Curious French cat

Bonheur de lectures croisées.
Autour de Sylvia Plath.

Antoine Wauters, Sylvia, éd. Cheyne, 2014

Sylvia Plath, Ariel, et Arbres d’hiver, éd. Poésie/Gallimard.

Sylvia Plath, Dessins, éd. La Table Ronde, 2016.

La collection de Cheyne éditeur Grands fonds, reconnaissable à sa chaude et profonde couleur rouge insolé, fait découvrir des écrivains secrets à l’écriture intense, envoûtante. Je suis ainsi entrée, d’un pas timide, dans celle de Danielle Bassez, de Nathalie Quintane, de Christiane Veschambre notamment, et j’en reste émerveillée.

L’écriture d’Antoine Wauters n’est pas facile à pénétrer, il faut s’apprivoiser, et sa poésie finit par charmer durablement.
Dans son récit Sylvia, il raconte comment la poésie de Sylvia Plath l’a accompagné dans le deuil de ses deux grands-pères, Armand et Charles, morts dans le même temps.

      Le secours ne pourra venir que de l’écriture, dis-tu en serrant les dents et des cheveux dans les yeux, Sylvia, toi qui chaque jour voulus la perfection mais ne ressentis que vide, frustration et manque : mère à moitié et à moitié poète, même pas romancière, pffft, même pas écrivain. Et le secours, pour moi, viendra de là aussi, Sylvia, plus ma famille rentre sous terre, un grand-père après l’autre, hier Charles et maintenant toi, Armand : trente-trois kilos pesant, épuisé, décharné, à bout.

      Antoine Wauters, extrait de Sylvia.

Les phrases en italique dans le texte d’Antoine Wauters sont des citations de Sylvia Plath.

Ne connaissant pas la poésie de cette Américaine, Sylvia Plath, j’ai lu ensuite les recueils Ariel et Arbres d’hiver.

Ariel est son dernier recueil, publié en 1965 après son suicide en février 1963. Elle avait trente ans.
Elle souffrit toute sa vie de la mort de son père quand elle avait huit ans, la dépression l’habitait périodiquement et la séparation avec son mari lui fut fatale.
Le vide, l’absence, le manque de confiance en elle marquent ses poèmes qui sont cependant très imagés et sonores.

J’ose le dire, je préfère lire ce qu’Antoine Wauters a composé à partir des mots de la romancière et poète, une prose dense, émouvante.
Mais Sylvia Plath ne m’avait pas tout révélé de ses talents. J’ai découvert un petit livre paru il y a un an, un recueil de ses dessins à la plume, vraiment captivants, originaux, pleins de vie.

Ce livre contient une présentation éclairante de l’oeuvre de Syvia par sa fille, Frieda Hugues, rédigée en mars 2013, ainsi que des lettres de Sylvia Plath à son mari Ted Hugues ou à sa mère, et des extraits de son journal.
Lettres émouvantes qui disent tout son amour à son mari, elle se sentait anéantie en son absence. Il fut accusé d’être responsable de son suicide en s’étant séparé d’elle quelques mois auparavant, mais il eut toujours l’impression de vivre auprès d’un être prisonnier de lui-même, hanté par la mort du père.

Les dessins, croquis de voyage en Europe et aux Etats Unis, reflètent des moments heureux.
Ce livre illustré me semble une très belle approche de cet écrivain complexe qu’était Sylvia Plath.

