La Cheffe, roman d’une cuisinière

    Elias van den Broeck, Nature morte au citron et aux noix, musée des beaux arts Quimper, notice

De très longues phrases se déroulent tout au long du roman, enveloppent le portrait de la cuisinière pour la cerner, la serrer toujours plus près, creuser, vriller son caractère jusqu’au plus profond de son âme, une âme austère, secrète, stricte, authentique, n’acceptant pas le compromis, soumise à un silence résigné.

Une énigme que le narrateur tente de décoder.

Les phrases serpentines qui caractérisent ce roman, spirales envoûtantes, parfois oppressantes, moulinent le personnage pour en extirper tous les sucs, en extraire tous les nerfs et les tourments. Le narrateur tourne lentement la manivelle du hachoir, la Cheffe ne se laisse pas réduire ainsi, sa personnalité résiste, c’est une dure à cuire qui devient dans la longue cuisson des mots un être savoureux.

Marie Ndiaye,
La cheffe, roman d’une cuisinière
éd. Gallimard, octobre 2016

C’est pour la longueur exceptionnelle des phrases que j’ai eu envie de lire ce livre, et c’est probablement pour cette démesure que des lecteurs peuvent se sentir rebutés.

Qui, de nos jours, ose la phrase opulente, roborative, tantôt fluide, crémeuse, tantôt diluvienne, précipitée, astringente, toujours riche de toutes les sensations qu’elle engendre dans l’esprit du lecteur transporté dans la dégustation ?

Il fallait bien ce type de tournure littéraire pour mijoter le caractère complexe de cette femme, issue d’un milieu modeste, devenue à force de travail, de rigueur, d’honnêteté intellectuelle, une cheffe cuisinière de grand talent.

Sa vie est contée par le narrateur qui fut son assistant dans son restaurant, d’une génération plus jeune, secrètement amoureux d’elle.
Cette cheffe d’une discrétion maladive m’a fait parfois penser à Charles Swann, la longueur des phrases invitant à s’y référer, et l’on découvre vers la fin du roman que le restaurant de la Cheffe s’appelait La Bonne Heure.

    Eugène Boudin, Nature morte aux poireaux, musée des beaux arts Quimper, notice

Dans ce roman que j’ai beaucoup aimé et surtout admiré, la chronologie est chamboulée, les repères sont volontairement brouillés, et pour les habitués de La Recherche, ce n’est pas un défaut.

Je suis très tentée de recopier une phrase, préparée par l’écrivain aux petits oignons, je la cite pour la joie de partager une très belle chose. Alors la voici, une parmi tant d’autres, qui accrochera ou fera fuir, mais ne pourra pas laisser indifférent le lecteur patient, curieux, gourmet :

C’est à dix-neuf ans que j’entrai à La Bonne Heure en tant que commis, pourvu d’un BEP sur lequel la Cheffe ne jeta pas même un coup d’oeil lorsque, au milieu d’un après-midi de printemps, elle me reçut dans la salle, me fit asseoir en face d’elle et me posa quelques questions courantes de sa voix posée, claire et basse en même temps, passant régulièrement une main machinale, lente, tranquille sur la surface luisante de ses cheveux tellement aplatis et tirés vers le petit chignon qu’il me semblait qu’elle caressait ainsi son crâne nu et brillant, je n’avais jamais vu un tel visage, un visage qui était à mes yeux, comme je le ressentis sans pouvoir encore me l’exprimer, l’archétype de tout visage humain, sans distinction de sexe ni d’âge ni de beauté, alors ce visage me parut douloureusement parfait et je craignis avançant vers lui ma propre figure toute brouillée de jeunesse timide, de trouble et d’ignorance, de ne pas être à la hauteur des exigences morales que devait avoir tout naturellement la personne à qui sa propre dignité avait donné une telle incarnation – un visage qu’on ne pouvait peser sur aucune balance commune, juger selon aucun des critères habituels.

Marie Ndiaye, extrait de La Cheffe, roman d’une cuisinière.

Tableau ci-dessus :
Jacob Meyer De Haan, Pichet et oignons, vers 1890, musée des beaux arts Quimper, notice.

Le Café Anglais

Le moment est mal choisi pour parler cuisine, nous entrons en carême, disons que le sujet est plutôt littéraire …

J’ai revu récemment le beau film danois de Gabriel Axel adaptant le conte de Karen Blixen, Le festin de Babette.

