Thanksgiving

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Aujourd’hui 24 novembre ou demain (?), aux Etats Unis, c’est la fête de Thanksgiving, et le célèbre tableau de Doris Lee (1905-1983) est en ce moment à Paris, au musée de l’Orangerie, dans l’exposition La peinture américaine des années 1930. Parisiens, il faut aller le voir !

leedet2aic Les femmes s’activent en cuisine pour la préparation du repas,
la dinde est arrosée comme il se doit …
Le chien somnole, le chat joue,
une convive vient d’arriver et ôte son chapeau fleuri,
un gâteau à la citrouille ira dans l’autre four,
il y a dans ce tableau comme une ambiance des Pays-Bas,
une scène de Jan Steen par exemple,
même carrelage au sol,
même composition …

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Il est question de la préparation d’un repas de fête aussi.
Les huîtres remplacent la dinde, et on remarque qu’on les mange froides ou chaudes, passées au grill dans la cheminée.

steenfetedet1mdh Les enfants jouent avec le chat, ou le chien.
On joue de la musique,
on courtise les dames, l’huître que tient l’homme indique le caractère lubrique de son intention,
et les oeufs cassés au sol, qui sont accompagnés d’une cuiller (phallique), du chapeau masculin et du pot où plonge une autre cuiller, peuvent indiquer la perte de la virginité.

steenfetedet2 Steen avait tenu une auberge à Delft, intitulée « Le serpent », et il a pu observer la vie de ses clients.
Il règne souvent dans ses tableaux une ambiance générale de grand fouillis, un désordre qui fut d’ailleurs surnommé en néerlandais « Huishouden van Jan Steen », « ménage à la Jan Steen ».

Ce désordre se retrouve aussi dans l’âme des humains qui mènent parfois une vie dissolue, et tous les symboles parsemés dans les tableaux de Steen le dénoncent.

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Le tableau de Doris Lee affiche une candeur charmante, donne une peinture du bonheur.
Dans la peinture hollandaise du XVIIème siècle, la morale vient toujours tempérer la joie ambiante. Celle-ci se traduit par des détails de « vanité » qui rappellent que la vie ici-bas est éphémère.

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Devant la cage d’où l’oiseau s’est envolé comme la vertu, un enfant, perché dans les hauteurs de la pièce, souffle des bulles de savon à côté d’un crâne. Ce jeu est bien sûr un symbole de vanité, du côté très fragile et éphémère de la vie.
Le peintre moralisateur rappelle qu’on peut toujours s’amuser en bas, mais la mort guette et le jugement dernier risque d’être redoutable.

Joyeux Thanksgiving malgré tout !

en robe de chambre dans sa tour d’ivoire

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Devant un bon petit feu, un chien roulé en boule à ses pieds, un homme en robe de chambre verte est assis dans son fauteuil de lecture, mais il ne lit pas. Son livre gît près de lui, fermé, sur un coffre de bois. Enveloppée, pour la chaleur et le confort d’une écharpe rose, sa tête repose sur un oreiller blanc. Sa main droite tient sa robe fermée, la gauche est glissée dedans, comme pour se tenir au chaud ou sentir les battements de son coeur. Il a les yeux clos et ne voit donc pas (ou préfère ne pas voir) la nonne qui s’approche, un livre de prières et un chapelet dans la main. La nonne est peut-être une allégorie de la foi, rappelant l’homme à ses devoirs spirituels. Sur le côté une grande fenêtre permet d’apercevoir un couple en promenade dans un paysage bucolique appartenant au monde des plaisirs temporels. Le tableau a la forme d’une sorte de trapèze courbe, et prête au décor l’apparence d’une chambre située dans une tour. Peint au pochoir sur le sol en lettres gothiques, on peut lire un seul mot : ACCIDIA.

Alberto Manguel, extrait de Le voyageur & La tour, éd. Actes Sud, octobre 2013.

