La vraie gloire est ici

      Flaque de lumière,
      Flaque d’eau,
      Au sein de l’éternelle rotation des astres,
      Cette brève flamme chasse la lente grisaille
      D’un après-midi.

      François Cheng, extrait de Par ici nous passons, recueil La vraie gloire est ici, éd. Poésie/Gallimard, janvier 2017

      Dehors, un matin de mai
      qui s’offre, clair et plein, heureux
      D’être connu par toi,
      d’être simplement là, en soi.

      François Cheng, extrait de Par ici nous passons, recueil La vraie gloire est ici

La vraie merveille est ici, dans ce recueil de poésie de François Cheng.
Ici, il est question d’arbres, de fleurs, de lumière, d’oiseaux, du bruissement de la nature, du bonheur d’être là …
Il y a aussi une ode à Shelley sur laquelle j’aimerais revenir bientôt.

Ce recueil invite à écouter, respirer, contempler son jardin, y être tout simplement.

Quelques herbes, fraîchement coupées dans le vert de la mémoire

      Les livres. Ils sont là sur ma table. Je les ai ouverts au hasard. Je les ai feuilletés. Un apaisement est venu dont je ne savais pas avoir besoin. Un bonheur de lire, antérieur à l’acte même de lire.

      Christian Bobin , extrait de Souveraineté du vide, éd. Fata Morgana, réédité en mars 2017.

Les livres encore.
Achats et lecture compulsifs.
Sur ma table de chevet, pile vertigineuse et faces lumineuses.
Comme Christian Bobin je les ouvre au hasard. Je m’y abîme l’âme et les yeux, sais bien que j’ai besoin d’eux, et mon bonheur avant, pendant et après est intense.
Je n’avais pas encore lu Souveraineté du vide et sa réédition est un bien souverain.
Christian Bobin y parle de la lecture et de l’écriture. Un livre plein, riche, profond, bienfaiteur.

Un passage m’a emportée au paradis des proustiens !

Bobin parle de Proust en termes si beaux, voici quelques extraits :

    Je vais poursuivre cette lecture entamée l’été dernier, ce livre de Proust que j’emmenais dans mes balades : ses pages sont encore trempées de soleil. Lecture sans fond, sans fin. Lecture immobile. L’histoire n’avance pas. Il n’y a pas d’histoire. Juste une avancée lente, très lente, vers l’Amour, vers la cruauté de l’Amour, vers sa lumière aveugle, blanche. Lecture hallucinée, dévorante, infatigable.

    Les mots fleurissent et poussent dans tous les sens, de toutes espèces. Ils se multiplient et se ramifient comme un feuillage, comme une excroissance incontrôlée, incontrôlable, de feuilles, de fruits.

    Tout part de cet homme dans la fin de sa vie, dans la fermeture de sa chambre qui ne fait qu’une avec la chambre immatérielle de l’écriture.

J’aime la métaphore végétale. La lecture est, par étymologie, une cueillette.
Proust et Bobin sont de fabuleux jardiniers.

Je lis comme je cultive le jardin, au hasard, avec joie, fantaisie et besoin, dans un fouillis de feuilles, de fleurs et de branches.
Je plante et ne contrôle plus bien, la nature écrit seule, en artiste véritable.
Et, comme la madeleine de Marcel, les plantes me remettent parfois en mémoire le jour, l’heure, l’humeur qui ont accompagné mon désir de tels pétales roses ou mauves en ce dédale vert.

(le titre de mon article reprend les derniers mots du livre de Christian Bobin)

Après la lecture très poétique de Bobin, j’ai lu le livre très amusant de Raphaël Enthoven, Little Brother, paru chez Gallimard en février 2017.
Satire philosophique de notre société actuelle, de ses travers bizarres.
Le chapitre consacré au Vintage, qui allie la matière à la mémoire, est excellent.
Et Raphaël Enthoven connaît bien Proust, qu’il cite assez souvent.
Cela ajoute au charme de cette étude !
Proust était bien lui aussi un philosophe pratiquant la satire de son temps.