La première fois que j’avais vu ce film, sans avoir lu le conte, mon impression fut mitigée, les couleurs me semblaient trop ternes, grises, mais je ne connaissais pas encore le peintre Hammershoï. Le réalisateur avait voulu s’approcher des tonalités mates, silencieuses, monochromes, du peintre de la fin du XIXème siècle, son compatriote.

Il faut avoir lu le court, sobre et magnifique récit de Karen Blixen, et avoir vu les tableaux de Hammershoï, pour apprécier pleinement l’atmosphère du film, dont les dialogues suivent très fidèlement les pages du livre.
Dans le film, le costume de Babette (Stéphane Audran) a été dessiné par Karl Lagerfeld, artiste nordique lui aussi, et il a su donner à la cuisinière une puissante austérité.

Babette était une Parisienne communarde, réfugiée au Danemark. Avant la Commune, elle avait été la cuisinière en chef du restaurant parisien Le Café Anglais.

Communarde, révolutionnaire, elle devait normalement haïr les riches bourgeois qu’elle nourrissait dans ce café, et cependant elle les respectait, parce qu’ils avaient extirpé d’elle le meilleur de son art, l’avaient conduite à se surpasser, et elle leur en était reconnaissante.

Ce Café Anglais se situait Boulevard des Italiens, et inspira un certain nombre d’écrivains.

      Edouard Manet, Chez le Père lathuille, 1879, musée des beaux arts Tournai

Eugène de Rastignac, sous la plume de Balzac, y dîne avec la fille du Père Goriot, et il y rencontre Lucien de Rubempré dans les Illusions perdues.

Avec Flaubert, on découvre la fameuse carte du Café Anglais.

Frédéric Moreau dans L’Education sentimentale y dîne avec Rosanette, surnommée La Maréchale, et d’autres amis arrivés à l’improviste :

      La Maréchale se mit à parcourir la carte, en s’arrêtant aux noms bizarres.

      – Si nous mangions, je suppose, un turban de lapins à la Richelieu et un pudding à la d’Orleans ?

      – Oh ! pas d’Orléans ! s’écria Cisy, lequel était légitimiste et crut faire un mot.

      – Aimez-vous mieux un turbot à la Chambord ? reprit-elle.

      Cette politesse choqua Frédéric.
      La Maréchale se décida pour un simple tournedos, des écrevisses, des truffes, une salade d’ananas, des sorbets à la vanille.

      – Nous verrons ensuite. Allez toujours. Ah ! j’oubliais ! Apportez-moi un saucisson ! pas à l’ail !

      Claude Monet, Le quartier de viande, vers 1864, musée d’Orsay, notice.

Marcel Proust cite aussi plusieurs fois le célèbre café, et la cuisinière Françoise, critique redoutable, reconnaît la qualité des plats qu’on y sert.
Alors qu’on lui demande d’où lui vient ce talent exceptionnel pour le boeuf en gelée, elle tente de répondre que les restaurateurs, eux, ne font pas ce qu’il faut :

    « Ils font cuire trop à la va-vite, répondit-elle en parlant des grands restaurateurs, et puis pas tout ensemble. Il faut que le boeuf, il devienne comme une éponge, alors il boit tout le jus jusqu’au fond. Pourtant il y avait un de ces Cafés où il me semble qu’on savait bien un peu faire la cuisine. Je ne dis pas que c’était tout à fait ma gelée, mais c’était fait bien doucement et les soufflés ils avaient bien de la crème.

    – Est-ce Henry ? demanda mon père qui nous avait rejoints et appréciait beaucoup le restaurant de la place Gaillon où il avait à dates fixes des repas de corps.

    – Oh non ! dit Françoise avec une douceur qui cachait un profond dédain, je parlais d’un petit restaurant. Chez cet Henry c’est très bon bien sûr, mais c’est pas un restaurant, c’est plutôt… un bouillon !

    – Weber ?

    – Ah ! non, Monsieur, je voulais dire un bon restaurant. Weber c’est dans la rue Royale, ce n’est pas un restaurant, c’est une brasserie. Je ne sais pas si ce qu’ils vous donnent est servi. Je crois qu’ils n’ont même pas de nappe, ils posent cela comme cela sur la table, va comme je te pousse.

