Une valse à trois temps

      Henri Matisse, La nappe rose, 1924-1925, Kelvingrove Museum Glasgow, notice.

Hier, dimanche rose, jour de joie sur le chemin vers Pâques.
J’ai repensé à ce tableau de Matisse que j’avais aimé et photographié au musée de Glasgow.
Le site du musée n’en donne hélas pas de reproduction.

Hier aussi, passage à l’heure d’été.

Le changement d’heure est aujourd’hui centenaire en France.

L’heure d’été fut instituée par une loi votée le 19 mars 1917. Marcel Proust en parle précisément dans Le Temps retrouvé : revoir ici.

Le changement d’heure disparut en 1945, ressuscita en 1976. Mais, changement ou pas, cela ne change rien au cycle du temps.

Comme dit Michel Serres, la montre qui indique l’heure est un planétarium de poche.
Elle imite la rotation de la Terre autour du Soleil, elle nous donne le temps de Newton, temps stable qui ne change pas au cours des siècles.
Le temps du chronomètre.

Cependant la montre qui fait tic-tac s’use, se dérègle, réclame des soins, demande à être changée pour donner l’heure. C’est là, en ce qui la concerne, un autre temps, le temps qui coule, de la source vers l’embouchure, de la jeunesse à la vieillesse, de la naissance à la mort. C’est ce deuxième temps, à la recherche duquel Marcel était parti.
Le temps de l’entropie.

Mais le renouvellement, la renaissance, le printemps, permet d’inverser en quelque sorte l’entropie, c’est le temps de Darwin.

Et puis, chez nous, francophones, et dans d’autres pays latins, le temps est aussi terriblement changeant. Il faut parfois consulter ses prévisions pour agir dans les temps, pour choisir le bon moment. Voilà un troisième temps.
Le temps du baromètre.

La météo intervient donc dans l’emploi du temps horaire. C’est peut-être pourquoi nous n’avons qu’un mot pour ces deux temps, alors que les Anglo-saxons ont Weather-time, Wetter-Zeit.

L’heure d’été est arrivée au jour rose du quatrième dimanche de carême, c’est le beau temps !

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    Edouard Vuillard, La chambre rose, 1910-1911, NG Edimbourg, notice.

Sacrebleu

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Le troisième lundi de janvier serait officiellement le jour le plus déprimant de l’année, le blue monday. Un lundi plein d’idées bleues, ou noires …

parce que c’est lundi, parce que c’est janvier, gris, froid, parce que les fêtes enfuies nous laissent ratissés, fatigués, grippés, déprimés.

Sacrebleu, comme s’il fallait nous rappeler de ne pas oublier de broyer du noir ce jour-là !

Heureusement, le Mauritshuis de La Haye propose une version réconfortante et florale du lundi bleu !

bleu comme les iris, les centaurées, les jacinthes, les delphiniums, les nigelles de Damas, les ipomées, les volubilis, les myosotis, les ancolies …

Un autre musée nous plonge dans le bleu ce mois-ci : Sacrebleu au musée des beaux arts d’Arras, avec une belle exposition qui décline le bleu dans les arts du moyen-âge à nos jours.
Présentation ici.

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      Marius Chambon, Attente sur la plage de Berck, 1909, musée d’Opale Sud Berck sur Mer, notice et commentaire.

L’attente en tablier bleu se fait à l’heure bleue, nom de l’heure suspendue entre chien et loup, entre le jour et la nuit, quand le bleu du ciel se fait plus sombre, ce n’est plus le bleu céleste et pas encore le bleu nuit. Un bleu confus, mélancolique, qui traduit l’anxiété. Le bleu vague, le bleu à l’âme.
Angoisse de l’attente, les marins reviendront-ils sains et saufs ?
Magnifique tableau.

A la maison au crépuscule, ou au dilucule, la modeste barrière est bleue, d’un bleu plus serein.

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      Henri Duhem, Maison avec barrière bleue, 1906, musée de la Chartreuse Douai, notice.

Les bonnets rouges

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Color colorum, la couleur des couleurs, c’est le rouge.
Le nouveau livre de Michel Pastoureau nous dit tout sur le Rouge.
Comme pour le bleu, le noir, le vert, il nous dévoile la couleur rouge dans toute son histoire, tous ses symboles.