Thanksgiving

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Aujourd’hui 24 novembre ou demain (?), aux Etats Unis, c’est la fête de Thanksgiving, et le célèbre tableau de Doris Lee (1905-1983) est en ce moment à Paris, au musée de l’Orangerie, dans l’exposition La peinture américaine des années 1930. Parisiens, il faut aller le voir !

leedet2aic Les femmes s’activent en cuisine pour la préparation du repas,
la dinde est arrosée comme il se doit …
Le chien somnole, le chat joue,
une convive vient d’arriver et ôte son chapeau fleuri,
un gâteau à la citrouille ira dans l’autre four,
il y a dans ce tableau comme une ambiance des Pays-Bas,
une scène de Jan Steen par exemple,
même carrelage au sol,
même composition …

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Il est question de la préparation d’un repas de fête aussi.
Les huîtres remplacent la dinde, et on remarque qu’on les mange froides ou chaudes, passées au grill dans la cheminée.

steenfetedet1mdh Les enfants jouent avec le chat, ou le chien.
On joue de la musique,
on courtise les dames, l’huître que tient l’homme indique le caractère lubrique de son intention,
et les oeufs cassés au sol, qui sont accompagnés d’une cuiller (phallique), du chapeau masculin et du pot où plonge une autre cuiller, peuvent indiquer la perte de la virginité.

steenfetedet2 Steen avait tenu une auberge à Delft, intitulée « Le serpent », et il a pu observer la vie de ses clients.
Il règne souvent dans ses tableaux une ambiance générale de grand fouillis, un désordre qui fut d’ailleurs surnommé en néerlandais « Huishouden van Jan Steen », « ménage à la Jan Steen ».

Ce désordre se retrouve aussi dans l’âme des humains qui mènent parfois une vie dissolue, et tous les symboles parsemés dans les tableaux de Steen le dénoncent.

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Le tableau de Doris Lee affiche une candeur charmante, donne une peinture du bonheur.
Dans la peinture hollandaise du XVIIème siècle, la morale vient toujours tempérer la joie ambiante. Celle-ci se traduit par des détails de « vanité » qui rappellent que la vie ici-bas est éphémère.

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Devant la cage d’où l’oiseau s’est envolé comme la vertu, un enfant, perché dans les hauteurs de la pièce, souffle des bulles de savon à côté d’un crâne. Ce jeu est bien sûr un symbole de vanité, du côté très fragile et éphémère de la vie.
Le peintre moralisateur rappelle qu’on peut toujours s’amuser en bas, mais la mort guette et le jugement dernier risque d’être redoutable.

Joyeux Thanksgiving malgré tout !

Ce qu’il faut de terre à l’homme

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J’aime la fin de l’été, alentie, repliée, pâlie, secrète, après le grand bavardage de la saison haute en couleurs.
Certes, il faut être en retraite pour apprécier cette sieste de l’année avant le profond sommeil hivernal.

Somnoler, s’étirer, humer l’avancée à pas de loup de l’automne, observer comme un chercheur d’or le travail précieux de la lumière, écouter le retour du silence.

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J’aime partager ma propre fatigue avec celle des fleurs en m’allongeant sur la pelouse elle-même assoiffée, épuisée.
L’abandon floral a toujours un je-ne-sais-quoi de divin, poétique, gracieux …

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… et solidaire. Le figuier est venu soutenir une rose dans son dernier éclat.

Le temps hésite entre chaleur encore ardente et petit crachin gris, soudain et bienfaiteur. On se cherche une petite laine à l’approche des nuages, on l’ôte subitement, non décidément l’été n’est pas fini, on s’essuie le front, les lunettes, on reprend son livre.

Mes chats cherchent une langue d’ombre sous le « Rutschbahn » comme dit mon petit-fils de deux ans-et-demi qui préfère ce mot à « toboggan ».
La tête résonne des images et des sons des réunions familiales trépidantes qui se sont tues, jusqu’à l’été prochain.

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J’ai lu hier une bande dessinée. Un genre de lecture bien rare chez moi.
J’ai été tellement charmée que je me sens encore habitée par cette histoire et par ces images !

