Camille Pissarro, Le pont Boieldieu à Rouen, 1896, mba Rouen, commentaire du musée.
Le brouillard indolent de l’automne est épars…
Il flotte entre les tours comme l’encens qui rêve
Et s’attarde après la grand-messe dans les nefs;
Et il dort comme un linge sur les remparts.
Il se déplie et se replie. Et c’est une aile
Aux mouvements imperceptibles et sans fin;
Tout s’estompe; tout prend un air un peu divin;
Et, sous ces frôlements pâles, tout se nivelle.
Tout est gris, tout revêt la couleur de la brume :
Le ciel, les vieux pignons, les eaux, les peupliers,
Que la brume aisément a réconciliés
Comme tout ce qui est déjà presque posthume.
Brouillard vainqueur qui, sur le fond pâle de l’air,
A même délayé les tours accoutumées
Dont l’élancement gris s’efface et n’a plus l’air
Qu’un songe de géométrie et de fumées.
Georges Rodenbach ( 1855-1898 ), recueil Le Miroir du ciel natal, 1898
Antoine Chintreuil, Le soleil chasse le brouillard, mba Reims, notice
Encore un divin poème de Rodenbach pour commencer doucement la semaine.
Après quelques questions autour du mot frimas dans cet article, Brumes et frimas, cherchons le mot » brume » dans le dictionnaire.
Brumes et frimas ont donné les noms des mois révolutionnaires, brumaire ( 20 octobre-20 novembre ) et frimaire ( 20 novembre-20 décembre ), inventés par Fabre d’Eglantine.
Le second mois de l’automne est composé de « brouillards et brumes basses qui sont la transsudation de la nature d’octobre en novembre, et ce mois se nomme Brumaire « dit Fabre d’Eglantine.
Just Becquet, Rivière, aquarelle, DAG Louvre
Cette lente transsudation automnale est une sublimation qui peut rendre la nature sublime. Brume, vapeur éphémère parfois, qui se dissipe rapidement à l’avancée du soleil.
Brume vient du latin » bruma » = soltice d’hiver, issu de brevis, précisément de son superlatif brevimus qui veut dire » le plus court « .
La brume concerne surtout les jours les plus courts de l’année.
Eh oui, les jours deviennent de plus en plus brefs et laissons nous embrumer de poésie !
( au milieu du poème , aquarelle de Just Becquet, Brouillard léger, DAG Louvre, plusieurs de ses oeuvres sont sur cette page du musée, à découvrir ! )
Octobre rouge. Les feux tournants d’une fin d’après-midi en automne. Quelle orchestration pour tous ces cuivres !
Théophile Gautier, Baudelaire par exemple ont puisé dans le vocabulaire musical pour décrire l’automne chantant ses couleurs, et à propos de la palette infinie des tons, il faut relire ce très beau passage de Baudelaire :
» Supposons un bel espace de nature où tout verdoie, rougeoie, poudroie et chatoie en pleine liberté, où toutes choses, diversement colorées suivant leur constitution moléculaire, changées de seconde en seconde par le déplacement de l’ombre et de la lumière, et agitées par le travail intérieur du calorique, se trouvent en perpétuelle vibration, laquelle fait trembler les lignes et complète la loi du mouvement éternel et universel. [...]
Ce qui me frappe d’abord, c’est que partout, – coquelicots dans les gazons, pavots, perroquets, etc. , – le rouge chante la gloire du vert. [...]
Quand le grand foyer descend dans les eaux, de rouges fanfares s’élancent de tous côtés ; une sanglante harmonie éclate à l’horizon, et le vert s’empourpre richement. Mais bientôt de vastes ombres bleues chassent en cadence devant elles la foule des tons orangés et rose tendre qui sont comme l’écho lointain et affaibli de la lumière.
Cette grande symphonie du jour, qui est l’éternelle variation de la symphonie d’hier, cette succession de mélodies, où la variété sort toujours de l’infini, cet hymne compliqué s’appelle la couleur.
On trouve dans la couleur l’harmonie, la mélodie et le contrepoint. «
Charles Baudelaire, extrait de » De la couleur » , Salon de 1846.
L’automne renverse les couleurs, les hydrangées bleues rougissent dans un formidable coup de cymbales.