Un livre abondamment illustré, un vrai rouge passion !

Un chapitre est consacré au ton rose, qui ne porta pas de nom jusqu’au XVIIIème siècle. Ce dernier n’aime pas le rouge, il est le siècle du bleu, du blanc, du rose, mais dans sa dernière décennie, le rouge prend le pas sur toutes les autres couleurs et devient politique.

Les grands peintres du rouge furent Van Eyck, Ucello, Carpaccio, Raphaël, Rubens, Georges de La Tour, pour ne citer que les plus anciens …

Couleur de la Pentecôte, du danger, du pouvoir, de l’interdiction, de l’alerte, de la séduction, de la sanction, de la colère, de l’amour, de la joie et la fête …

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Le livre ne la mentionne pas et c’est normal, car la citation picturale est infime, je pense toujours au peintre Corot quand il est question du rouge, à son petit truc bien à lui.
Cette couleur est pourtant celle qu’il a utilisée avec le plus de parcimonie, elle n’a pas envahi sa palette, mais justement, très ponctuelle dans ses tableaux baignés d’une harmonie vert amande ou gris-bleu, elle attire l’oeil, concentre le regard.

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Ce sont les fameux bonnets rouges de Corot, minuscules, silencieux, veloutés et pacifiques, petits lampions dans la brume élégiaque qui monte de l’étang de Mortefontaine, d’un lac, d’une rivière, d’un simple marécage, ou d’un tas de bois.

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corotlacdetngl Le personnage au bonnet rouge devient abstrait.

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      J.B.C. Corot, Souvenir de Mortefontaine, salon de 1864, Louvre, notice.

corotmortefontainedetlUnisexe, de taille unique, en pure laine ou en coton, le bonnet peut être porté aussi par une femme.

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Des centaines de bonnets rouges se repèrent ainsi, de façon ludique comme des gommettes, dans les toiles de Corot, petites ou grandes …

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      J.B.C. Corot, Le moulin de Saint Nicolas-lez-Arras dit Moulin Gheerbrant, 1874, musée d’Orsay, notice.

Le site du musée d’Orsay ne propose pas de zoom, on ne voit pas nettement le bonnet rouge de l’homme agenouillé au bord de la Scarpe. C’est pourquoi j’ai choisi les Corot de la National Gallery de Londres.

Marque de fabrique du peintre, même la cathédrale de Chartres a son bonnet rouge !

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corotchenedetngl La minuscule touche de rouge primaire équilibre le tableau en rappelant d’autres nuances rouges semées ailleurs dans la composition sans que l’oeil du spectateur ne les perçoive. Elle attire l’attention sur le groupe de personnages si petit au pied de l’arbre, ce grain exotique de poivre rouge ajoute une poésie piquante à la nature grandiose.

Voilà enfin un bonnet rouge de saison, un nouveau que j’ai déjà posté à l’un de mes petits-enfants !

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Rousse en robe rouge

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Jean-Jacques Henner, Hérodiade, 1887, musée J.J. Henner Paris, notice et commentaire.

Cette Hérodiade est actuellement au Japon, exposée au musée municipal de Kobe.
J’ai visité le musée Henner à Paris il y a plus de quarante ans, je ne me souviens pas de cette figure pourtant impressionnante dans sa robe rouge provocante.
Le musée était sombre et assez triste à l’époque, il a été heureusement restauré aujourd’hui, et j’aimerais le redécouvrir.

Le site du musée est ici.

Jean-Jacques Henner est connu pour ses chevelures rousses, parfois abondantes et très rubicondes. Même au Christ il a donné des cheveux roux.

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Jean-Jacques Henner, Le Christ aux donateurs, vers 1896-1902, musée Henner Paris, notice et commentaire.

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Cette femme parait étonnamment moderne, et l’expression de son visage frappe le spectateur.
Hérodiade s’est vengée, et il y a dans son regard toute la détermination de la vengeresse accomplie.
Elle est la mère de Salomé et la femme du roi Hérode, elle est en même temps la nièce de son époux. Jean le Baptiste avait condamné ce mariage consanguin interdit par la loi, et Hérodiade s’est vengée de cette dénonciation en le faisant décapiter.