Je suis debout

Ce matin, je me suis rendue comme chaque semaine chez nos amis irakiens pour l’apprentissage du français, et j’apprends que la grand-mère de la famille a mal aux dents et se rendra chez le dentiste.
J’ai donc porté la leçon sur les mots du corps, de la santé …

j’écris au tableau la phrase : Je suis malade.

Et le papa s’écrie : Lara Fabian ! qu’il prononce Lara Fabianne.

Je crus qu’il me parlait en araméen comme cela lui arrive parfois, car j’apprends aussi quelques mots de sa langue, et, devant mon air d’incompréhension, il prend son téléphone portable, et en quelques secondes j’entends ceci :

Il me montre les sous-titres bilingues, et me dit que les chansons aident beaucoup dans l’apprentissage des mots.

Je me souviens que le meilleur professeur d’allemand que j’ai eu nous faisait chanter à tous les cours.

Je ne suis pas très calée en variétés, elle est plutôt vieux jeu, Grillon, je ne savais même pas que Lara Fabian avait chanté Serge Lama, je devrais me renseigner un peu mieux dans ce registre.
Lara Fabian est célèbre en Irak !

Bref, merci free, merci le portable !

Cet appareil me fait penser au poète Lucien Suel, déjà présenté ici.
Il a écrit un savoureux poème en prose intitulé le téléphone mobile.
Je cite le premier vers :

    Qui est le porteur ? Qui est le porté et qui est le portable ?

Lucien Suel
Je suis debout
éd. La table ronde, mars 2014

Après avoir lu Ni bruit ni fureur du même auteur, j’ai été à nouveau enthousiasmée par l’originalité de sa poésie.
Très variée de formes, tantôt primesautière, tantôt nostalgique, jouant avec les sons, maniant l’humour, cette poésie est pleine de fraîcheur.
Un grand plaisir.
Il y a un poème-micro-nouvelle sur la boîte à boutons absolument épatant !
Et un poème sur les lunettes … quand on vieillit, les verres ne sont pas les seuls à épaissir !

Ces photos de mon jardin ont été prises il y a un mois déjà. Les tulipes ont disparu. Finies aussi les azalées en bleu adorable. Glissement inexorable vers l’été.

L’azur en pente douce

Un mois de silence, cela ne m’était pas arrivé depuis douze ans de bavardage sur cette page.
Il faudrait des excuses, des explications …
Avec l’étalement des vacances de printemps selon les zones scolaires, enfants et petits-enfants ont occupé la maison pendant un mois.
Mais la raison familiale n’est pas la seule.
Pour la première fois la politique me déprime, une chose que, jusqu’à présent, je prenais bien à la légère. Il y a cinq ans, un candidat tout gonflé de médisance, comme monsieur de Norpois, le personnage de la Recherche auquel je le comparais, niait l’existence de la violente crise qu’avait dû subir son adversaire au pouvoir, et il fut élu dans cette négation. Aujourd’hui la médisance continue et se généralise, plus forte que la crise elle-même, dominant tout le débat politique qui fut d’une platitude navrante.

Il y a cinq ans je riais malignement de voir le contempteur placé au pied du mur, j’étais à vrai dire insouciante, indifférente. Aujourd’hui je ne ris plus. Ma consternation me pousse à pleurer, du moins à écrire.
Je suis inquiète, déboussolée. Quelle société allons-nous recréer ? Aucun des problèmes profonds n’a été soulevé. Nous n’avons presque plus de repères, et nous continuons de les faire voler en éclats.
La guerre des vilains mots reprend, la candidate de l’extrême me fait peur, le candidat de l’entre-deux, tellement bizarre, ne me rassure pas du tout.
Le jardin est en fleurs.

Je sors de mon autisme naturel, de mon allergie asthmatique, reprends de saines occupations, lecture, jardinage …
Et de la poésie avant toute chose.
Ce matin j’ai ouvert le recueil de Philippe Mac Leod, Poèmes pour habiter la terre, mon regard s’est posé sur ces vers :

L’azur en pente douce.
Un silence d’épervier.
Des quatre coins du ciel le vieux drap se déplisse
feuille à feuille les airs montent et respirent

La poésie est un bronchodilatateur.
Respirons un peu !