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Après l’histoire de la lecture, Alberto Manguel s’est attaché à celle des lecteurs.
Il nous fait remarquer un lecteur très particulier dans les Sept péchés capitaux de Bosch :
celui-ci perdu le goût de la lecture.
Son péché est l’acédie, dont j’avais parlé ici.
L’acédie diffère de la paresse par l’action : l’acédie est le total dégoût d’agir, tandis que la paresse pousse à ne faire que ce qui procure du plaisir.

L’homme en robe verte n’a plus aucun goût, pas même celui de lire, et pire encore, ce dégoût le détourne de la religion.

Alberto Manguel explique que le lecteur est un voyageur en chambre, solitaire, et son lieu de lecture devient une tour, ce qu’on appelle une tour d’ivoire.

Tour d’ivoire, l’expression fut inventée par Sainte Beuve en 1830 à propos du poète Vigny qui se réfugiait dans sa retraite haute et pure pour composer.
On trouvera l’explication détaillée sur cette page.

Puisque nous sommes au 15 août, précisons que ces mots « tour d’ivoire » ont pour origine les litanies à la Sainte Vierge, turris eburnea, le cou de Sainte Marie y était comparé à une tour d’ivoire.

      Maurice Denis, Femme lisant dans un transat, 1916, encre, D.A.G. Louvre, notice.

Depuis ce matin je suis en vacances !
Pour une semaine seulement ! La famille est partie, elle va revenir.
Je vais tâcher de bien utiliser ces jours de liberté dans ma tour d’ivoire, avec ou sans robe de chambre, au milieu des livres.

Je viens de passer une dizaine de jours particuliers …
La maison se divisait entre deux générations.

Les anciens, trois messieurs septuagénaires, patataient chaque jour dans le canapé, dès la fin du déjeuner jusqu’à minuit, devant les jeux olympiques. Suspendus aux espoirs de médailles, ils acceptaient de quitter un moment le Brésil pour glisser leurs pieds sous la table, et la gastronomie devait bien valoir ce détour de leur grand écran.

Les plus jeunes ne quittaient pas non plus leurs écrans, ceux-là individuels, qui les rendaient totalement fous, de purs pokémonomanes.
Je tenais à mon fourneau un monologue shakespearien, plantée là comme un lapin.

Je pensais à ma consoeur, la cuisinière de Combray, ma chère Françoise, qui aurait su trouver les mots les plus corsés pour qualifier ses maîtres si elle les avait vus devenir aussi toqués.

    George Jones, titre inconnu, encre sur papier, vers 1888, Tate Londres, notice.

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    Louis Michel van Loo, Denis Diderot, 1767, Louvre, commentaire.

Pourquoi ne l’avoir pas gardée ? Elle était faite à moi ; j’étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner ; j’étais pittoresque et beau. L’autre, raide, empesée, me mannequine. Il n’y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât ; car l’indigence est presque toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, un de ses pans s’offrait à l’essuyer. L’encre épaissie refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu’elle m’avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l’écrivain, l’homme qui travaille. À présent, j’ai l’air d’un riche fainéant ; on ne sait qui je suis.
Sous son abri, je ne redoutais ni la maladresse d’un valet, ni la mienne, ni les éclats du feu, ni la chute de l’eau. J’étais le maître absolu de ma vieille robe de chambre ; je suis devenu l’esclave de la nouvelle.

Denis Diderot, extrait de Regrets sur ma vieille robe de chambre, paru en 1769.
Le texte complet peut se lire ici.

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Diderot n’était pas satisfait du portrait que fit de lui son ami Louis Michel van Loo. Il lui reprochait de lui avoir donné des airs apprêtés de vieille coquette.
De même, lorsque la célèbre salonnière madame Geoffrin, à qui il avait rendu service, crut lui faire plaisir en remplaçant à son insu ses vieux meubles par des neufs, il se lamenta et rédigea ses regrets sur sa vieille robe de chambre qui était plus conforme à son image d’écrivain philosophe.
Un philosophe épris de vérité se doit de vivre dans une robe de chambre sobre, authentique, qui a elle-même bien vécu !

