Urinomancie

    KMSsp451

    Gérard Dou, Le médecin, vers 1660-1665, SMK Copenhague, notice

La chaîne ARTE a diffusé il y a quelques jours un documentaire à propos de l’urine. Je l’ai manqué ce soir-là, j’ai lu le programme TV trop tard, mais j’ai pu le regarder sur internet, voici le pipi dans tous ses états.
Beurk, je fus déçue par cette émission, trop scientifique, je recherchais l’aspect artistique !

Mais oui, il y a de l’art dans le pipi, ou plutôt de l’urine dans l’art depuis le moyen-âge, et notamment dans la peinture hollandaise.
Nous connaissons tous le dessin de Rembrandt dont une gravure est à la BnF.

La peinture hollandaise a souvent traité le sujet de la femme malade, la femme pécheresse, soignée par un médecin, lui-même pécheur par vanité, qui examine ses urines.

    douhydrol

    Gérard Dou, La femme hydropique, 1663, musée du Louvre, notice

Ce tableau de Dou est le premier don entré au Louvre, et ce fut mon premier coup de coeur au musée dans ma jeunesse. Je trouvais cette peinture d’une incroyable finesse, la lumière y était extraordinaire, et c’était la première fois que je voyais un flacon de pipi dans un tableau, qui plus est dans les petits cabinets du musée ! Ces petits cabinets, comme on les appelait, ont aujourd’hui disparu.

    doukhm

    Gerard Dou, Médecin, 1653, KHM Vienne, notice

Il faut la précision exceptionnelle de Dou pour rendre merveilleux un simple ballon d’urine. Comme toujours, il s’agit de celle d’une femme. Dans la ville de Leyde, où naquit le peintre, se trouvait une grande université qui enseignait la médecine et qui s’intéressait particulièrement à la gynécologie. Elle a pu fournir des sujets aux artistes.

Dans le tableau, « Le médecin », du musée de Copenhague, le peintre prouve sa virtuosité époustouflante dans le rendu des diverses matières :

doudocdet11 la lumière sur le verre et le liquide translucide, l’éclat satiné de l’étain, de la soie du béret, le nez qui brille …
Le médecin examine un flacon apporté sans doute par la servante de la malade. Elle est inquiète et attend le verdict. Le docteur a chauffé l’urine sur le petit brasero qu’on aperçoit près de la caisse des remèdes.

doudocdet12 le métal brillant du fermoir et des clefs répond à celui de la pendule.
D’autres matières : l’osier, le cuir clouté, l’étoffe, la braise, le tapis, le fer

doudocdet1 et puis le cuivre, le papier, le verre, la cire cachetée, la pierre signée du nom de l’artiste, les fleurs, la terre cuite.

Le pot de fleurs présente des oeillets, c’est un symbole du Christ (les fruits de l’oeillet en forme de clous rappellent la Passion). La servante prie pour sa maîtresse qui a sûrement fauté, trompé son mari.
Ne pas oublier Dieu quand tout n’est que vanité, comme ce médecin qui brandit son diplôme. La flamme est éteinte sur la petite lampe servant à mirer l’urine, et une mèche éteinte est signe de vanité, du temps qui passe, comme la pendule.
On ne le distingue hélas pas bien sur l’image, tout en bas du tableau, près du pot de fleurs, un escargot rampe … Cet animal a deux symboles, celui de la résurrection, ici il est placé près du symbole de la Passion, et celui de la sexualité comme tous les mollusques.
On peut comprendre dans cette scène, que la science du médecin semble bien vaine, et que seule l’Eglise peut racheter le péché.
L’émission d’ARTE disait que dans l’urine se cachent des milliers de composants, et en effet, dans cette analyse d’urine peinte par Gérard Dou, on décèle un grand nombre de détails intéressants !