    – Cirro ? »

    Françoise sourit : « Oh ! là je crois qu’en fait de cuisine il y a surtout des dames du monde. (Monde signifiait pour Françoise demi-monde.) Dame, il faut ça pour la jeunesse. »

    Nous nous apercevions qu’avec son air de simplicité Françoise était pour les cuisiniers célèbres une plus terrible « camarade » que ne peut l’être l’actrice la plus envieuse et la plus infatuée. Nous sentîmes pourtant qu’elle avait un sentiment juste de son art et le respect des traditions, car elle ajouta :

    « Non, je veux dire un restaurant où c’est qu’il y avait l’air d’avoir une bien bonne petite cuisine bourgeoise. C’est une maison encore assez conséquente. Ça travaillait beaucoup. Ah ! on en ramassait des sous là dedans (Françoise, économe, comptait par sous, non par louis comme les décavés). Madame connaît bien, là-bas, à droite, sur les grands boulevards, un peu en arrière… »

    Le restaurant dont elle parlait avec cette équité mêlée d’orgueil et de bonhomie, c’était… le Café Anglais.

    M. Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Autour de madame Swann.

Voici le menu du festin de Babette, qui, au Café Anglais, coûtait dix mille francs pour douze couverts.

La fête des crêpes

      La chandeleur : Gosses mangeant des crêpes, image de presse, 1933, BnF Paris, notice.

2 Février : Chandeleur
Une petite anecdote m’a amusée, monsieur le curé a raconté qu’il est client chez Darty et qu’il reçoit par courriel la newsletter de ce commerçant. Cette semaine, Darty l’a prévenu que c’est la fête des crêpes ce jeudi ! Il avait donc le choix pour s’équiper d’une crêpière électrique …

On en voit trente-six chandelles sur internet !
Le mot chandeleur n’a plus l’heur d’être compris ou d’être accepté dans un cadre laïc.

Ne pas oublier de mettre dans la pâte à crêpes la pointe de sel qui relève le goût de notre vie sur terre !

      Jeune fille préparant des crêpes, image de presse, 1932, BnF , notice

La sagesse du maître de thé

Des nouvelles de la confiture de Marguerite ( c’était hier):
Vraiment bonne !
Cette amertume de l’agrume me rappelle la marmelade écossaise.
Pas de doute, il faut prendre de véritables oranges amères pour cette confiture très parfumée.
J’ai suivi la recette de Marguerite Duras, mais à la fin, je n’ai pas gardé toute la pulpe, seulement un peu de zestes, je l’ai passée et pressée pour bien extraire la partie liquide, qui, grâce aux pépins, a bien pris en gelée.

Pour accompagner cette marmelade il faut une tasse de thé, of course !
Cette recette me fait naturellement passer d’un livre à un autre, et me donne l’occasion de présenter un livre adorable, oui, vraiment chérissable, l’un de ces livres qu’on garde précieusement comme une oeuvre d’art.

      La sagesse du maître de thé, Héloïse Combes et Georges Lemoine, éd. Gallimard, novembre 2015.

Je l’ai découvert il y a un an et n’avais pas encore trouvé le bon moment pour en parler.
Un petit livre délicat comme ses illustrations à la plume et à l’encre de Chine.
Une trentaine de pages en beau papier aquarelle à grain moyen, couleur ivoire et jeune biche.
Je dis jeune biche, c’est peut-être jeune taupe, enfin c’est vison clair, reposant et beau.

C’est l’histoire d’un vieux maître de thé, un sage, un ermite mystérieux qui vit dans les montagnes reculées.
Les auteurs de ce livre sont français, Héloïse Combes a été inspirée par une bouilloire en fonte japonaise, magnifiquement décorée, trouvée dans une brocante.
Cet ustensile a des pouvoirs magiques car il a fait naître une prose poétique tout à fait envoûtante. Et les dessins de Georges Lemoine font rêver.

Alors on songe à se procurer une théière en fonte, préparer le thé avec précaution, et relire en le buvant ce livre qui promet un pur moment de calme et de volupté.

La cuisine de Marguerite

Les hasards du marché, des confitures et de la littérature …
J’ai acheté cette semaine des oranges amères, du sucre pour la confiture, de la queue de boeuf, des légumes pour le pot-au-feu, et puis un petit livre de Marguerite Duras.
J’ouvre le livre et trouve avec surprise une recette de confiture aux oranges amères.
Alors je suis la recette de Marguerite !
La bassine est sur le feu en ce moment, je dirai plus tard si la marmelade est bonne, mais pour moi, elle restera associée sur mes tartines à l’écrivain.
Cette idée me plaît bien, mi-durassienne, mi-proustienne.

