Lire et cueillir

imgp7709

Octobre, l’automne, voici des feuilles, des fruits et des fleurs …
Lire et cueillir, récolte et lecture, ces mots ont une racine commune, legere, lire et cueillir en latin.

imgp7717

Octobre, le mois du Rosaire
alors voici des roses, c’est un hasard heureux que le rosier jaune se détache en automne sur des asters mauves, couleur complémentaire.
Je n’ai jamais planté là des asters, ils sont arrivés par erreur, sans doute une racine restée accrochée à un autre plant, ils ont colonisé le parterre.

imgp7704

Un coing bien jaune lui aussi paraît s’être mis en orbite sur une toile d’araignée.
Nous avons planté le jeune cognassier à la Sainte Catherine l’an dernier, il donne déjà trois coings magnifiques.

des fruits, le jardin en produit tant que je n’ai plus le temps de bloguer …

imgp7732

Chaque jour j’épluche un cageot de pommes, ou un cageot de poires, je me sens moi-même vieux cageot, qui craque sous le poids des taches ménagères.
compotes, confitures, poêlées, poires au sirop, au vin, ou au vinaigre …
cette semaine j’ai inventé une recette de confiture pomme-citron tout à fait délicieuse.

imgp7724

Ne pas oublier les fleurs du printemps, j’ai planté hier trois-cents tulipes, et j’ai encore … tout un gros cageot de bulbes à enfouir !

beaucoup de feuilles d’automne multicolores bien sûr …
Je me réserve un peu de temps pour lire

biedcharreton Visages pâles
Solange Bied-Charreton
éd. Stock, août 2016

Ce roman, un peu trop épais à mon goût, sur les 385 pages, deux-cents auraient suffi, dresse le portrait d’une famille bourgeoise catholique dans la France de 2013 sur fond de Manif’ pour Tous.
Satire sobre et mesurée d’une époque chamboulée, d’une jeunesse palote qui a du mal à tenir ses engagements dans une société molle, en déroute. Un grand-père meurt, sa belle propriété est mise en vente, la « liquidation » du patrimoine familial secoue les consciences, interroge les descendants.

Il ne faut pas chercher la subtilité des romans de Mauriac qui décrivit aussi les travers de la bourgeoisie catholique en son temps, mais il y a de beaux moments d’émotion dans ce livre bien inscrit dans le présent.

amakine

Je ne sais plus par quel hasard j’ai décidé de lire L’archipel d’une autre vie de Andreï Makine (éd. Seuil août 2016), ce livre a dû arriver sur ma table de nuit comme les asters dans mon jardin.

Le titre ne m’inspirait pas, le sujet, des militaires en mission et une chasse à l’homme, me paraissait trop masculin pour mon âme fleur bleue éplucheuse de pommes et poires.
Mais l’écrivain russe a été élu à l’Académie française cette année et c’est une garantie de belle écriture.

Oh lala, j’ai été bien inspirée pour cet achat, je crie au chef-d’oeuvre !
Ce roman m’a totalement envoûtée, merveilleusement écrit, profond, philosophique et plein de suspense. Je n’en dis pas plus pour ne rien dévoiler.
Il mérite de rafler tous les prix littéraires !

imgp7726

Ce qu’il faut de terre à l’homme

IMGP7559

J’aime la fin de l’été, alentie, repliée, pâlie, secrète, après le grand bavardage de la saison haute en couleurs.
Certes, il faut être en retraite pour apprécier cette sieste de l’année avant le profond sommeil hivernal.

Somnoler, s’étirer, humer l’avancée à pas de loup de l’automne, observer comme un chercheur d’or le travail précieux de la lumière, écouter le retour du silence.

IMGP7124

J’aime partager ma propre fatigue avec celle des fleurs en m’allongeant sur la pelouse elle-même assoiffée, épuisée.
L’abandon floral a toujours un je-ne-sais-quoi de divin, poétique, gracieux …

IMGP7134

… et solidaire. Le figuier est venu soutenir une rose dans son dernier éclat.