La robe de chambre en satin gris du portrait est neuve, trompeuse, similaire à celle que porte le peintre dans son portrait ci-dessous :

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    Louis Michel van Loo, Autoportrait, 1763, Château de Versailles, notice.

Diderot en vieillissant passe de longues journées en robe de chambre.
Un intéressant article de la Revue du Louvre (1 – 2016) commente l’art de vivre en robe de chambre pour les hommes au XVIIIème siècle.

L’expression robe de chambre apparaît en 1569 (-> Le Robert), c’est un vêtement masculin ou féminin, c’est le « déshabillé des hommes ».

Son origine et son influence sont orientales au XVIIème siècle, par sa forme et ses tissus.
Les étoffes sont ramenées par les vaisseaux de la VOC et de la Compagnie française des Indes Orientales. Les officiers des Compagnies en portent eux-mêmes et en offrent en cadeaux diplomatiques.

La robe de chambre fait partie de la mode des turqueries et des chinoiseries, elle s’enfile au XVIIIème siècle pour prendre le thé, le chocolat, le café, tous produits exotiques.
On la porte avec un turban à la mode turque.
On l’appelle aussi indienne, quand elle est confectionnée dans une toile imprimée des Indes ou imitée des Indes et fabriquée en Europe .

Dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, elle est faite dans de riches soieries brochées à grands motifs végétaux.

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    Jacques André Aved, Portrait de Marc de Villiers, 1747, The J. Paul Getty Museum Los Angeles, notice et commentaire.

Voltaire et Rousseau se plaisent eux aussi en robe de chambre.
De nombreux artistes, savants, écrivains se montrent dans ce vêtement à la fois chic et « négligé », « sans façon », qui libère le corps en douceur, et qui est loin de toute vulgarité.

C’est dans l’air du temps, une nouvelle manière de se détacher des conventions et d’appartenir à ce siècle éclairé.

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    Jean-Etienne Liotard, Portrait de Jean-Antoine Guainier Gautier, 1765, pastel, MAH Genève, notice.

Une prairie tissue avec des pétales de poiriers en fleurs

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      David McCosh, Femme repassant, SAAM Washington, notice

Je me souviens, de Georges Pérec, on s’en souvient bien, le souvenir personnel et à la fois collectif, le souvenir intime qui parle à chaque lecteur parce qu’il a les mêmes …
Je me souviens, ce livre, par la force mimétique, donne envie de l’écrire à son tour et à sa façon, et, de ce fait, devient utile dans les clubs d’écriture.

Un nouveau livre rend hommage à Pérec en énumérant des Je me souviens liés à un thème précis : le vêtement, l’accessoire, et tout ce qui tourne autour de la mode, de ses images, symboles, mots, expressions …

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Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans.
éd. Seuil, mars 2016

Comme Georges Pérec, Lydia Flem est une lectrice de Proust, elle le cite souvent, lui qui avait bâti son oeuvre comme une robe. Son propre livre est d’ailleurs ce que Proust appelle une littérature de notations, qui rassemble, sous de petites choses vécues, la réalité, la vraie vie révélée par les mots.
Mais ce n’est pas seulement grâce à Proust que j’ai aimé ce livre, les 479 souvenirs vestimentaires sont agréables à lire, variés, entre l’étymologie d’un mot, l’émotion personnelle, l’anecdote historique, le détail cinématographique, pictural, littéraire, etc …

On pense à cet autre livre, d’un genre différent, qui ouvre l’armoire des fringues et de la mémoire, Dressing, de Jane Sautière (revoir ici).

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      Vincent van Gogh, Le petit poirier en fleurs, musée van Gogh Amsterdam, notice et commentaire

      Un extrait :
      244 – Je me souviens que pour le Dictionnaire de l’Académie française, le tissu (participe passé de l’ancien verbe, maintenant inusité, tistre) s’emploie au figuré : Une vie tissue de chagrins et d’infortunes. Proust décrit une prairie qui semble « tissue seulement avec des pétales de poiriers en fleurs ».