      Frantisek Kupka, Le chou, 1906, Centre Pompidou, notice.

Nous avons mangé la queue de boeuf ce midi, avec une sauce gribiche, par ce temps froid, je peux dire que c’est fameux !
Mais ce que je n’ai pas précisé, c’est que Marguerite Duras indique une recette de pot-au-feu à la queue de boeuf, et sur la photo du cahier écrit de sa main, on voit que cette recette précède celle de la confiture aux oranges amères sur la même page.
J’avais pourtant acheté mes victuailles avant le livre !

Ce hasard est facilité par le fait que les oranges amères et le pot-au-feu se cuisinent à la même époque, en hiver, en janvier, quand il fait froid et qu’on fait entrer dans la maison la couleur ensoleillée du fruit et la promesse de chaleur de la viande à longue cuisson.

Le livre que voici est donc le recueil de recettes personnelles de Marguerite Duras, qui a été réédité le mois dernier chez Benoit Jacob.
Avec des photos de sa cuisine à Neauphle-le-Château.
Cette pièce est comme elle, je me doute, simple, sans chichi ni recherche esthétique, mais abondamment garnie d’objets hétéroclites et désuets, sentimentaux probablement, inventifs, surprenants, attachants.
Une vraie pièce à vivre et cuisiner, à papoter, déguster, créer …
Marguerite donne ses recettes en les commentant à sa façon, intime, touchante, spontanée.
A travers ses plats, on a l’impression d’apprendre à la connaître, on découvre une femme généreuse, simple, avec ses petites manies et sa fragilité.
Elle dit :

      Vous voulez savoir pourquoi je fais la cuisine ? Parce que j'aime beaucoup ça ... c'est l'endroit le plus antinomique de celui de l'écrit et pourtant on est dans la même solitude, quand on fait la cuisine, la même inventivité ... on est un auteur ...
    null

    James Ensor, Le chou, 1880, musées royaux des beaux arts de Belgique, notice

Thanksgiving

leeaic

Aujourd’hui 24 novembre ou demain (?), aux Etats Unis, c’est la fête de Thanksgiving, et le célèbre tableau de Doris Lee (1905-1983) est en ce moment à Paris, au musée de l’Orangerie, dans l’exposition La peinture américaine des années 1930. Parisiens, il faut aller le voir !

leedet2aic Les femmes s’activent en cuisine pour la préparation du repas,
la dinde est arrosée comme il se doit …
Le chien somnole, le chat joue,
une convive vient d’arriver et ôte son chapeau fleuri,
un gâteau à la citrouille ira dans l’autre four,
il y a dans ce tableau comme une ambiance des Pays-Bas,
une scène de Jan Steen par exemple,
même carrelage au sol,
même composition …

steenfetemauritshuis

Il est question de la préparation d’un repas de fête aussi.
Les huîtres remplacent la dinde, et on remarque qu’on les mange froides ou chaudes, passées au grill dans la cheminée.

steenfetedet1mdh Les enfants jouent avec le chat, ou le chien.
On joue de la musique,
on courtise les dames, l’huître que tient l’homme indique le caractère lubrique de son intention,
et les oeufs cassés au sol, qui sont accompagnés d’une cuiller (phallique), du chapeau masculin et du pot où plonge une autre cuiller, peuvent indiquer la perte de la virginité.

steenfetedet2 Steen avait tenu une auberge à Delft, intitulée « Le serpent », et il a pu observer la vie de ses clients.
Il règne souvent dans ses tableaux une ambiance générale de grand fouillis, un désordre qui fut d’ailleurs surnommé en néerlandais « Huishouden van Jan Steen », « ménage à la Jan Steen ».

Ce désordre se retrouve aussi dans l’âme des humains qui mènent parfois une vie dissolue, et tous les symboles parsemés dans les tableaux de Steen le dénoncent.

leedet3aic

Le tableau de Doris Lee affiche une candeur charmante, donne une peinture du bonheur.
Dans la peinture hollandaise du XVIIème siècle, la morale vient toujours tempérer la joie ambiante. Celle-ci se traduit par des détails de « vanité » qui rappellent que la vie ici-bas est éphémère.

steenfetedet3

Devant la cage d’où l’oiseau s’est envolé comme la vertu, un enfant, perché dans les hauteurs de la pièce, souffle des bulles de savon à côté d’un crâne. Ce jeu est bien sûr un symbole de vanité, du côté très fragile et éphémère de la vie.
Le peintre moralisateur rappelle qu’on peut toujours s’amuser en bas, mais la mort guette et le jugement dernier risque d’être redoutable.