Le temps hésite entre chaleur encore ardente et petit crachin gris, soudain et bienfaiteur. On se cherche une petite laine à l’approche des nuages, on l’ôte subitement, non décidément l’été n’est pas fini, on s’essuie le front, les lunettes, on reprend son livre.

Mes chats cherchent une langue d’ombre sous le « Rutschbahn » comme dit mon petit-fils de deux ans-et-demi qui préfère ce mot à « toboggan ».
La tête résonne des images et des sons des réunions familiales trépidantes qui se sont tues, jusqu’à l’été prochain.

IMGP6551

J’ai lu hier une bande dessinée. Un genre de lecture bien rare chez moi.
J’ai été tellement charmée que je me sens encore habitée par cette histoire et par ces images !

61qh4fBJ1aL._SX374_BO1,204,203,200_ Martin Veyron, Ce qu’il faut de terre à l’homme, éd. Dargaud, avril 2016

Le dessinateur français adapte d’une manière envoûtante un conte russe de Tolstoï.
Par ses dessins magnifiques et son vocabulaire percutant, il donne à cette histoire philosophique une force étonnante.
Il est question de la folie des hommes métamorphosés par l’avidité.
Certaines pages n’ont pas de texte, on contemple alors avec bonheur chaque image de la campagne russe en diverses saisons et on se raconte soi-même l’histoire qui s’y joue.
Un beau livre de 144 pages et une très belle fable !

La Cuisse-de-nymphe-émue

aelstdet1mauritshuis

    Rose, où se satisfont tes anciens amants ?
    […]
    Nous t’achetions telle que Dieu t’avait faite, un peu mordue ici, un peu rousse là, et c’était à nous de te parer, à moins que nous ne te préférions roussie et mordue, un cétoine d’or caché dans la conque de ton oreille. Tu avais trop de feuilles, des boutons comme des radis, un petit escargot au long de la tige, et autant d’épines qu’une pucelle farouche. Maintenant le fleuriste t’épuce et t’épile à la pince, et t’arrache tes coccinelles et tes fourmis, outre deux ou trois rangs extérieurs de pétales.

aelstdet3mauritshuis

    Belle sans tache ni tare, je t’aime mieux à Bagatelle, ou à L’Haÿ. J’irai te voir un de ces jours de juin, chauds, frais, où par tourbillons le vent te pille, et nous fait croire que tu sais encore te prodiguer. Là je lirai inutilement tes noms, que Dieu merci j’oublie incontinent. Qu’ai-je à faire de ton état civil, émaillé des noms de tels vieux généraux, tels grands industriels et autre Mme Robinet ? Passe pour le Président Herriot, parce qu’il a la dégaine – et la compétence – du bon jardinier. Mais ma religion te baptise mieux, Rose, toi que j’appelle en secret Péché pourpre, Abricotine, Neige, Fée, Beauté noire, toi qui soutiens glorieusement l’hommage d’un nom bien païen : la Cuisse-de-nymphe-émue !

aelstdet2mauritshuis

    […]
    Roses sur tiges, le bouton clos comme un oeuf, puis inopinément ouvertes, roses qu’éveille au centre de Paris l’arc-en-ciel prisonnier du jet d’eau, je cherche à quoi vous comparer, en quel éden cueillir les fleurs qui vous vaillent … Je crois que j’ai trouvé. Vous êtes presque aussi belles que les roses torrentielles qui comblent un tout petit enclos de garde-barrière, couvrent une maisonnette de jardinier, treillagent le mur de la rustique auberge, ici, là, ailleurs, partout où elles montrent ce que peuvent, pour notre émerveillement, la rencontre de juin, du hasard, du beau temps, la solitude d’une jeune fille, la main d’un vieil homme rêveur et son bienveillant sécateur …

    Colette, extrait de Pour un herbier, La rose, éd. Fayard, 1991.

aelstdet4mauritshuis

Pour un herbier, le très charmant livre que voilà, qu’on feuillette avec délicatesse pour ne pas altérer l’ineffable beauté, fragile, surannée, précieuse, des pages de Colette !
Un texte et une gravure ancienne par fleur, tulipe, gardénia, jacinthe, glycine …
Un herbier littéraire que la maison Fayard devrait rééditer pour le plaisir des plus jeunes jardiniers.