      Lydia Flem, Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans.

Cette citation provient du Temps retrouvé, dans la description de Paris pendant la guerre. La capitale n’est plus éclairée par les lampadaires et devient semblable à la campagne, seul subsiste le clair de lune, qui filtre au travers des arbres sur le boulevard Haussmann et sème ses taches claires de lumière comme des pétales de fleurs.

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    T. A. Steinlen, Femme assise dans un canapé, La Piscine Roubaix, notice.

Les descriptions vestimentaires dont je me souviens dans la Recherche sont multiples bien sûr, parce que Proust a mis en scène les vêtements comme de vrais personnages, avec lui l’habit fait la personne et vice-versa, et l’une d’elles en particulier m’a amusée. Il s’agit d’une robe de chambre.
Le narrateur demande l’avis de la duchesse de Guermantes pour offrir des toilettes à son amie Albertine, car il veut être sûr que les tenues choisies par lui soient bien à la mode et adaptées à son jeune âge.
Il demande ainsi à la duchesse (au tout début de « La Prisonnière »):

      Et cette robe de chambre qui sent si mauvais, que vous aviez l’autre soir, et qui est sombre, duveteuse, tachetée, striée d’or comme une aile de papillon ?

La duchesse lui répond : « Ah ! ça, c’est une robe de Fortuny. Votre jeune fille peut très bien mettre cela chez elle. »

J’aime bien la franchise naïve du narrateur qui ose dire à la duchesse que sa robe de chambre sent mauvais.
On oublie qu’autrefois on ne passait pas les vêtements à la machine à laver comme aujourd’hui. Certains, trop luxueux, fragiles, n’étaient jamais lavés et devaient s’entourer d’un nuage olfactif aussi lourd que leur étoffe …

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Chaussure

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Les sandales des anciens Egyptiens étaient fabriquées en papyrus ; ils pouvaient donc marcher confortablement, sans se blesser quand la chaussure était neuve, et même utiliser celles-ci comme écritoire, y inscrire leur nom : « ces chaussures appartiennent à : », leur adresse, ou s’en servir de pense-bête : « Ne pas oublier de rendre les dix drachmes au Grec » , ou afficher leur goûtd artistiques : « Le sphinx untel est une horreur » , ou politiques : « J’ai cessé de soutenir untel », ou marcher sur un adversaire particulièrement haï, en plaçant son nom sous la semelle, ou adorer un dieu, en inscrivant son nom le plus haut possible sur les brides.

    Nathalie Quintane, extrait de Chaussure, ed. P.O.L

21nACb64oIL._SX339_BO1,204,203,200_ Les remarques de Nathalie Quintane me plaisent beaucoup, variées, surprenantes, bien observées, humoristiques …
C’est d’ailleurs avec son livre intitulé Remarques (revoir ici) que j’ai découvert cette dame de pages.

Ce livre original rassemble ses innombrables remarques à propos des chaussures : on regarde le quotidien du point de vue du pied, au ras du sol. On ne voit pas tout à fait le même monde et son Histoire à partir des semelles !

Quelles sont nos relations avec nos chaussures ? Quelles sont nos pensées quand nous les laçons ?

Voilà une autre citation de ce livre amusant :

« D’une certaine manière, Caligula s’appelait Chaussure.(enfant, il portait souvent une petite caliga – sandale) »

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Le retable de Saint Marc à Manresa en Catalogne, dans la province de Barcelone, est lui aussi surprenant.
Il a été commandé par la confrérie des cordonniers, c’est pourquoi le peintre a représenté un établi plein de chaussures, et il a parsemé de chaussures la chasuble du Saint converti, qui reçoit les sacrements en grandes pompes des mains de l’évêque sous la voûte (plantaire ?) de la cathédrale.
C’est osé, un peu voyant de la part du donateur et commanditaire, l’Eglise dut sans doute se résoudre de bonne grâce à ce débordement publicitaire sur le costume ecclésiastique !

