Bouts de chemins

      Quand par les soirs d’été le ciel harmonieux gronde comme une bête fauve et que chacun boude l’orage, c’est au côté de Méséglise que je dois de rester seul en extase à respirer, à travers le bruit de la pluie qui tombe, l’odeur d’invisibles et persistants lilas.

      Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann, Combray

La promenade quotidienne, la marche rituelle, spirituelle, la force des souvenirs que les pas font renaître.

A Combray il y avait deux choix de promenades pour le petit Marcel et ses parents, c’étaient le côté de Méséglise et le côté de Guermantes, préférés selon le temps qu’il faisait et dont ils disposaient.
A chaque côté ses réminiscences, ses impressions, son sol mental.
Le roman de La Recherche s’est bâti sur ces deux côtés explorés à pied, comme le cerveau est composé de deux hémisphères.

Il faut prendre le temps de lire ces très beaux passages de Combray en se délectant des images proustiennes, comme on prend le temps de marcher sur les chemins en admirant les nuages et les fleurs.

      Chaque promenade abonde de phénomènes qui méritent d’être vus et d’être ressentis. Formes diverses, poèmes vivants, choses attrayantes, beautés de la nature : tout cela fourmille, la plupart du temps, littéralement au cours de jolies promenades, si petites soient-elles. Les sciences de la nature et de la terre se révèlent avec grâce et charme aux yeux du promeneur attentif, qui bien entendu ne doit pas se promener les yeux baissés, mais les yeux grands ouverts et le regard limpide, si du moins il désire que se manifeste à lui la belle signification, la grande et noble idée de la promenade.

      Robert Walser, extrait de La promenade, 1917.

Le week end dernier j’ai participé au pèlerinage des femmes qui a lieu chaque année en juin, démarre du point culminant du Finistère, et descend vers la mer par un magnifique itinéraire de 27km.
Descente du mont en silence, puis chants, prières, arrêts dans les chapelles, enseignements, adoration, piqueniques, camping, et joie profonde.
Admiration de toutes les beautés qui s’offrent à nous.
Photographier en marchant, attention de ne pas trébucher la tête en l’air, avoir le bon réflexe avec le réflex autour du cou !

      Mais ce qu’il aimait par dessus tout, c’était marcher. Presque chaque jour, qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’il fasse chaud ou froid, il quittait son appartement pour déambuler dans la ville – sans savoir vraiment où il allait, se déplaçant simplement dans la direction où ses jambes le portaient.

      Paul Auster, extrait de Cité de verre dans La trilogie new-yorkaise
      .

Le héros de cette trilogie, Quinn, éprouve l’impérieux besoin de marcher, et c’est vrai que la marche devient facilement une activité nécessaire à l’équilibre physique aussi bien que mental. Elle occupe aussi une place dans la spiritualité, invite à méditer, prier, chanter, penser …

      Routes du voyageur !
      Ombres des arbres
      Et les collines dans le soleil, où
      S’en va le chemin
      Vers l’église.

      Johann Christian Friedrich Hölderlin, extrait de Grèce dans Hymnes inachevés.

Höderlin fut un marcheur fou, et il est devenu fou, il était parti à pied en 1801 de Strasbourg jusqu’à Bordeaux, où il avait obtenu un poste de précepteur, en passant par Colmar, Besançon, Lyon, traversant les monts d’Auvergne, et il revint en Allemagne en passant par Paris pour visiter le Louvre. On marchait peut-être un peu moins au Louvre en 1800 que de nos jours.

      « Bonjour à vous, Clarissa ! » dit Hugh d’une façon plutôt grandiloquente car ils se connaissaient depuis l’enfance. « Où allez-vous donc ? »
      « J’adore marcher dans Londres », dit Mrs Dalloway. « Vraiment, c’est mieux que de marcher dans la campagne. »

      Virginia Woolf, extrait de Mrs Dalloway.

C’était une journée de juin, les cercles de plomb de Big Ben se dissolvaient dans l’air, et Clarissa Dalloway flânait en ville comme Quinn dans New York.

Ville ou campagne, chemins forestiers ou sentiers côtiers, la marche se fait à l’air libre, dehors, en dehors de chez soi. Mais souvent à l’intérieur de soi …

La lecture est un voyage, et la marche est une lecture.