La dernière phrase me rappelle vivement les plus belles de Marcel Proust, même rythme, même tendresse, même poésie.
Par ailleurs, l’évocation des noms de roses fait penser déjà à Proust, monsieur de Charlus dit qu’il n’aime pas les roses, mais ce sont surtout leurs noms qu’il n’aime pas, car ces pauvres fleurs, dès qu’elles sont belles, sont affligées de titres ronflants comme Baronne de Rothschild ou Maréchale Niel, ce qui jette un froid.

Pour illustration, j’ai choisi un bouquet de Willem van Aelst, il faut aller sur la page du musée et zoomer sur les détails époustouflants de finesse. Une splendeur de vanités !

aelstmauritshuis

dans un bain d’indigo

IMGP6867

      Bleu Klein

      Un jour tu es entré dans le bleu
      comme on pénètre dans la vraie vie
      tu es entré dans le bleu
      tu as fait le pari de l’immensité
      et ce fut comme un sésame

IMGP6863

      un passage vers l’autre versant du miroir
      ce ciel qui emplissait tout
      la respiration des galaxies
      la cadence des univers
      le souffle magnétique de la Grande Ourse
      un jour tu es entré dans le bleu
      pour n’en plus jamais revenir

IMGP6866

      ce bleu ardent électrique
      invulnérable
      tu t’es plongé dans un bain d’indigo
      au centre de l’horizon
      pour voir tout en bleu
      ligne de ciel
      ligne de coeur
      la belle bleue

IMGP6874

      avec tes pinceaux vivants
      l’intensité l’intensité l’intensité
      pour devenir bleu d’émotion
      découvrir ce lâcher de ballons bleus
      au fond du coeur
      ce saut dans la poésie
      où la création recommence
      à chaque instant

IMGP6864

      où l’éternité a la grâce des funambules
      une énergie capable de forcer la pesanteur
      une vie vouée au judo du bleu
      une fête de l’infini
      pour les marcheurs d’aurores

      Zéno Bianu, Bleu Klein, poème inédit 2013, dans La poésie au coeur des arts, éd. Bruno Doucey

IMGP6868

Quel bel hommage à Yves Klein que ce poème bleu de Zéno Bianu !
Je devais logiquement l’illustrer avec les toiles du peintre … on me pardonnera peut-être la tentation de montrer mon jardin, qui en ce moment, malgré la chaleur, sait nous réserver une fraîcheur bleue très agréable. Ces fleurs d’un bleu ardent doivent leur intensité au sol acide et granitique breton. J’ai planté de nouvelles agapanthes, encore jeunes petites têtes d’un bleu fou, un bleu vertigineux, un IKB de légende, j’espère qu’elles vont transformer mon parterre en monochrome outremer !

IMGP6870

L’évanouissement de l’ombre

IMGP6350

      La nature est pleine d’amour

      La nature est pleine d’amour,
      Jeanne, autour de nos humbles joies ;
      Et les fleurs semblent tour à tour
      Se dresser pour que tu les voies.

      IMGP6421

      Vive Angélique ! à bas Orgon !
      L’hiver, qu’insultent nos huées,
      Recule, et son profil bougon
      Va s’effaçant dans les nuées.

      La sérénité de nos coeurs,
      Où chantent les bonheurs sans nombre,
      Complète, en ces doux mois vainqueurs,
      L’évanouissement de l’ombre.

      IMGP6419

      Juin couvre de fleurs les sommets,
      Et dit partout les mêmes choses ;
      Mais est-ce qu’on se plaint jamais
      De la prolixité des roses ?

      L’hirondelle, sur ton front pur,
      Vient si près de tes yeux fidèles
      Qu’on pourrait compter dans l’azur
      Toutes les plumes de ses ailes.

      IMGP6387

      Ta grâce est un rayon charmant ;
      Ta jeunesse, enfantine encore,
      Eclaire le bleu firmament,
      Et renvoie au ciel de l’aurore.