Sur le printemps de ma jeunesse folle …


      Sur le printemps de ma jeunesse folle
      Je ressemblais l'hirondelle qui vole
      Puis çà, puis là : l'âge me conduisait,
      Sans peur ni soin, où le coeur me disait.

      Clément Marot, extrait de Eglogue au roi sous les noms de Pan et Robin, 1539

L’hirondelle ne fait pas le printemps mais, vive et gourmande, elle sait profiter des premiers beaux jours, des premiers insectes voltigeant dans le ciel, elle les happe en plein vol.
A tire d’ailes elle avale ses proies, ainsi son nom en anglais, swallow, veut-il dire également avaler.

C’est dans le livre de François Berthier, Cent reflets du paysage, paru en octobre 2016 chez Arléa, que j’ai remarqué cette étonnante liaison anglaise entre l’action et l’oiseau, l’hirondelle gobe, avale, engloutit, gloups, dans le ciel !

Une centaine de haïkus composés en japonais et traduits en français par
François Berthier, accompagnés aussi de leur prononciation, donnent à cet historien des arts du Japon l’occasion de présenter la culture japonaise, toutes ses beautés, et ces cent paysages composent un merveilleux voyage en délicatesse et poésie.

Un haïku sur une page et sur celle qui lui fait face une évocation, un conte, un paysage, des miscellanées instructives et captivantes.

Ce livre vient en complément d’un autre que j’ai lu l’année dernière et que je n’avais pas présenté en raison de sa relative difficulté, livre érudit, touffu, mais utile : Mon éventail japonais de Diane de Margerie, éd. Philippe Rey, mars 2016.

Cet ouvrage déploie un éventail finement dessiné de la littérature japonaise.

A travers les grands poètes et écrivains japonais de tous les temps, Diane de Margerie fait découvrir un Japon secret, tourmenté, intime, poétique, cruel ou séduisant, vraiment mystérieux.

Le dit du Genji, nous avons au moins une fois entendu parler de cet ouvrage, c’est le roman-fleuve de Dame Murasaki écrit au Xème siècle, comptant cinquante-quatre livres, ce chef-d’oeuvre de la littérature universelle a engendré environ dix mille volumes de gloses !
La Recherche fait figure de haïku en comparaison.
Pour avoir une idée assez précise de ce roman, on peut commencer par lire les pages de Diane de Margerie, concises et agréables à lire.

Hier 21 mars, jour du printemps, je reçois un message d’un site commerçant me posant cette question: Avez-vous trouvé vos essentiels du printemps ?

Ha, oui, ai-je dit à voix haute, j’ai fait le plein de mes essentiels printaniers !

Je suis parée pour appréhender les beaux jours, j’ai craqué pour quatre nouveaux recueils de poésie.
D’autres, à n’en point douter, viendront s’ajouter prochainement à ma soif de poèmes.

La forme d’expression qu’est le blogage me permettra de parler à l’inconnu de mes secrètes lectures.
La poésie isole et c’est bien dommage. Je préfère ne rien en dire plutôt que de lire sur les visages de mes interlocuteurs des sentiments d’incompréhension, ironie, désapprobation …

C’est le printemps et mes tulipes essentielles comment à s’ouvrir !

Lire et cueillir

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Octobre, l’automne, voici des feuilles, des fruits et des fleurs …
Lire et cueillir, récolte et lecture, ces mots ont une racine commune, legere, lire et cueillir en latin.

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Octobre, le mois du Rosaire
alors voici des roses, c’est un hasard heureux que le rosier jaune se détache en automne sur des asters mauves, couleur complémentaire.
Je n’ai jamais planté là des asters, ils sont arrivés par erreur, sans doute une racine restée accrochée à un autre plant, ils ont colonisé le parterre.