Lucien Lévy-Dhurmer, Portrait de Georges Rodenbach, vers 1895, pastel, musée d’Orsay, commentaire du musée.
Bien étrange matinée aujourd’hui ; j’étais si absorbée dans l’univers symboliste que ma présence en cuisine fut symbolique et le plat a brûlé sur la cuisinière ; après le repas, ayant repris ma lecture, j’ai bu mon café froid pourtant servi chaud et avec tendresse par mon cher mari ; lui, si rationnel, ne comprendra jamais mon étourderie invraisemblable ; tu es absente, me dit-il.
Aïe oui, j’ai un pouvoir d’évasion sans limite, inconvenant, déconcertant, ingrat, inconscient.
Le responsable de ma rêverie, c’est lui, Georges Rodenbach ( 1855-1898 ), le grand poète belge que Robert de Montesquiou appela » le pasteur de cygnes « .
Je lisais ce matin sa nouvelle » Bruges-la-Morte » , publiée en 1892, le chef-d’oeuvre de la littérature symboliste qui le rendit célèbre.
Avec ce titre, Rodenbach n’a pas oeuvré en faveur du tourisme dans la Venise du Nord ! Et pourtant cette nouvelle m’a subjuguée par la beauté de ses images et de son langage aussi finement travaillé que la dentelle renommée de la ville.
Cette lotion de mots doux pour les yeux est une merveille !
Eugène Desplanques, Vue de Bruges, vers 1853, épreuve sur papier salé, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine Paris
Le sujet : un homme d’une quarantaine d’années, Hugues, est un veuf inconsolable, sa jeune femme tant aimée est morte. ( On l’imagine tel le portrait de Lévy Dhurmer, éthéré, perdu, éperdu )
Il revient dans la ville de Bruges qu’elle avait aimée avec lui, et il découvre que cette ville est en accord avec son chagrin, en unisson avec ses pensées grises, cette ville silencieuse qui respecte sa douleur ressemble à son âme, et elle lui apparaît comme » la plus grande des Villes Grises « .
Fernand Khnopff, Une ville abandonnée, pastel marouflé sur toile, 1904, musée d’art moderne Bruxelles
Bruges lui ressemble parce que, comme Hugues, elle a été abandonnée, elle connaît un deuil, elle a perdu sa mer.
En effet la ville de Bruges se situait au bord d’un bras de mer qui s’est ensablé au moyen-âge, la mer s’est retirée à une quinzaine de kilomètres.
» C’avait été déjà un phénomène de ressemblance, et parce que sa pensée serait à l’unisson avec la plus grande des Villes Grises.
Mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont l’air de la Toussaint ! Ce gris comme fait avec le blanc des coiffes de religieuses et le noir des soutanes de prêtres, d’un passage incessant ici et contagieux. Mystère de ce gris, d’un demi-deuil éternel !
Car partout les façades, au long des rues, se nuancent à l’infini : les unes sont d’un badigeon vert pâle ou de briques fanées rejointoyées de blanc ; mais, tout à côté, d’autres sont noires, fusains sévères, eaux-fortes brûlées dont les encres y remédient, compensent les tons voisins un peu clairs ; et, de l’ensemble, c’est quand même du gris qui émane, flotte, se propage au fil des murs alignés comme des quais.
Le chant des cloches aussi s’imaginerait plutôt noir ; or, ouaté, fondu dans l’espace, il arrive en une rumeur également grise qui traîne, ricoche, ondule sur l’eau des canaux.
Et cette eau elle-même, malgré tant de reflets : coins de ciel bleu, tuiles des toits, neige des cygnes voguant, verdure des peupliers du bord, s’unifie en chemins de silence incolores.
Il y a là, par un miracle du climat, une pénétration réciproque, on ne sait quelle chimie de l’atmosphère qui neutralise les couleurs trop vives, les ramène à une unité de songe, à un amalgame de somnolence plutôt grise.
C’est comme si la brume fréquente, la lumière voilée des ciels du Nord, le granit des quais, les pluies incessantes, le passage des cloches eussent influencé, par leur alliage, la couleur de l’air – et aussi, en cette ville âgée, la cendre morte du temps, la poussière du sablier des années accumulant, sur tout, son oeuvre silencieuse.