      De sa ressemblance avec toi
      Le lys pur sourit dans sa gloire ;
      Ton âme est une urne de foi
      Où la colombe voudrait boire.

      Victor Hugo, Recueil Les chansons des rues et des bois

IMGP6385

J’ai hésité à citer ce poème ; comment dire aux personnes sinistrées par les intempéries que la nature est pleine d’amour ?
En Bretagne j’ai planté deux azalées et deux rosiers il y a une dizaine de jours et il ne pleut plus du tout !

Aujourd’hui 1er juin, une date chez nous, c’est l’ouverture de la saison estivale, ou comme on dit « la saison ».
L’heure d’été a sonné et juin couvre de fleurs les jardins.
La belle saison.
Hélas une saison en Enfer dans certaines régions. Prions !

IMGP6361

Dans la haute saison, ce que je préfère est l’ombre. L’ombre n’existe que si le soleil brille, donc j’aime le soleil afin de me blottir dans son élégante création, l’ombre.

Victor Hugo chante l’évanouissement de l’ombre sous l’ardeur du soleil, mais le soleil favorise aussi l’épanouissement de l’ombre !

😉 encore un livre d’Alain Corbin La douceur de l’ombre !

Et les mots de l’ombre ici

IMGP6384

rhododendrons et sardines

IMGP6332

Voici quelques photos de mon jardin, que j’ai hélas prises dans l’éteignement pluvieux de ces jours derniers.
Mais les fleurs sous la pluie semblent produire leur propre luminosité.

IMGP6331

IMGP6344

Cette fleur de rhododendron, dont les corolles de soie mauve présentent des bordures joyeusement guillochées, me fait proustifier …

Dans le texte, au début du Temps retrouvé, que je recopie ci-dessous, le narrateur lit le journal des Goncourt, et il transcrit directement un passage (comme moi pour bloguer !), donc Proust pastiche lui-même les Goncourt qui racontent un dîner chez les Verdurin.
Il y a là un mélange de la fiction et de la réalité, qui peut perturber tout lecteur !

IMGP6339

    À la fin du jour, dans un éteignement sommeilleux de toutes les couleurs où la lumière ne serait plus donnée que par une mer presque caillée ayant le bleuâtre du petit lait – mais non, rien de la mer que vous connaissez, proteste ma voisine frénétiquement, en réponse à mon dire que Flaubert nous avait menés, mon frère et moi, à Trouville, rien, absolument rien, il faudra venir avec moi, sans cela vous ne saurez jamais – ils rentraient, à travers les vraies forêts en fleurs de tulle rose que faisaient les rhododendrons, tout à fait grisés par l’odeur des sardineries qui donnaient au mari d’abominables crises d’asthme – oui, insista-t-elle, c’est cela, de vraies crises d’asthme. »

    Marcel Proust, Le Temps retrouvé I, Tansonville

IMGP6250

J’avais déjà évoqué ces pages pastichées à la Goncourt à propos de la délicieuse barbue qui fut servie lors de ce repas chez Verdurin, revoir ici.

C’est après la description du repas qu’arrive celle de la côte normande toute fleurie, où M. et Mme Verdurin séjournaient au printemps et en été.
Proust fait rarement allusion à Flaubert, sans doute parce qu’il s’inspire tant de cet écrivain qu’il ne souhaite pas révéler ses sources …
On trouve ainsi mentionnés ensemble de façon baroque les Verdurin, Flaubert, et les frères Goncourt.

IMGP6340

La chute prosaïque de ce passage me fait rire.
Aux tutus roses en tulle délicat que forment les fleurs de rhododendrons se mêle l’odeur allergène du petit poisson grillé dans les sardineries locales.
Il est vrai que, si madame Verdurin était une esthète, son mari était au contraire très terre-à-terre et … allergique.

Les sardineries se sont bien raréfiées de nos jours, les massifs d’azalées et de rhododendrons ne s’imprègnent plus du parfum des conserveries !

IMGP6338

L’odeur des sardines apparaît comme un vestige du projet de Proust de situer Balbec à Beg-Meil comme il l’avait fait pour Jean Santeuil. En effet, les sardineries étaient très très nombreuses dans le Sud Finistère, et on peut douter de l’odeur allergisante de celles-ci en Normandie.