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Un coing bien jaune lui aussi paraît s’être mis en orbite sur une toile d’araignée.
Nous avons planté le jeune cognassier à la Sainte Catherine l’an dernier, il donne déjà trois coings magnifiques.

des fruits, le jardin en produit tant que je n’ai plus le temps de bloguer …

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Chaque jour j’épluche un cageot de pommes, ou un cageot de poires, je me sens moi-même vieux cageot, qui craque sous le poids des taches ménagères.
compotes, confitures, poêlées, poires au sirop, au vin, ou au vinaigre …
cette semaine j’ai inventé une recette de confiture pomme-citron tout à fait délicieuse.

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Ne pas oublier les fleurs du printemps, j’ai planté hier trois-cents tulipes, et j’ai encore … tout un gros cageot de bulbes à enfouir !

beaucoup de feuilles d’automne multicolores bien sûr …
Je me réserve un peu de temps pour lire

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Solange Bied-Charreton
éd. Stock, août 2016

Ce roman, un peu trop épais à mon goût, sur les 385 pages, deux-cents auraient suffi, dresse le portrait d’une famille bourgeoise catholique dans la France de 2013 sur fond de Manif’ pour Tous.
Satire sobre et mesurée d’une époque chamboulée, d’une jeunesse palote qui a du mal à tenir ses engagements dans une société molle, en déroute. Un grand-père meurt, sa belle propriété est mise en vente, la « liquidation » du patrimoine familial secoue les consciences, interroge les descendants.

Il ne faut pas chercher la subtilité des romans de Mauriac qui décrivit aussi les travers de la bourgeoisie catholique en son temps, mais il y a de beaux moments d’émotion dans ce livre bien inscrit dans le présent.

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Je ne sais plus par quel hasard j’ai décidé de lire L’archipel d’une autre vie de Andreï Makine (éd. Seuil août 2016), ce livre a dû arriver sur ma table de nuit comme les asters dans mon jardin.

Le titre ne m’inspirait pas, le sujet, des militaires en mission et une chasse à l’homme, me paraissait trop masculin pour mon âme fleur bleue éplucheuse de pommes et poires.
Mais l’écrivain russe a été élu à l’Académie française cette année et c’est une garantie de belle écriture.

Oh lala, j’ai été bien inspirée pour cet achat, je crie au chef-d’oeuvre !
Ce roman m’a totalement envoûtée, merveilleusement écrit, profond, philosophique et plein de suspense. Je n’en dis pas plus pour ne rien dévoiler.
Il mérite de rafler tous les prix littéraires !

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Ce qu’il faut de terre à l’homme

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J’aime la fin de l’été, alentie, repliée, pâlie, secrète, après le grand bavardage de la saison haute en couleurs.
Certes, il faut être en retraite pour apprécier cette sieste de l’année avant le profond sommeil hivernal.

Somnoler, s’étirer, humer l’avancée à pas de loup de l’automne, observer comme un chercheur d’or le travail précieux de la lumière, écouter le retour du silence.

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J’aime partager ma propre fatigue avec celle des fleurs en m’allongeant sur la pelouse elle-même assoiffée, épuisée.
L’abandon floral a toujours un je-ne-sais-quoi de divin, poétique, gracieux …

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… et solidaire. Le figuier est venu soutenir une rose dans son dernier éclat.

Le temps hésite entre chaleur encore ardente et petit crachin gris, soudain et bienfaiteur. On se cherche une petite laine à l’approche des nuages, on l’ôte subitement, non décidément l’été n’est pas fini, on s’essuie le front, les lunettes, on reprend son livre.

Mes chats cherchent une langue d’ombre sous le « Rutschbahn » comme dit mon petit-fils de deux ans-et-demi qui préfère ce mot à « toboggan ».
La tête résonne des images et des sons des réunions familiales trépidantes qui se sont tues, jusqu’à l’été prochain.

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J’ai lu hier une bande dessinée. Un genre de lecture bien rare chez moi.
J’ai été tellement charmée que je me sens encore habitée par cette histoire et par ces images !