Voilà pourquoi Hugues avait voulu se retirer là, pour sentir ses dernières énergies imperceptiblement et sûrement s’ensabler, s’enliser sous cette petite poussière d’éternité qui lui ferait aussi une âme grise, de la couleur de la ville ! «
Georges Rodenbach, Bruges-la-Morte, extrait
Ce petit livre est une féérie de phrases poétiques, un voyage dans la couleur grise, moirée et miroitante, frissonnante, froide et silencieuse, mais hypersensible et rêveuse, ah que c’était beau cette lecture !
Bon dimanche !
Edouard Manet, Dans la serre, 1879, Nationalgalerie Berlin
Discussion dans la serre … on pense à Renée et Maxime* … mais la robe est grise, pas assez chic, elle ne vient pas de la maison Worms. Cependant, les deux personnes représentées par Manet sont monsieur et madame Guillemet, propriétaires d’un magasin de mode.
Madame fait une moue songeuse, monsieur ne sait peut-être pas comment aborder une question délicate …
(* La Curée d’Emile Zola )
Ce n’est pas une robe grise supplémentaire que je propose avec ce tableau aujourd’hui, mais un mot, le fin mot de la conversation. Ambages
Edouard Vuillard, La conversation, 1894, musée d’Orsay
Le mot ambages est l’un de ces mots particuliers, abandonnés à leur sort étrange dans un recoin du dictionnaire, l’un de ces mots que j’aime bien dénicher et sortir de l’ombre. ambages :nom féminin pluriel
Ce nom n’a pas droit au singulier.
Et je le croyais masculin !
Il signifie : détours dans l’expression. On y retrouve la racine « amb » = autour et » age » = action
Les ambages sont une manière de tourner autour du pot. C’est l’incommodité de la conversation.
Mais le mot ne s’emploie maintenant que précédé de sans : sans ambages.
On s’explique sans ambages, c’est à dire directement, sans ménagement.
» Avec ambages » n’existe plus, comme c’est dommage !
On parle pourtant ambigument.
Ne pourrait-on pas s’exprimer dans de confuses, obscures, lentes, troublantes, ou déconcertantes ambages ?
Horace Vernet, Portrait de Louise Vernet fille de l’artiste, musée du Louvre, page du musée.
Ce portrait m’avait enchantée quand je l’ai découvert il y a quelques années au Louvre, dans une petite salle intime et silencieuse se prêtant bien au portrait romantique. Et la peinture du chambranle dans cette salle est grise :
La robe est grise, couleur inhabituelle pour le portrait d’une jeune fille, non ?
Un gris qui envoûte par ses reflets roses, sa touche fluide, caressante ; un gris soyeux qui offre un écrin ravissant aux boutons précieux.
La simple fleur des champs reprend les notes griotte des petites pierres et fait de cette robe grise l’une des plus originales et séduisantes du Louvre.
On retrouve Louise dans un autre portrait au Louvre :
Théodore Géricault, Louise Vernet enfant fille d’Horace Vernet, musée du Louvre, notice du musée.
C’est rare de pouvoir admirer dans un même musée les portraits d’une personne à différents âges. Dans celui de l’enfance de Louise, vers l’âge de quatre ans, c’est le chat qui est gris. Il paraît aussi gros et farouche que le chat aux longs poils de la petite Gabrielle Arnault ( portrait conservé dans une salle proche ici ).
Géricault a su tendrement rendre le regard enfantin, espiègle, interrogateur de la petite fille :
Hélas hélas, la petite Louise aux joues cerise ne vivra pas très longtemps. Née en 1814, elle meurt en 1845 et sa disparition causera un immense chagrin à son époux, le peintre Paul Delaroche.
Jean-Auguste Barre, Mme Delaroche et son fils Horace, née Louise Vernet, 1845, bronze et ivoire, musée du Louvre, notice et photos.
Delaroche a peint sa jeune femme sur son lit de mort, le tableau, tragique, conservé au mba de Nantes peut se voir ici.
Il l’avait couronnée d’une auréole, comme la jeune martyre de son oeuvre ci-dessous :
Paul Delaroche, La jeune martyre, 1855, musée du Louvre,notice du musée.