Joyeux Thanksgiving malgré tout !

Une nature morte de petit-déjeuner

    avatimudob

    Mario Avati, Le café du petit matin, 1980, MUDO Beauvais, notice

La semaine du goût me donne la bonne occasion d’évoquer un petit livre enthousiasmant, que j’ai lu avec grand plaisir le mois dernier. Il vaut le prix d’une baguette viennoise, on ne doit pas s’en priver, il se savoure le temps d’un petit-déjeuner copieux :

      bourcy

Thierry Bourcy, Petit éloge du petit-déjeuner, éd. Folio, septembre 2015.

Cet écrivain breton, qui est aussi scénariste pour le cinéma et la télévision, examine le petit-déjeuner sous tous ses aspects et de diverses manières, en évoquant tout d’abord ses souvenirs personnels, en relatant son enquête auprès d’un large public, en racontant des histoires autour du petit-déjeuner dans de nombreux pays du monde, en citant la version oulipienne de ce petit repas, en retrouvant les scènes de petit-déjeuner du cinéma, en le décrivant à la manière d’un peintre …
Ce livre, petit mais dense, est très bien écrit, et aurait peut-être mérité une belle édition, car, bien que le prix de vente n’ait pas de rapport avec la qualité du texte, la formule Librio / 2€ peut rendre le lecteur négligeant. Or, cet éloge a droit à la plus haute attention.

    petongwash

    John Frederick Peto, Petit-déjeuner, années 1890, NG Washington, notice

Thierry Bourcy déplore la disparition de la triscotte et du coup nous la remet en mémoire. C’est vrai qu’elle était bonne et solide, cette biscotte épaisse, aux bords renflés, au format oblong, ayant la propriété de ne pas se briser lors de l’étalage d’un beurre encore trop froid.

Mon chapitre préféré dans ce livre s’intitule « Nature morte au petit déjeuner ». L’écrivain se trouve dans une chambre d’hôte dans les Cévennes et il décrit de manière précise toute la table du petit-déjeuner.
Il procède avec des mots comme un peintre fait avec les couleurs devant les ustensiles et les nourritures de ce repas matinal. On pense alors aux maîtres hollandais ou germaniques, à Chardin, à Boucher, aux Américains Peto ou Peale, à bien d’autres encore … La lecture devient picturale.

    null

    Gottfried von Wenedig ( Cologne 1583 – 1641 ) , Nature morte à la bougie, vers 1630, Hessisches Landesmuseum Darmstadt

Voici un extrait :

      Devant moi, une grande tasse que je remplis de thé de Ceylan de marque Tetley dont l'étiquette bleue, encore attachée au sachet qui infuse à l'intérieur de la théière, pend sous le bec verseur. Celui-ci, oblong et recourbé, donne à la théière l'aspect général d'un volatile un peu prétentieux, aspect que le pied assez haut vient renforcer. Elle est munie d'un dessus à bouton et empanachée d'une anse assez gracieuse. Cette théière, placée sur ma droite, repose sur un dessous-de-plat en liège orné d'un dessin à motifs celtiques entrecroisés peints de couleurs primaires et au milieu desquels apparaissent les visages de quatre rois barbus. Juste en arrière de ma tasse, un pot de yaourt lui aussi fait maison, fermé par un couvercle en plastique blanc, et un verre de jus de pommes des Cévennes.