Les grands airs dans les chaussures

La poésie des p’tits trous dans les chaussettes m’a fait penser aux chaussures.
On peut être fou de chaussures, en accumuler de toutes sortes dans le placard et les accorder à son vêtement, à son humeur et à l’heure du jour et au temps qu’il fait.
Ou bien, comme moi, on n’a qu’une paire, pour toute l’année, parce que c’est la seule qui ne fait pas mal aux pieds.

Dans tous les cas, on peut s’amuser devant la mode des souliers dans les tableaux. Quelle variété !

Certaines chaussures présentent de grands trous, de larges évents pour des doigts de pieds en éventail.
Et dans des couleurs variées, au choix, marron, noir, vert, rouge, quel chic !
On peut rire aujourd’hui de pareils « écrase-merde » pour parler vulgairement, mais c’était la mode impériale. Les grands de ce monde n’éprouvaient pas le besoin de se hausser davantage sur des talons.

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    Baron Antoine-Jean Gros, Charles Quint reçu par François 1er à l’abbaye Saint Denis en 1540, détail, 1812, Louvre, tableau entier et notice

C’est Monsieur, frère du roi Louis XIV, qui lança, selon l’histoire, la mode des talons rouges à la cour.
Il était allé s’amuser au carnaval dans Paris, avait traversé un quartier de bouchers, avait maculé les talons de ses brodequins du sang des boeufs, était arrivé sans changer de chaussures au Conseil, et tous les yeux se rivèrent sur ses talons rougis.

Bouts ronds, bouts carrés, bouts pointus …
Quelle expressivité dans les extrémités !

La chaussure traduit-elle le caractère de son porteur ?
Elle serait, semble-t-il, le reflet de la personnalité.

Les chaussures ont elles-mêmes leur caractère : confortables, fonctionnelles, élégantes, hideuses, passe-partout, festives, sexy, sportives, provocantes, intemporelles ou dans le vent du moment …

Elles ont aussi leur vocabulaire.
Leur anatomie se décline en des mots bien précis qu’on ne retient pas toujours …
quant à leurs appellations, les pompes débrident l’imagination !

Les godasses, les croquenots, les grolles, les tatanes, les savates, les galoches …

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    Vincent van Gogh, Souliers, 1886, van Gogh museum Amsterdam, notice

les babies, les bottines, poulaines, ballerines, bottes, cuissardes, sabots, péniches, escarpins, Charles-dix, Richelieu, Derbies, salomé, mocassins, trotteurs, Clarks, tennis, bateau, pointes, claquettes, baskets, talons-aiguilles, Crocs, Birkenstock, sandales, sandalettes, mules, espadrilles, tongs, nus-pieds, moon-boots, après-ski, chaussons, pantoufles, charentaises, j’en passe et j’en oublie !

La peinture des souliers peut être poignante comme celle de van Gogh ou fort amusante comme ci-dessous !

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    Fashionable contrasts, gravure, British Museum Londres, notice

Les p’tits trous des chaussettes

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    Maximilien Luce, Intérieur, le matin, 1890, Met New York, notice

      Les trous dans les chaussettes

      Les chaussures sont la pudeur
      des mitaines du bas peuple,
      les chaussettes trouées.

      Si le trou ne se reprise
      on le méprise,
      laissons vivre les trous, les p’tits trous
      dans les chaussettes.

      J’aime saluer l’orteil rebelle
      qui ose passer la tête,
      gratter la semelle.

      Dans une mosquée,
      mes trous, mes p’tits trous
      feraient sourire.