Ce tableau sombre est impressionnant, terriblement romantique, dans la même salle que » Les Enfants d’Edouard » d’une tension également dramatique.
Je n’en finis pas avec le gris, ce ton insondable, passe-partout, qui réserve bien des histoires !
Supplément du 8 octobre 2010 grâce à Paulette que je remercie :
Une autre Louise, une autre superbe robe grise !
Il était exactement midi. Les douze coups de Big Ben, qui survolaient toute la partie nord de Londres, se fondaient avec ceux des autres horloges, se mêlaient, aériens , légers, aux nuages et aux minces volutes de fumée et allaient mourir là-haut au milieu des mouettes – les douze coups sonnèrent tandis que Clarissa Dalloway déposait sa robe verte sur son lit, et que les Warren Smith descendaient Harley Street. Midi, c’était l’heure de leur rendez-vous. C’était probablement, se dit Rezia, la maison de Sir William Bradshaw, là où il y avait une automobile grise garée.
( Les cercles de plomb se dissolvaient dans l’air . )
Et c’était bien elle, l’automobile de Sir William Bradshaw. Basse, puissante, grise avec de simples initiales entrelacées sur la portière, comme si la pompe des emblèmes héraldiques était superflue étant donné que cet homme était le mage invisible, le prêtre de la science ; et, comme la voiture était grise, afin d’être en harmonie avec cette suave sobriété, des fourrures grises, des couvertures de voyage d’un gris argenté s’empilaient à l’intérieur, pour tenir chaud à Lady Bradshaw pendant qu’elle attendait.
Claude Monet, La Tamise au pied de Westminster, vers 1871, NG Londres, page du musée.
Gris de plomb, gris des sons, et voilà, je continue sur la note grise, avec un superbe tableau gris de Monet, car soudain les cercles de plomb ont résonné dans l’air, et comme cette image du son m’émerveille, il me faut la proposer, la rappeler à tous ceux qui ont lu Mrs Dalloway.
C’est donc un passage de » Mrs Dalloway » de Virginia Woolf que je viens de recopier.
Dans ce livre d’heures, son premier titre fut en effet » Hours » , avant que son auteur ne lui préfère » Mrs Dalloway » , cette petite phrase revient souvent, parfois entre parenthèses, presque à chaque sonnerie de Big Ben :
Dès le tout début du roman , l’horloge de Big Ben est décrite et rythmera la journée de Mrs Dalloway.
Et voilà ! Cela retentit ! D’abord un avertissement, musical. Puis l’heure, irrévocable. Les cercles de plomb se dissolvaient dans l’air.
Je ne commente pas ce roman, seulement fais part de mon ravissement devant les images poétiques et les métaphores que sème Virginia Woolf tout au long de ce récit touffu d’une journée de juin à Londres. Les couleurs s’entremêlent et particulièrement le rose des fleurs et le gris de la mort s’alternent, ce qui rappelle bien sûr le rose bonheur de Proust tempéré par l’ombre de la mort.
Les notes que Big Ben égrène prennent consistance, ont la pesanteur grise du plomb ( en français d’ailleurs, on appelle les heures des plombes ) et néanmoins se dissolvent , s’évanouissent dans le ciel, fuite irrévocable et insoutenable légèreté du temps.
Midi, l’heure grise, l’heure exquise, Lady Bradshaw descend de la voiture grise et on l’imagine en robe grise …
John White Alexander, Portrait gris, vers 1893, musée d’Orsay, page du musée.
Adélaïde Labille-Guiard ( 1749-1803 ), Autoportrait avec deux élèves, 1785, Met New York commentaire du musée
Une robe grise donne-t-elle une grise mine ?
Je pose la question car gris, adjectif épithète, se place après le nom sauf dans un seul cas : mine.
On dit une grise mine, pas une mine grise, c’est comme ça !
Pourquoi ? Quelqu’un trouvera-t-il une réponse en sollicitant ses cellules grises ?
Le rose nous grise et le gris rend morose. Je pense que la grise mine est un état gris pâle, qui se soigne avec du rosé !
Adélaïde Labille-Guiard, Femme écrivant une lettre à ses enfants, mba Quimper, notice.