Jean-Luc Le Cleac’h a publié une Poétique de la marche aux éditions de La Part Commune en mars 2017 :

petit livre de réflexion sur la marche à pied
pas assez poétique à mon goût, mais agréable à lire.

J.L. Le Cleac’h écrit que la marche s’apparente à un processus de déchiffrage du monde, d’éclaircissement et d’élucidation.

je ne sais pas si la marche permet d’élucider certaines questions, mais, par sa lenteur, elle permet de mieux lire le paysage, d’en prendre la mesure, d’en saisir tout le mystère, la beauté.

On peut arpenter un chemin régulièrement, il n’est chaque fois ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre.

Mon amie m’a offert, en prévision de notre pèlerinage, un petit livre passionnant, plein d’enseignement, jaune soleil, qui traite du sujet de la marche.

Frédéric Gros , Marcher, une philosophie, éd. Champs/ essais

On y apprend que Nietzsche a été un remarquable marcheur.
Et Rimbaud bien sûr.
Et Rousseau, Nerval, Kant …

L’étymologie du mot pèlerin, nous rappelle l’auteur, vient du latin peregrinus qui veut dire étranger.
Le pèlerin est celui qui n’est pas chez lui là où il marche.

Marcher, se détacher, partir, quitter.

      Je suis le piéton de la grande route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d’or du couchant.

      Arthur Rimbaud, extrait de Enfance IV, Illuminations.

Entre les photos de mon pèlerinage, je me suis amusée à reporter quelques marches littéraires parmi tant d’autres.
Quelques textes semés au hasard comme de petits cailloux …
Le blogage est un vagabondage. Le temps me manque en ce moment, j’espère retrouver un meilleur rythme de marche du côté de chez Grillon cet été !

Nous étions une centaine de pèlerines, après avoir descendu le Menez Hom, nous avons longé la mer jusqu’à Sainte Anne la Palud, respiré, aspiré, inspiré devant ce bout du monde divin.
Vivement l’année prochaine !

Windows 95

Cent soixante deux minutes et 493 centièmes de seconde, ce fut le temps de connexion de la famille de Grillon durant le mois de mars 1997.
C’était ainsi noté sur notre première facture de France Télécom Interactive.
Mon mari l’a retrouvée dernièrement dans le grenier lors de rangements.
Il avait gardé ce papier, parce que, sans doute, se disait-il qu’internet allait marquer un tournant décisif dans notre vie.

Voilà donc plus de vingt ans que nous sommes abonnés à internet, nous sommes restés clients fidèles de wanadoo qui n’avait pas encore choisi la couleur orange, mais affichait le bleu France.
Internet allait nous faire voir toutes les couleurs et traverser tous les continents.

      J. H. W. Tischbein, Johann Wolfgang Goethe à la fenêtre dans son appartement de Rome, 1787, Maison de Goethe Francfort, page du musée

La connexion se facturait au centième de seconde près, mais nous payions un forfait mensuel pour une durée de base qu’il était préférable de ne pas dépasser. Chacun était donc prié de noter son temps sur une feuille (un seul ordinateur pour toute la famille bien sûr), et la somme familiale était calculée afin que la connexion globale restât dans les limites forfaitaires.

Aussitôt je fus fascinée par cette fenêtre (window) ouverte sur les cultures du monde entier.
Je m’intéressais beaucoup à la littérature allemande, mais à l’époque (et encore maintenant) les livres publiés dans cette langue étaient absents des bibliothèques et librairies. Soudain je trouvai des poèmes en version originale, des biographies, des images …
Mon enthousiasme fut complet à la fin de cette année-là, quand je découvris des sites consacrés aux traditions de Noël, avec de très belles illustrations, notamment un site québécois.