61qh4fBJ1aL._SX374_BO1,204,203,200_ Martin Veyron, Ce qu’il faut de terre à l’homme, éd. Dargaud, avril 2016

Le dessinateur français adapte d’une manière envoûtante un conte russe de Tolstoï.
Par ses dessins magnifiques et son vocabulaire percutant, il donne à cette histoire philosophique une force étonnante.
Il est question de la folie des hommes métamorphosés par l’avidité.
Certaines pages n’ont pas de texte, on contemple alors avec bonheur chaque image de la campagne russe en diverses saisons et on se raconte soi-même l’histoire qui s’y joue.
Un beau livre de 144 pages et une très belle fable !

L’action et le repos

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    Jean-François Gilles dit Colson, Le Repos, 1759, mba Dijon
    Commentaire du musée sur cette page

Quand on clique sur le lien vers la page du musée pour ce tableau de Colson, on peut lire qu’il existe un pendant, intitulé L’Action, et qu’il est dans une collection particulière. La page est ancienne, je l’indiquais en 2010 dans cet article.
Les choses ont changé …

Bonne nouvelle, la société des amis du musée des beaux arts de Dijon a permis d’acquérir en 2014 ce fameux pendant resté en collection privée depuis deux siècles !

Les deux tableaux, que le peintre dijonnais avait conçus l’un pour l’autre, en vrais pendants, en 1759, furent séparés pendant deux cents ans. Les voilà réunis dans le beau musée de Dijon !

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    Jean-François Gilles, dit Colson, L’Action, 1759, mba Dijon, commentaire

Quand on regarde attentivement les deux oeuvres, on constate en effet qu’elles sont faites l’une pour l’autre.Les diagonales de chaque composition sont symétriques.

Fille et garçon, couleurs féminines, couleurs masculines.
Chat et chien.
Intérieur et extérieur d’une maison.
Repos et mouvement.
Et la même allusion pour les deux tableaux.

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Dans Le Repos, le chat prêt à bondir sur l’oiseau est une discrète allusion à la perte de la virginité de la jeune-fille.

Dans L’Action, le jeune garçon mettant le feu aux poudres dans son canon est la même allusion érotique, plus explicite.

Le jeux des regards entre ces deux tableaux est très intéressant : le garçon regarde la fille, le chien guette le chat, et le petit enfant observe l’oiseau.

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Le commentaire du Repos (à lire ici) dit que le chat est interrompu par le spectateur, mais en réalité il a été dérangé par le chien et le jouet bruyant !
Action, réaction !

C’est vraiment heureux que ces deux oeuvres aient pu enfin être réunies, l’une expliquant l’autre.

Le tableau L’Action a été raccourci en haut et en bas, c’est pourquoi il n’a plus le même format que le Repos.
Savoureuse peinture du XVIIIème siècle !

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Eloge des larmes

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Anonyme, Madeleine pénitente, XVIIème siècle, détail, Gemäldegalerie Kassel, tableau entier et notice

Dans Fragments d’un discours amoureux, Roland Barthes s’interroge à propos des larmes.
Il rappelle que la moindre émotion amoureuse, de bonheur ou d’ennui, met Werther en larmes.
Werther pleure souvent, très souvent, et abondamment.
En Werther, est-ce l’amoureux qui pleure ou est-ce le romantique ?

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      Qui fera l’histoire des larmes ? Dans quelles sociétés, dans quels temps a-t-on pleuré ? Depuis quand les hommes (et non les femmes) ne pleurent-ils plus ? Pourquoi la « sensibilité » est-elle à un certain moment retournée en « sensiblerie » ?

      Roland Barthes, extrait de Fragments d’un discours amoureux, éd. Seuil

Je recommande au passage l’écoute du livre lu de façon vivante et palpitante par Fabrice Lucchini. L’acteur ne lit que quelques fragments, c’est pourquoi il est intéressant de lire aussi le livre complet. La voix de Lucchini aide beaucoup à apprécier l’oeuvre de Roland Barthes qui peut sembler parfois « rébarthbative » avec son vocabulaire qui demanderait, outre le Bailly, un dictionnaire franco-barthien ! Mais on apprend aussi de beaux mots de la langue française.