Henner a osé lui mettre une robe rouge, une couleur qui ne convient pas aux rousses, cependant ce ton incandescent correspond bien au sentiment fougueux de Hérodiade.
Violent rubis en flamme !

Mais ceci n’est qu’une étude, dans le tableau final, dont on ignore actuellement la localisation, les couleurs et les expressions seront adoucies.

Les verts m’ont dit …

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Oui,c’est cela, il fallait des murs d’un bleu outremer pour rappeler l’azur profond de certains détails picturaux, pour exalter les verts et les rouges de chaque toile, pour imaginer le voyage au delà des mers de Gauguin …

Dans son autoportrait de l’hiver 1893-1894, qui est largement commenté dans le site du musée d’Orsay, Gauguin s’est fait aussi un oeil vert, une verdure audacieuse, même et plutôt une verdeur affirmée en riposte au refus de la part du musée du Luxembourg d’accepter le don d’une de ses toiles polynésiennes. Une toile sauvage, primitive, pas encore dans le goût de l’époque.

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Alors Gauguin en met une dans son portrait, de ces toiles splendides et incomprises.
Dans un autoportrait l’artiste est libre et met les messages qu’il veut faire passer.
Les ombres sur son visage sont vertes, reflétant les poutres et les murs verts de l’atelier, et on est surpris par les éclats blancs sur le côté gauche de son front, sa pommette, sa joue.
Le visage semble éclairé par le tableau accroché au mur.
La figure de Gauguin s’imbibe de la lumière intense de Tahiti.
C’est cette peinture, que les autres n’aiment pas, qui donne au peintre le vrai contour de son visage.

axiletteo Il y a beaucoup de verts impressionnants dans cette exposition ( présentée sur cette page).

Ci-contre le vert fauve du veston d’Alexis Axilette : notice.

Le visage est cerné de vert dans un assaut de modernité.

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Un peintre fait parfois son autoportrait en peignant son atelier, cet univers intime qui est tout lui, qui lui ressemble.

Dans l’atelier de Daniel de Monfreid (notice), le vert de la robe de chambre de sa femme Annette fait jaillir le rouge du fauteuil, et introduit une profusion de couleurs dans un riche décor.

Daniel de Monfreid fut surnommé par Victor Segalen le Maître du vert.
On reconnaît aux murs des tableaux de son ami Paul Gauguin.

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Dans l’atelier de Paul Sérusier, (consulter la notice), le vert rayonne, émerveille, unit entre elles toutes les couleurs splendides de cette nature morte.

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Que l’on regarde ce tableau d’un côté ou bien de l’autre, chaque fois le peintre nous suit du regard et nous fixe droit dans les yeux. Je ne sais pas comment s’appelle ce phénomène.

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Il s’agit de Henri Martin vers 1912, (notice), il naquit à Toulouse et mourut à Labastide-du-Vert. Dans ce village il peignit les paysages verdoyants ainsi que son jardin.

La fenêtre est verte, elle semble diffuser dans l’air son vert amande.
La palette sème aussi ses touches de couleurs dans la nature, des verts très lumineux se constellent de lucioles mauves, orangées, palpitantes.

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Le cadre en bois naturel est décoré d’un motif végétal qu’on imagine vert bien sûr.

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D’autres autoportraits de l’exposition se détachent sur des fonds verts, une fenêtre verte, je ne passe pas tous les décors virides en revue, mais, ah, le beau noeud vert de Vincent ! goghautoportraitdeto

J’ai suivi un certain guide vert pour visiter cette exposition, pardon pour cette fantaisie !
Je terminerai cette semaine par un tableau particulièrement impressionnant, où il n’y a pas de vert, et qu’avec passion cet été j’ai découvert !

Eblouissement de la vision intérieure

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Elle semble avoir connu un vif succès, l’exposition des autoportraits du musée d’Orsay, qui se tient au musée des beaux arts de Quimper cet été. J’en avais parlé ici.