    KMSsp451

Xavier Grall

    gauguincjo

    Paul Gauguin, Portrait de l’artiste au Christ jaune, 1890-1891, musée d’Orsay, notice et commentaire

    La plainte du Christ jaune

    Des vers dans les yeux, des araignées
    dans les plaies
    Hommes oublieux, que je jaunisse
    et agonise
    J’entends vos ingrats kénavos
    à Trémalo

    Mon bon larron fut Paul Gauguin
    génial voyou
    Il sut peindre mes sanglots mon chagrin
    Pauvre fou

    A présent j’entends Paul Verlaine
    Il prendra ma vieille peine
    car il m’aima dans son cachot

    Xavier Grall, recueil Rires et pleurs de l’Aven, 1978.

    IMGP7097

La photo ci-dessus montre le monument dédié à Xavier Grall (1930-1981) à Pont-Aven, au bord de l’eau. La très jolie promenade au bord de l’Aven, faisant découvrir d’anciens moulins de Pont-Aven, porte le nom du poète, Xavier Grall, qui habita là tout près, à Nizon, à la fin de sa (courte) vie.

En parlant du Christ jaune de Trémalo peint par Gauguin et conservé à Buffalo (revoir ici), j’aurais dû aussi évoquer ce poème de Xavier Grall, mais je l’avais oublié. Poursuivant ma promenade en poésie bretonne, aussi riche que la peinture de même inspiration, je viens seulement de relire ce beau poème au Christ jaune.

On revoit Xavier Grall dans l’émission de Bernard Pivot, Apostrophes, en 1977. Son livre Le cheval couché venait de paraître, pamphlet contre Le cheval d’Orgueil de Per Jakez Hélias. Grall reprochait à Hélias de montrer une Bretagne nostalgique, passéiste, limitée à la Bigoudénie folklorique, alors que lui voulait au contraire défendre une Bretagne authentique mais évoluée, allant de l’avant tout en affirmant son identité.
Finalement Grall et Hélias se réconcilièrent.

Grall était journaliste collaborant au Monde et à divers magazines chrétiens, la beauté de son pays l’exaltait, au point de le rendre fou comme il disait, et sa poésie chante la Bretagne, le vent, la pluie, la mer, les calvaires et les gens les plus simples d’une façon parfois hallucinée, déchirée, mais souvent très belle, puissante et imagée.

De sa poésie semble sortir une couleur dominante, précisément le jaune. Le jaune soleil, ardent, incandescent, le jaune des blés et tournesols de Vincent van Gogh, le jaune luisant de Gauguin, le jaune souffre d’une saison en enfer, le jaune d’or de l’hydromel.

    gauguinlavando

    Paul Gauguin, Les lavandières à Pont-Aven, 1886, musée d’Orsay, notice

Dans la ria de l’Aven, d’énormes rochers, nommés « les chaos », forment des obstacles et provoquent des accélérations de l’eau, qui ont favorisé l’installation de nombreux moulins dans le village de Pont-Aven. Moulins à papier, à farine, et quand on sait l’abondance du beurre dans la région, la fabrication des galettes allait de soi !

Gauguin a peint, dans le tableau ci-dessus, le moulin de Ty Meur lors de son premier séjour à Pont-Aven en 1886.

Puis il voyagea, aux Antilles, en Polynésie, et il revint en Bretagne en 1894, il a peint à Pont-Aven cet autre moulin ci-dessous, le moulin David , avec les couleurs qui l’ont tant inspiré dans les îles lointaines et avec un regard différent, plus intellectuel, posé sur son art. Son nouveau style se détache de la réalité, recrée, entre en poésie.
La poésie n’est-elle pas, selon son étymologie, création ?
Gauguin fit évoluer la peinture bretonne qui n’avait rien d’un cheval couché !

Si, pour Gauguin, la Polynésie fut une révélation, pour Xavier Grall ce fut Rimbaud. Encore des couleurs vives et des voyages. Il lui consacra un ouvrage Arthur Rimbaud ou la marche au soleil, et il écrivit une pièce de théâtre dramatique intitulée La Rimb ayant pour sujet la mère du poète, Vitalie.

