Eclaircissement

L’envie d’un nouveau décor voltigeait dans ma tête, je frémissais d’un pressant désir d’éclaircir mon cadre de vie, sur lequel s’est posé le papillon de ma fantaisie, et voilà que mes rouleaux et pinceaux orchestrent dans mon intérieur une symphonie en blanc majeur.
Est-ce la mode, l’arrivée de l’hiver et ses jours sombres, un besoin de se réveiller le moral, qui me poussent ainsi à transformer la salle de séjour en grand album ( forcément blanc puisque « album » veut dire blanc) ? Un peu de tout cela.
L’éclaircissement de la maison passe par celui de mon blogue, le temps me manque pour remplir les pages virtuelles, d’autres missions m’appellent aussi, donc je serai moins présente du côté de chez Grillon du Foyer. Mais Marcel me retient par la barbichette, pour lui au moins je reviendrai.

    christophel

    Joseph Christophe, La tasse de thé, D.A.G. Louvre, notice

Les modes et les couleurs, c’est bien connu, suivent une sinusoïde, le clair cède à l’obscur, puis revient, ce qui paraissait chouette (pour ne pas dire chic) devient moche (pour ne pas dire tocard) puis retrouve de la grâce et ainsi de suite. Je m’aperçois que je procède comme madame Swann.

Odette Swann venait justement d’apprendre ce mot : tocard, et ce néologisme lui ouvrit de nouveaux horizons ! Il lui permit de reléguer sans remords au grenier tout ce qui était dans le goût extrême-oriental, et de laisser s’engouffrer chez elle tout l’art lumineux du XVIIIème siècle.
Les petits bouquets Louis XV brodés sur les coussins chassèrent les dragons chinois. Les murs sombres et les laques noirs ou dorés japonisants disparurent des salons blancs. Dans sa chambre claire, que madame Swann ne quittait plus pour travailler, transformée en boudoir, la délicate et claire porcelaine de Saxe remplaça les grosses potiches et les magots.
Ayant abandonné ses kimonos, elle prenait désormais le thé chaque après-midi dans de mousseux peignoirs Watteau en soie blanche ou rose. Le bonheur du siècle de Louis XV l’avait transformée, épanouie, et, plus rose, plus enrobée, elle avait rajeuni, ses amies ne la reconnaissaient plus ! Comme si son décor avait déteint sur elle. Mais son mari, Charles Swann, voyait toujours en elle l’image immuable, intemporelle d’un Boticelli.

De très belles pages autour de madame Swann et de sa tasse de thé ( cup of tea, préférait-elle dire) se lisent dans la première partie de À l’ombre des jeunes filles en fleurs.

L’an nouvEAU

Bonne année 2012, fruitée, colorée, pétillante et rafraîchissante, apportant dans nos vies le doux parfum des agrumes !

 » L’an nouvEAU  » ai-je tapé pour le titre de ce jour de l’an, mais la conformation de ce blogue met toujours les titres en minuscules. Qu’une nouvelle eau vitaminée vivifie 2012 !

J’aime bien ce tableau de Hopper, pour une fois la scène n’est pas morose. La vue est prise de la vitre extérieure d’un restaurant de New York. Tables pour dames … cela me rappelle les heureux repas que j’ai pris avec ma fille en juin 2011 à New York. Un si beau voyage !

Que 2012 pamplemousse de bonheur pour chacun !

      Pamplemousse : le mot vient du néerlandais, le savait-on 😉 ?
      de pompel , gros, et de limoes , citron.
      ( le son  » oe  » en néerlandais est comme le son  » ou  » en français. )
      Le pamplemousse est comme un gros citron.

Pour Noël j’ai reçu mon eau de Cologne favorite, et sous deux formes, la traditionnelle et la nouvelle :

NouvEAU Cologne 4711 !

Cette nouvelle eau est agréable, elle ajoute à sa base d’agrumes une petite note florale.
Ce qui me paraît aussi nouveau , c’est le jeu de mots ! Les Allemands ne sont pas naturellement portés sur les jeux de mots alors qu’en France on rebondit sans cesse sur les mots. Mais là, ce nouvEAU Cologne est très plaisant 😀 !