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    Atelier du Maître de la légende de Madeleine, Madeleine pleurant, vers 1525, National Gallery Londres, notice et commentaire

Alain Corbin, qui a écrit une histoire du silence, pourrait raconter celle des larmes.
A partir de quel moment les garçons n’ont-ils plus eu le droit de pleurer sans honte ? Si autrefois les cris de douleur étaient bienvenus, aujourd’hui le silence s’impose et l’on souffre sans bruits ni larmes.

Barthes le dit, les larmes deviennent synonyme de sensiblerie, et je pense alors à Proust (Barthes fait d’ailleurs souvent référence à Proust dans son oeuvre) qui fait dire à la mère du narrateur dans La Prisonnière, qu’il ne faut pas confondre sensibilité et sensiblerie, ce que les Allemands appellent Empfindung et Empfindelei.

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Dans la Recherche, le narrateur pleure souvent comme Werther, il pleure comme une Madeleine, de Proust forcément !
Tous les personnages sensibles, ayant bon coeur dans la Recherche essuient souvent un pleur intempestif, involontaire comme la mémoire proustienne, et vraiment j’aime ça. Ils ne freinent pas les épanchements de leur coeur, ils se montrent humblement faibles, ils laissent s’émanciper les larmes. « Puberté du chagrin » dit joliment Proust.

Dans l’Evangile selon Saint Luc, qui sera lu ce dimanche, il est question du repas chez Simon le pharisien et d’une femme en pleurs, que l’on confond parfois avec Madeleine :

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    Philippe de Champaigne, Le repas chez Simon le Pharisien, vers 1655, mba Nantes, notice

En ce temps-là, un pharisien avait invité Jésus à manger chez lui. Jésus entra chez lui et prit place à table. Survint une femme de la ville, une pécheresse. Ayant appris que Jésus était attablé dans la maison du pharisien, elle avait apporté un flacon d'albâtre contenant un parfum. Tout en pleurs, elle se tenait derrière lui, près de ses pieds, et elle se mit à mouiller de ses larmes les pieds de Jésus. Elles les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et répandait sur eux le parfum.

Cette femme arrive chez Simon tout en pleurs, dans la plus grande humilité, elle laisse couler son émotion devant Jésus, et reconnaît ses péchés, tandis que Simon, pharisien plein d’orgueil, ne comprend pas ce qui se passe. Elle a péché et elle sait que Jésus pourra lui pardonner ses fautes, car elle a foi en lui. Elle est pardonnée et sa foi l’a sauvée.
C’est une bien belle histoire autour du sacrement de la réconciliation.

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On me pardonnera peut-être ce cheminement sinueux, incongru, trivial, qui croise ma pensée entre Barthes, l’Evangile et Proust !
Mais justement, et c’est Barthes qui le rappelle, le mot trivial vient du latin trivialis, qui veut dire « de carrefour », car trivium, c’est « trois voies » !

La multiple splendeur

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Pour vivre clair, ferme et juste,
Avec mon coeur, j’admire tout
Ce qui vibre, travaille et bout
Dans la tendresse humaine et sur la terre auguste.

[…]

Alors les tendres fleurs et les insectes frêles
M’enveloppent comme un million d’ailes
Faites de vent, de pluie et de clarté.
Ma maison semble un nid doucement convoité
Par tout ce qui remue et vit dans la lumière.
J’admire immensément la nature plénière
Depuis l’arbuste nain jusqu’au géant soleil
Un pétale, un pistil, un grain de blé vermeil
Est pris, avec respect, entre mes doigts qui l’aiment ;
Je ne distingue plus le monde de moi-même,
Je suis l’ample feuillage et les rameaux flottants,
Je suis le sol dont je foule les cailloux pâles
Et l’herbe des fossés où soudain je m’affale
Ivre et fervent, hagard, heureux et sanglotant.