61qh4fBJ1aL._SX374_BO1,204,203,200_ Martin Veyron, Ce qu’il faut de terre à l’homme, éd. Dargaud, avril 2016

Le dessinateur français adapte d’une manière envoûtante un conte russe de Tolstoï.
Par ses dessins magnifiques et son vocabulaire percutant, il donne à cette histoire philosophique une force étonnante.
Il est question de la folie des hommes métamorphosés par l’avidité.
Certaines pages n’ont pas de texte, on contemple alors avec bonheur chaque image de la campagne russe en diverses saisons et on se raconte soi-même l’histoire qui s’y joue.
Un beau livre de 144 pages et une très belle fable !

La Cuisse-de-nymphe-émue

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    Rose, où se satisfont tes anciens amants ?
    […]
    Nous t’achetions telle que Dieu t’avait faite, un peu mordue ici, un peu rousse là, et c’était à nous de te parer, à moins que nous ne te préférions roussie et mordue, un cétoine d’or caché dans la conque de ton oreille. Tu avais trop de feuilles, des boutons comme des radis, un petit escargot au long de la tige, et autant d’épines qu’une pucelle farouche. Maintenant le fleuriste t’épuce et t’épile à la pince, et t’arrache tes coccinelles et tes fourmis, outre deux ou trois rangs extérieurs de pétales.

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    Belle sans tache ni tare, je t’aime mieux à Bagatelle, ou à L’Haÿ. J’irai te voir un de ces jours de juin, chauds, frais, où par tourbillons le vent te pille, et nous fait croire que tu sais encore te prodiguer. Là je lirai inutilement tes noms, que Dieu merci j’oublie incontinent. Qu’ai-je à faire de ton état civil, émaillé des noms de tels vieux généraux, tels grands industriels et autre Mme Robinet ? Passe pour le Président Herriot, parce qu’il a la dégaine – et la compétence – du bon jardinier. Mais ma religion te baptise mieux, Rose, toi que j’appelle en secret Péché pourpre, Abricotine, Neige, Fée, Beauté noire, toi qui soutiens glorieusement l’hommage d’un nom bien païen : la Cuisse-de-nymphe-émue !

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    […]
    Roses sur tiges, le bouton clos comme un oeuf, puis inopinément ouvertes, roses qu’éveille au centre de Paris l’arc-en-ciel prisonnier du jet d’eau, je cherche à quoi vous comparer, en quel éden cueillir les fleurs qui vous vaillent … Je crois que j’ai trouvé. Vous êtes presque aussi belles que les roses torrentielles qui comblent un tout petit enclos de garde-barrière, couvrent une maisonnette de jardinier, treillagent le mur de la rustique auberge, ici, là, ailleurs, partout où elles montrent ce que peuvent, pour notre émerveillement, la rencontre de juin, du hasard, du beau temps, la solitude d’une jeune fille, la main d’un vieil homme rêveur et son bienveillant sécateur …

    Colette, extrait de Pour un herbier, La rose, éd. Fayard, 1991.

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Pour un herbier, le très charmant livre que voilà, qu’on feuillette avec délicatesse pour ne pas altérer l’ineffable beauté, fragile, surannée, précieuse, des pages de Colette !
Un texte et une gravure ancienne par fleur, tulipe, gardénia, jacinthe, glycine …
Un herbier littéraire que la maison Fayard devrait rééditer pour le plaisir des plus jeunes jardiniers.

La dernière phrase me rappelle vivement les plus belles de Marcel Proust, même rythme, même tendresse, même poésie.
Par ailleurs, l’évocation des noms de roses fait penser déjà à Proust, monsieur de Charlus dit qu’il n’aime pas les roses, mais ce sont surtout leurs noms qu’il n’aime pas, car ces pauvres fleurs, dès qu’elles sont belles, sont affligées de titres ronflants comme Baronne de Rothschild ou Maréchale Niel, ce qui jette un froid.

Pour illustration, j’ai choisi un bouquet de Willem van Aelst, il faut aller sur la page du musée et zoomer sur les détails époustouflants de finesse. Une splendeur de vanités !