      Thierry Bourcy, extrait de Petit éloge du Petit-déjeuner, Nature morte au petit-déjeuner.

    boudotlamottebeauvais

    Maurice Boudot-Lamotte, nature morte à la théière, 1902, musée de Beauvais, notice

Personnellement j’ai un souvenir particulier de petit-déjeuner, c’est l’un des premiers mots que j’ai appris en néerlandais dans ma jeunesse. Ontbijt veut dire « petit-déjeuner ».
Je compris d’emblée que mes cordes vocales ne resteraient pas indemnes avec l’apprentissage de cette langue.
Je préférais de loin le mot allemand, Frühstück.
Mais cet ontbijt imprononçable allait me faire découvrir des choses étonnantes et délectables.
Le fromage en tranches fines (en France cela n’existait pas à l’époque)
L’oeuf à la coque chaque matin
La confiture de cynorhodon
Le beurre de cacahuètes (certains détestent, j’adorais cette chose pâteuse et bizarre)

Le dimanche matin, le monsieur hollandais, chez qui je logeais, se lançait dans la préparation du jus frais vitaminé. Quel délice, et quelle étrangeté ! Il mélangeait les fruits et les légumes dans la centrifugeuse, une idée qu’on n’avait pas en France en ce temps-là.
J’allais le regarder faire en cuisine, car son appareil était aussi pour moi une nouveauté, je n’avais jamais vu de centrifugeuse, seulement appris en cours de physique ce qu’étaient les forces centripètes et centrifuges.
Un matin, le monsieur eut une idée, à son goût lumineuse, pour enrichir le jus dominical : il ajouta aux fruits et légumes les grandes tranches de salami qui restaient dans le frigo. Malgré la teinte framboise que prit le mélange avec cette charcuterie, mon enthousiasme ne fut plus le même, et je buvais désormais le cocktail vitaminé et protéiné du bout des lèvres.

    John Singer Sargent, La table du petit-déjeuner, 1884, Fogg Art Museum Harvard University, notice

La carte des soupes

    Warhol.-Soup-Cans-469x292

    Andy Warhol, Campbell’s soup cans, sérigraphie, 1962, MOMA New York, page du musée

La semaine du goût s’accompagne, cette année, de la brusque arrivée d’un froid bien hivernal, alors il est temps de faire de la soupe, où de s’approvisionner en conserves.
C’est osé de se tourner vers les Etats Unis en matière de goût et de gastronomie, mais hier j’ai revu, lors d’une conférence au sujet d’Andy Warhol, les fameuses boîtes de soupes américaines.

Si Andy Warhol avait connu la soupe conditionnée en brique de carton, sa série n’aurait guère changé, ses boîtes cylindriques paraissent presque parallélépipédiques.
Ce qui m’étonne dans toutes ces boîtes de soupe, c’est le peu de différence visuelle entre elles. Cette similitude a séduit l’artiste mais n’aidait pas le consommateur. Elles ont toutes la même présentation, seuls leurs noms varient, et si l’on ne sait pas bien lire, on ne sait pas exactement ce qu’on achète.
Aujourd’hui, la photo des ingrédients sur l’emballage attire l’oeil avant tout.

warholsoupmoma La série d’Andy Warhol représente les trente-deux variétés des soupes Campbell.
C’est amusant de les énumérer, et j’ai longtemps cru que la même soupe était répétée par Warhol. Il fallait bien lire ce qui est écrit !

      warhol14
      Soupe aux palourdes
      Poulet au vermicelle
      Crème de légumes
      Oignon
      Petits pois
      Bouillon écossais
      Légumes au bouillon de boeuf
      Pois cassés
      warhol11
      Pot au feu
      Haricots
      Fromage de cheddar
      Riz tomate
      Boeuf aux légumes et à l’orge
      Crème d’asperges
      Crème de céleri
      Haricots noirs
      warhol13
      Dinde et pâtes
      Bouillon de boeuf
      Gombo au poulet
      Dinde légumes
      Chili au boeuf
      Légumes et haricots
      Crème de poulet
      Crème de champignons
      warhol12
      Crème de poivrons
      Poulet et riz
      Consommé de boeuf
      Tomate
      Minestrone
      Légumes et poulet
      Boeuf et pâtes
      Légumes végétariens

      warholcampbellsmoma

La géométrie de cette sérigraphie ne permettait pas d’ajouter une ou deux sortes … je m’étonne que Campbell n’ait pas fait de soupe de poisson, de bisque de homard, de potage d’Halloween au potiron ??

Ces trente-deux soupes renseignent en tous cas sur l’art culinaire américain des années soixante.

Depuis un demi-siècle, de nouvelles recettes de soupe sont arrivées sur le marché, aux courgettes, aux châtaignes, aux artichauts, aux épinards …
Bonne soupe ce soir !

Les gâteaux mènent chez Gatonax

Il vaut mieux, pour la santé, apprécier les gâteaux, biscuits, et diverses sucreries dans les tableaux qu’à table !