Le gris n’est pas une couleur dit-on, il évolue entre deux autres non-couleurs, le blanc et le noir, et pourtant il existe une infinité de gris d’une subtilité extraordinaire. Le gris est considéré comme neutre, passe-partout, consensuel. C’est pourquoi circulent tant de voitures grises, car elles ont le plus de chances de plaire et d’être revendues, tandis qu’une voiture violette, rose, orange …
Le permis de conduire est rose pour les Français mais la carte de la voiture est grise. La voiture rouge est symbole de vitesse, et pourtant le TGV est gris.
Le gris était au XVIIIème siècle une couleur typiquement française. C’est étonnant de voir comme le rayonnement de l’art français en Europe au XVIIIème siècle fut haut en couleurs. Chaque monarque européen voulut faire construire son propre château de Versailles et le décora parfois de couleurs chatoyantes, vives et audacieuses, notamment en Autriche et en Allemagne, alors que le modèle français au temps de Louis XV prisait la grisaille, les teintes pastels, les matières grises telles que le plomb, le zinc, le marbre, le bois cérusé aux tons de tourterelle ou de nuage, les satins perle, les mousselines fumée, les velours cendre.
Adélaïde Labille-Guiard, Madame Adélaïde de France, Art Museum Phoenix
Le gris reste la couleur de la sobre élégance, discret, intemporel, on le réchauffe d’une touche plus ardente, mais il est la base des tenues des dames chic, Adélaïde Labille-Guiard, le peintre des mesdames , a travaillé cette nuance avec beaucoup de virtuosité.
Et au XVIIIème siècle, le cheveu gris se portait fièrement !
( retrouver ici d’autres têtes grises. )
Adélaïde Labille-Guiard, Portrait de madame de Genlis, 1790, LACMA Los Angeles
On revient régulièrement dans la décoration à ce gris aristocratique du XVIIIème siècle tandis que le gris du XXème siècle fut la couleur communiste.
Gris du mur de Berlin, des villes des pays de l’Est.
Et ailleurs, gris de l’administration des années cinquante, des locaux publics tristes, des lycées sinistres. Gris du téléphone, des tabliers d’écoliers, des jupes plissées des collégiennes, gris du labeur, de l’ennui, gris routine …
Revenons à la plus délicieuse symphonie en gris : à Versailles
Fernand Khnopff, Jeanne Kéfer, 1885, The Getty museum Los Angeles, notice du musée sur cette page.
Cherchons sur ce monument aux mots qu’est le dictionnaire quelques noms défunts : on trouvera » griset » et « grisette » .
La grisette, en son premier sens, est, ou était, une étoffe commune de couleur grise.
L’adorable petite Jeanne Kéfer portait un manteau taillé peut-être dans un genre de grisette, ou un lainage gris moins commun qui lui donne la silhouette désuète d’une fauvette-grisette ou d’un griset, ce jeune passereau qui garde encore le plumage gris du jeune âge, le plumage tendre !
Carel Fabritius, Le chardonneret, 1654, Mauritshuis La Haye, page du musée
Le chardonneret, quand il est jeune et n’a pas encore formé ses plumes colorées, est un griset.
On peut d’ailleurs admirer le camaïeu de gris du fameux tableau de Fabritius.
Fernand Khnopff, Portrait de Marie Monnom, 1887, musée d’Orsay, commentaire du musée ici
Marie Monnom, représentée par Khnopff dans une robe grise, n’était pourtant pas une grisette, elle deviendra madame Théo van Rysselberghe.
La grisette désigna, par métonymie, la fille de modeste condition qui s’habillait de grisette, et qui avait des moeurs aussi légères que l’étoffe de sa robe.
La grisette était une ouvrière qui arrondissait son maigre salaire en devenant lorette, Lisette.
Et l’on revient à l’oiseau, à la fauvette-grisette, au griset, car Alfred de Musset mit à l’honneur dans une courte nouvelle une grisette, une jeune lingère qui avait un nom d’oiseau, Mimi Pinson.