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dans un bain d’indigo

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      Bleu Klein

      Un jour tu es entré dans le bleu
      comme on pénètre dans la vraie vie
      tu es entré dans le bleu
      tu as fait le pari de l’immensité
      et ce fut comme un sésame

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      un passage vers l’autre versant du miroir
      ce ciel qui emplissait tout
      la respiration des galaxies
      la cadence des univers
      le souffle magnétique de la Grande Ourse
      un jour tu es entré dans le bleu
      pour n’en plus jamais revenir

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      ce bleu ardent électrique
      invulnérable
      tu t’es plongé dans un bain d’indigo
      au centre de l’horizon
      pour voir tout en bleu
      ligne de ciel
      ligne de coeur
      la belle bleue

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      avec tes pinceaux vivants
      l’intensité l’intensité l’intensité
      pour devenir bleu d’émotion
      découvrir ce lâcher de ballons bleus
      au fond du coeur
      ce saut dans la poésie
      où la création recommence
      à chaque instant

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      où l’éternité a la grâce des funambules
      une énergie capable de forcer la pesanteur
      une vie vouée au judo du bleu
      une fête de l’infini
      pour les marcheurs d’aurores

      Zéno Bianu, Bleu Klein, poème inédit 2013, dans La poésie au coeur des arts, éd. Bruno Doucey

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Quel bel hommage à Yves Klein que ce poème bleu de Zéno Bianu !
Je devais logiquement l’illustrer avec les toiles du peintre … on me pardonnera peut-être la tentation de montrer mon jardin, qui en ce moment, malgré la chaleur, sait nous réserver une fraîcheur bleue très agréable. Ces fleurs d’un bleu ardent doivent leur intensité au sol acide et granitique breton. J’ai planté de nouvelles agapanthes, encore jeunes petites têtes d’un bleu fou, un bleu vertigineux, un IKB de légende, j’espère qu’elles vont transformer mon parterre en monochrome outremer !

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L’évanouissement de l’ombre

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      La nature est pleine d’amour

      La nature est pleine d’amour,
      Jeanne, autour de nos humbles joies ;
      Et les fleurs semblent tour à tour
      Se dresser pour que tu les voies.

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      Vive Angélique ! à bas Orgon !
      L’hiver, qu’insultent nos huées,
      Recule, et son profil bougon
      Va s’effaçant dans les nuées.

      La sérénité de nos coeurs,
      Où chantent les bonheurs sans nombre,
      Complète, en ces doux mois vainqueurs,
      L’évanouissement de l’ombre.

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      Juin couvre de fleurs les sommets,
      Et dit partout les mêmes choses ;
      Mais est-ce qu’on se plaint jamais
      De la prolixité des roses ?

      L’hirondelle, sur ton front pur,
      Vient si près de tes yeux fidèles
      Qu’on pourrait compter dans l’azur
      Toutes les plumes de ses ailes.

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      Ta grâce est un rayon charmant ;
      Ta jeunesse, enfantine encore,
      Eclaire le bleu firmament,
      Et renvoie au ciel de l’aurore.

      De sa ressemblance avec toi
      Le lys pur sourit dans sa gloire ;
      Ton âme est une urne de foi
      Où la colombe voudrait boire.

      Victor Hugo, Recueil Les chansons des rues et des bois

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J’ai hésité à citer ce poème ; comment dire aux personnes sinistrées par les intempéries que la nature est pleine d’amour ?
En Bretagne j’ai planté deux azalées et deux rosiers il y a une dizaine de jours et il ne pleut plus du tout !

Aujourd’hui 1er juin, une date chez nous, c’est l’ouverture de la saison estivale, ou comme on dit « la saison ».
L’heure d’été a sonné et juin couvre de fleurs les jardins.
La belle saison.
Hélas une saison en Enfer dans certaines régions. Prions !

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Dans la haute saison, ce que je préfère est l’ombre. L’ombre n’existe que si le soleil brille, donc j’aime le soleil afin de me blottir dans son élégante création, l’ombre.

Victor Hugo chante l’évanouissement de l’ombre sous l’ardeur du soleil, mais le soleil favorise aussi l’épanouissement de l’ombre !

😉 encore un livre d’Alain Corbin La douceur de l’ombre !

Et les mots de l’ombre ici

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