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      Gérard Dou, Nature morte avec une montre et un bougeoir, vers 1660, SKD Gemäldegalerie Alte Meister Dresde, notice

Les notions d’illimité et de haut débit ne s’envisageaient pas encore, le temps était compté mais la connexion s’établissait lentement, on assistait, béat, au déroulement progressif sur l’écran de la page recherchée. La lire directement sur l’ordinateur pouvait coûter cher sans quelques précautions. On cliquait en bas de l’écran sur le bouton pour déconnecter, il passait au rouge, on pouvait alors soit lire, soit imprimer la page pour une lecture plus confortable et ultérieure (le papier restait une valeur sûre), ensuite on cliquait pour reconnecter, le bouton passait à l’orange, puis la couleur verte indiquait que la circulation pouvait reprendre sur les autoroutes de l’information. On surnommait ainsi internet.

Le boîtier permettant la connexion s’appelait « modem », il émettait un bruit très particulier, comme le tintement rebondissant, ferrugineux, interminable, criard et frais de la petite sonnette de Combray. Mais plus fragile qu’une clochette de jardin, le modem pouvait griller sous l’effet d’un orage.
Le wifi n’existait pas.
Google non plus.
Le moteur de recherche le plus efficace portait le nom de Alta Vista.
On communiquait par une messagerie balbutiante, on téléphonait pour savoir si le mail était arrivé, et on gribouillait n’importe comment un signe bizarre dont on découvrait le nom étrange : arobase.

    Elias van den Broeck, Nature morte au citron et aux noix, musée des beaux arts Quimper, notice

C’était il y a vingt ans, cela paraît un siècle.
Le temps s’est volatilisé, accéléré, étiré jusqu’à la disparition de ses limites.
Illimité, il ne se mesure donc plus, il ne se déroule plus, mais il file et on court après lui constamment.
Sans mesure, comment vont les choses ?
Pas de regret mélancolique de cette époque de découverte, d’émerveillement et d’incertitude, oh non, on serait incapable maintenant de vivre sans un matériel connecté toujours plus performant.
Le mot salvateur synonyme de bonheur aujourd’hui est pourtant déconnecter.

Famille nombreuse

      Georges Rouault, Famille nombreuse, vers 1938-1939, Centre Pompidou Paris, notice.

Le gros livre-bande dessinée, je prends goût peu à peu à cette forme d’édition, quand le charme du dessin amplifie la saveur du texte, quand le bonheur des yeux s’allie au plaisir des mots …

Voilà un titre qui me correspond bien :

Chadia Chaibi Loueslati
Famille nombreuse
éd. Marabout, mars 2017

La petite Chadia, dans les années quatre-vingt, a dix frères et soeurs et raconte, avec bonheur et truculence, la vie quotidienne de sa famille d’origine tunisienne vivant en région parisienne.

J’ai lu et contemplé cet ouvrage dans un vif plaisir que je vais rapidement partager avec ma famille nombreuse !
Quelles que soient leurs origines, les lecteurs de famille nombreuse se retrouveront d’une manière ou d’une autre dans ce tendre témoignage.

Omi, la maman de Chadia, c’était aussi moi, perdue dans les innombrables paniers de linge, les caddies de super-marché pharaoniques, les tas de chaussures inextricables, secourue par la bouteille d’eau de Javel omniprésente, la machine à coudre prête à tout raccommoder …

Et nous avions la même année la même voiture, l’immense Peugeot familiale !

Bravo Chadia pour ce livre épatant !

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      Claude-Marie Dubufe, La famille de l’artiste, 1820, musée du Louvre, notice

La différence invisible

Un tout petit détail suffit parfois pour attirer l’attention dans la librairie sur un livre, qui ne semble pourtant pas correspondre à ce qu’on cherche.
Cet hiver, les souliers rouges sur la couverture de celui-ci m’ont fait penser à Louis XIV, et hop, j’ai eu envie de le lire, le graphisme me plaisait aussi !

      Mademoiselle Caroline & Julie Dachez, La différence invisible, éd. Delcourt/Mirages

J’ignorais complètement ce que j’allais y découvrir.
Ma découverte fut double.

C’est l’histoire d’une jeune fille, toute simple, timide, apparemment sans problème, sans histoire, le livre n’aurait donc pas de raison d’être, et pourtant, c’est cette raison que l’on découvre progressivement, au fil de phrases courtes et de dessins pleins de charme.