AU XVIIIème siècle, les agrumes connurent un succès fulgurant. La fraîcheur et la légèreté de leur parfum rompaient avec la lourdeur capiteuse des senteurs du Grand Siècle.
Un colporteur italien importa en Allemagne au début du XVIIIème siècle un bergamotier, et tira de la bergamote une essence qui lui permit de créer l’eau de Cologne.

Bergamote et cédrat, pamplemousse et citron, orange et clémentine, lime douce et cannelle, que la nouvelle année nous laisse humer et goûter ces essences fraîches et apaisantes !

Petit oeil sur le marché

    Hendrik Sorgh, Le grand marché de Rotterdam, 1654, musée Boijmans Rotterdam, page du musée

Elle était touchante cette façon des ménagères d’aller au marché avec leur tablier ! Aujourd’hui, on le retire avant de sortir, par dessus le blouson en polaire il nous irait comme un tablier à une vache. Ou alors il prendrait des airs de spoiler de formule 1 dépassant sous la parka de la FAF ultra-pressée !
Mais, comme les tâches ménagères, le tablier n’est pas sans noblesse.

J’aime ce tableau que j’ai déjà montré au moment de Noël, parce qu’en cette période on file au marché, sans oublier si possible d’enlever son tablier, pour prendre les commandes de volailles ou crustacés.
Sorgh est le spécialiste de ces scènes de marché, pittoresques et attendrissantes.

Le site du musée Boijmans propose maintenant une observation à la loupe et on peut apprécier tous les détails. Ainsi , en promenant son oeil virtuel sur la toile, on découvre à la gauche du tableau un plant d’oeillet.

Que fait là cette plante fleurie, isolée, tuteurée, parmi les choux, les navets, les oignons ?
L’oeillet a pour nom latin  » dianthus  » qui vient du mot grec voulant dire  » fleur de Dieu « . L’oeillet symbolise la présence divine et Jésus Christ, particulièrement au moment de la Passion puisque l’oeillet est de la famille du clou de girofle ( clous de la crucifixion ).

Le peintre a sans doute posé un oeillet au coin de ce marché abondant pour rappeler que ces denrées sont des dons de Dieu. Remercions-le de pouvoir faire nos courses au marché !
Je devrais mettre peut-être mon explication de cette anthèse entre parenthèse !

Par ailleurs, on remarque qu’à côté de cet oeillet se trouve une corbeille de raisins, le raisin, donnant le vin, est également un symbole christique. A côté encore se tiennent les pommes, qui peuvent également signifier le Christ.

Nous avons évidemment perdu aujourd’hui ce langage, et il paraît surprenant de mêler des signes religieux à une scène profane tout à fait ordinaire, mais la peinture du XVIIème siècle, surtout aux Pays-Bas, était riche de messages.

Que tout cela n’empêche pas d’admirer ce merveilleux ciel du Nord !

La fête en tablier

      Pieter Bruegel l’Ancien, Danse de mariage, DIA Detroit, notice

Les tabliers sont toujours de la fête dans les tableaux de Bruegel, papillons blancs frivoles, ils s’agitent et virevoltent parmi les faces rubicondes et les pantalons provocants des joyeux danseurs et ripailleurs.

C’est justement aux tableaux de Bruegel l’Ancien que pense Proust en décrivant le restaurant où le narrateur dîne avec son ami Saint Loup, et, comme dans un inévitable enchaînement de pensées, c’est dans Proust que je me plonge en voyant ces scènes de banquets.