Il y eut beaucoup trop de monde en juillet août, à la fois au musée et dans ma propre maison, pour que je puisse me faire calmement une idée de ce réjouissant déplacement des collections d’Orsay dans nos musées de province.
Septembre offre enfin le silence, la solitude et la lenteur nécessaires à la contemplation et la réflexion.

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Vert ! la couleur verte paraît dominer dans les autoportraits du tournant du siècle, d’ailleurs le catalogue de l’exposition est un livre vert.

imgp7595Beaucoup d’artistes se sont peint les yeux en vert, d’un beau vert émeraude, dans un environnement lui-même souvent vert …

Vert espoir, vert vérité, vert liberté, vert jeunesse, vert nature ?
Vert, union du bleu céleste et du jaune solaire ?
Vert instable, vert optique, vert complémentaire, vert contraste, vert apaisant, vert solitaire ?

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Tous ces tons verts aux nuances infinies m’ont agréablement surprise.

Je ne résume pas l’histoire de l’autoportrait, la présentation de l’expo sur cette page le dit bien.

Je reviendrai cette semaine sur plusieurs tableaux qui m’ont vraiment étonnée, et je commence aujourd’hui par une fantastique barbe verte !

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    Claude Monet, Portrait de l’artiste, 1917, musée d’Orsay, reproduction et notice sur la page du musée.

Très rare autoportrait de Monet.
L’artiste l’avait offert à Clémenceau qui l’entourait de toute son affection et son soutien.

Clémenceau analysa cet admirable portrait de la dernière heure en ces termes en 1928 :

Le dernier portrait, je n'en puis parler de sang froid, tant il rend à miracle le suprême état d'âme de Monet épanoui en vue du triomphe entrevu, avant que s'abattît tragiquement sur lui l'effroyable menace de la cécité. Pour qui a connu la vie profonde de Monet, dans la pleine intensité de ses terreurs d'un insuccès final, et de ses explosions de joie quand lui venait la sensation de la difficulté vaincue, le doute est impossible. C'est la consécration intérieure du sursaut d'art qui va s'achever dans l'envolée des Nymphéas. [...]
Sans pièges de reflets, le portrait du Louvre [aujourd'hui au musée d'Orsay]à mon sens, doit être tenu pour le dernier mot de Monet. Un éclair de joie triomphante a passé sur lui quand ses suprêmes essais ont montré qu'ayant pu concevoir au plus haut de lui-même, il serait en état d'exécuter. C'est cet éclair d'ambition surhumaine, que l'admirable portrait de la dernière heure a fixé.
L'intérêt historique de cette toile, c'est qu'elle nous montre dans un ouragan de passion heureuse, l'homme de l'achèvement rêvé. Tout l'éclat du labeur triomphant s'inscrit en ce visage, convulsé dans l'éblouissement de la vision intérieure d'où semble enfin bannie la terreur d'un succès qui ne serait pas à la mesure de ce qu'il a voulu. Et la destinée a permis que cet éclat triomphal du plus beau jour nous fût transmis dans la plus haute exaltation de lumières où rayonnât jamais le pinceau. de Monet.

Que dire après Clémenceau ?!
Monet est heureux, on le voit à sa mine de bon roi jovial de jeu de cartes, il est soulagé, son oeuvre immense, Les nymphéas, est une réussite. Il se sent libéré, malgré le piège de la cécité qui se referme sur lui.

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Ayant atteint l’hiver de son âge, il fait pousser dans la neige de sa barbe une verdure pleine de fougue et de jeunesse. Le pinceau lui fait revivre pour un instant ses vingt ans.