Ces gâteries sucrées, ces lichouseries (ce terme, que je pensais spécialement breton, se trouve dans le Grand Robert et dans l’encyclopédie Universalis ! voir ici ), ont souvent trouvé leur place dans de splendides natures mortes.

      Chardin, Le bocal d’abricots, 1758, musée de Toronto, notice

Mais les gâteaux gâtent et voilà ce qui pourrait donner un pendant à ces délicieuses natures mortes :

honthorstl

Gerrit van Honthorst, L’arracheur de dents, 1628?, Louvre, notice.

Et je plonge dans À rebours de Huysmans !
Le héros, Des Esseintes, est pris d’une rage de dents, et se résout à aller chez le dentiste :

    Arrivé devant la maison, reconnaissable à un immense écriteau de bois noir où le nom "Gatonax" s'étalait en énormes lettres couleur de potiron, et en deux petites armoires vitrées où les dents de pâte étaient soigneusement alignées dans des gencives de cire rose, reliées entre elles par des ressorts mécaniques de laiton, il haleta, la sueur aux tempes ; un transe horrible lui vint, un frisson lui glissa sur la peau, un apaisement eut lieu, la dent se tut.
    Il restait, stupide, sur le trottoir ; il s'était enfin roidi contre l'angoisse, avait escaladé un escalier obscur, grimpé quatre à quatre jusqu'au troisième étage. Là, il s'était trouvé devant une porte où une plaque d'émail répétait, inscrit avec des lettres d'un bleu céleste, le nom de l'enseigne. Il avait tiré la sonnette, puis, épouvanté par les larges crachats rouges qu'il apercevait collés sur les marches, il fit volte-face, résolu à souffrir des dents, toute sa vie, quand un cri déchirant perça les cloisons, emplit la cage de l'escalier, le cloua d'horreur, sur place, en même temps qu'une porte s'ouvrit et qu'une vieille femme le pria d'entrer.

Theodor Rombouts, Chez l’arracheur de dents, MSK Gand, notice.

    La honte l'avait emporté sur la peur ; il avait été introduit dans la salle à manger ; une autre porte avait claqué, donnant passage à un terrible grenadier, vêtu d'une redingote et d'un pantalon noirs, en bois ; des Esseintes le suivit dans une autre pièce.
    Ses sensations devenaient, dès ce moment, confuses.
    Vaguement il se souvenait de s'être affaissé en face d'une fenêtre, dans un fauteuil, d'avoir balbutié, en mettant un doigt sur sa dent : "elle a déjà été plombée ; j'ai peur qu'il n'y ait rien à faire."
    L'homme avait immédiatement supprimé ces explications, en lui enfonçant un index dans la bouche ; puis, tout en grommelant sous ses moustaches vernies, en crocs, il avait pris un instrument sur la table.

doudentsl

Gérard Dou, l’arracheur de dents, 1630-35, Louvre, notice

    Alors la grande scène avait commencé. Cramponné aux bras du fauteuil, des Esseintes avait senti, dans la joue, du froid, puis ses yeux avaient vu trente-six chandelles et il s'était mis, souffrant des douleurs inouïes, à battre des pieds et à bêler ainsi qu'une bête qu'on assassine.
    Un craquement s'était fait entendre, la molaire se cassait, en venant ; il lui avait alors semblé qu'on lui arrachait la tête, qu'on lui fracassait le crâne ; il avait perdu la raison, avait hurlé de toutes ses forces, s'était furieusement défendu contre l'homme qui se ruait de nouveau sur lui comme s'il voulait lui entrer son bras jusqu'au fond du ventre, s'était brusquement reculé d'un pas, et levant le corps attaché à la mâchoire, l'avait laissé brutalement retomber, sur le derrière, dans le fauteuil, tandis que, debout, emplissant la fenêtre, il soufflait, brandissant au bout de son davier, une dent bleue où pendait du rouge !

vuillardviaumdstgermain

Vuillard, Le docteur Viau dans son cabinet dentaire, 1937, musée du Prieuré Saint Germain en Laye, notice

    Anéanti, des Esseintes avait dégobillé du sang plein une cuvette, refusé, d'un geste, à la vieille femme qui rentrait, l'offrande de son chicot qu'elle s'apprêtait à envelopper dans un journal et il avait fui, payant deux francs, lançant, à son tour, des crachats sanglants sur les marches, et il s'était retrouvé dans la rue, joyeux, rajeuni de dix ans, s'intéressant aux moindres choses.