    Pieter Bruegel l’Ancien, Mariage paysan, vers 1568, KHM Vienne, page du musée

       » Et précisément à l’hôtel où j’avais rendez-vous avec Saint-Loup et ses amis et où les fêtes qui commençaient attiraient beaucoup de gens du voisinage et d’étrangers, c’était, pendant que je traversais directement la cour qui s’ouvrait sur de rougeoyantes cuisines où tournaient des poulets embrochés, où grillaient des porcs, où des homards encore vivants étaient jetés dans ce que l’hôtelier appelait le  » feu éternel « , une affluence ( digne de quelque  » Dénombrement de Bethléem  » comme en peignaient les vieux maîtres flamands ) d’arrivants qui s’assemblaient par groupes dans la cour, demandant au patron ou à l’un de ses aides s’ils pourraient être servis et logés, tandis qu’un garçon passait en tenant par le cou une volaille qui se débattait. Et dans la grande salle à manger que je traversai le premier jour, avant d’atteindre la petite pièce où m’attendait mon ami, c’était aussi à un repas de l’Evangile figuré avec la naïveté du vieux temps et l’exagération des Flandres que faisait penser le nombre des poissons, des poulardes, des coqs de bruyère, des bécasses, des pigeons, apportés tout décorés et fumants par des garçons hors d’haleine qui glissaient sur le parquet pour aller plus vite et les déposaient sur l’immense console où ils étaient découpés aussitôt, mais où – beaucoup de repas touchant à leur fin quand j’arrivais – ils s’entassaient inutilisés ; « 
      ( Marcel Proust, Le côté de Guermantes I )

        Pieter Bruegel l’Ancien, Danse paysanne, vers 1568, KHM Vienne

Description longue de la part de Proust, mais tellement vraie, imagée, savoureuse … et intemporelle, car on revoit les grandes brasseries d’aujourd’hui où le personnel glisse hâtivement avec une extraordinaire dextérité.

Deux phrases plus loin dans ce passage de Guermantes, le narrateur compare les serviteurs du restaurant à des anges. Les serviettes frémissent le long de leur corps et ce pourrait être de la même façon un tablier blanc :

       » Un jeune ange musicien, aux cheveux blonds encadrant une figure de quatorze ans, ne jouait à vrai dire d’aucun instrument, mais rêvassait devant un gong ou une pile d’assiettes, cependant que des anges moins enfantins s’empressaient à travers les espaces démesurés de la salle, en y agitant l’air du frémissement incessant des serviettes qui descendaient le long de leur corps en forme d’ailes de primitifs, aux pointes aigües. Fuyant ces régions mal définies, voilées d’un rideau de palmes, d’où les célestes serviteurs avaient l’air, de loin, de venir de l’empyrée, je me frayai un chemin jusqu’à la petite salle où était la table de Saint-Loup.« 

Proust ne cite pas cette oeuvre, mais on pense bien sûr, en lisant cette description, à la célèbre  » Cuisine des Anges  » de Murillo.
On peut y constater que les anges cuisiniers ne portent pas de tabliers !

Murillo, La cuisine des anges, 1646, Louvre, commentaire du musée.

Blanc neige

    Renoir, Une serveuse chez Duval, vers 1875, Met New York, notice

Il neige sur google, taper  » Let it snow  » sur sa page et les flocons apparaissent, peu à peu l’écran de l’ordinateur se voile de givre et comme un polisson, on le gribouille du bout du doigt pressé sur la souris … quand on a assez joué, on appuie sur  » defrost  » pour dégivrer la vitre et notre humeur enfantine !

Joyeuse façon de fêter la nouvelle saison !

Blanc sur noir, l’éclat du tablier transforme la servante en touche de piano. Blanc Renoir, vibrant comme une petite musique de nuit.

    P. A. Renoir, Dans l’auberge de la mère Anthony, 1866, Nationalmuseum Stockholm, notice

Blancs sublimes et sonores surgissant des étoffes sombres, mates, sourdes. Un flocon de neige, le chien, ajoute du bonheur à cette charmante scène.

Dans le tableau ci-dessous, le tablier blanc éclate comme un coup de cymbale, brille comme un astre. Hammershoi’s mother serait bien triste et perdue sans son beau tablier.

    Vilhelm Hammershoi, Intérieur avec la mère de l’artiste, vers 1889, Nationalmuseum Stockholm, notice

Enfilons nos tabliers, Noël arrive, et cuisinons en musique 😀 !