Est-ce la magie de l’Aven ? J’ai l’impression en lisant les poèmes de Xavier Grall de contempler les tons francs pleins de résonance de Gauguin.

    IMGP7256

La bande zoophytique des jeunes filles

    null

La petite bande de Balbec, longtemps je l’ai imaginée et fait naître d’une façon plus ou moins floue, lumineuse et colorée, je l’ai vue évoluer sur le ruban bleu de la mer, formant  » un flottement harmonieux, la translation continue d’une beauté fluide, collective et mobile  » .
Ca y est , leur image est désormais fixée sur ma rétine, les cinq ou six jeunes filles, la brune à bicyclette aux yeux verts et au teint de géranium, les autres bizarrement accoutrées avec des clubs de golf, les retardataires voletant comme des mouettes, le film de Nina Companeez, que j’ai découvert hier soir, leur a merveilleusement donné vie.

J’ai bien retrouvé leur grappe scintillatrice et tremblante dans le clair soleil de Balbec.
Bien sûr les très belles images ne peuvent pas remplacer la lecture de l’oeuvre, mais elles lui apportent un supplément d’art que la grand-mère du narrateur approuverait sans doute.

Seule la lecture d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs permet de savourer cet adjectif, zoophytique, inventé par Proust et qui donne au groupe des jeunes filles un caractère de belles plantes animales !

    null

Après la fraîcheur balnéaire de Balbec, on découvre les ors du faubourg Saint-Germain et j’ai reconnu aussitôt le fabuleux escalier du musée Jacquemart-André ( photo ci-dessus, issue du site du musée ). Cet hôtel ne se trouve pas dans le faubourg des Guermantes mais le cinéma a le droit de trouver son décor où bon lui semble.

    null

Ah, la scène des souliers rouges de la duchesse ! Relire ici.

Je le sais, mon avis est très personnel et peu partagé, mais ce film magnifique m’apporte un bonheur qui renforce délicieusement celui de l’immersion dans mes volumes en papier abondamment griffonnés d’À la recherche du temps perdu.

La pente chantante des jours

    null
     » Il y a des jours montueux et malaisés qu’on met un temps infini à gravir, et des jours en pente qui se laissent descendre à fond de train en chantant. « 
    Marcel Proust, extrait de  » Du côté de chez Swann  » : Nom de pays, le nom.

Aujourd’hui est un jour en pente douce et heureuse qui m’entraînera ce soir vers le canapé devant le poste de télévision. Ce soir , premier épisode d’À la recherche du temps perdu . ( France2 20H35 )

Le but de la réalisatrice, Nina Companeez, est de donner envie à ceux qui ne connaissent pas Proust, de découvrir l’oeuvre.

    null

Le cinéma aide en effet à pénétrer dans une lecture ( chez Proust, il s’agit de plonger en eau profonde ) et le dessin aussi peut favoriser une approche de l’oeuvre.

J’aime beaucoup les dessins de Yan Nascimbene, artiste franco-italien vivant aux Etats Unis, dont on trouvera la bio- et bibliographie sur cette page

null Il a illustré en 1989 le premier volume de la Recherche de 17 dessins, et c’est bien dommage qu’il n’ait pas continué pour les six autres. Ses aquarelles ont le charme de celles de Maurice Denis.

Voici Gilberte aperçue par dessus la haie d’aubépine rose :

    null

Je crois que Gilberte n’apparaît pas dans le film de Nina Companeez, mais une large place est laissée à Albertine.

Albertine, la bacchante à bicyclette, la muse orgiaque du golf !

Aura-t-elle le grain de beauté sur la joue au dessous de l’oeil …, et emploiera-t-elle sans arrêt le mot  » parfaitement  » au lieu de  » tout à fait  » ?

Espérons que nous serons tout à fait conquis par le feuilleton ce soir 🙂 !

css.php