      […]

      Louis Bertholom, Les trous dans les chaussettes, recueil Paroles pour les silences à venir, Les éditions Sauvages, mai 2015

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Louis Bertholom, notre cher poète fouesnantais, a fait des merveilles avec son dernier recueil.
Mon mari m’avait offert ce livre pour la fête des mères, ma joie de la découverte fut grande, le temps m’a simplement manqué au printemps pour en faire aussitôt la louange.

Il faut, certes, bien connaître la Bretagne pour savourer pleinement les mots du poète, mots bretons comme lui parfois, mais ses évocations attachantes, intimes, très sensibles de lieux divers, objets, instants fugaces et sentiments profonds, charment absolument et chantent aussi de bien beaux mots français.

J’ai adoré Les trous dans les chaussettes, j’en recopie ici les premières strophes, il faudra lire la suite dans le précieux recueil.

Ce poème fort original fait penser bien sûr à cette chanson d’un autre grand poète :

De beaux souliers vermeils

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    Ma Jeanne, dont je suis doucement insensé,
    Étant femme, se sent reine ; tout l’A B C
    Des femmes, c’est d’avoir des bras blancs, d’être belles,
    De courber d’un regard les fronts les plus rebelles,
    De savoir avec rien, des bouquets, des chiffons,
    Un sourire, éblouir les coeurs les plus profonds,
    D’être, à côté de l’homme ingrat, triste et morose,
    Douces plus que l’azur, roses plus que la rose ;
    Jeanne le sait ; elle a trois ans, c’est l’âge mûr ;

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    Rien ne lui manque ; elle est la fleur de mon vieux mur,
    Ma contemplation, mon parfum, mon ivresse ;
    Ma strophe, qui près d’elle a l’air d’une pauvresse,
    L’implore, et reçoit d’elle un rayon ; et l’enfant
    Sait déjà se parer d’un chapeau triomphant,
    De beaux souliers vermeils, d’une robe étonnante ;
    Elle a des mouvements de mouche frissonnante ;
    Elle est femme, montrant ses rubans bleus ou verts.
    Et sa fraîche toilette, et son âme au travers ;
    Elle est de droit céleste et par devoir jolie ;
    Et son commencement de règne est ma folie.

    Victor Hugo, recueil L’art d’être grand-père, éd. Poésie/Gallimard

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J’ai toujours regretté qu’au Louvre, la collection de peinture anglaise soit aussi mal présentée, tantôt suspendue dans une grande salle à courants d’air, tantôt reléguée au bout d’une aile, difficile à trouver, comme oubliée, négligée, alors qu’elle comprend des oeuvres remarquables.
Je l’avais savourée il y a quelques années à l’occasion de quelques courses à Paris, revoir ici.
La voici en partie arrivée, pour notre grand plaisir, au musée des beaux arts de Quimper !

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J’ai retrouvé les délicieux souliers de satin rouge des enfants de l’aristocratie anglaise, chez moi en Bretagne, quelle chance ! Les Parisiens visitant le Louvre ne se sont peut-être pas aperçu de leur absence dans leur musée. Involontaire ingratitude, cette peinture n’est pas mise en valeur au musée du Louvre, qui lui cherche peut-être encore la place qu’elle mérite.

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    Sir William Beechey, Portrait : frère et soeur, musée du Louvre, notice

Je découvre ce tableau de sir Beechey que je ne me souviens pas avoir vu au Louvre.

Ces petites filles gracieuses m’ont fait penser au poème de Victor Hugo, le grand-père aimant, admiratif de ses petits-enfants. Merveille de mots, faisant écho à la beauté des tableaux anglais.

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    Sir Thomas Lawrence, Portrait des enfants d’Ascoyghe Boucherett, musée du Louvre, notice

Les peintres britanniques éprouvaient le même attachement pour leurs jeunes modèles. Ils ont peint l’enfance, ainsi que les animaux, avec une vérité et une délicatesse particulières.
A la tendresse se combine le talent artistique.

IMGP7688 Cette exposition au musée de Quimper (sa présentation est ici ), nous offrant cet hiver, parmi bien d’autres chefs-d’oeuvre, ce choix de petits souliers, est un beau cadeau de Noël !