Les tabliers bretons

      Paul Sérusier, La barrière fleurie – Le Pouldu, 1889, musée d’Orsay, notice

Que déposait le Père-Noël autrefois dans les sabots bretons, boutou coat, déposés devant la cheminée ? Dans les foyers aisés, de bonnes choses, traou mad comme on dit en breton.

Et surtout, la veillée de Noël était l’occasion de raconter des histoires merveilleuses, des légendes, des récits qui constituaient un patrimoine régional. Trésor oral, ces contes variaient bien sûr d’un conteur à l’autre, et de génération en génération.

Je le cherchais depuis longtemps, et je suis heureuse de l’avoir enfin trouvé , à un prix raisonnable, ce livre d’Emile Souvestre illustré de jolies gravures :

 » Les merveilles de la nuit de Noël  » sont des récits fantastiques du foyer breton rassemblés par Emile Souvestre dans un livre édité en 1868.

Ce livre est plus ancien que les tableaux de Sérusier et Gauguin montrés dans cet article !

Les Bretons se racontaient des histoires, pas seulement pendant la nuit de Noël, toute l’année, le soir, avant que la télévision ne vînt balayer cet imaginaire fertile.
Je me souviens de mes grandes vacances durant mon enfance, j’allais avec ma mère chez des voisins, chez d’autres amis plus éloignés, et inversement ceux-ci venaient à la maison, de manière toujours improviste, car il aurait semblé aussi incongru d’annoncer à l’avance sa visite qu’aujourd’hui arriver chez quelqu’un sans prévenir, et la soirée de bavardage s’orientait toujours vers des histoires, d’autant plus captivantes qu’elles étaient fantastiques, irréelles, mêlant les indispensables korrigans, le diable et le bon Dieu.



    Paul Gauguin
    , Jeunes Bretonnes dansant – Pont Aven, 1888, NG Washington, notice

Dans presque tous les tableaux représentant des scènes de genre en Bretagne, les personnages féminins portent un tablier, et dans mon enfance, j’ai en effet toujours vu les dames âgées en tablier. Celui-ci faisait partie de l’habillement quotidien, et pour les grandes fêtes, le beau tablier richement brodé honorait dignement le costume folklorique.
Dans ces contes dits en sirotant un café servi dans un verre Duralex sur la toile cirée de la cuisine, la tempête sévissait souvent et l’Ankou, la mort en personne, noire avec sa faux, emportait les malheureux. Le diable, noir lui aussi, emmenait les enfants pas sages dans telle maison toujours fermée devant laquelle on n’osait pas passer. On reprenait un sucre dans la boîte en fer de Traou Mad de Pont Aven pour se rasséréner en faisant un canard dans le fond du verre.
On frémissait avec délice.
Sur le chemin du retour, la nuit faisait courir des ombres dans les chemins, j’étais transie d’une peur ensorcelante.
Tout a disparu, le café dans le verre, les soirées chez les voisins, les histoires fantastiques, les longs tabliers de coton …

    Paul Gauguin, Paysannes bretonnes, 1894, musée d’Orsay, notice

Un nid d’azur

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    Gerrit Dou ( 1613-1675 ), La jeune mère, 1658, Mauritshuis La Haye, notice

En ce quatrième dimanche de l’Avent consacré à la Vierge Marie sur le point d’enfanter, mes pensées du jour se sont tournées vers ce tableau de Gerrit Dou, que j’aime tout particulièrement et que j’ai plusieurs fois admiré au Mauritshuis.

Il ne s’agit pourtant pas d’un tableau religieux, mais cette jeune mère baignée d’une ineffable harmonie de tons bleus me rappelle la Vierge en manteau bleu agenouillée dans la crèche.

Et cette jeune maman porte un tablier bleu !
Il y a trois ans j’avais montré ce tableau en parlant de tricot, la page est ici, et c’est une preuve que j’aime ce tableau, je n’ai pas supprimé la page comme j’aurais dû le faire.