J’ai longtemps admiré cette verte broussaille, ma photo n’est pas idéale, peu importe, j’ai vu dans cette barbe un champ de blé blond foulé par un vent chaud et doux, une bonne pluie d’été est tombée et a fait jaillir des herbes folles de jeunesse, de liberté, de joie simple.
Le vert humide et frais de l’étang des nymphéas …
Le très beau vert tendre de l’espérance, du bonheur après le labeur.
J’avais envie de la caresser, la barbe foisonnante et végétale de Monet !

dans un bain d’indigo

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      Bleu Klein

      Un jour tu es entré dans le bleu
      comme on pénètre dans la vraie vie
      tu es entré dans le bleu
      tu as fait le pari de l’immensité
      et ce fut comme un sésame

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      un passage vers l’autre versant du miroir
      ce ciel qui emplissait tout
      la respiration des galaxies
      la cadence des univers
      le souffle magnétique de la Grande Ourse
      un jour tu es entré dans le bleu
      pour n’en plus jamais revenir

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      ce bleu ardent électrique
      invulnérable
      tu t’es plongé dans un bain d’indigo
      au centre de l’horizon
      pour voir tout en bleu
      ligne de ciel
      ligne de coeur
      la belle bleue

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      avec tes pinceaux vivants
      l’intensité l’intensité l’intensité
      pour devenir bleu d’émotion
      découvrir ce lâcher de ballons bleus
      au fond du coeur
      ce saut dans la poésie
      où la création recommence
      à chaque instant

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      où l’éternité a la grâce des funambules
      une énergie capable de forcer la pesanteur
      une vie vouée au judo du bleu
      une fête de l’infini
      pour les marcheurs d’aurores

      Zéno Bianu, Bleu Klein, poème inédit 2013, dans La poésie au coeur des arts, éd. Bruno Doucey

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Quel bel hommage à Yves Klein que ce poème bleu de Zéno Bianu !
Je devais logiquement l’illustrer avec les toiles du peintre … on me pardonnera peut-être la tentation de montrer mon jardin, qui en ce moment, malgré la chaleur, sait nous réserver une fraîcheur bleue très agréable. Ces fleurs d’un bleu ardent doivent leur intensité au sol acide et granitique breton. J’ai planté de nouvelles agapanthes, encore jeunes petites têtes d’un bleu fou, un bleu vertigineux, un IKB de légende, j’espère qu’elles vont transformer mon parterre en monochrome outremer !

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Coque coquelicot

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      Roses rouges, poissons rouges
      Lèvres rouges, coquelicots
      Fraises, framboises, carreaux
      des rouges maisons qui bougent

      Sous le soleil fou d’un feu
      jeté au bleu d’une anse
      D’une danse de garance
      D’une samba de rocou

      Andrinople, vin qu’on verse
      pour son rouge coeur mirer
      Tout son rouge a chaviré
      Ma jeunesse se disperse

      Pierre Seghers, Deuxième des Trois poèmes objets, 1973, dans La poésie au coeur des arts, éd. Bruno Doucey

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Les « trois poèmes objets » de Pierre Seghers se déclinent selon des nuances colorées, le bleu, le rouge, la transparence, je les trouve très beaux, et le second m’a fait penser à toutes ces langues rouges que tiraient les pauvres coques arrachées de leur fond marin par une violente tempête l’hiver dernier.

Le spectacle paraissait terrible, sous le bleu du ciel revenu, les mouettes se jetaient sur les coquillages agonisants, qui ensanglantaient le rivage. Tout ce rouge chaviré.

Les langues des roudoudous …
Autrefois le pâtissier vendait ces coques remplies de caramel coloré de rouge, qu’enfants nous sucions de notre langue amusée et gourmande.
Ma jeunesse se disperse …

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Ce beau coquillage aux valves rebondies, rainurées, creusées de sillons tout hérissés parfois de picots blancs comme une dentelle de frivolité, a pour nom latin cardium, et il appartient à la famille des cardiidés.

Ce nom latin a-t-il un rapport direct avec la forme de coeur de ce coquillage ventru qui peut présenter en sorte deux ventricules ?

La forme dentelée de la coque évoque par ailleurs la carde, la brosse qui carde la laine, et les picots lui donnent l’allure d’un chardon !

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À l’ère néolithique, quand l’homme s’est sédentarisé et a commencé à fabriquer la poterie, il eut très tôt l’idée de décorer la terre cuite de motifs imprimés avec ce coquillage. Ce fut la « poterie cardiale ».

Coeur ou chardon, la coque de notre enfance est bien jolie.
Vidée du violent souvenir de l’hiver, asséchée, apaisée, reposée, elle devient le souvenir ramassé sur la plage en été.