    Karl Joris Huysmans, extrait de À rebours, chapitre IV.

melendezprado

Luis Melendez, Nature morte à la chocolatière, 1770, Prado Madrid, notice

Après une telle aventure, si les mâchoires malmenées le permettent, un chocolat chaud, une bonne petite collation feraient du bien !

Les descriptions de Huysmans prennent le relief de scènes de genre flamandes truculentes. Pourquoi ce nom, Gatonax ? D’où vient-il, quelle a été la source d’inspiration de Huysmans ? Aurait-il lui-même inspiré Pierre Dac et son « Signé Furax » ?

Les temps ont bien changé, nous pouvons être très heureux du progrès odontologique.
Bon week end, sans rage de dents 😀 !

    Henri Delaporte, La petite collation, 1787, Louvre, notice

Au coeur de sa cuisine

    IMGP8277

Des livres de cuisine m’ont souvent été offerts, pour mon bonheur et celui des mes hôtes. J’ai cependant tant cuisiné pour ma nombreuse famille que ce genre de livre ne fait plus recette à mes yeux, je fuis même ce rayon en librairie !
Heureusement, il existe une forme hybride de ces ouvrages culinaires qui me réjouit absolument. Ce sont ceux qui mêlent aux ingrédients nécessaires, au tour de main et aux temps de cuisson, l’histoire du maître de maison, son art, ses goûts, ses traditions personnelles.

Je relis ainsi avec un plaisir fou les carnets de la cuisine jaune et bleue de Monet, ceux du sanctuaire de la gastronomie française, c’est à dire celui de Françoise la cuisinière du jeune Marcel, les carnets facétieux de la cuisine de Colette, et aussi le beau livre des recettes mijotées à partir des tableaux du musée du Louvre, du musée d’Orsay également… autant de merveilles pour les yeux.

Le père Noël m’a doublement gâtée cette année, il m’a offert la découverte de la cuisine de George Sand et celle de Victor Hugo.

IMGP8276

Dans le « potage à la reine » servi à la table de George Sand, les lamelles de truffe prennent une forme de ♥ , la poignée du couvercle de la soupière épouse aussi les lignes du coeur. Poularde, crème, lait d’amande, truffe, accord à coeur !

Les photographies de ce livre font rêver au temps ancien des nappes blanches finement ajourées, de l’argenterie portant le monogramme de l’hôtesse, GS ici, de la faïence tendrement fleurie, des hauts candélabres, de la verrerie en cristal …
Frédéric Chopin avait offert à George Sand des verres en cristal ocre et bleu.
Elle recevait beaucoup d’amis à Nohant, à sa table les esprits étaient fortifiés et charmés de manière aussi subtile et savoureuse que les estomacs. Le service était discret, silencieux, tandis que s’animaient tour à tour la poésie, la peinture, la musique, les belles lettres, en compagnie, de Franz Liszt, Chopin, Eugène Delacroix, Balzac, Alexandre Dumas, Théophile Gautier, Tourgueniev, Flaubert …

La route était longue, le repas mérité … On ne passe pas à Nohant, on s’y rend.
George Sand décrit en 1839 la route à suivre pour venir de Paris:

    Un coupé des messageries royales part à sept heures du soir de la rue Notre-Dame-des-Victoires ; après avoir déjeuné à Orléans à six heures du matin, on dîne à Vierzon à trois ou quatre heures de l’après-midi, on repart une heure plus tard pour atteindre Chateauroux à neuf heures.

De Chateauroux à Nohant la patache parcourt la distance en quatre heures, et le cabriolet, que George Sand met à disposition de ses amis, en trois heures.

      tableGS

Le livre fait (re)découvrir une cuisine du XIXème siècle, qui fit la renommée des bonnes tables jusque dans les années soixante du XXème siècle. Cuisine jugée trop riche de nos jours, mais ces plats, dont la confection demandait presque autant de temps devant le fourneau que le voyage dans les pataches, rendent parfois nostalgiques : bouchées à la reine, aspic de volaille, saumon farci, garbures, terrines, pâtés en croûte, rissoles, marinades, sauce madère, grand veneur, savarin … ha !

Pour un Noël il y a quelques années, j’avais accroché un moule en coeur dans ma cuisine. Il y reste toute l’année depuis … ♥

      IMGP8282
css.php