Cette année ce tableau me fait bavarder autour du tablier, Dou, ce maître de la Feinmalerei , mériterait des sujets plus intéressants et consistants !
En observant ce tableau dans le musée, on est subjugué par la prodigieuse finesse d’exécution. Cette incroyable précision du pinceau attire l’oeil au plus près de l’oeuvre, on veut savourer l’imperceptible touche qui fait du visage de la jeune mère aux yeux bleus une merveille de fraîcheur et de jeunesse.

Il faut cependant s’éloigner du tableau pour découvrir le sublime halo bleu qui ennuage de sa douceur azurée la mère et ses enfants.
Du vitrail aux reflets saphir semble couler un flot de lumière bleue depuis le rideau jusque sur la robe, le tablier mué en pétale d’iris, les linges du berceau.
La couleur bleue tisse un cocon soyeux et maternel dans cette très haute pièce plus théâtrale qu’intime.
Elle crée un tableau dans un tableau.

Un tablier bleu

Pour Framboise ( à Pornic ) qui porte un tablier bleu, et pour Lulu qui aime tant Chardin, voilà deux beaux tabliers de satinette bleue.

Quel coloriste, ce Chardin ! Il a bien restitué la douceur frottée de la toile des tabliers, le bleu de guède passé sous les énergiques brossages.

Le tablier bleu est fort ancien. On le rencontre dans des tableaux du XVIIème siècle, et dans l’un des plus célèbres :



    Vermeer
    , La laitière, vers 1660, Rijksmuseum Amsterdam , notice

Quelle est la couleur du tablier bleu de la laitière ? lol !
Vermeer, en très grand coloriste, a choisi un tablier bleu profond pour faire jaillir la blancheur du lait et vibrer celle du mur.

Il joue même avec les tons bleus, a posé un torchon bleu de Delft sur une nappe bleue. Ce torchon bleu est rare, ces linges sont le plus souvent blancs, mais la Hollande produisait une teinture indigo qui fut renommée. Vermeer fut peut-être fier de la montrer en pleine lumière.

    Camille Pissarro, Jeune femme lavant la vaisselle, vers 1882, Fitzwilliam museum Cambridge, notice

Les peintres se sont souvent penchés avec tendresse et talent sur les tâches ménagères, et, s’ils n’aidaient probablement pas leurs épouses dans ces travaux, ils les ont au moins immortalisées dans l’action pour notre bonheur. Aussi le tablier, pourtant modeste, figure-t-il très souvent dans les oeuvres.

    Edgar Degas, La repasseuse, 1869, pastel, musée d’Orsay, notice

Emouvante et chaste bleuité du tablier !

    J.F. Millet, La femme au puits, vers 1866, pastel, musée d’Orsay, notice

Un tablier de Chardin

Il y a une vingtaine d’années, j’ai commencé une collection de tabliers anciens. Je les achetais, à l’époque, un franc la pièce à Emmaüs, personne n’en voulait. Trop grands, trop blancs, trop fragiles et compliqués à repasser probablement.
C’est précisément leur blancheur que je recherchais, leur ampleur confortable, leur esthétique, et le plaisir unique de les repasser ! Je n’ai jamais aimé repasser les chemises, les vêtements en général, mais soigner le fini d’un beau tablier est pour moi une jouissance.

    Chardin, La lessive, années 1730, Ermitage Saint Pétersbourg , notice

Je les collectionne, et je les porte, mes tabliers ! Ce n’est pas souhaitable pour leur bonne conservation, disons que cette collection ne sera pas permanente mais temporaire. Il faut savoir profiter pleinement des jolies choses qu’on amasse !
Quand j’étais jeune, je honnissais ce revêtement. Je dis revêtement car il ne fait pas partie des vêtements, mais il revêt ceux-ci. Je cuisinais, bricolais sans protection, ce qui affolait ma grand-mère quand elle me voyait faire, aussi s’empressait-elle de me ceindre un torchon autour de mes reins pour sauver mes habits.
Elle avait raison, c’est après avoir abimé plusieurs chemisiers que j’ai décidé de suivre son conseil, bien plus tard et en souvenir d’elle. Quand j’entre en cuisine, je noue mon tablier et pense à ma Mémé.