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En bleu adorable

    Lyonel Feininger (1871-1956), Gelmeroda, 1936, Met New York, notice

      En bleu adorable fleurit
      Le toit de métal du clocher. Alentour
      Plane un cri d’hirondelles, autour
      S’étend le bleu le plus touchant. Le soleil
      Au-dessus va très haut et colore la tôle,
      Mais silencieuse, là-haut, dans le vent,
      Crie la girouette. Quand quelqu’un
      Descend au-dessous de la cloche, les marches, alors
      Le silence est vie ; car,
      Lorsque le corps à tel point se détache,
      Une figure sitôt ressort de l’homme.
      Les fenêtres d’où tintent les cloches sont
      Comme des portes, par vertu de leur beauté. Oui,
      Les portes encore étant de la nature, elles
      Sont à l’image des arbres de la forêt. Mais la pureté
      Est, elle, beauté aussi.
      […]

    Friedrich Hölderlin (1770-1843), extrait de En bleu adorable, traduction de André du Bouchet, dans Oeuvres, éd. la Pléiade

Voici en allemand le début du long et célèbre poème de Hölderlin :

In lieblicher Bläue blühet
mit dem metallenen Dache der Kirchthurm. Den umschwebet
Geschrei der Schwalben, den umgiebt die rührendste Bläue.
Die Sonne gehet hoch darüber und färbet das Blech,
im Winde aber oben stille krähet die Fahne.
Wenn einer unter der Glocke dann herabgeht, jene Treppen,
ein stilles Leben ist es, weil,
wenn abgesondert so sehr die Gestalt ist,
die Bildsamkeit herauskommt dann des Menschen.
Die Fenster, daraus die Glocken tönen, sind wie Thore an Schönheit.
Nemlich, weil noch der Natur nach sind die Thore,
haben diese die Ähnlichkeit von Bäumen des Walds.
Reinheit aber ist auch Schönheit.
[…]

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En bleu adorable fleurit … on s’attend à ce que le poète encense les fleurs bleues de la nature, comme son compatriote Novalis, mais non, ce bleu est métallique, celui du zinc du clocher. On entrevoit aussi le bleu nuit des hirondelles, le bleu clair du ciel, l’éclat bleu de la girouette, le bleu des heures qui s’égrènent au son des cloches, le bleu profond du silence.
Et le bleu léger de l’âme humaine.

IMGP6484 Le pauvre poète est resté fou durant la moitié de sa vie, on l’appela d’ailleurs le poète fou.

A Tübingen, en Souabe, se trouve sa maison, une tour de couleur jaune, qu’on peut visiter virtuellement sur cette page en cliquant dans les cadres blancs pour progresser.
J’aimerais la visiter réellement !

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Cette semaine j’ai lu un petit livre à la couverture bleue, un livret bleu d’une délicatesse infinie.
Bobin bien sûr, sa poésie myosotis aux éclats de lapis lazuli !

Je ne m’en lasse pas et cite deux de ses phrases ineffables :

      Tout m’est lecture. La plus grande partie de ma bibliothèque est dans le ciel, avec ses volumes dépareillés de nuages, jamais à la même place.

      Je dépose la vieille montre de mon coeur chez Jean Sébastien Bach. Quand je la reprends elle est comme neuve et sonne toutes les secondes.

      Christian Bobin, extrait de Une bibliothèque de nuages, éd. Lettres Vives, 2006.

    La Falaise à Fécamp by Claude Monet Aberdeen Art Gallery and Museums Collection

    Monet
    , La falaise à Fécamp, 1881, musée d’Aberdeen, notice

Le tout-puissant vert des forêts d’été

4150BRK38PL._SX319_BO1,204,203,200_ Me voilà à nouveau plongée dans les petites histoires de Robert Walser, écrivain et poète singulier, très attachant.

Les rédactions de Fritz Kocher sont des récits d’un genre peu courant, quoique leur origine soit connue de tous les écoliers.
Il s’agit vraiment de rédactions comme on les écrivait autrefois en classe. En France, on appelait aussi cet exercice du nom de « composition française ».
La rédaction était la première étape dans le devoir d’écriture en cours de français, elle avait lieu dans les années du collège, elle était essentiellement une narration. Ensuite au lycée, elle disparaissait, pour être remplacée par la dissertation, qui expulsait le principe de la narration.