Emile Verhaeren, dernière strophe de Autour de la maison, recueil La multiple splendeur, le poème entier se lit sur cette page.

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41VlSYIxVXL._SX275_BO1,204,203,200_ « Le jardin soigne le jardinier qui soigne les plantes »,

j’ai lu cette phrase dans le dernier numéro paru (en octobre 2015) de la revue Jardins aux éditions du Sandre.

J’aime bien cette revue qui publie un seul livre par an, chaque livre ayant un thème précis.

J’avais parlé du numéro précédent, en 2014, consacré à l’ombre, ici.

En l’année 2015 le thème est le soin.

Le petit livre long comme une plate-bande de potager rassemble des textes d’écrivains, jardiniers, paysagistes, historiens, médecins, témoignant du rôle salvateur et thérapeutique du jardinage et du jardin.

Même si parfois mon jardin me démoralise, me prend de vitesse dans son ivresse, m’affole avec ses herbes folles et me fait honte, en prendre un peu soin me fait toujours du bien.

Cultivons notre jardin, avait dit Voltaire, et quand on a la chance d’en avoir un, on trouve en effet beaucoup de bonheur dans cette culture. On devient alors contemplatif et béat comme Verhaeren.

Rêvons un peu, dans un jardin de rêve, un jardin public dans un espace urbain, ceux qui souffrent du mal de vivre ou du manque de civisme, viendraient librement y bêcher, semer, planter, arracher, biner, sarcler, au lieu de casser …

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Le chat de l’écriture

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      (notice de la photo ici.)

Mais tout en eux a été combiné pour le piège, la surprise, l’attaque nocturne ; leurs admirables yeux qui se contractent et se dilatent d’une façon prodigieuse, y voient plus clair la nuit que le jour, et la pupille qui le jour est comme une étroite ligne, dans la nuit devient ronde et large, poudrée de sable d’or et pleine d’étincelles. Escarboucle ou émeraude vivante, elle n’est pas seulement lumineuse, elle est lumière. On sait que le grand Camoëns, n’ayant pas de quoi acheter une chandelle, son Chat lui prêta la clarté de ses prunelles pour écrire un chant des Lusiades. Certes, voilà une façon vraie et positive d’encourager la littérature, et je ne crois pas qu’aucun ministre de l’instruction publique en ait jamais fait autant. Bien certainement, en même temps qu’il l’éclairait, le bon Chat lui apportait sa moelleuse et douce robe à toucher, et venait chercher des caresses pour le plaisir qu’elles lui causaient, sentiment qui, ainsi que nous l’avons vu, blessait Buffon, mais ne saurait étonner un poète lyrique, trop voluptueux lui-même pour croire que les caresses doivent être recherchées dans un but austère et exempt de tout agrément personnel.

Théodore de Banville, Le chat, recueil Contes bourgeois, 1885.

Voici de précieuse informations concernant le poète portugais Camoëns sur wikipedia !

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Pourquoi tant d’écrivains aiment-ils la compagnie du chat ?
Pour son silence, son calme, sa discrète et attachante et douce présence.
Le chat conduit à la méditation, à l’introspection, à l’écriture.
Pas étonnant qu’on l’appelle greffier !
Et ses yeux éclairent la page blanche !
Dans l’eau profonde de ses prunelles, l’écrivain trouve son inspiration.

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Je pense que si Marcel Proust n’avait pas été si allergique et asthmatique, il aurait écrit avec un chat. Comment l’aurait-il appelé ?

Et justement, Frédéric Vitoux dans son dictionnaire amoureux des chats cite Proust :

      Les livres sont les enfants de la solitude et les produits du silence.

Le chat peut rester des heures silencieux et compréhensif auprès de la main qui écrit. Mais alors il ferme ses yeux, il éteint la lumière féline …

Et je pense que les chats sont aussi les amis des livres et encouragent fortement la littérature, ils adorent se glisser entre le livre et les genoux.

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      (photos issues de cette page.)