    Chardin, L’écureuse, 1738, Hunterian art gallery Glasgow, notice

J’ai mes tabliers quotidiens et mes tabliers des grands jours. Quand je mets les petits plats dans les grands, je choisis le plus élégant, plus blanc que blanc, au bavolet brodé, image de cuisine raffinée de bonne maison, et je noue les larges rubans avec la fierté d’une reine du fourneau.
Satisfaction purement intime. Mon tablier sortira de la cuisine tout maculé à la fin des préparations, mais il aura été mon bouclier, mon soutien, ma couronne, un joyau et un blason dans cet exercice de chevalerie !

    Chardin, La ratisseuse, 1738, NG Washington, notice

Il y a eu au XXème siècle la mode de la blouse, qui jouait le rôle du tablier mais habillait complètement la ménagère. La blouse rivalisait de laideur et de modernité avec son nylon multicolore, et parvint à supplanter le modeste et noble tablier. Celui-ci revint dans les cuisines dans les années soixante-dix, unisexe, avec sa touche humoristique demandant  » devine qui vient dîner ce soir ? « , et aujourd’hui on le brode au point de croix sur du lin naturel.

    Chardin, Le garçon de cave, Hunterian art gallery, Glasgow, notice

Mais je préfère l’antique tablier généreusement froncé, doté de longues attaches terminées en pointe, surmonté d’un bavolet, épinglé sur la poitrine ou boutonné dans le cou, pourvu parfois de poches gourmandes. Le tablier qui fait rêver de maison bourgeoise, le tablier des tableaux de Chardin.

    Chardin, La gouvernante, 1739, NG of Canada Ottwa, notice

Tabliers amidonnés et belles toilettes

      Rémy Cogghe, Madame reçoit, 1908, musée de la Piscine Roubaix

Deux choses me font choisir un sujet bien particulier de blogage cette semaine : mes ouvrages de couture en ce moment et une nouvelle série télévisée arrivée sur nos écrans francophones.
Ce sujet, le voici : le tablier

Qu’est ce qui motive le blogueur, comment trouve-t-il son inspiration ? Chacun suit sa méthode ou son intuition, pour grillon du foyer le déclic du clic sur l’écran d’écriture est souvent impromptu, dicté par une activité de la vie quotidienne.

    Fritz von Uhde, Jeune femme à la fenêtre, vers 1891, Städel Francfort

Le tablier, ce vêtement commun, utilitaire, indispensable, voué aux souillures, peut devenir un chef-d’oeuvre de couture, et un détail ravissant, lumineux, attachant dans un tableau.

Le tablier dans le tableau, tel sera donc mon sujet pour les prochains jours.

Et je montrerai peut-être ceux que j’ai confectionnés ce mois-ci avec ma machine à coudre …

Mais avant tout, je désire partager mon enthousiasme pour la nouvelle série anglaise qui est arrivée sur la chaine TMC samedi dernier :

      Downton Abbey

J’en avais vu des épisodes en Angleterre en septembre, mais, sans connaître le début, j’étais perdue, sans sous-titres aussi la compréhension était vague, cependant j’avais admiré la beauté des images.

C’est l’histoire d’une immense propriété, Downton Abbey, et de tout le peuple qui l’habite, celui de la famille, et celui des serviteurs. Ces deux mondes parallèles, entre tabliers blancs, livrées noires, et toilettes multicolores hautement bourgeoises, mènent leur vie, animée de petits et grands tourments, dans ce cadre somptueux.

On pense aux films Gosford Park et Les vestiges du jour. C’est remarquablement bien joué, le scénario est subtil, captivant, les costumes, les décors sont magnifiques.

Une série envoûtante qui me donne envie de coudre un tablier avec des volants, des plis, des dentelles, des froufrous du vieux temps !

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