dans ses bras un Amour, et à côté se trouve un vase de volubilis, symbole de l’amour divin. L’éveil de la jeune fille est d’ordre spirituel, elle ne peut plus se satisfaire d’un amour uniquement charnel.

Le jeune homme ne comprend pas ce qui se passe, il continue de chanter, tandis que sa chérie prend conscience de sa vie dissolue et confuse comme ses écheveaux de fils à broder traînant par terre, et prévoit qu’elle sera un jour jetée négligemment comme ce gant masculin.
(gant de la main droite, et pourquoi l’homme a-t-il gardé son autre gant pour jouer du piano ?)

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Et le chat, lui, se trouve entre les deux amants et semble aussi prendre conscience de quelque chose.
C’est un prédateur comme le jeune homme, il a capturé un oiseau sans doute attiré dans la pièce par le miroir, il est sur le point de le croquer, et puis il est dérangé par la femme qui se lève, il voit subitement en elle la proie fragile du garçon, il compatit, alors il lâche l’oiseau et espère que la jeune fille pourra s’envoler aussi par cette fenêtre ouverte devant eux. C’est du moins le sentiment qu’on aimerait prêter à ce chat qui s’éveille également d’une certaine façon.

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