Et page après page, je me dis, c’est comme moi, oh pareil pour moi, oh lala c’est tout moi, absolument moi !
Comme dit Proust, je devenais le lecteur de moi-même.
Similitude confondante, terrifiante, je suis pétrifiée !

Des personnes qui m’ont connue jeune fille m’ont avoué qu’à leurs yeux je n’étais vraiment pas normale. Elles n’ont pas compris que je puisse me marier, le mariage fut ma bouée, mon salut, mon mari m’a transformée.
Il n’empêche que je continue à lutter contre mes vieux travers, dont j’ai enfin trouvé l’explication dans ce livre magnifique.
Etrange impression !

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L’école forestière

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      La rue de l’école

tout en haut de la colline, au coeur de la forêt.

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      Voilà l’école !

Pas de portail
Pas de passage piéton …

mon petit-fils de trois ans court présenter son école maternelle à sa cousine.

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      Waldkindergarten

c’est à dire  » Ecole maternelle forestière ».

Cette école s’appelle « La grotte des voleurs » !

Aucune clôture.
C’est une école forestière, pas buissonnière.

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      Le bâtiment administratif

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      La cour de récréation

avec les bancs, qui sont des troncs d’arbre.

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      La cantine

Tous les repas sont pris dehors, même sous la pluie ou la neige.
Chaque élève apporte son repas chaud et sa boisson en thermos.

Les horaires : 7H30 – 13H30

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      Salle d’étude

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      Les toilettes

Le grand arbre s’appelle le Pipibaum, c’est l’arbre contre lequel s’appuient les garçons pour faire pipi. Les filles ont un coin abrité de branchages sur la droite, et la chaise percée sert à la grosse commission.

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      Salle de sport

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      Petite salle de repos ou de documentation, je ne sais plus …

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      Le tronc commun des travaux pratiques

Les élèves peuvent travailler avec leurs outils sur cette souche comme ils en ont envie, ils ne doivent pas s’attaquer à des arbres vivants.

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      Le terrain d’entraînement

Les élèves jouent sur cette butte avec d’autres outils, ils creusent, binent, rabotent, ratissent, ils ne doivent pas creuser ailleurs afin de ne pas rendre le sol dangereux sous les pas.

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      Projet pédagogique : Le chemin calendrier de l’Avent

Chaque jour de décembre, les élèves ont fabriqué et décoré une case avec des éléments naturels, car tout le matériel employé provient de la nature environnante.
Chaque case est une étape vers la crèche, vers Noël.
Cette école n’est pas catholique ou privée, mais communale.

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      La crèche

L’étoile étant céleste et exceptionnelle, elle peut être en papier doré !

Les enfants sont bien couverts par temps froid et protégés de la pluie par une combinaison imperméable.
Mais à la sortie de l’école ils sont tous de la même couleur, boueux comme des sangliers !

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      La mascotte de l’école

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      Le bureau de la directrice

Si un enfant est patraque, il peut s’abriter dans la « Hütte », la cabane de la maîtresse, mais sinon, les élèves restent dehors pendant tout le temps scolaire, et par tous les climats.
Le nombre d’inscrits est au maximum vingt, enfants âgés de trois à six ans.
Cette année la majorité des élèves a trois ou quatre ans.

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Cette école sans aucune barrière, ni porte, ni eau courante, ni électricité, est étonnante, n’est-ce pas ? Inimaginable en France !

Claustrophilie

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      ……………………
      ……………………
      ………rose………..
      ……………………
      ……………………
      ……………………

Points de suspension …
Point de suspension !
Non, Grillon du Foyer ne suspend pas tout à fait son journal …
Mon silence ne fut qu’un point-virgule.

Mais la fin de l’été me laisse en miettes, me répand en pointillés, je me sens si fatiguée que je voudrais me mettre entre parenthèses.

Entre huit et trente-six personnes dans la maison depuis début juillet ;
Je fus le constant trait d’union entre le super-marché et le fourneau, le point d’interrogation devant le frigo. J’ai mis les vacances entre guillemets.

Je ne bouge plus maintenant, ne rêve plus que de voyager seule autour de ma chambre !

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Le petit livre de Xavier de Maistre se trouvait dans ma bibliothèque depuis longtemps, et je ne l’avais jamais lu.