Robert Walser se met dans la peau d’un petit garçon, Fritz Kocher, qui rédige des rédactions sur des sujets très variés. Il adopte le style enfantin, avec des phrases courtes, néanmoins l’enfant écrit bien ! Il finit aussi par disserter, en réfléchissant d’une manière philosophique, ce qui trahit l’esprit de l’adulte sous la jeune plume.

Voici un extrait de la rédaction intitulée La forêt.

dutilleuxmbaarras En été la forêt est tout entière couleur, lourde, débordante.
Tout alors est vert, le vert est partout, le vert règne et commande, ne laisse paraître d’autres couleurs, qui voudraient aussi se faire remarquer, que par rapport à lui.
Le vert jette sa lumière sur toutes les formes de sorte que les formes disparaissent et deviennent des éclats.
On ne prend plus garde aux formes en été, on ne voit plus qu’un grand ruissellement de couleur plein de pensées.
Le monde a alors son visage, son caractère, il a ce visage-là ; dans les belles années de notre jeunesse il a eu ce visage, nous y croyons car ne connaissons rien d’autre.
Avec quel bonheur la plupart des gens pensent à leur jeunesse : la jeunesse leur envoie des rayons verts, car c’est dans la forêt qu’elle a été la plus délicieuse et la plus captivante.
[…]
Le vert, le tout-puissant vert des forêts d’été, ne laisse oublier ni des uns ni des autres ; à tous ceux qui vivent, qui veulent arriver, qui grandissent, il est pour toute la vie inoubliable.
Et comme c’est bien que quelque chose d’aussi bon, d’aussi aimable, reste inoubliable de cette façon !
Père et mère et frères et soeurs, et coups et caresses et goujateries, et, liant tout cela, le fil intérieur de ce vert unique !

Robert Walser, extrait de La forêt, recueil Les rédactions de Fritz Kocher, 1904.

    Constant Dutilleux, Le chemin en sous-bois, 1886, musée des beaux arts d’Arras, le musée n’a pas de site, mais une page Facebook :

La couleur verte est le signe de la jeunesse, de la liberté, la couleur de la nature, surtout dans les pays boisés comme la Suisse, pays de Robert Walser, ou comme l’Allemagne.

Le vert ne fut pourtant pas la couleur emblématique de l’époque romantique, c’était plutôt le bleu, le bleu de Novalis, le bleu du personnage Werther de Goethe, le bleu de l’âme ou le bleu à l’âme.

Mais Werther portait une veste bleue avec une culotte jaune, et ces deux couleurs mêlées donnent le vert. Goethe le montrait et l’illustrait à l’aquarelle dans son traité des couleurs, et il disait que le vert, par ailleurs sa couleur préférée, était une couleur médiane, calme et apaisante.

Le jeune Goethe portait une veste verte :

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      Georg Melchior Kraus, Portrait de Goethe jeune, 1775, Natinalmuseum Weimar

Si le bleu est la couleur de Novalis, il a néanmoins composé en 1798 un poème évoquant le vert, en voici la première strophe :

Es färbte sich die Wiese grün

Es färbte sich die Wiese grün
Und um die Hecken sah ich blühn,
Tagtäglich sah ich neue Kräuter,
Mild war die Luft, der Himmel heiter.
Ich wußte nicht, wie mir geschah,
Und wie das wurde, was ich sah.

J’en donne une traduction personnelle, n’en ayant hélas pas trouvé une autre …

La prairie se colorait de vert
Et au bord des haies je la voyais fleurir,
Chaque jour je voyais de nouvelles herbes,
Doux était l’air, pur le ciel.
Je ne savais pas comment m’arrivait,
Ni comment se produisait ce que je voyais.

C’est là le tout-puissant vert des prés du printemps, le vert magique qui produit des miracles.

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    Paul Klee, Dans la forêt profonde, 1960-61, aquarelle et tempera, Kunstsammlung Nordrhein-Westfallen Düsseldorf, notice et commentaire.
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