Les pieds sur les chenets

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      Chats au coin du feu, 19ème siècle, château de Compiègne, notice

Devant le feu

Par les hivers anciens, quand nous portions la robe,
Tout petits, frais, rosés, tapageurs et joufflus,
Avec nos grands albums, hélas ! Que l’on n’a plus,
Comme on croyait déjà posséder tout le globe !

Assis en rond, le soir, au coin de feu, par groupes,
Image sur image, ainsi combien joyeux
Nous feuilletions, voyant, la gloire dans les yeux,
Passer de beaux dragons qui chevauchaient en troupes !

Je fus de ces heureux d’alors, mais aujourd’hui,
Les pieds sur les chenets, le front terne d’ennui,
Moi qui me sens toujours l’amertume dans l’âme,

J’aperçois défiler, dans un album de flamme,
Ma jeunesse qui va, comme un soldat passant,
Au champ noir de la vie, arme au poing, toute en sang !

Émile Nelligan, recueil Se savoir poète

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      John Edward Soden, Homme fumant dans un salon, 1862, Geffrye museum Londres, notice

Michèle Lalonde, dans son poème Speak white citait son nom, et j’eus envie de connaître mieux ce poète. J’avais déjà rencontré ce nom qui rime avec élégant, mais je n’avais lu aucune de ses oeuvres.
Alors je me les suis procurées complètes, avec le livre que voici :

51lzL16kJmL._SX291_BO1,204,203,200_ Emile Nelligan, Poésies complètes, ed. Biblio-Fides

On y découvre la vie tragique de ce poète né le 24 décembre 1879 à Montréal.
A l’école il est mauvais élève.
Je pense que son esprit ne devait pas correspondre aux attentes des enseignants, j’en sais quelque chose, une fois, dans un devoir de physique à faire en classe, charmant exercice de bac blanc durant quatre heures, je trompai l’ennui et l’ignorance en dessinant des fleurs au bout des lignes des abscisses et des ordonnées de mon graphique, ce fut très très mal pris par le professeur, et je gardai une sainte horreur de cette matière !

Emile ne s’intéressait qu’à la poésie et arrêta définitivement ses études à l’âge de dix-sept ans, au grand désespoir de son père. Il lit Lamartine, Musset, Baudelaire, Verlaine, Rodenbach, Hérédia, Leconte de l’Isle …

Il compose, commence à être publié en 1896 dans des revues, il est élu membre de l’Ecole littéraire de Montréal en 1897.
C’est un créateur fulgurant durant les années 1898-1899, un rêveur solitaire, peu à peu dépressif jusqu’au délire.
En août 1899 il est interné à l’asile pour dégénérescence mentale. Il n’écrit plus que des fragments de poèmes.
Il souffre d’une forme de schizophrénie incurable.
Il reste interné pendant quarante deux ans, jusqu’à sa mort en 1941.

Sa très courte et fulgurante carrière fait penser à celle de Rimbaud, et à un bel arbre brisé.
Il est aujourd’hui un classique, un nom incontournable de la littérature québécoise.

Ma découverte de ses poèmes est un enchantement, j’y reviendrai.

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Meilleurs voeux !

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      Rembrandt, et peut-être un élève, La Sainte Famille, 1640, Louvre, notice

La galette est déjà mangée, les fêtes passées, le tourbillon s’assagit, l’année commence et voici le temps des souhaits, bonheur, santé, paix, sérénité, lumière …
Je souhaite à tous les amis qui passent du côté de chez Grillon une bonne année 2016, et je remercie chacun pour les mots gentils et autres sourires postés de diverses façons qui m’ont chaque fois tendrement touchée.

Je choisis une Sainte Famille de Rembrandt, parce que c’est Rembrandt, et parce que c’est le Louvre.