IMGP6251

La multiple splendeur

bonnardnmoslo

Pour vivre clair, ferme et juste,
Avec mon coeur, j’admire tout
Ce qui vibre, travaille et bout
Dans la tendresse humaine et sur la terre auguste.

[…]

Alors les tendres fleurs et les insectes frêles
M’enveloppent comme un million d’ailes
Faites de vent, de pluie et de clarté.
Ma maison semble un nid doucement convoité
Par tout ce qui remue et vit dans la lumière.
J’admire immensément la nature plénière
Depuis l’arbuste nain jusqu’au géant soleil
Un pétale, un pistil, un grain de blé vermeil
Est pris, avec respect, entre mes doigts qui l’aiment ;
Je ne distingue plus le monde de moi-même,
Je suis l’ample feuillage et les rameaux flottants,
Je suis le sol dont je foule les cailloux pâles
Et l’herbe des fossés où soudain je m’affale
Ivre et fervent, hagard, heureux et sanglotant.

Emile Verhaeren, dernière strophe de Autour de la maison, recueil La multiple splendeur, le poème entier se lit sur cette page.

bonnardnmoslodet

41VlSYIxVXL._SX275_BO1,204,203,200_ « Le jardin soigne le jardinier qui soigne les plantes »,

j’ai lu cette phrase dans le dernier numéro paru (en octobre 2015) de la revue Jardins aux éditions du Sandre.

J’aime bien cette revue qui publie un seul livre par an, chaque livre ayant un thème précis.

J’avais parlé du numéro précédent, en 2014, consacré à l’ombre, ici.

En l’année 2015 le thème est le soin.

Le petit livre long comme une plate-bande de potager rassemble des textes d’écrivains, jardiniers, paysagistes, historiens, médecins, témoignant du rôle salvateur et thérapeutique du jardinage et du jardin.

Même si parfois mon jardin me démoralise, me prend de vitesse dans son ivresse, m’affole avec ses herbes folles et me fait honte, en prendre un peu soin me fait toujours du bien.

Cultivons notre jardin, avait dit Voltaire, et quand on a la chance d’en avoir un, on trouve en effet beaucoup de bonheur dans cette culture. On devient alors contemplatif et béat comme Verhaeren.

Rêvons un peu, dans un jardin de rêve, un jardin public dans un espace urbain, ceux qui souffrent du mal de vivre ou du manque de civisme, viendraient librement y bêcher, semer, planter, arracher, biner, sarcler, au lieu de casser …

bonnardjardinphillips

Si les fleurs n’étaient que belles sous nos yeux

hassamdetworcester

Si les fleurs n’étaient que belles sous nos yeux, elles séduiraient encore ; mais quelquefois leur parfum entraîne, comme une heureuse condition de l’existence, comme un appel subit, un retour à la vie plus intime. Soit que j’aie cherché ces émanations invisibles, soit surtout qu’elles s’offrent, qu’elles surprennent, je les reçois comme une expression forte, mais précaire, d’une pensée dont le monde matériel renferme et voile le secret.

Senancour, extrait de Oberman, supplément de 1833.

      hassamworcester

      Childe Hassam, Cueillette de fleurs dans un jardin français, 1888, musée de Worcester, notice .

Il y a trois ans précisément, j’utilisai ce tableau ce tableau de Childe Hassam pour recopier un passage de Du côté de chez Swann, celui où le jeune narrateur évoque sa lecture au jardin, sous les marronniers de Combray : revoir sur cette page.

Cette année je découvre ce passage du roman le plus célèbre de Senancour, Oberman, et je reprends ce tableau de Hassam, plein de fleurs.
Senancour est oublié aujourd’hui, consultons sa page wiki , on y lit que Proust aimait le lire, et en effet, on ressent un écho entre ces fleurs odorantes de Senancour et les marronniers du petit Marcel.

krouthenstockholm

    Johan Fredrik Krouthen, Vue d’un jardin, 1887-1888, Nationalmuseum Stockholm, notice.