Voilà qui est fait, première activité de ma phase de claustrophilie !

L’auteur, qui fuyait la France pendant la Révolution et s’était engagé à Moscou dans l’armée russe, fut mis aux arrêts en 1790, il commença alors la rédaction de Voyage autour de ma chambre.

Dans ce livre assez court, le narrateur, jeune soldat mis aux arrêts lui aussi, décide de voyager dans sa chambre pendant quarante-deux jours.
Pourquoi ce nombre ?
Peut-être le temps de son arrestation, il ne l’explique pas.
Son récit comporte donc quarante-deux chapitres, un par jour, à la manière d’un journal.
Mais ce livre n’a rien d’un journal de voyage.
Ce sont des réflexions vagabondes, des observations, des découvertes, des critiques, de petits riens, on y trouve de tout comme à la Samaritaine et la lecture est agréable.

Et pour le chapitre XII, on lit un seul mot, le tertre, placé au centre d’un pavé de points de suspension.

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    Jean-Honoré Fragonard, La chemise enlevée, vers 1770, Louvre, notice.

Cette étrange page pointillée, typographie particulièrement originale et moderne pour son temps, a été inspirée à Xavier de Maistre par l’écrivain britannique Laurence Sterne et son Tristram Shandy paru entre 1759 et 1767.

Le narrateur est un épicurien, un jouisseur qui se la coule douce dans son boudoir aux couleurs de rose et de blanc. Ce sont les tons sensuels des tableaux de Fragonard et Boucher.
Il boit du café, boisson luxueuse, avec de la crème, et se prépare une montagne de tartines de pain grillé.

Voyager dans cette chambre, c’est retrouver l’esprit du XVIIIème siècle et ses délices.
Tout ce qu’il faut pour se reposer, se changer les idées, remettre du rose dans sa vie, sans toutefois adopter ce certain mode de vie libertine !

Je vais bientôt lire Tristram Shandy ………………

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    Jean-Honoré Fragonard, Le feu aux poudres, avant 1778, Louvre, notice.

Le frégolisme du plastique est total

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Mythologique, le plastique !
Ce seau à glaçons en forme de pomme en plastique orange ne l’est-il pas ?
Emblème des années plastiques, des années orange, années soixante-dix.
Le seau bijou des années pompidolliennes !

Dans son essai, Mythologies, Roland Barthes n’évoque pas encore cette folie du plastique orange, parce qu’il a écrit ce livre entre 1954 et 1956. Il étudie ce phénomène de société qu’est devenue la matière nouvelle, le plastique, et vingt ans plus tard, il aurait pu ajouter que la matière et la couleur ont fondu dans le même creuset leurs mythes respectifs, le plastique des années soixante-dix était orange, vert ou jaune, ces couleurs vives et crues étaient forcément le synonyme du plastique.

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      Malgré ses noms de berger grec (Polystyrène, Phénoplaste, Polyvinyle, Polyéthylène), le plastique, dont on vient de concentrer les produits dans une exposition, est essentiellement une substance alchimique. A l’entrée du stand, le public fait longuement la queue pour voir s’accomplir l’opération magique par excellence : la conversion de la matière ; une machine idéale, tubulée et oblongue (forme propre à manifester le secret d’un itinéraire) tire sans effort d’un tas de cristaux verdâtres, des vide-poches brillants et cannelés. D’un côté la matière brute, tellurique, et de l’autre, l’objet parfait, humain ; et entre ces deux extrêmes, rien ; rien qu’un trajet, à peine surveillé par un employé en casquette, mi-dieu, mi-robot.

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      Ainsi, plus qu’une substance, le plastique est l’idée même de sa transformation infinie, il est, comme son nom vulgaire l’indique, l’ubiquité rendue visible ; et c’est d’ailleurs en cela qu’il est une matière miraculeuse : le miracle est toujours une conversion brusque de la nature. Le plastique reste tout imprégné de cet étonnement : il est moins objet que trace d’un mouvement.
      […]
      C’est que le frégolisme du plastique est total : il peut former aussi bien des seaux que des bijoux. D’où un étonnement perpétuel, le songe de l’homme devant les proliférations de la matière, devant les liaisons qu’il surprend entre le singulier de l’origine et le pluriel des effets.