Rembrandt mêle toujours de façon subtile le sacré et le profane, et sous l’apparente simplicité de cette modeste maison de menuisier se déroule une magnifique scène religieuse.
C’est la lumière qui transforme le sujet.
La pénombre noie tous les détails anecdotiques, les objets de la vie quotidienne (le lit défait, les oignons suspendus, le chat, les outils, ustensiles, le berceau …), pour ne pas troubler la compréhension du tableau.

Le soleil coule ses rayons de la fenêtre sur la chemise de Saint Joseph, le décolleté de Marie, et sur l’Enfant Jésus.
La lumière laisse une flaque vive sur le parquet puis se dilue dans celle rougeoyante de l’âtre, où la braise couve doucement.
L’Enfant semble émettre sa propre lumière ou renvoyer le soleil pour éclairer le visage de sa grand-mère, Sainte Anne, qui est assise en contre-jour et lit un livre.

Mais un objet luit doucement dans la clarté : remstefdet2l

Un verre de bière sur le rebord de la fenêtre.
Comment doit-on l’interpréter ?

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C’est un joli détail poétique et rafraîchissant. Joseph travaille, il a posé sa bière derrière lui, il fait beau, la fenêtre laisse entrevoir un coin de ciel bleu. C’est déjà le printemps.
La scène paisible se passe en plein jour de façon assez surprenante, et non la nuit comme souvent dans le sujet de la Sainte Famille.

Un autre détail de la vie aux Pays-Bas : remstefamdet3l

Marie est assise au ras du sol dans ce qui doit être un panier en osier conçu à l’époque pour les nourrices. La nourrice pouvait ainsi s’installer devant le feu pour allaiter et changer son bébé. On voit bien ce panier spécial (« bakermat » en néerlandais) dans le tableau de F. Floris du musée de Douai.

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    Frans Floris I, Sainte Famille, 16ème siècle, musée de la Chartreuse Douai, notice

C’est à travers toute cette douceur feutrée et humaine d’une simple maisonnée que le mystère apparaît le plus étonnant et profondément religieux.

Bonne année !

Imaginez, deux minutes …

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    Marie-Helena Viera da Silva, La bibliothèque, 1966, musée des beaux arts Nantes, notice

Cette bibliothèque vertigineuse me fascine, les livres ressemblent à des portes. Mais les livres sont en réalité des portes, non ?

Dans ma page d’écriture au père-Noël je n’ai inscrit que des titres de livres. C’est comme si j’avais déposé ma liste à Décathlon, car c’est du sport, la lecture ! Course de fond, Paris-Roubaix avec les pavés, saut en longueur avec les pages de trop, gymnastique avec les essais, plongée en eau profonde dans les romans historiques, natation synchronisée entre art et poésie …

Christian Bobin encore, je me laisse aisément embobiner par ses magnifiques métaphores. « Noireclaire » déchire dans tous les sens, classique et actuel, du terme. C’est un très beau livre, certains paragraphes ont la pureté du diamant, l’air et la poésie circulent entre les phrases où l’on sent mêlés la sombre souffrance et le clair émerveillement.

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      Le chat sauvage passe devant la fenêtre. Il est noir, musclé. Ses griffes sont d’acier. Dans ses yeux verts roulent des planètes, s’entassent des nuits et des guerres.
      Christian Bobin, extrait de Noireclaire.

      J’aimerais beaucoup découvrir son dernier ouvrage :

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      La prière silencieuse, texte de Christian Bobin, photographies de Frédéric Dupont, éd. Gallimard, octobre 2015.

      Il faut toute la délicatesse de Christian Bobin pour glisser des mots dans le silence des monastères sans altérer leur sérénité.

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      Governatori Aroldo, Le chat, 1977, Centre Pompidou, notice

Ce chat furetant parmi les livres me donne l’occasion de faire connaître, si besoin est, ces deux minutes trente cinq de bonheur philosophique ! On les retrouve sur le site de ARTE ici.
Raphaël Enthoven est aussi bon comédien que philosophe.
Et son chat est adorable !

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