Les fleurs ne sont pas que belles, ne sont pas que décoratives, elles invitent à la réflexion intime, leur parfum aide à se remémorer, à se laisser traverser de sensations diverses, à descendre dans son moi profond, instinctif, enfantin, à percer le mur opaque du monde matériel …

Comme les marronniers de Combray, les fleurs du jardin encadrent et enjolivent la lecture et ses heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides

monetbaltimore

Jardins de papier

    IMGP1935

      Je suis vivant, assis devant une table en bois, je regarde la lumière pleuvoir sur le jardin. Qu’irais-je demander d’autre ?

      Christian Bobin, Les ruines du ciel

Il pleut dans mon jardin, de la lumière tamisée, humide, perlée, un fin crachin, qui devient, à la longue, monotone … j’attendais en vain le retour du soleil pour prendre des photos moins mouillées des azalées. La douceur océane les fait fleurir comme au mois de mai. Il n’y a plus de saisons, dit-on.

Toutes les saisons, tous les temps et atmosphères, tout ce que les jardins offrent à nos sens et notre âme, nous le retrouvons dans ce livre délicieux :

      1540-1

      Evelyne Bloch-Dano, Jardins de papier, éd. Stock

Ce livre, que j’affectionne tout particulièrement, fait le tour des jardins de la littérature, nous fait entrer à nouveau dans les jardins de la poésie et des romans, de Rousseau à Modiano.

Rousseau bien sûr, et puis par exemple Zola et son fabuleux Paradou, Balzac et le parc de Clochegourde, les jardins de Verrières et de Vergy de monsieur de Rênal, le jardin de monsieur Swann et celui de Combray, le jardin de Sido …
mais Modiano ? Quel jardin peut-on trouver chez le plus urbain et le plus parisien des écrivains ?

    IMGP1936

Dans les romans de Modiano il existe des jardins pleins d’ombre, imprégnés toujours du parfum du passé, des zones intermédiaires, no man’s land, où l’on était en lisière de tout, en transit, ou même en suspens.
Ces friches sont des rues, des passages, des trottoirs déserts.

J’aime bien les livres qui font relire d’autres livres.
J’ai relu le début de Le Rouge et le Noir avec le souvenir exalté de ma lecture de jeunesse, le moment où Julien Sorel saisit la main de madame de Rênal et la couvre de baisers dans la nuit tiède du jardin, sous les tilleuls frémissants et le nez de son mari, ce passage m’avait paru, pour mes quatorze ans, d’un érotisme époustouflant !

IMGP1937

Le jardin, même grand ouvert, est un enclos selon son étymologie.
Jardin, en ancien français jart ou gart, a la même racine que Garden en anglais ou Garten en allemand, et le mot voulait dire « clôture ».
Le paradis, du grec paradeisos, veut dire aussi « enclos ». Le paradis est le jardin d’Eden, l’enclos de la Genèse.

Et je reprends les mots de Christian Bobin, dans Les Ruines du ciel que cite Evelyne Bloch-Dano :

Les livres sont des cloîtres de papier. On peut s’y promener jour et nuit. Le jardin au centre des cloîtres symbolise le paradis. Avec le temps je suis devenu jardinier au paradis, passant chaque matin un rateau d’encre sur une étroite terre de papier blanc. Il importe que tout soit harmonieux : le paradis n’est pas fait pour qu’on y vive mais pour qu’on le contemple, et que, d’un seul coup d’oeil sur lui, l’âme soit réconfortée.

Après dix ans …

    IMGP1726

La belle arrière-saison se dit de la fin de l’automne, on dit aussi l’été indien, pourtant américain, quand, après les gelées, revient la douceur. On disait aussi été de la Saint Martin, mais de nos jours, on a oublié le nom du tout début de la saison, qui prolonge l’été, l’été de la Saint Denis.
C’est que Joe Dassin n’a pas chanté l’été de la Saint Denis, voilà tout !