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Sir Henry Raeburn, Portrait de Nancy Graham, musée du Louvre, notice

Mots de l’été : sparterie

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    Paul Leroy, Dans les branches de pin Provence, mba Orléans, notice

La chaussure de l’été, intemporelle, naturelle, colorée, silencieuse …
La chaussure temporelle qui ne dure qu’un été
La chaussure des vacances, fantaisie, sexy, pratique, toujours à la mode
La chaussure souple et ensoleillée qui laisse respirer le pied
La chaussure éponge qui pèse si lourd et ne sèche pas et sent le moisi quand, par malheur, il pleut
La chaussure qui s’enfile, se boucle, se traîne en savate, se hausse sur des talons vertigineux, se lasse jusqu’au genou …
L’espadrille !

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    Edouard Manet, Le chanteur espagnol, 1860, Met New York, notice

L’espadrille, le mot, vient de sparte, par métathèse, c’est à dire déplacement de lettre.
Le sparte est une plante (du grec sparton genêt) qui sert à faire des cordages, des toiles, et avec cette fibre on fabrique des semelles d’espadrilles, des nattes, des chapeaux, des cabas, des couffins, des étuis, des tapis-brosses…

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    Paul Guigou, Lavandière, 1860, musée d’Orsay, notice

Il y a la sparterie grossière des objets ordinaires et la sparterie fine des choses décoratives et délicates, comme pour la vannerie. La sparterie est synonyme de Sud, de Provence, de soleil, de temps sec, d’été en somme.

L’étoffe des sentiments

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    Joseph Marius Avy (1871-1939), Bal Blanc, 1903, musée du Petit Palais Paris

Autour de Mme Swann,
Les atours de madame Swann
Au détour d’une page …

    Quand Gilberte, qui d’habitude donnait ses goûters le jour où recevait sa mère, devait au contraire être absente et qu’à cause de cela je pouvais aller au « Choufleury » de Mme Swann, je la trouvais vêtue de quelque belle robe, certaines en taffetas, d’autres en faille, ou en velours, ou en crêpe de Chine, ou en satin, ou en soie, et qui non point lâches comme les déshabillés qu’elle revêtait ordinairement à la maison, mais combinées comme pour la sortie au dehors, donnaient cet après-midi-là à son oisiveté chez elle quelque chose d’alerte et d’agissant. Et sans doute la simplicité hardie de leur coupe était bien appropriée à sa taille et à ses mouvements dont les manches avaient l’air d’être la couleur, changeante selon les jours ; on aurait dit qu’il y avait soudain de la décision dans le velours bleu, une humeur facile dans le taffetas blanc, et qu’une sorte de réserve suprême et pleine de distinction dans la façon d’avancer le bras avait, pour devenir visible, revêtu l’apparence brillante du sourire des grands sacrifices, du crêpe de Chine noir.

    Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Autour de Mme Swann

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La décision dans le velours bleu, l’humeur facile dans le taffetas blanc, le chagrin dans le crêpe noir … n’accorde-t-on pas en effet notre état d’esprit à la couleur, mais aussi à la matière de nos vêtements ?

La sensualité du satin, la douceur maternelle du tissu bouclette, la rigueur du drap de laine, la coquinerie du lycra, le courage du bleu de travail, la paresse du lin froissé, la tête en fête dans les falbalas de soie glacée …

En allant visiter, le mois dernier, l’exposition Jordaens au Petit Palais, je me suis arrêtée, figée d’admiration, devant cette scène tourbillonnante de Joseph Marius Avy, né la même année que Proust.

Les robes éblouissantes et virevoltantes semblent jaillir de la toile. Les flots de taffetas écumeux éclaboussent le piano. On entend la musique, on voudrait danser aussi, le beau cadre du Petit Palais s’y prêterait.
Etoffes légères, mousseuses comme le champagne.
Les têtes tournent, s’enivrent de froufrous.

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