      Roland Barthes, extrait de Mythologies.

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Les appellations du plastique, eh oui, nous plongent dans la mythologie grecque !
Mais aujourd’hui la matière plastique ne nous étonne plus, elle est partout, on ne peut pas s’en passer, et en même temps on aime revenir aux matières naturelles, on ne veut plus s’habiller en polyamide ou en sky mais en lin, en coton, en soie, en pure laine, on s’entoure à nouveau de bois, acier, ardoise, verre …

Cette matière alchimique, magique et ménagère prolifère, et Barthes, mort en 1980, soulève avec une vision futuriste un problème qui est en train de s’annoncer aujourd’hui, me semble-t-il, sans que l’on n’y prenne garde. Il s’agit de l’imprimante trois D.

Pour l’instant cette machine coûteuse reste confidentielle, mais viendra vite le temps où chacun aura accès à ce moyen de reproduction, qui posera la question du singulier de l’origine et du pluriel des effets. Il faudra faire face.

En attendant, apprécions les observations barthiennes et leur vocabulaire spécifique, plastique, hautement frégolisé !

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      Un objet luxueux tient toujours à la terre, rappelle toujours d’une façon précieuse son origine minérale ou animale, le thème naturel dont il n’est qu’une actualité. Le plastique est tout entier englout dans son usage : à la limite, on inventera des objets pour le plaisir d’en user. La hiérarchie des substances est abolie, une seule les remplace toutes : le monde entier peut être plastifié, et la vie elle-même, puisque, paraît-il, on commence à fabriquer des aortes en plastique.

      Roland Barthes, extrait de Mythologies.

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Ecrire dans la nuit au musée

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C’est une expérience exaltante qui nous fut donnée à vivre hier soir au musée !

Il fallait, pour la nuit européenne des musées, attirer, occuper, captiver et mettre à l’aise quelque mille cinq cents ou deux mille visiteurs, qui n’entrent pas tous de manière naturelle et spontanée dans ce lieu dédié à l’art. L’audace devait jaillir des deux côtés, le visiteur oserait franchir la porte et le personnel du musée oserait lui proposer une visite originale et marquante.

Le pari fut peut-être gagné, j’étais moi-même conquise par l’animation muséale et la joie du public !

ecrireomusee

Comme je l’annonçais ici, il y eut ce samedi 21 mai au musée des beaux arts de Quimper un atelier d’écriture.

Les consignes, il y en a toujours dans l’exercice d’écriture en groupe, étaient celles-ci :
– écrire en slam, donc en vers de huit à seize pieds environ, rimant forcément.
– dresser son autoportrait à partir de ce titre : « Moi, ma ville, et la Bretagne »
– s’inspirer d’un tableau du musée à choisir parmi quatre sélectionnés par l’animateur.

Voici ci-dessous les quatre tableaux :

villeglembaq Jacques Villeglé,
Rue Chaptal,
18 août 2006, affiches collées et lacérées,
mba Quimper,
page du musée.

Bien sûr, si la contrainte semblait trop forte, il était possible de ne pas suivre exactement ces trois consignes, mais il fallait autant que possible respecter le rythme du slam.

Au choix étaient proposées deux oeuvres récentes, et deux oeuvres anciennes.
Décision difficile, il faut prendre celle qui conduira le mieux vers l’autoportrait !

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    Robert Nüssle, Ils ont rasé mon cimetière, 1989, technique mixte et collage sur carton,
    mba Quimper, page du musée

L’artiste est allemand mais le paysage est bien d’inspiration bretonne, il s’agit de la destruction du cimetière de Kerlouan, entourant l’église du village, pour l’emplacement d’un parking.

Une vingtaine (peut-être plus !) de personnes ont écrit, surtout des jeunes, et, dans l’ivresse de la nuit au musée, nous fûmes enchantés par ces créations.

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Jules Noël, L’arrivée de la diligence à Quimper-Corentin, 1873, mba Quimper, page du musée.

Nous disposions d’une heure environ pour écrire. Certains avaient la plume rapide, la mienne était fort lente. Au moment de la lecture, nous nous placions devant un micro, sous les projecteurs et l’enregistrement de l’ordinateur … intimidant !