Mademoiselle Pinson n’était pas précisément ce qu’on appelle une jolie femme. Il y a beaucoup de différence entre une jolie femme et une jolie grisette. Si une jolie femme, reconnue pour telle, et ainsi nommée en langue parisienne, s’avisait de mettre un petit bonnet, une robe de guingamp et un tablier de soie, elle serait tenue, il est vrai, de paraître une jolie grisette. Mais si une grisette s’affuble d’un chapeau, d’un camail de velours et d’une robe de Palmyre, elle n’est nullement forcée d’être une jolie femme ; bien au contraire, il est probable qu’elle aura l’air d’un porte-manteau, et, en l’ayant, elle sera dans son droit.
Alfred de Musset, extrait de Mimi Pinson, Profil de grisette
James McNeill Whistler, Harmony in Grey – Chelsea in Ice, 1864, Colby College museum of art ( Maine ), page du musée
Les jours sont parfois gris et bas en automne, ciel couleur de cendre, gris sombre ou gris tendre, jours ternes et monotones ? mais pourtant, le gris peut être joli !
Quand le temps s’habille d’une harmonie de gris, on pense à Whistler.
Imaginons que nous ayons cette chance de prestidigitateur, cet honneur prestigieux de pénétrer dans l’atelier de Whistler pour le regarder travailler !
L’adresse de son atelier est : » White House » , Tite street, Chelsea.
Nous voilà donc chez le maître de Chelsea :
S’il consent à montrer quelque chose, c’est après d’interminables préliminaires et non sans s’être fait prier comme un virtuose. Enfin la représentation commence. Le chevalet est placé en bonne lumière ; Whistler, en sifflant, fouille dans les casiers d’un meuble à secret : lente recherche qui exaspère notre impatience. Enfin, deux index aux ongles de mandarin tendent en avant un minuscule panneau de bois ou de carton, le déposent sur le chevalet, le fixent en tremblant derrière la glace d’un cadre. Deux souliers à talons intérieurs vont et viennent , des cheveux bouclés s’agitent, une bouche rit, d’où sort un » oh ! oh ! » perçant ; le visiteur sursaute, et Whistler le frappe sur l’épaule, en lui demandant, en lui ordonnant, plutôt, une approbation enthousiaste : » Pretty ? » Et c’est un petit nuage gris dans une bordure d’or mat : une » note « , un » arrangement « , une » harmonie » , un » scherzo » ou un » nocturne » que tu devras admirer sous peine d’être tenu pour un philistin ! Sinon … prends le chemin de la porte, malheureux ! et ne reviens plus à Tite Street !
Texte de Jacques-Emile Blanche, Propos de peintre, mars 1905
Cet ouvrage de Blanche est préfacé par Marcel Proust ( et Blanche a » facé » Proust , voir ici )
Whistler, Note grise : embouchure de la Tamise, vers 1885, aquarelle, MFA Boston, page du musée
Les oeuvres dans le texte sont :
Détails de Whistler’s Mother, 1871, musée d’Orsay, page du musée
Gris et argent : Quai de Chelsea, vers 1864-1868, NG Washington, page du musée.
Surprenant et frais comme une giboulée de Semaine Sainte, blanc comme l’ange annonciateur, cadeau candide pour l’anniversaire de Marie, cet iris, isolé et miraculeux, illumine tout d’un coup le parterre éteint de septembre.
L’été finissant s’offre des coquetteries de printemps, mais les saisons ne sont pas cloisonnées et peuvent échanger leurs chef-d’oeuvres.
Cette folie de soie blanche embrumée de gris-bleu rappelle les bouillonnés des toilettes étudiées par James Tissot, laisse imaginer les robes de Fortuny.
Blancheur fouettée de jabot de dentelle, de jupon de batiste, de voilette virginale, ces fanfreluches de la nature se changent en frivolités du regard. Les pétales flattent la lentille …
Iris blanc de septembre, couleur des premiers frimas, bientôt le névé des manchons d’hermine, les édredons de plumes et percale, les nappes de fin d’année immaculées, brodées des lettres blanches et ancestrales, les cristaux étincelants sur la table et aux fenêtres, l’on se prend à rêver d’un hiver lumineux.
La châtelaine de Tansonville se serait certainement extasiée comme moi devant cette fleur de vapeur matinale recélant au creux de ses sépales un souffle mauve de la nuit et un éclair de lune.