Le doux soleil, fleuri, coloré, fécond, s’attarde et invite à la poésie.
Voici un recueil particulier, très attachant pour qui est sensible à la poésie d’inspiration chrétienne :

    IMGP1734

    Max Jacob, La vérité du poète, éd. La table ronde, 2015

Ce livre épais rassemble l’oeuvre religieux de Max Jacob, poèmes de L’âge de cristal et prose des Méditations religieuses. Les illustrations sont nombreuses, beaucoup de dessins de Max Jacob lui-même, et de photographies du poète.

Ce livre se lit, se relit, se médite, se laisse aimer tout simplement.

    IMGP1738

Au jardin j’ai lu un autre poète, Hervé Carn, encore un poète breton.
Il est né en 1949, sa poésie, toute de lumière tamisée, de pluie, de brume, de nuages, de mots simples et délicats, est mélancolique et crée des instants gracieux dans un quotidien douloureux.

    IMGP1730

      La coiffe

      Mutine espiègle elle est venue
      De la montagne pour le Pardon
      La coiffe de fête et ses balanciers
      De dentelle oscillent sous le vent

      Son tablier épouse la poitrine
      Une broche d'or fait signe au soleil
      Son col blanchi par les lessives
      Dessine un V d'envol d'oiseau

      Le front bombé hâlé par l'air
      Des champs quand elle se baisse
      Pour les sarclages ou les moissons
      Roule dans la main comme un ballon
      Elle se redresse et ses pommettes
      Rappellent l'Asie d'où nous venons
      C'est une légende mais il fait chaud
      D'y croire de faire semblant

      Hervé Carn, recueil Hoquets du silence, 2001, éd. Dumerchez

    IMGP1731

Les hoquets du silence secouent un peu mon blogue qui atteint l’âge de dix ans et sur internet, dix ans, ça devient un grand âge!

J’ai commencé à bloguer la première fois en octobre 2005.
Le fait déclencheur fut un article dans un magazine en septembre 2005, à propos des femmes au foyer, ces femmes entretenues et oisives qui vivent dans l’ombre paisible et ennuyeuse de leur foyer. L’article nous rendait hommage, fait assez rare, et donnait l’exemple d’une jeune mère de famille qui avait ouvert un blogue, une modernité rare elle aussi à l’époque.
Je suis allée visiter ce blogue et j’ai tant aimé que la théorie mimétique m’a jetée sur le web.
Je n’y connaissais rien, ma fille m’avait ouvert un espace, et « Grillon du Foyer » a commencé à écrire quotidiennement.
Ce blogue était rudimentaire, je ne pouvais pas mettre d’images, je pouvais en revanche choisir la police, la taille et la couleur de l’écriture, ce qui était très ludique.
Comme la sensation du papier me manquait encore, j’imprimais mes pages, les collais dans un cahier et les illustrais d’images découpées un peu partout. C’était une version hybride et originale du blogage et j’avais montré mon cahier à une amie âgée … il fit ainsi le tour et la joie toute la maison de retraite !

Comme l’absence d’images me gênait bien, surtout pour parler d’art, ma fille m’a ouvert six mois plus tard, au printemps 2006 cet espace actuel, sous wordpress. J’ai alors blogué à bâtons rompus !
Quand je disais que je bloguais, des regards circonspects, méprisants, voulaient tout dire : moi, la grand-mère, me prenais pour une de ces jeunes et gentilles idiotes qui racontent leur life de manière très girly dans une orthographe approximative.
Ensuite, la mode du blogue ayant explosé, je devais absolument trouver ma case pour capter une audience, confiture, culture, couture ou littérature, mais pas mélangées, parce qu’en France, on compartimente tout.

Je n’ai rien écouté et bravé tous les codes de la blogueuse branchée, la blogueuse influente, je reste la blogueuse en son foyer !

L’espace sur la toile étant à l’époque restreint, j’ai supprimé les articles tous les trois mois, l’année 2006 avait donc disparu, puis j’ai gardé un article sur trois ou quatre, et maintenant c’est l’espace-temps qui me manque !

Le blogage est chronophage, et mes activités parallèles se multiplient, je ne sais plus où donner de la tête.
Alors il y aura plus de silence chez Grillon du Foyer, mais je tente (sans garantie) de repartir vers une nouvelle décennie !

    IMGP1732
css.php