Je parle également lentement, ce qui ne colle pas avec l’art du slam, qui veut qu’on déclame sur un tempo soutenu. Les jeunes le faisaient très bien, quant à moi, on m’a demandé plus tard si j’étais hollandaise, car je ne parle pas à la vitesse d’une Française !

Bref, comme on m’a demandé aussi mon texte, j’ose mettre mes vers en ligne, n’oublions pas, ce n’est qu’un jeu, et mon tableau choisi parmi les quatre est :

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    Paul Huet, La Laïta à marée haute, vers 1865-1868, mba Quimper, page du musée.

      Une nuit dans notre musée
      Pour nous tous organisée
      Déclenchera l’écriture
      Autour de la peinture.
      Moi, ma ville et la Bretagne ?
      Moi, mon bourg et la campagne !
      L’autoportrait est le jeu,
      Des mots, des rimes, et ce je,
      Qui est moi dans le miroir
      Et qui tire de ma mémoire
      Le vocabulaire en bouts rimés,
      Me dépeint en instantané.

      Je ne sens pas à mon aise
      Pour élire dans les cimaises
      Le tableau qui un peu me ressemble
      L’oeuvre qui à mon âme tremble.
      La Laïta à marée haute,
      Chaptal, la diligence ou le cimetière,
      Je crois que je choisis sans faute,
      Le paysage à la rivière,
      Car j’habite au bord d’une anse,
      Où la mer est l’intermittence.
      Ma rivière est une vasière
      Luisante, sereine, silencieuse,
      Comme une longue prière,
      Retirée aux heures calmes et creuses.

      J’y retrouve mon caractère,
      Fuyant, sauvage et solitaire,
      Préférant le bleu, le froid, le vert,
      Les pastels discrets de l’estuaire.
      Quand la mer monte et inonde
      Le sable gris de mes tourments,
      Le fleuve m’emporte et féconde
      Tous mes émerveillements.
      Ce petit paysage de Paul Huet
      Par ses douces nuances reflète
      Mon état d’âme le plus fréquent,
      Indolent, flottant, inconséquent.

      Mon anse s’appelle Penfoulic,
      Par marée basse ou haute si poétique,
      Aux mêmes effets atmosphériques
      De la ria changeante d’Armorique.
      Je me sens tantôt mélancolique,
      Comme cette toile romantique,
      Tantôt timide, tantôt comique,
      Et surtout pataphysique !

      Voilà, c’était chouette
      D’écrire dans le musée
      Autour de Paul Huet
      Je me suis bien amusée !

Après dix ans …

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La belle arrière-saison se dit de la fin de l’automne, on dit aussi l’été indien, pourtant américain, quand, après les gelées, revient la douceur. On disait aussi été de la Saint Martin, mais de nos jours, on a oublié le nom du tout début de la saison, qui prolonge l’été, l’été de la Saint Denis.
C’est que Joe Dassin n’a pas chanté l’été de la Saint Denis, voilà tout !

Le doux soleil, fleuri, coloré, fécond, s’attarde et invite à la poésie.
Voici un recueil particulier, très attachant pour qui est sensible à la poésie d’inspiration chrétienne :

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    Max Jacob, La vérité du poète, éd. La table ronde, 2015

Ce livre épais rassemble l’oeuvre religieux de Max Jacob, poèmes de L’âge de cristal et prose des Méditations religieuses. Les illustrations sont nombreuses, beaucoup de dessins de Max Jacob lui-même, et de photographies du poète.

Ce livre se lit, se relit, se médite, se laisse aimer tout simplement.

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Au jardin j’ai lu un autre poète, Hervé Carn, encore un poète breton.
Il est né en 1949, sa poésie, toute de lumière tamisée, de pluie, de brume, de nuages, de mots simples et délicats, est mélancolique et crée des instants gracieux dans un quotidien douloureux.

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      La coiffe

      Mutine espiègle elle est venue
      De la montagne pour le Pardon
      La coiffe de fête et ses balanciers
      De dentelle oscillent sous le vent

      Son tablier épouse la poitrine
      Une broche d'or fait signe au soleil
      Son col blanchi par les lessives
      Dessine un V d'envol d'oiseau

      Le front bombé hâlé par l'air
      Des champs quand elle se baisse
      Pour les sarclages ou les moissons
      Roule dans la main comme un ballon
      Elle se redresse et ses pommettes
      Rappellent l'Asie d'où nous venons
      C'est une légende mais il fait chaud
      D'y croire de faire semblant

      Hervé Carn, recueil Hoquets du silence, 2001, éd. Dumerchez

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Les hoquets du silence secouent un peu mon blogue qui atteint l’âge de dix ans et sur internet, dix ans, ça devient un grand âge!

J’ai commencé à bloguer la première fois en octobre 2005.
Le fait déclencheur fut un article dans un magazine en septembre 2005, à propos des femmes au foyer, ces femmes entretenues et oisives qui vivent dans l’ombre paisible et ennuyeuse de leur foyer. L’article nous rendait hommage, fait assez rare, et donnait l’exemple d’une jeune mère de famille qui avait ouvert un blogue, une modernité rare elle aussi à l’époque.
Je suis allée visiter ce blogue et j’ai tant aimé que la théorie mimétique m’a jetée sur le web.
Je n’y connaissais rien, ma fille m’avait ouvert un espace, et « Grillon du Foyer » a commencé à écrire quotidiennement.
Ce blogue était rudimentaire, je ne pouvais pas mettre d’images, je pouvais en revanche choisir la police, la taille et la couleur de l’écriture, ce qui était très ludique.
Comme la sensation du papier me manquait encore, j’imprimais mes pages, les collais dans un cahier et les illustrais d’images découpées un peu partout. C’était une version hybride et originale du blogage et j’avais montré mon cahier à une amie âgée … il fit ainsi le tour et la joie toute la maison de retraite !

Comme l’absence d’images me gênait bien, surtout pour parler d’art, ma fille m’a ouvert six mois plus tard, au printemps 2006 cet espace actuel, sous wordpress. J’ai alors blogué à bâtons rompus !
Quand je disais que je bloguais, des regards circonspects, méprisants, voulaient tout dire : moi, la grand-mère, me prenais pour une de ces jeunes et gentilles idiotes qui racontent leur life de manière très girly dans une orthographe approximative.
Ensuite, la mode du blogue ayant explosé, je devais absolument trouver ma case pour capter une audience, confiture, culture, couture ou littérature, mais pas mélangées, parce qu’en France, on compartimente tout.

Je n’ai rien écouté et bravé tous les codes de la blogueuse branchée, la blogueuse influente, je reste la blogueuse en son foyer !

L’espace sur la toile étant à l’époque restreint, j’ai supprimé les articles tous les trois mois, l’année 2006 avait donc disparu, puis j’ai gardé un article sur trois ou quatre, et maintenant c’est l’espace-temps qui me manque !

Le blogage est chronophage, et mes activités parallèles se multiplient, je ne sais plus où donner de la tête.
Alors il y aura plus de silence chez Grillon du Foyer, mais je tente (sans garantie) de repartir vers une nouvelle décennie !

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La mode des cuissardes

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Elle a besoin d’une personne, qui la collectionne …

Elle a rejoint mon pensionnat de jeunes filles françaises des années soixante à soixante-dix.
Son créateur était Gégé, et son prénom aurait pu être Brigitte …

Je suis très heureuse de l’avoir trouvée, elle témoigne si bien de son époque vestimentaire : 1967-1973 précisément.

Avec ses longs cheveux platine, ses hautes cuissardes, sa casquette, sa robe-chasuble ultra-courte, on devine quelle vedette fut son modèle.

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Je me demande quels étaient les parents qui offrirent cette poupée à leurs filles, cette figure joliment délurée pouvait ancrer dans les jeunes têtes des manières un peu trop libertines.

C’est la fête de la musique, alors voici l’icône :

Elle était terrible, notre BB nationale, avec tout ce qu’il faut de vulgarité gourmée, de féminité encanaillée et d’ingénuité follement kitsch.

C’étaient aussi les années orange, le rimmel à foison sur des yeux tous ronds et faussement innocents derrière des lunettes hublots …

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